Part 1
CHARLES R. DAOUST.
CENT-VINGT JOURS DE SERVICE ACTIF RÉCIT HISTORIQUE TRÈS COMPLET DE LA CAMPAGNE DU 65ème AU NORD-QUEST
AVEC DE NOMBREUSES ILLUSTRATIONS MONTRÉAL-1886
TABLE DES MATIÈRES.
Avis au lecteur. Préface. Tableau chronologique.
PREMIÈRE PARTIE.
LA MARCHE.
Chapitre I.--De Montréal à Calgarry. Chapitre II.--Séjour à Calgarry. Chapitre III.--Le Bataillon Droit.--De Calgarry à Edmonton. Chapitre IV.--Le Bataillon Gauche.--De Calgarry à Edmonton.
DEUXIÈME PARTIE.
LE BATAILLON DROIT.
Chapitre I.--D'Edmonton à Victoria. Chapitre II.--De Victoria à Fort Pitt. Chapitre III.--Fort Pitt et la Butte-aux-Français. Chapitre IV.--A la poursuite de Gros-Ours. Chapitre V.--Lemay et Marcotte.
TROISIÈME PARTIE.
LE BATAILLON GAUCHE.
Chapitre I--Port Ostell. Chapitre II.--Fort Edmonton. Chapitre III.--Fort Saskatchewan. Chapitre IV.--Fort Ethier. Chapitre V.--Fort Normandeau.
QUATRIÈME PARTIE.
LE RETOUR.
Chapitre I.--De Fort Ostell à Fort Pitt. Chapitre II.--De Fort Pitt à Montréal. Notes.
AU LECTEUR.
En présentant ce livre au public, l'auteur remplit un devoir. Pendant quatre longs mois tout un peuple a eu les yeux fixés sur les vastes territoires du Nord-Ouest, pendant quatre longs mois des centaines de familles canadiennes ont vécu dans l'anxiété la plus cruelle; pendant ce temps-là, des centaines de jeunes Canadiens bravaient toutes les misères, toutes les fatigues, la mort même, pour rétablir la paix et supprimer la révolte.
Et personne ne racontera leurs souffrances! personne ne redira leurs misères! Laisser passer cette page d'histoire canadienne sans la graver dans nos annales serait une négligence impardonnable, presqu'un crime.
Voilà la mission! voilà le devoir!
Quelqu'inexpérimenté que fût l'auteur, il n'a pas reculé devant la grandeur de la tâche imposée. Il confesse son incapacité et prie le lecteur de prendre en considération sa jeunesse et sa bonne volonté et de lui pardonner les mille imperfections de son oeuvre.
Lachine 1886.
CHARLES R. DAOUST.
PRÉFACE.
Est-il réellement nécessaire de faire une préface à cet ouvrage? Telle est la question que je me suis posée et qu'après mûre réflexion j'ai résolue dans l'affirmative. Il faut une préface, quand ça ne serait que pour expliquer au lecteur le plan sur lequel le livre a été écrit et en donner la raison.
Avant d'entrer en matière, il est de mon devoir de prévenir le public que ce livre n'a aucun but politique. J'ai voulu m'élever au-dessus de toute discussion de parti et présenter cet ouvrage qui n'aura d'autre mérite que sa valeur historique. Si, de l'avis de tous ceux qui ont pris part à la campagne de 1885, j'ai fait un récit fidèle de tous les événements qui ont accompagné le passage du 65ème dans le Nord-Onest, mon but aura été atteint.
Pour rendre le récit plus clair et le mettre à la portée de tous, j'ai divisé l'ouvrage en quatre parties distinctes:
1° La Marche; 2° Le Bataillon droit; 3° Le Bataillon gauche et 4° le Retour.
La première partie est le récit des incidents qui ont marqué le départ du 65ème de Montréal et les détails de sa marche jusqu'à Edmonton. Cette partie est subdivisée en quatre chapitres:
1° De Montréal à Calgarry; 2° Séjour à Calgarry; 3° Le Bataillon droit de Calgarry à Edmonton et 4° Le Bataillon gauche de Calgarry à Edmonton.
Dans le compte rendu de ces trente-cinq premiers jours de la campagne ainsi que dans tout le reste de cet ouvrage, je me suis borné à raconter les faits sans m'attacher beaucoup à la forme de style sous laquelle je les ai présentés.
La deuxième partie est divisée en cinq chapitres: 1° D'Edmonton à Victoria; 2° De Victoria à Fort Pitt; 3° Fort Pitt et la Butte-aux-Français; 4° A la poursuite de Gros-Ours et 5° Lemay et Marcotte.
La troisième partie, qui est le récit de la vie de garnison des différentes compagnies du bataillon gauche est naturellement subdivisée en autant de chapitres qu'il y avait de forts: 1° Fort Ostell; 2° Fort Edmonton; 8° