Part 9
Quelques jours plus tard, le Rev. P. Leduc, missionnaire attaché à l'évêché de St. Albert, passa au Fort. Sur le conseil du capitaine, tous les soldats allèrent à confesse. Une tente avait été montée près du Fort et servait de confessionnal. Le bon missionnaire y confessa jusqu'à minuit. Le lendemain matin tous communièrent. Plusieurs raisons poussaient les soldats à s'empresser de profiter de la visite de ce missionnaire pour remplir leurs devoirs religieux. D'abord, c'était la première occasion qui s'offrait et personne ne pouvait dire combien de temps ils seraient sans en trouver une pareille. Ensuite, pendant les premiers jours de leur vie de garnison ils avaient été attaqués à quatre reprises différentes. La première a été rappelée pins haut. La seconde eut lieu pendant la nuit du 10 de mai; la troisième le 13 et la dernière vers le 18. L'attaque du 13 fut la plus sérieuse. La nuit était très-sombre. Le soldat Savard montait son quart lorsque tout-à-coup une balle lui siffla à l'oreille; il donna aussitôt l'alarme et pendant que la garnison se mettait en état, de défense une seconde balle, venant d'une autre direction, traversa la palissade et siffla à l'oreille du soldat Deslauriers qui faisait sa ronde dans un autre poste; comme dans les attaques précédentes, les soldats firent preuve de beaucoup de sang-froid. Les soldats passèrent le reste de la nuit sous les armes. Plusieurs patrouilles furent faites, mais sans résultat à cause de la grande obscurité. Le lendemain matin on découvrit les traces des assaillants et le point d'attaque. Quant au nombre il était difficile de s'en assurer. Ils avaient campé au bord d'un petit lac à environ deux milles du Fort, et deux des leurs s'étaient avancés jusqu'à un fossé, qui avait été creusé depuis plusieurs mois pour égoutter les terres, à une soixantaine de verges seulement du camp et avaient fait feu sur la garde. Lors de la dernière attaque les Sauvages volèrent quatre chevaux qui paissaient dans un champ voisin du fort. Le lendemain, le capitaine envoya une bande d'éclaireurs sous le commandement du Lieut. Dunn de la police à cheval d'Alberta et, le même soir, ils ramenèrent au camp les chevaux volés plus deux autres qu'on avait trouvés à une douzaine de milles au sud. Quant aux voleurs, ils étaient disparus. L'interprète sauvage à qui appartenaient les chevaux volés hérita des deux autres, car leur propriétaire ne vint jamais les réclamer.
Quelques jours plus tard, la ligne télégraphique d'Edmonton était terminée. La construction de cette ligne avait été ordonnée par le Major-Général Strange avant son départ d'Edmonton. Les travaux en avaient été poussés avec activité. Le chef de l'expédition était un M. Parker. Il était opérateur employé spécialement par le département de la milice. C'était un de ces rares Anglais qui ont su s'attirer l'estime des volontaires. Il était fils d'un ministre protestant de Londres. Il était venu s'installer à Battleford: quelques années passées, et avait au moment de l'insurrection au delà de $4.000 de marchandises dans son établissement. Son _stock_ consistait en pelleteries et en collections recueillies depuis plusieurs années et qu'il se proposait d'envoyer au musée Royal de Londres. Les insurgés dévalisèrent son magasin et détruisirent tout. Les soldats aidèrent à la construction de la ligne. Le 23 de mai tout était terminé et la ligne fonctionnait. M. Parker s'établit dans la maison de l'interprète et y resta jusqu'au 23 de juin quand il remonta à Edmonton avec le Capt. Ethier.
Le lendemain de la complétion de la ligne, anniversaire du jour de la naissance de la reine, il y eut grande parade. Dans l'après-midi, le capitaine reçut, par dépêche secrète, la nouvelle d'une rencontre du bataillon droit du 65e où ce dernier avait perdu cinquante hommes. On ne donnait la nouvelle que comme rumeur. Heureusement que, plus tard, les événements la démentirent. Le 25 de mai, le capitaine recevait ordre de faire réparer le pont de la rivière du Calumet situé à trois milles au nord. Il se rendit sur les lieux et, voyant que ses hommes n'étaient pas en nombre suffisant pour faire ce travail, il fit venir d'Edmonton une bande d'ouvriers qui exécutèrent à la lettre le but de leur mission.
