Cent-vingt jours de service actif Récit Historique Très Complet de la Campagne du 65ème au Nord-Ouest

Part 6

Chapter 63,871 wordsPublic domain

On ne peut guère se figurer les souffrances atroces des malheureux Lemay et Marcotte dans ces voitures d'ambulance improvisées. Étendus au fond des waggons, sans autre matelas que la mince toile du brancard, ils étaient bousculés de tous côtés, malgré la bonne volonté et les soins des charretiers. Et c'est ainsi qu'ils parcoururent les douze milles qui les séparaient de Fort Pitt. Lemay surtout ressentait des douleurs indescriptibles que le genre de transport devait inévitablement causer. Incapable de remuer un seul membre, il gisait au fond du fourgon et poussait un cri de douleur à chaque cahot de la route. De temps à autre, il pouvait, entendre la voix inquiète du père Provost qui demandait au chirurgien: "Est-il mort?" Ajoutez à ce tourment celui de la soif la plus ardente causée par la fièvre qui le dévorait. Rien, pas une goutte d'eau, et Lemay répétait toujours: "De l'eau! de l'eau!" Enfin l'on arrive à Fort Pitt. Les deux blessés sont déposés dans une des vieilles constructions en ruines que renfermait encore la palissade du fort. Ici, ils furent bien traités par le soldat Brown de la Cie. No. 1, et la conduite de ce dernier mérite les plus grands éloges. Ils restèrent en cet endroit jusqu'au trois juin, quand le major Robert vînt les chercher à bord de _l'Alberta_, pour les mener à Battleford. On les transporta à bord sur des brancards et ils furent installés dans la chambre de l'ingénieur. L'appartement était assez confortable, mais, malheureusement, un accident arriva au navire et bientôt l'eau inonda le plancher de leur infirmerie. Leur infirmier, le soldat Isidore Gauthier, se montra des plus dévoués à leur égard. Il passait toute la journée et une grande partie de ses nuits auprès d'eux. Tantôt il balayait l'eau qui s'étendait sous leurs lits, tantôt il leur portait un verre d'eau et toujours il était exact à leur administrer les remèdes prescrits par le chirurgien et à changer les bandages qui couvraient leurs plaies. Il remplit son devoir à toute heure du jour ou de la nuit. La nuit, il était obligé de s'accroupir dans un coin de l'appartement sur sa couverte pliée en six pour empêcher l'eau de l'imbiber complètement. Enfin le bateau arriva à Battleford après deux jours et deux nuits de marche. Il faisait un temps sombre et les corps étaient à peine installés dans un express-waggon, qui avait été envoyé de l'hôpital au bateau pour les aider, que la pluie se mit à tomber. Quelques couvertes furent jetées à la hâte sur les pauvres blessés, et en route! Après un quart d'heure de marche, l'on s'arrêta vis-à-vis la porte d'entrée d'une marquise. De petites croix rouges, posées ici et là, annonçaient au passant que les blessés seuls étaient entrés sous cette tente. On plaça immédiatement les nouveaux arrivants dans un endroit resté libre, à gauche de la porte d'entrée. Ils eurent leur lit l'un près de l'autre. Pendant qu'avec mille précautions l'on descendait les malheureux Lemay et Marcotte de la voiture, le caporal Lafrenière sautait à terre et se choisissait une bonne place sous la tente ambulancière. Il prit le premier lit à gauche. Le second fut donné à l'homme de police McKay qui avait été, comme Lemay et Marcotte, blessé à la Butte aux Français et qui souffrait beaucoup de la jambe gauche où la balle l'avait frappé. La troisième place était occupée par le brancard de Lemay qu'on avait décoré du nom de lit à cause des quelques couvertes qui pouvaient protéger le blessé contre les intempéries du climat. Marcotte était le quatrième et occupait un lit semblable à celui de Lemay. Il y avait en tout vingt-quatre lits dans la tente, en deux rangées, serrés les uns près des autres, ne laissant qu'un étroit passage entre eux. Les autres lits étaient tous occupés par des blessés de l'Anse au Poisson et de l'Anse du Coup de Couteau qui étaient, à l'arrivée de nos frères en état de convalescence. Pendant la première semaine ils furent relativement bien traités; pendant que Lafrenière profitait du beau temps pour aller à la pêche, le chirurgien-major Strange donnait ses soins à Marcotte. Enfin, au bout d'une dizaine de jours, la balle était extraite sans trop de douleur, et Marcotte pouvait espérer un rétablissement rapide. Lemay ne souffrait guère que de la fièvre, mais était trop faible pour remuer sur son lit. Ils purent alors apprécier la valeur des services de leur confrère du 65e, le soldat Gauthier, qui était leur infirmier. Toujours patient, toujours dévoué, il se rendait de bonne grâce aux prières des blessés et en avait soin comme un frère de charité.

