Part 7
Durant une semaine, je le vis chaque jour. Il me mena au Jas de Bouffan, me montra ses toiles. Il fit de grandes courses avec moi. Il venait me chercher le matin, nous ne rentrions que le soir, fourbus, poussiéreux, mais vaillants, prêts à recommencer le lendemain. Ce fut une semaine d’emportement où Cézanne avait l’air de se régénérer. Il était comme ivre. Une même naïveté, je crois, unissait mon ignorante jeunesse à son candide et plein savoir. Tous sujets nous étaient bons. Il ne parlait jamais de lui, mais, au seuil de la vie où j’entrais, il aurait voulu, me disait-il, me léguer son expérience. Il regrettait que je ne fusse pas peintre. Le pays nous exaltait. Il m’en découvrait, il m’en prolongeait toutes les beautés dans toutes les perspectives de son lyrisme et de son art. Il renaissait, à mon enthousiasme. Ce que je lui apportais n’était rien, qu’un souffle de jeunesse, une foi où il rajeunissait. Mais dans cette grande âme tout ce qu’on jetait, le moindre bruit, avait des échos immenses. Il voulait faire mon portrait, celui de ma femme. Il commença celui de mon père. Il l’abandonna dès la première séance, tenté par les escapades que nous faisions au Tholonet, au pont de l’Arc, les repas ensoleillés, arrosés de vieux vin. C’était au printemps. Il étreignait la campagne avec des yeux ravis. Les premières verdures l’émouvaient. Tout l’attendrissait. Il s’arrêtait pour voir fuir la route blanche ou se balancer un nuage. Il ramassait une poignée de terre humide qu’il pétrissait comme pour la posséder de plus près, la mieux mêler à son sang reverdi. Il buvait au creux des ruisseaux.
«--C’est la première fois que je vois le printemps,» disait-il.
Toute sa confiance aussi refleurissait. Il finissait par me parler de son génie. Un soir, dans un abandon de son être, il m’avoua: «Je suis le seul peintre vivant.»
Puis il serra les poings, tomba dans un sombre silence. Il rentra farouche. Comme si un désastre s’était abattu sur lui. Le lendemain, il ne vint pas. Il ne me reçut pas au Jas. J’insistai vainement, durant quelques jours. Puis je reçus ce billet:
«Cher monsieur, je pars demain pour Paris. Je vous prie d’agréer l’expression de mes meilleurs sentiments et mes plus sincères salutations.»
C’était le 15 avril. Les amandiers avaient passé fleurs, autour du Jas où j’allais rôder pour évoquer le maître parti. La frise amie du Pilon du Roi s’inquiétait d’un pâle azur dans le soir. C’est là-devant, dans tous ces champs, ces vergers et ces murs, que Cézanne peignait. Brusquement, le 30, je le rencontrai, revenant du Jas, le carnier à l’épaule, rentrant à Aix. Il n’était pas parti. Mon premier mouvement fut de courir à lui. Il marchait, accablé, effondré en lui-même et comme foudroyé, sans rien voir, semblait-il. Je respectai sa solitude. Une infinie, une douloureuse admiration m’angoissa. Je le saluai. Il passa, sans nous apercevoir, sans me rendre mon salut du moins. Le lendemain, je reçus la poignante, la terrible, la prodigieuse lettre que voici...
J’ai longtemps hésité à la transcrire. Elle est d’une nudité d’âme épouvantable. Mais cette âme y respire, tout entière souffrante, avec un tel sanglot, elle est d’une humilité si farouche, d’une humanité si tragique, d’une si divine détresse, qu’il me semblerait, au contraire, trahir son culte, en refusant ces larmes brûlantes à la religion de ses fidèles. Que ceux qui ont ri de cet homme comme de tout ce qui les dépasse avec une apparence de faiblesse, le sachent à la fin. Il y a des regards qui torturent les charitables, et tout génie est charité en son essence. Voilà jusqu’où peut mener l’incompréhension d’une œuvre par ceux à qui elle s’adresse, à quel supplice intérieur la persécution anonyme peut livrer un artiste tout pétri de bonté et de force, né pour aimer et consoler les siècles, mais rejeté par les siens et son temps. Pour moi, derrière ces lignes sanglantes, je vois monter le visage dramatique de mon vieux maître, tel qu’il s’est peint, un jour, presque hagard, immense et doux, halluciné et volontaire, d’une tendresse qui vous fouille et tout surgi, en sa colère bleue, d’on ne sait quelle ombre évangélique où a passé Rembrandt.