Vers ce temps-là, le commandant à Edmonton autorisa le capitaine à engager quatre Sauvages de la réserve de la Côte de l'Ours pour servir d'éclaireurs. Il choisit quatre hommes sûrs, recommandés par le chef Peau d'Hermine, et pendant dix jours ils remplirent leur devoir à la lettre et furent bien remerciés par les autorités.
Le 31 de mai le capitaine Ethier reçut ordre du colonel de se rendre à l'établissement métis de Laboucane, (autrement, dit St. Thomas de Duhamel, au nom de Mgr Duhamel,) avec mission d'apaiser les esprits excités de la population de cet établissement métis et d'essayer de ramener les vingt familles qui étaient allées rejoindre les rebelles.
Le lendemain, le capitaine Cunningham et le lieutenant Bellerose du bataillon des volontaires métis de St. Albert arrivèrent au Fort Ethier. Ils avaient mission d'accompagner le Capt. Ethier jusqu'à Laboucane. Les trois officiers se mirent immédiatement en route. Ils arrivèrent au but, de leur voyage vers minuit, le même soir. Ils se rendirent tout de suite, à la maison d'Elzéar Laboucane, chef de cet établissement.
Elzéar Laboucane est un vrai métis. Il y a quelques années, lui et ses frères passaient pour des chefs valeureux dans les expéditions pour la chasse aux buffles. Quand ce métier cessa de payer, vers 1879, il résolut de s'établir sur les rives de la rivière Bataille et décida presque tous ses compagnons à fonder un village ou _settlement_ en cet, endroit. Bientôt d'autres chasseurs aussi malheureux vinrent augmenter la population de la colonie. On s'adonna alors à la culture de la terre. Aujourd'hui la colonie comprend soixante familles établies sur les deux rives de la rivière Bataille. La famille Laboucane, la première arrivée et fondatrice de ce village qui porte encore son nom, est sans contredit la plus riche des familles métisses du district. La fortune d'Elzéar est évaluée à près de $30,000. Il est peut-être le seul qui ait osé faire concurrence au commerce de la compagnie de la Baie d'Hudson, lors des réunions annuelles des tribus de ce district, aux Buttes de la Paix, pour recevoir le traité du gouvernement, et il en retire de grands bénéfices. Quand le capitaine Ethier descendit chez lui, il était absent, étant occupé à conduire un train de transports qu'il avait mis au service du gouvernement et qui lui rapportait une couple de cent piastres par jour. Son épouse et ses deux filles, demoiselles bien élevées et d'un esprit peu commun, firent aux visiteurs les honneurs de la maison et les reçurent avec une hospitalité toute française. Le lendemain matin, la nouvelle de l'arrivée des militaires était répandue par toute la colonie, et, cependant, les principaux habitants, au nombre de seize, se réunissaient chez Laboucane.
C'étaient le R. P. Beilleverre, missionnaire, MM. Pierre St. Germain père, Pierre Descheneau, Joseph Gouin, Chs. St. Germain fils, Laurent Salois, Jos. Paquet, Louison Nepissingue, Roger Nepissingue fils, Félix Blangnon, Jos. St. Germain fils, Jérôme Laboucane, Edouard Paré, Augustin Hamelin, J.-Bte Tourangeau et Alex. Piscimwop.
Le capitaine Ethier leur expliqua le but de sa mission, et leur parla longuement en français et en Anglais; le Capt. Cunningham traduisait en cris les paroles du Capt. Ethier. Ce dernier leur assura qu'ils ne couraient aucun danger à rester sur leurs terres, et que les troupes du Gouvernement, loin de les venir déranger, les défendraient même contre les insurgés, si ceux-ci voulaient les forcer de se joindre à eux. Tous les métis parurent satisfaits de ces explications. On envoya des courriers ramener les fugitifs, et, le lendemain, les trois officiers partaient, accompagnés de plusieurs colons et du R, P. missionnaire.