Aussi quelle différence quand, pour une raison quelconque, il s'absentait de la tente. Aussitôt les soldats anglais qui pouvaient se promener s'approchaient des pauvres Lemay et Marcotte, leur riaient au nez et venaient s'établir au pied de leurs lits pour manger des confitures ou des gelées dont ils se gardaient bien de leur offrir la plus petite partie. Il est bon de remarquer ici que ces douceurs étaient celles envoyées par les dames de Montréal, et dont l'étiquette était enlevée pour être remplacée par une autre à l'adresse d'autres bataillons. Alors les soldats anglais se racontaient d'une manière cynique le voyage du 65ème suivant les rapports qu'ils en avaient lus dans le "News," et parlaient assez haut pour que l'un des blessés du 65ème put les entendre. Mais l'on serait porté à croire que la jalousie seule ou l'orgueil faisait ainsi agir les héros de l'Anse aux Poissons, et que dans certaine circonstance leur coeur parlerait plus haut que leurs préjugés. Qu'on se détrompe! L'on ne peut guère se figurer jusqu'où le fanatisme et la jalousie peuvent mener. Une circonstance entre cent le démontrera.

C'était le 14 juin, au matin, le soldat Gauthier venait de quitter ses blessés pour voir à leur nourriture. Lemay souffrait horriblement. La nuit précédente le vent avait enlevé la tente et pendant plusieurs minutes il était resté exposé au froid. Incapable de se remuer d'un côté ou de l'autre, il demande à un grand Anglais qui fumait tranquillement sa pipe s'il serait assez bon de le changer de côté. L'Anglais se leva brusquement sans dire un mot et, saisissant Lemay par un bras, le renversa brutalement du côté opposé. Immédiatement sa plaie se rouvrit et son bandage tomba. Trop affaibli pour dire un seul mot, il gémit de son impuissance et de la force de la douleur. Quelques instants plus tard, Lemay demanda tranquillement au jeune Anglais qui l'avait si brutalement servi pourquoi il le maltraitait ainsi. "Tu te plains comme une femme, s... cochon de Français," lui répondit-il. (You moan like a woman, g... d... pig of a Frenchman.) Non content de ces paroles, il lui rappela une à une toutes les attaques du "News" contre le 65ème, et pendant une demi-heure ne cessa de l'accabler d'injures. Lemay gisait tout le temps immobile sur son lit, incapable de prononcer un mot, impuissant à faire un geste. O lâche! triple lâche! qui profites ainsi de la faiblesse de ton rival pour l'insulter et lui jeter ta venimeuse calomnie à la face. Tu montrais là toute la grandeur de ton courage. Va! tu n'as rien à craindre d'aucun membre du 65e, personne ne te touchera... de peur de se salir,... tu n'auras qu'à protéger ta face contre les crachats!

Par bonheur, l'arrivée de l'infirmier Gauthier coupait court aux discours du soldat anglais, et Lemay et Marcotte reposaient tranquilles le reste de la journée.

Pendant les cinq semaines que nos deux blessés passèrent à l'hôpital, le vent emporta quatre fois la tente qui était leur seul abri. En une circonstance surtout, l'accident aurait pu avoir des conséquences funestes. C'était vers le commencement de juillet. Lemay qui avait repris des forces et qui pouvait maintenant marcher sans appui, avait commencé à s'habiller quand, au milieu d'une pluie battante, la tente culbute et est entraînée parle vent. Marcotte ne sachant où se mettre fut bientôt mouillé jusqu'aux os. Alors il se jeta à bas du lit et, se cachant dessous la toile du brancard, réussit à s'en faire un abri. Il resta dans cette position environ un quart-d'heure. Ce ne fut qu'après l'orage et qu'on eût replacé la tente qu'il fût remis dans son lit par deux infirmiers.