«_Cher Monsieur Gasquet_,
«_Je vous ai rencontré au bas du cours ce soir. Vous étiez accompagné de Madame Gasquet. Si je ne me trompe, vous m’avez paru fortement fâché contre moi_.
«_Si vous pouviez me voir en dedans, l’homme du dedans, vous ne le seriez pas. Vous ne voyez donc pas à quel triste état je suis réduit? Pas maître du moi, l’homme qui n’existe pas, et c’est vous qui voulez être philosophe, qui voulez finir par m’achever. Mais je maudis les X... et les quelques drôles qui pour faire un article de cinquante francs ont attiré l’attention sur moi. Toute ma vie j’ai travaillé pour arriver à gagner ma vie, mais je croyais qu’on pouvait faire de la peinture bien faite sans attirer l’attention sur son existence privée. Certes un artiste désire s’élever intellectuellement le plus possible, mais l’homme doit rester obscur. Le plaisir doit résider dans l’étude. S’il m’avait été donné de réaliser, c’est moi qui serais resté dans mon coin avec les quelques camarades d’atelier avec qui nous allions boire chopine. J’ai encore un brave ami de ce temps-là, eh bien, il n’est pas arrivé, n’empêche pas qu’il était bougrement plus peintre que tous les galvaudeux à médailles et décorations, que c’est à faire suer, et vous voulez qu’à mon âge je croie encore à quelque chose? D’ailleurs, je suis comme mort. Vous êtes jeune, et je comprends que vous vouliez réussir. Mais à moi, que me reste-t-il à faire dans ma situation, c’est de filer doux, et n’eût été que j’aime énormément la configuration de mon pays, je ne serais pas ici._
«_Mais je vous ai assez embêté comme ça, et après que je vous ai expliqué ma situation, j’espère que vous ne me regarderez plus comme si j’avais commis quelque attentat contre votre sûreté._
«_Veuillez, cher Monsieur, et en considération de mon grand âge, agréer mes meilleurs sentiments et souhaits que je puisse faire pour vous._»
Je courus au Jas. Dès qu’il me vit, il m’ouvrit les bras. «--N’en parlons plus, dit-il, je suis une vieille bête. Mettez-vous là. Je vais faire votre portrait.»
Je ne posai que cinq ou six fois. Je crus qu’il avait abandonné cette toile. Je sus plus tard qu’il y avait consacré une soixantaine de séances et que, lorsque durant nos entretiens, il me scrutait d’un regard fixe, c’est qu’il songeait à son œuvre, et qu’il y travaillait, après mon départ. Il voulait dégager la vie même, des traits, le frisson, de la parole, et sans que je m’en doute, il m’amenait à l’état d’expansion où il pouvait surprendre l’âme de l’être dans l’emportement passionné de la discussion et l’éloquence secrète que même le plus humble emprunte à sa colère ou à son enthousiasme. C’était d’ailleurs un de ses procédés, surtout lorsqu’il attaquait un portrait, de travailler souvent, le modèle parti. C’est ainsi qu’il a peint le beau et perspicace portrait de M. Ambroise Vollard. Durant de nombreuses séances, Cézanne, paraît-il, donnait à peine quelques coups de pinceau, mais ne cessait de dévorer des yeux son modèle. Le lendemain M. Vollard retrouvait la toile avancée par trois ou quatre heures de labeur acharné. Le portrait de mon père fut peint aussi d’après la même méthode. J’insiste, parce qu’on a souvent prétendu que Cézanne ne pouvait pas peindre, et même n’avait jamais peint, sans le modèle immédiat. Il avait la mémoire des couleurs et des lignes, comme pas un peut-être; c’était par une soumission à la Flaubert, «la contemplation des plus humbles réalités», qu’il s’astreignait avec une volonté terrible à la copie directe où son lyrisme s’enchaînait. «La lecture du modèle et sa réalisation, écrivait-il, est quelquefois très lente à venir.» De là, je crois, cette âpreté apparente qui cache la tendresse humaine de ses plus belles toiles. Ici encore, sa raison constructive s’appuyait, pour mieux la dominer, sur la réalité austère et maîtrisait son imagination sensible. Une fois, dans son portrait à lui, il a laissé l’émotion l’emporter. Et la toile, dans un musée idéal, peut être suspendue entre un Rembrandt et un Tintoret; elle rayonne de la même intensité ramassée, de la même concentration glorieuse.