En traversant la colonie, le capitaine Ethier remarqua l'originalité des masures qui servaient d'habitation à ces pauvres Métis. Toutes sont à un seul étage, mais très-proprement blanchies. L'ameublement y est des plus primitifs. Chose digne de remarque, une tente est fixée à côté de chaque maison. Le missionnaire en donna la raison. Tous ces Métis élevés à vivre sous la tente, après avoir passé la meilleure partie de leur vie à courir la plaine, ne peuvent s'habituer à vivre entièrement dans une maison; il leur faut toujours une tente où ils vont se reposer de leurs fatigues, en se rappelant avec regret les souvenirs des jours passés. En route les Métis conversèrent avec le capitaine et lui firent de grands éloges des petits soldats noirs (le 65ème), Ils arrivèrent aux Buttes de la Paix le 4 de juin vers midi.
Quelques instants plus tard, Mgr Grandin, évêque d'Alberta, entrait au Port. Les soldats saisirent leurs carabines à la hâte et, sans prendre le temps de faire aucune toilette, se mirent en rangs et présentèrent les armes. Puis mettant un genou en terre ils reçurent la bénédiction du prélat.
Pendant le court séjour de l'évoque à ce fort, il se passa une scène qui ne devait pas s'effacer de sitôt de l'esprit de tous ceux qui en ont été témoins. Un train de transports passait au Fort et, debout sur le perron pour les bénir, l'évêque leur souhaitait à chacun un heureux voyage. Tout à coup un cri de surprise s'échappe de ses lèvres et, avant qu'il pût prononcer un seul mot, l'un des charretiers, un jeune homme d'environ dix-neuf ans, était à ses genoux et lui baisait les mains avec tendresse. "Jean! mon Jean!" étaient les seuls mots qui sortaient des lèvres du prélat, tandis que des larmes brillaient dans ses yeux. Quand il fut quelque peu revenu de son émotion, il raconta aux soldats étonnés le sujet de son trouble. Il y avait environ dix-huit à dix-neuf ans, une pauvre sauvagesse mourait au milieu d'une tribu de Pieds-Noirs. Elle laissait après elle un tout jeune enfant, âgé de six mois à peine. Les sauvages, embarrassés de cet étrange héritage, crurent ne pouvoir faire mieux que d'enterrer le fils à côté de la mère. Ils jetèrent donc l'orphelin dans la fosse de sa malheureuse mère et couvrirent de terre les deux corps. Un missionnaire, passant au camp le même jour, apprit la nouvelle de l'enterrement et courut à la tombe pour s'assurer si l'enfant, était encore en vie. Quelle ne fut pas sa surprise, après avoir découvert les corps, de voir que le petit être respirait encore! Il le remporta avec lui et alla le placer à l'Orphelinat de St. Albert. Monseigneur l'a toujours protégé d'une manière spéciale et, après lui avoir fait donner une éducation suffisante, le laissa libre de se choisir un état quelconque. Un jour donc, l'orphelin partit, bien qu'à regret, de l'asile où il avait été si bien traité et s'aventura dans les bois et les prairies. Il y avait déjà longtemps que l'orphelin était parti, et son protecteur le revoyait sain et sauf. Aussitôt le récit de cette étrange aventure terminé, tous les soldats et les métis s'associèrent, à la joie du prélat. Le lendemain Sa Grandeur partait, emportant avec lui les meilleurs souhaits des coeurs qu'il avait su consoler.
Il ne reste plus à raconter qu'un seul incident remarquable. Vers la fin de mai, le capitaine fut informé qu'un vol de chevaux avait été commis, sur la réserve de Papesteos, par une bande de Sauvages, sous les ordres d'un nommé Tacoots. L'affaire était d'autant plus sérieuse que Tacoots était plus redouté, et que l'on croyait qu'il ne bornerait pas là ses déprédations, Tacoots était le seul Sauvage de ce district qui parlait l'anglais et qui savait lire. Il volait souvent les documents officiels du Gouvernement et allait en discuter le contenu avec ses co-nationaux. Il avait entrevu juste assez de la civilisation pour en deviner les mauvais côtés, et ses commentaires sur les affaires de l'état étaient loin d'être favorables à ce dernier. Il était venu de 300 milles au nord-est et s'était établi sur la réserve de Papesteos.