Enfin le 5 juillet arriva. On avait annoncé partout à Battleford l'arrivée du 65ème. Vers les huit heures du soir les vapeurs "_Marquis_" et "_North West_" arrivèrent et Lemay, sachant que le 65e faisait partie de cette expédition à bord de la "_Baroness_," s'était rendu au rivage, impatient de revoir ses frères d'armes. Mais il attendit en vain. Il était dix heures et le vapeur n'arrivait pas, alors il retourna à son lit découragé. Le lendemain matin cependant, après deux longues heures d'attente, il vit poindre à l'horizon le pavillon rouge de la "_Baroness._" Comme son coeur battait fort, comme ses yeux s'emplissaient de larmes de reconnaissance et de joie à l'idée qu'il allait bientôt revoir ses bons amis dont il avait été depuis si longtemps séparé et dont il avait tant de fois regretté l'absence.

Le pauvre Marcotte, incapable de sortir, écoutait avec avidité tous les bruits du dehors et quand on lui annonça le "65ème!" un sourire inexprimable se dessina sur ses lèvres bleuâtres et une larme perla à sa paupière.

Le même jour, Lemay monta à bord du bateau et continua avec son bataillon jusqu'à Montréal, où le peuple enthousiasmé lui fit une ovation magnifique. Les bouquets pleuvaient dans son carrosse, et chacun se pressait à venir lui serrer la main et lui souhaiter la bienvenue.

Marcotte se mettait en route le 7 juillet avec d'autres blessés et prenait le train de Swift-Current, d'où un train direct le menait à Montréal. Quelques jours après son arrivée, ses amis lui donnèrent plusieurs banquets et lui présentèrent une jolie médaille en argent.

Les deux noms de Lemay et de Marcotte, resteront gravés sur le cadre d'honneur du 65ème et auront une place glorieuse dans les annales de notre histoire.

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.

1. Entrée. 2. Guérite. 3. Mât et drapeau. 4. Tente des soldats 5. Tente de garde. 6. Cuisine et dortoir. 7. Appartement des officiers. 8. Four. 9. Tente du boulanger. 10. Tente du capitaine. ll. Écuries. 12. Tranchée. 13. Canaux. 14. Ponts mobiles. 15. Fossé. 16. Abattis. 17. Revêtement.

TROISIÈME PARTIE.

LE BATAILLON GAUCHE

En Garnison.

CHAPITRE I.

FORT OSTELL.

Après avoir donné le récit complet des aventures de l'aile droite du 65e bataillon dans sa marche à travers la plaine, l'histoire de la campagne de l'aile gauche s'impose à l'auteur comme un devoir impérieux. Le but de cet ouvrage serait manqué et le lecteur serait privé de la partie sinon la plus intéressante du moins bien importante de l'histoire de la campagne du 65e. Pendant que sous le Lt.-Col. Hughes le bataillon droit ajoutait à force de fatigues, de misères et de courage une page glorieuse à son histoire, le bataillon gauche, divisé en cinq détachements et dispersé sur une étendue de cent-cinquante milles, menait à bonne fin sa mission de pacification. Partout où le 65e a passé, il a laissé des traces glorieuses de son séjour et c'est surtout dans l'extrême ouest que l'aile gauche, après une vie sédentaire de six semaines, a su mériter son titre de soldat missionnaire. Prêchant d'exemple, il a pu par sa bonne tenue, sa conduite régulière, ses moeurs douées et tranquilles, en imposer à l'esprit impressionnable des nombreuses tribus sauvages au milieu desquelles il a vécu. Partout, Sauvages comme Métis avaient surnommé les volontaires de Montréal les "bons petits habits noirs" et obéissaient à leurs officiers avec plus de respect que de crainte.