Durant tout ce premier mois de mai où je le connus, je le vis presque chaque jour. En juin, il partit pour Vichy. Il y fit une saison avec sa femme et son fils. Il est joyeux.
«Le temps pluvieux et maussade, à notre arrivée, m’écrit-il, s’est rasséréné. Le soleil brille et l’espoir rit au cœur. J’irai tantôt à l’étude.»
J’irai tantôt à l’étude... Il ne cesse jamais de travailler. A peine arrivé dans un pays, il s’en empare. Le travail est sa vie. Pas de ces flâneries, de ces vagues excuses à soi-même qu’apportent à la plupart un changement d’habitudes, les fatigues ou la distraction du voyage. Cézanne est chez lui partout. La nature est toujours là qui l’attend. S’il pleut, même dans une chambre d’hôtel il a vite fait de grouper une nature morte. S’il fait beau, il va à l’étude. Il se passe plutôt de manger que de peindre. Il mourrait, s’il ne travaillait plus.
Vers la fin de juillet, il s’installa à Talloires avec sa famille. Ces gras paysages de la Haute-Savoie l’inclinent à l’ironie.
«C’est une zone tempérée, écrit-il. L’altitude des collines environnantes y est assez grande. Le lac, en cet endroit resserré par deux goulets, semble se prêter aux exercices linéaires des jeunes misses. C’est toujours la nature assurément, mais un peu comme on nous a appris à la voir dans les albums des jeunes voyageuses.» Il ne retrouve quelque enthousiasme que pour parler de l’hôtel de l’Abbaye où il est descendu. «Il faudrait la plume descriptive de Chateau[14] pour vous donner une idée du vieux couvent où je loge.»
Mais à l’horizon de sa pensée, c’est la Provence qu’il regrette, dont il rêve, qu’il revoit brasillante et nue, toute nette, par opposition à ces lourds pâturages. Dans ces bas crépuscules de lacs et de montagnes où, même l’été, traîne toujours quelque brume, il reconstitue dans ses songeries «tous les chaînons qui le rattachent à ce vieux sol natal si vibrant, si âpre, et réverbérant la lumière à faire clignoter les paupières et ensorceler le réceptacle des sensations.» Il craint qu’ils ne viennent à se briser et, ajoute-t-il, «à me détacher pour ainsi dire de la terre où j’ai ressenti même à mon insu.»
Plus il s’en éloigne, plus il aime sa terre. Ouvert à tout dans sa jeunesse, il revient, en vieillissant, vers son centre, «ses propriétés psychiques». Comme on sent que ces verts mous de Talloires l’excèdent. La grâce païenne d’Aix, la finesse brûlante de la vieille province romaine l’ont désormais conquis tout entier. Pour plaire aux siens, cependant, dans sa bonté toujours conciliante, il ira passer encore l’hiver à Paris.
«J’ai consacré pas mal de jours, écrit-il, à trouver un atelier pour y passer l’hiver. Les circonstances, je le crains fort, vont me retenir quelque temps à Montmartre, où se trouve mon chantier. Je suis à une portée de fusil du Sacré-Cœur, dont s’élancent dans le ciel les campaniles et clochetons.»
Il a loué un atelier, cité des Arts, non loin de celui de Carrière, mais il ne voit personne. Il relit Flaubert. Il peint. L’âge descend sur lui.
«Je ne puis pas dire, écrit-il à un jeune ami, que j’envie votre jeunesse, c’est impossible, mais votre sève, votre inépuisable vitalité.»