Grâce à son intelligence supérieure et à son éducation et sa force herculéenne, il exerçait un pouvoir extraordinaire sur la tribu et surtout sur le chef. Il était réellement le commandeur sur la réserve, Quelques jours après le vol, il se rendit à Edmonton et expliqua au Colonel les motifs de sa conduite. Le Colonel l'écouta avec bonté et lui pardonna, vu son repentir et les bonnes raisons qui expliquaient son crime et le mettaient sous un jour plus favorable. Aussi jamais Sauvage ne fut plus attaché à son chef que ce Sauvage ne le devint à l'égard du Colonel.
Voilà maintenant le récit de la garnison du Fort Ethier terminé. Il ne reste plus qu'à ajouter quelques notes générales qui sont d'un certain intérêt.
Pendant toute la campagne, il n'y eut pas un seul cas de maladie sérieuse. Le soldat Lamoureux eut une attaque de scorbut, causée par la mauvaise qualité des viandes. Quelques autres en souffrirent aussi, mais le caractère de leur maladie était moins dangereux. Le Dr. Powell, qui était attaché à ce Fort, mérite les plus grands éloges. Toujours régulier dans ses visites, il remplissait son devoir avec une bonne volonté et un zèle infatigable. En une circonstance même, il n'hésita pas à faire 80 milles à cheval, d'une seule course, pour donner ses soins à un malade. Aussi le capitaine Ethier jugea-t-il à propos de faire un rapport spécial au commandant, à Edmonton, de la bonne conduite et du zèle du jeune médecin.
Vers le milieu de juin, on lut un ordre du général Middleton demandant les noms de ceux qui voudraient rester en garnison après la campagne finie. Plusieurs signèrent, après avoir posé comme condition _sine qua non_ qu'un officier du 65e resterait en commandement. Le lieut. Villeneuve déclara qu'il accepterait avec plaisir une place d'officier dans ce nouveau bataillon. Mais l'ordre du retour arriva le premier, et lieutenant et soldats n'hésitèrent pas à obéir.
Le 22 juin, le capitaine reçut ordre de monter à Edmonton immédiatement. Le lendemain soir, il arrivait au Fort et faisait son rapport. Le 24 juin, après être allé célébrer, avec le Col. Ouimet et d'autres officiers, la fête nationale à St. Albert, il reçut la mission de transmettre aux différentes garnisons l'ordre du départ qui venait d'arriver. Cet ordre parvenait au Fort Ethier le 25 au soir; le 27, les soldats étaient en route, et, le 28 au midi, ils entraient dans Edmonton au milieu des cris de joie de leurs frères d'armes.
CHAPITRE V.
FORT NORMANDEAU.
Si le lecteur se le rappelle bien, lorsque le bataillon gauche, en route pour Edmonton, passa à la Rivière du Chevreuil Rouge, il laissa en ce dernier endroit vingt hommes de la compagnie No 8 sous le commandement du Lieutenant J. E. Bédard Normandeau. C'était le premier détachement que l'on séparait du corps du bataillon, et la douleur de cette séparation était d'autant plus cruelle qu'elle faisait présager aux autres compagnies leur sort futur. Ce fut ce jour là même que les hommes comprirent la tâche qui serait imposée au bataillon, et qui causerait son démembrement pendant toute la durée de la campagne.
La douleur fut d'autant plus forte qu'elle était imprévue. Les adieux se firent en silence et, le 1er de mai, au moment où le bataillon gauche continuait sa marche vers le nord, la nouvelle garnison entra dans ses quartiers.
La traverse du Chevreuil Rouge était un poste très-important. Il y avait en cet endroit plusieurs habitations, entr'autres deux magasins et un bureau de poste.