Comme il a été mentionné plus haut, il y avait cinq détachements dont voici les noms par ordre de distances de Calgarry: vingt hommes de la compagnie No. 8, sous le commandement du lieut. Normandeau, à la Traverse du Chevreuil Rouge, à cent milles au nord de Calgarry; la compagnie No. 1 (vingt-cinq hommes et deux officiers) sous les ordres du capt. Ostell, à la Rivière Bataille, trente-huit milles au nord du premier détachement; vingt hommes choisis des compagnies 1, 3, 4 et 8, sous le capt. Ethier, aux Buttes de la Paix, trente-cinq milles plus haut; la compagnie No. 2, avec le capt. des Trois-Maisons comme chef, à Edmonton, quarante milles au nord des Buttes de la Paix, soit deux cent-treize milles de Calgarry, et finalement la compagnie No. 7, sous le lieut. Doherty au Fort Saskatchewan, vingt milles à l'est d'Edmonton. Dès le l4 mai toutes ces différentes garnisons furent mises sous les ordres du lieut-col. Ouimet qui tenait ses quartiers-généraux à Edmonton. La mission de ce bataillon ainsi dispersé était d'abord de protéger les lignes de communication pour permettre le passage libre des transports de provisions de Calgarry jusqu'au front; mission importante, comme on peut le voir, car de sa vigilance et de sa fidélité à remplir son devoir dépendait la vie du bataillon droit. Le second but que ce bataillon devait atteindre était la pacification des nombreuses tribus sauvages au milieu desquelles il séjournait. Chaque détachement était entouré de quinze cents à deux mille Sauvages, qui, au commencement de la campagne, étaient dans une excitation extraordinaire, et que l'arrivée des troupes ne fit qu'augmenter plutôt que diminuer. Chacun des postes était dans la position la plus précaire, car, à part le soulèvement des tribus environnantes, on craignait à juste raison les Pieds Noirs qui murmuraient contre le gouvernement et étaient poussés à la révolte par Gros-Ours lui-même. Si, un bon matin, il avait plu à ces messieurs de s'insurger, leur marche naturelle était de Calgarry à Edmonton et, l'emportant de beaucoup par le nombre, ils s'emparaient un à un des forts situés le long de leur route et pas un volontaire de l'aile gauche n'aurait vécu pour raconter les massacres commis.

Pour ne pas trop embrouiller le lecteur, la vie de garnison de la compagnie No. 1 fera le récit du premier chapitre. La position occupée par les différents détachements étant connue du lecteur, il lui sera plus facile de comprendre la campagne en procédant par ordre de compagnies.

Le 5 mai, vers midi, la compagnie No. 1 arrivait à Edmonton avec le reste de l'aile gauche, moins trois hommes qu'on avait dû laisser pour compléter la garnison du Fort aux Buttes de la Paix. Elle alla camper avec le reste du bataillon à l'est du Fort. La compagnie No. 7 était déjà rendue au Fort Saskatchewan. Les Nos. 5 et 6 quittèrent Edmonton le même jour pour se diriger sur Fort Pitt. Le lendemain, les ordres de brigade commandaient aux capts. Ostell et Bauset de se tenir prêts à partir, avec leurs compagnies, dans les vingt-quatre heures. Il faut dire ici que les capts. Beauset et Ostell avaient été mentionnés spécialement par le major Perry au major-général Strange pour leur conduite à la Traverse du Chevreuil Rouge, et ces deux capitaines sont les seuls officiers de compagnie dont il ait été fait une mention spéciale.

Cependant deux heures plus tard un contre-ordre, faisant remplacer la compagnie No. 1 par le No. 4, fut transmise au bataillon. Le capt. Ostell devait rester à Edmonton où il serait commandant en chef, ayant sous lui sa compagnie et la compagnie No. 2, à Edmonton, le détachement du Fort Saskatchewan, et les volontaires anglais d'Edmonton. On était occupé à faire les préparatifs pour entrer dans le Fort quand vers midi, le 7 mai, le capt. Ostell reçut un nouvel ordre du général Strange. Cette fois-ci, il fallait partir, à une heure d'avis, et retourner sur ses pas jusqu'à la Rivière Bataille, soixante et dix milles au sud. Le même soir, tous les hommes de la compagnie No. 1 étaient en marche et, trois jours plus tard, après un voyage des plus rudes, ils arrivaient au lieu de leur destination, un vieux chantier isolé au milieu de la plaine, à un mille et demi au nord de la Rivière, Bataille. Pour bien comprendre la mission de ce détachement, voici le texte même des instructions qu'il avait reçues avant son départ d'Edmonton:

Edmonton, 7 mai 1885.