Un peu de gloire lui arrive pourtant. Les marchands de tableaux commencent à se disputer, et jusqu’à l’étranger, ses œuvres. A l’Hôtel Drouot, on pousse ses toiles. On en expose quelques-unes. De loin même, un certain agiotage essaie de le cerner. Il reste indifférent, impassible. Il veut ignorer toutes ces rumeurs qui, pour lui, demeurent vaines, tant que, dit-il, ironiquement, il n’a pas accroché au Salon de Monsieur Bouguereau. A part lui, les jours où rien ne l’abat, il en appelle à la postérité. Elle vient lentement. De jeunes peintres, quelques littérateurs demandent à lui être présentés. Maurice Denis travaille à son _Hommage_. Quand il arrive dans une exposition, chez Durand-Ruel, on s’écarte, on le salue, on lui fait respectueusement fête. Il ne s’en aperçoit pas. Camille Pissarro, Renoir, Guillaumin, ceux qu’il estime, le traitent comme ils le doivent et comme il le mérite. Il ne les fréquente pas, ne les rencontre que de loin en loin; pourtant sa solitude lui pèse.
Claude Monet, qu’il admire comme le plus grand peintre vivant et qui touche au sommet de sa gloire, devant moi, un jour, l’appelle presque son maître, lui dit la place immense qu’il tient dans la peinture contemporaine et la renaissance qui va sortir de lui. Il sourit vaguement, lui donne une brusque poignée de main et s’enfonce dans la foule du boulevard, en bougonnant: «Allons travailler.»
A ses soucis d’esprit, ceux du corps s’ajoutent. On dirait qu’au moment où elle lui devient le plus nécessaire, sa belle santé l’abandonne. Sa forte constitution se délabre. Le diabète l’énerve. Il doit suivre un régime. Il n’a pas perdu cependant l’habitude des longues courses à travers Paris qui rompent les jambes et le cerveau, distraient du doute, réduisent l’inquiétude. Les rares jours où il ne travaille pas, il vient flâner au petit soleil de la Seine, le long des quais, bouquine vaguement, se plante sur les ponts, passe des heures à voir couler Paris. Sa plus sereine joie, une fois par semaine, c’est d’aller contempler les Poussins du Louvre, de demeurer tout un après-midi en extase devant _Ruth et Booz_ ou la _Grappe de la Terre promise_, d’étudier les grands Rubens, le portrait d’Hélène Fourment, le _Débarquement de Marie de Médicis_. Ce que M. Sérusier appelle «le spiritualisme de Cézanne»[15] s’affirme de plus en plus dans ses toiles. Pourtant une inépuisable soif de réalisme rend encore le trait pesant, une sorte de matérialisme trop lourd, appuyé, en réaction contre son idéalité à son gré trop lyrique. Rubens et Poussin se le disputent. L’abondance de l’un, l’ordonnance de l’autre le hantent à la fois. Il voudrait, en la soumettant à cet ordre, amener cette vie à la plénitude. Et il complique encore son tourment et ses recherches par son obstination à ne vouloir en outre jamais s’évader de la réalité la plus proche, la serrer toujours de plus près. «Je n’ai rien négligé,» disait Poussin. Il craint de ne pouvoir jamais se rendre un tel témoignage, lui que l’ampleur des grands lyriques attire et persécute. Obstinément, il se répète cette phrase devant «les grandes machines» et leur «bouillie épatante», il s’en fait une formule, s’y raccroche comme à un garde-fou. Et, au moment de quitter Rubens et Véronèse, il court se rassurer, en jetant un coup d’œil à Chardin, il fait une station devant l’_Enterrement à Ornans_. Parfois il pousse jusqu’aux Egyptiens. Il rôde dans les salles fraîches, lit, dans la _Vie artistique_ de M. Gustave Geffroy, les pages sur la momie, qu’il savait presque par cœur. Il revient lentement chez lui, l’esprit accablé d’images, d’idées, de souvenirs. Ce n’est plus cette alacrité de naguère. Une grande lassitude s’empare de lui maintenant. L’approche du soir, le départ du soleil lui deviennent redoutables. C’est la tombée, les premiers crépuscules de la vieillesse. Tout s’en va et se décolore. Est-ce la solitude qui redouble avec la fatigue?
«Je suis à bout de forces, écrit-il à peu près à cette époque. Je devrais avoir plus de raison et comprendre qu’à mon âge les illusions ne me sont plus guère permises, et elles me perdront toujours.»