La bâtisse qui devait servir de fort à la garnison était située à environ deux cents verges de la rivière sur la rive sud, sur une éminence qui permettait d'examiner les environs dans un rayon de plusieurs milles et qui, par sa position, rendait toute surprise impossible. Voici les noms de ceux qui composaient cette garnison: Lt. J. E. Bédard Normandeau, commandant, sergents G. Duchesnay, A. Demers et A. Riendeau; caporaux Jos. Gingre, J. Rivet, Jules Rupert et A. Lévesque; soldats, E. Leclerc, A. Leblanc, N. Lamarche, C. Wilson, D. Francoeur, N. Sicard, A. Rousseau, N. Desmarteau, J. Viger, J. Trainer, M. Carrigan, et N. Gervais.
Pendant tout le séjour de la compagnie No 8 à ce fort, il n'y eut qu'un incident remarquable. Quelques chevaux avaient été volés par une bande de maraudeurs. Le Lt. Normandeau envoya immédiatement une dizaine d'hommes faire la patrouille dans les alentours, et ils ramenèrent, le même soir, les animaux au fort, après avoir fait une marche de dix milles dans la plaine.
Tout le reste du temps fut employé à la construction d'un fort qui peut à bon droit être mis au même rang que ceux d'Edmonton ou de Battleford. Pendant six longues semaines, les hommes y travaillèrent et, vu leur petit nombre, l'ouvrage était plus rude. A part le servant du commandant, le boulanger et le cuisinier, il faut aussi compter les hommes de garde qui, au nombre de huit, montaient leur quart jour et nuit dans deux postes assez éloignés l'un de l'autre. A cause de l'étrange position du Fort, et du danger que présentait la rive nord comme point d'attaque de la part de l'ennemi, une tente de garde avait été levée sur cette rive et un corps spécial y faisait sentinelle continuellement. L'autre poste était dans le Fort lui-même. Il y avait si peu d'hommes, que ceux qui étaient relevés de garde le matin étaient forcés à être de corvée l'après-midi. Ce surcroît de peine causa souvent des désagréments entre les soldats et leur commandant, mais, ici comme ailleurs, et peut être plus qu'ailleurs, les soldats remplirent leur devoir.
Vers la fin de juin, les travaux étaient terminés. Le bâtiment principal avait été mis dans un état complet de défense. Meurtrières, barricades etc., rien n'y manquait. Deux bastions avaient été construits sur la façade même, et une tourelle avait été élevée à une cinquantaine de verges derrière le corps principal, à égale distance des deux bastions.
Une clôture de pieux à triple rang entourait tout le terrain et reliait entr'eux les bastions et la tourelle. Un fossé de huit pieds de profondeur et de dix pieds de largeur séparait le fort de la plaine et, comme ce fossé était presque continuellement rempli d'eau, il rendait une attaque immédiate impossible de ce côté. Vis-à-vis la porte d'entrée du fort lui-même, un pont-levis se détachait de la clôture et s'abaissait pour recevoir les amis; une fois levé il coupait tout accès.
L'ordre du retour parvint à cette garnison le 26 juin et, le surlendemain, chacun pliait bagage et disait adieu à la forteresse qu'il avait aidé à construire et qui restera pendant de nombreuses années à venir pour redire aux voyageurs, étonnés du contraste de la richesse et de la grandeur de cette construction avec la solitude environnante: Le 65ème a passé là!
FIN DE LA TROISIÈME PARTIE.
QUATRIÈME PARTIE.