Instructions à l'officier commandant le détachement du 65e bataillon à la Rivière Bataille.

Vous avez été choisi à cause de la réputation militaire que vous vous êtes acquise par votre habileté et votre énergie. La protection de notre ligne de communication avec la base de nos dépôts de provisions est d'une importance essentielle. Le pays à l'est de votre Fort est bien difficile et deviendra très-certainement une ligne d'opérations, le long de laquelle des maraudeurs indiens essaieront par petites bandes de s'emparer de nos transports de provisions. Vous occuperez le vieux chantier de la Baie d'Hudson près de chez le R. P. Scullen.

Vous le mettrez dans un état de défense aussi complet que possible, construisant une défense de flanc de manière à empêcher l'ennemi de s'approcher assez pour incendier la maison.

Vous embrasserez probablement la maison du R. P. Scullen dans votre ligne de défense. Vous marquerez la portée de vos carabines du Fort à tous les objets dans les alentours, et habituerez vos hommes à mesurer au pas ces différentes distances de manière à ce qu'ils se les rappellent, ce qui rendra votre feu plus effectif en cas d'attaque. Après que vous aurez complété la défense de votre fort, vous emploierez vos hommes à réparer, à temps perdu, les chemins dans le voisinage de votre poste, mais, en aucun temps, vous ne laisserez votre fort sans protection; au contraire, vous exercerez la plus grande surveillance, jour et nuit.

Il est probable qu'une troupe de carabiniers à cheval aura aussi ses quartiers-généraux à votre poste Ils feront une patrouille régulière entre la Rivière du Chevreuil Rouge et Edmonton.

Toutes les provisions tant pour les rations des Sauvages que pour les vôtres vous seront confiées. Le Père Scullen, j'en suis sur, vous aidera de son mieux par ses connaissances et son influence.

Par ordre,

C. H. DALE, Capitaine, Major de Brigade.

Malgré l'apparente précision de ces instructions, elles ne peurent être exécutées à la lettre, car contrairement aux informations, il n'y avait aucune maison habitable sur la réserve du Père Scullen. Le capitaine Ostell continua plus loin, et à dix milles au sud, trouva un chantier qu'après une semaine de travail on put mettre en état de défense. Le Lt.-Col. Ouimet approuva plus tard l'action du capitaine Ostell. Malgré toute la bonne volonté possible les travaux de fortification n'avançaient pas vite, car, vu le petit nombre de soldats qui composaient le détachement, chacun avait beaucoup à faire. Il y avait, comme on le sait, vingt-cinq hommes. Pendant le jour, quatre d'entre eux, un sous-officier et trois soldats, montaient la garde; et la nuit, cette garde était doublée. A part ces derniers, il faut aussi déduire un boulanger, un cuisinier, le servant des officiers et deux soldats qui travaillaient aux corvées d'eau et de bois de chauffage. Il restait donc à peine dix hommes pour travailler aux tranchées et autres fortifications. Cependant au bout de quelques semaines, l'ouvrage était presque terminé.

Une tranchée de deux pieds et demi de profondeur, faite en forme de carreau, a été creusée tout autour du terrain sur une longueur de deux cents verges; elle communique au moyen de quatre canaux avec un fossé de cinq pieds de profondeur qui entoure la maison. Un abattis de branches la protège contre toute attaque immédiate. Des ponts mobiles ont été posés sur les canaux pour donner plus de facilités de transport aux voitures de charge qui stationnaient au fort. De fortes barricades ont été construites pour protéger les portes et les fenêtres. Un mur en tourbe de six pieds de haut a été élevé tout autour de la maison, au-dessus du fossé. Vingt-huit meurtrières percées dans les murs complètent la défense du Fort.