Quel obstiné! Il s’est de nouveau réfugié à Aix. Il a loué au Tholonet un bastidon, au revers d’une colline, sur une barre de rochers, et que garde un cyprès pyramidal qu’on aperçoit de tous les points de la plaine.
«En avons-nous mangé, disait-il, des haricots et des pommes de terre dans ce tubet!»
Il y venait jadis avec Zola; c’est le pays de la _Faute de l’Abbé Mouret_, des terres brillantes et des mottes rouges, des carrières de marbre des Infernets, du vieux barrage romain près du château de Galliffet, de «la petite mer», comme on l’appelle à Aix, où, le long d’une gigantesque muraille enserrant toute une vallée, l’ingénieur François Zola capta les eaux de son canal. Le mont, tantôt massif, écrasant, tantôt fluide et cristallin, orfévré par le couchant, domine tout. Plus que jamais Cézanne en raffole. A ses pieds, dans ce bastidon, il passe tout l’été de 1897. Il le peint sous tous ses visages. Il part d’Aix, le matin, à la pointe de l’aube, pour ne rentrer qu’à la fin du jour. Il soupe, le soir, et couche chez sa mère qu’il entoure de soins et de respects attendris. Elle est infirme; il lui fait faire des promenades en voiture, la mène se chauffer au soleil du Jas. Il la porte lui-même, mince et fluette comme une enfant, entre ses bras encore robustes, de la voiture à son fauteuil. Il lui raconte mille plaisanteries affectueuses. Il ne redevient farouche que lorsque la victoria s’engage sur le cours Mirabeau, où ils habitent. Avec une sorte de bravade, de toute sa haute taille, il semble protéger l’invalide affalée à côté de lui sur les coussins.
Il ne voit personne. Il peint. Je vais souvent passer des journées entières avec lui, ou bien je le rejoins, à la tombée du jour, avec ma femme, et nous dînons sous une tonnelle, au crépuscule, et le bon vin chassant la lassitude, il s’exalte, il est heureux; dans la voiture qui nous ramène, à moitié endormi déjà, il rêve tout haut d’avenir comme un jeune homme, il précise ses recherches, il resserre, en mots admirables, «la formule» qu’il atteint, qu’il va atteindre, réaliser demain. Solari parfois vient nous rejoindre, Edmond Jaloux[16] ou quelque jeune poëte, Joseph d’Arbaud, Emmanuel Signoret, Marc Lafargue, Léo Larguier, que je lui présente, quelque timide admirateur qui, pour le contempler de plus près, vient dîner à la même auberge et naïvement le couve des yeux. Il s’en égaie un moment, l’accueille, lui fait place à table. Comme un vieux maître, on l’entoure, on le fête. Il se livre, il rayonne. Ce n’est plus le solitaire farouche. Le souper tourne au banquet platonicien. Le soir rustique, autour de lui, se peuple d’œuvres qu’il évoque. Cette jeunesse le ragaillardit. Il se laisse, de brèves soirées, aller à quelque espoir de gloire, car, me dit-il, «les yeux jeunes ne mentent pas».
«--Je suis peut-être venu trop tôt, ajoute-t-il. J’étais le peintre de votre génération plus que de la mienne... Vous êtes jeune, vous avez la vitalité, vous imprimerez à votre art une impulsion que seuls ceux qui ont l’émotion peuvent lui donner. Moi, je me fais vieux. Je n’aurai pas le temps de m’exprimer... Travaillons...[17]»
C’est l’éternel refrain. Et il travaille. Lentement. Ardemment. Obstinément. L’œuvre presque achevée, il l’abandonne parfois, la laisse au soleil, à la pluie, reprise par le paysage comme la pousse, l’expression d’une saison qu’une autre sève, une autre image remplacera. Et d’autres fois, au contraire, lorsqu’elle est bien en train, il la couve, la soigne, comme un être vivant. Un jour, par un après-midi de mistral, où nous venions le surprendre avec mon ami Xavier de Magallon, croyant qu’il ne travaillait pas, nous le trouvâmes trépignant sur la roche, les poings serrés, pleurant de grosses larmes, devant sa toile crevée, emportée par la rafale. Et comme nous courions la ramasser, bousculée dans les buissons de la carrière:
«--Laissez-la, laissez-la, cria-t-il... J’allais m’exprimer, cette fois... Ça y était, ça y était... Mais ça ne doit pas arriver. Non. Non... Laissez ça.»