LE RETOUR
CHAPITRE I
DE FORT OSTELL A FORT PITT
La campagne tire à sa fin. Une reste plus à l'auteur qu'à raconter les incidents du retour du bataillon dans ses foyers. Écrire le récit du voyage de chacune des compagnies qui ont passé le temps de la campagne en garnison, de son départ du fort qu'elle avait érigé et défendu jusqu'à ce qu'elle se soit réunie au reste du bataillon, serait répéter sous différentes formes la même histoire. En mettant donc sous les yeux du lecteur les incidents survenus à la compagnie dont il faisait partie, l'auteur croit atteindre le but qu'il s'est proposé et faire par là, comprendre à tous, comment le bataillon s'est réuni à Fort Pitt. Le lecteur se rappelle que le bataillon droit, c'est-à-dire les compagnies 3, 4, 5 et 6, est rendu à Fort Pitt depuis le 27 de juin. Le même jour, les compagnies 1, 7 et 8 quittaient leurs forts respectifs et se dirigeaient sur Edmonton où les attendait la compagnie No. 2. La compagnie No. 7, partie du Fort Saskatchewan le matin, arriva le même jour au but de son voyage. Le détachement du Fort Ethier y arriva le lendemain. Quant à ceux, qui avaient construit et protégé le Fort Normandeau, ils n'arrivèrent que le lundi suivant, le 29 de juin.
La compagnie No. 1 se met en route vers les quatre heures de l'après-midi.
Il fait une chaleur atroce. On part à pied, suivant, en chantant, les lourds wagons qui transportent notre bagage. Arrivés au haut de la colline située au sud-est du Fort, nous jetons un dernier regard au vieux chantier qui nous avait abrités pendant huit longues semaines et chacun lui fait dans son coeur un adieu qui pour être silencieux n'en est pas moins touchant.
Chacun peut lire dans les yeux de son voisin la joie du retour et la peine du départ, joie et peine qu'il ressent lui-même. Sans doute qu'il ne peut y avoir d'hésitation à choisir entre ce petit Fort isolé et la maison paternelle, et cependant plusieurs disent à leur compagnon de route: "il a une bonne mine notre Fort" et une larme silencieuse coule sur leur joue brûlée par le soleil.
Car, tous et chacun nous l'aimions bien notre petit fort et c'était naturel. C'était l'ouvrage de six longues semaines; chacun y avait mis la main et se considérait seul propriétaire de telle ou telle partie du parapet, de telle ou telle barricade, des meurtrières, selon l'ouvrage qu'il avait fait. Peu à peu les wagons descendent lentement la colline, nous suivons sans rien dire, et, petit à petit, le fort disparaît à l'horizon. Enfin, on ne peut plus le voir, mais chacun en conserve une copie gravée au fond de son coeur.
Nous marchons pendant deux heures et, vers 6.30 p.m., nous montons le camp. Nous avions à peine monté nos tentes qu'un de nous voit des voitures venir sur la route. Bientôt le mot se passe d'une bouche à l'autre et toute la compagnie va rencontrer les nouveaux arrivants, qui ne sont autres que nos frères de la rivière du Chevreuil Rouge. Nous leur serrons les mains avec tout le plaisir qu'on a à se revoir après une si longue absence. A regarder leurs figures brûlées, à voir leurs vêtements en haillons chacun se dit: "Ils ont souffert comme nous." Nous leur aidons à monter leurs tentes, non loin de notre camp, et, jusqu'à neuf heures et demie, l'on se raconte les différents épisodes des semaines passées, et les amis font mille projets pour l'avenir qui leur sourit du haut de Mont-Royal. Vers les neuf heures, le lieut. Dunn, des carabiniers à cheval, qui avait passé une quinzaine de jours au Fort Ostell, vint faire une visite d'adieux au capitaine et aux soldats. Peut-être avait-il un dernier espoir de pouvoir décider quelques-uns de nous d'entrer dans sa compagnie, plusieurs le disaient, mais j'aimais mieux le croire plus désintéressé, car si c'eut été le cas je n'aurais pu que plaindre sa mauvaise fortune: personne ne lui donna son nom.
28 juin--A quatre heures tout le monde était sur pied du cuisinier à l'orderly et à six heures on était prêt à partir. Pendant le déjeuner, il avait été décidé entre le capitaine et le maître charretier que chaque wagon recevrait trois soldats: en voilà donc quinze de montés. Il en reste encore dix à placer. Ceux-ci attendent avec le capitaine les charretiers de l'autre détachement. Notre capitaine espère disposer de nous convenablement, car ils ne sont que vingt hommes et ont sept wagons. Enfin ils arrivent à nous.