Pendant les premiers jours, c'est-à-dire, jusqu'à la fin du mois de mai, toute la garnison et surtout le capitaine étaient sur des épines. Les travaux de fortification se poursuivaient de sept heures du matin à six heures du soir et quelquefois même la nuit. Les Sauvages des alentours étaient dans un malaise perceptible et, malgré les remontrances des missionnaires qui leur apprenaient à nous considérer comme des frères, ils attendaient avec anxiété les résultats des batailles qui se livraient dans l'est. Enfin la prise de Batoche délivra les garnisons de leur fausse position. Plusieurs tribus qui avaient quitté leurs réserves à l'arrivée des troupes, revinrent s'y établir à la fin de mai et tout rentra dans L'ordre.

Voici la liste des hommes qui passèrent le temps de la campagne au Fort Ostell: J. B. Ostell, capitaine commandant; A. C. Plinguet, lieutenant; H. Beaudoin, sergent de couleur; Anatole E. Robichaud, second sergent; G. Aumond, caporal. Les soldats T. Bélanger, J. Bourgeois, A. Cadieux, K. Caples, A. Chartrand, L. Chalifoux, G. R. Daoust [l], O. Drolet, Louis Goulet, Emile Baudin, Jacques Labelle, Arthur Lanthier, E. Latulippe (2), Ludger Longpré, A. Marsan, A. Michaud, A. Narbonne, A. Ouimet, J. Parent, A. Pépin, H. Picard et Louis Weichold.

[Note 1: Nommé caporal le 23 juin; élevé au grade de sergent le 6 juillet.]

[Note 2: Nommé caporal le 6 juillet.]

Les incidents qui marquèrent le passage de la compagnie No. 1 au Fort Ostell sont peu nombreux, l'auteur se borne dans ce récit à n'en raconter que les principaux.

Le 12 mai, vers les six heures du soir, un courrier apporta une dépêche au capitaine de la part du Lieut.-Col. Ouimet, lui ordonnant de se rendre le soir même chez le Père Scullen pour avoir une entrevue particulière. Le capitaine fait immédiatement seller son cheval et laisse le Lieut. Plinguet en charge du Fort. Il ne revint que le lendemain matin avec d'assez bonnes nouvelles. Les Pieds-Noirs dont on redoutait un soulèvement étaient rentrés dans l'ordre.

Quelques jours plus tard, le 16 mai, le Dr. Powell, un jeune gradué de l'université McGill, arrivait au Fort. Il était officiellement attaché en qualité de chirurgien aux trois garnisons du 65ème situées au sud d'Edmonton, devant tenir ses quartiers généraux au Fort Ostell. Le nouveau médecin était à peine entré en fonction que tous l'estimaient et l'aimaient comme un des leurs. En effet, depuis cette date jusqu'à la fin de la campagne, le docteur Powell remplit sa tâche avec une fidélité et un dévouement exemplaires. Il lui fallait faire à cheval une moyenne de cent cinquante milles par semaine pour visiter les différents postes où son devoir l'appelait. Il voyageait toujours seul, et ne craignait pas de traverser les réserves des Sauvages qui se trouvaient sur sa route et où un jour ou l'autre il pouvait être attaqué et massacré. Les officiers de chacune des trois garnisons n'ont pas manqué de le mentionner spécialement dans leurs rapports au commandant en chef à Edmonton. Le 19 mai, le courrier, qui faisait le service entre le Fort Ethier et le Fort Ostell, arriva malade au camp. Il était tombé à bas de son cheval. Le capitaine fit alors appeler le sergent G. R. Daoust (qui n'était que soldat à cette date) et lui confia la mission de remplacer le courrier malade. Deux jours plus tard, il revenait au Fort après avoir rempli sa mission à la satisfaction de ses chefs.

Le 23 mai, vers onze heures du soir, le corps de garde sort à la hâte pour répondre à l'appel du soldat Bélanger qui monte l'arrière garde. La nuit est très-sombre et c'est à peine si l'on peut distinguer à six pieds devant soi. Bélanger jure ses grands dieux qu'il a vu un cavalier arriver assez près du parapet et, qu'à sa vois, il a changé de direction et est parti au galop; il ne doute pas que ce ne soit un espion. On fait alors une patrouille à travers le bois et les marais aux alentours du Fort. Tous reviennent mouillés et de mauvaise humeur.