Le grand paysage où rayonnait la Sainte-Victoire au-dessus des vallons bleutés, tout frais, tout tendre et radieux, engluait les broussailles où l’enfonçait le vent. Meurtri, griffé, il saignait comme un être. Nous voyions, crevés par la bourrasque, les pans roux de la toile, les marbres rouges, les pins, le mont bijouté, le ciel intense... C’était, confronté à la nature même, un chef-d’œuvre qui l’égalait. Cézanne, les yeux hors de la tête, regardait avec nous. Une colère énorme, une folie, nous ne sûmes quoi l’emporta. Il marcha au tableau, le prit, le lacéra, le jeta sur les roches, à coups de soulier le creva, le piétina. Puis tout contre il s’affaissa, et nous montrant le poing comme si nous étions responsables: «Foutez le camp, mais foutez-moi le camp...» Et cachés dans les pins, nous l’entendîmes pleurer plus d’une heure comme un enfant.
Il avait ainsi de terribles exaspérations. Son cœur s’y dégonflait d’un coup. L’amertume amassée crevait dans la colère, mais la tendresse et l’ironie reprenaient vite le dessus. La bonté était au fond de lui, comme le génie. Un drame, une idée cachée l’a torturé toute sa vie. Un sanglot qu’il n’a confié à personne. Il lui opposait le travail. Heureux, quand l’œuvre «marchait». Désespéré, malade et taciturne, quand cette consolation le fuyait, lorsqu’un obstacle sur sa toile, l’arrêtait. Elie Faure qui, sans l’avoir approché, est un de ceux pourtant qui ont le mieux deviné Cézanne, a admirablement caractérisé tout cet humain côté de sa grande existence morale, cette sorte de tragique et d’intérieure victoire qu’il s’était obligé à constamment remporter sur lui-même.
«Rien ne l’attirait dans le monde, dit Faure, hors les combinaisons colorées et formelles que la lumière et l’ombre imposent aux objets pour révéler à l’œil des lois si rigoureuses qu’un haut esprit peut les appliquer à la vie pour lui demander ses directions métaphysiques et morales.»
Cézanne demandait à ces lois de l’accorder d’abord avec lui-même. Il se poursuivait, il se cherchait en elles. Etre un bon ouvrier, bien remplir son métier, c’était pour lui la clef, la base de tout. Bien peindre, pour lui, c’était bien vivre. Il se mettait tout entier, il se portait avec toute sa puissance dans chacun de ses coups de pinceau. Il faut l’avoir vu peindre, dans une tension douloureuse, une prière de toute la face, pour imaginer ce qu’il mettait d’âme dans son labeur. Tout son être tremblait. Il hésitait, le front congestionné et comme gonflé de sa pensée visible, le buste ramassé, le cou dans les épaules, et les mains frémissantes jusqu’au moment où, solides, volontaires, tendres, elles posaient la touche, sûres, et toujours de droite à gauche[18]. Il se reculait un peu alors, jugeait, et ses yeux de nouveau se reportaient sur les objets; lentement ils en faisaient le tour, les conjugaient entre eux, les pénétraient, s’en emparaient. Ils se fixaient sur un point, terribles. «--Je ne puis les arracher, me dit-il un jour... Ils sont tellement collés au point que je regarde qu’il me semble qu’ils vont saigner.» Des minutes, un quart d’heure parfois, coulaient. Une sorte de sommeil semblait le prendre. Il s’enfonçait aux racines dernières de la raison et du monde, où la volonté de l’homme peut-être rencontre la volonté des choses, s’y régénère ou s’y absorbe. Il s’en arrachait, frissonnant, reprenait le cours de sa toile, de sa vie, y captait d’un ton l’émotion mystérieuse, l’extase, le secret surpris. Au monde de la représentation il apaisait l’angoisse du désir. Mais rien, l’amour seul peut-être, apaise le désir. Le martyre recommençait...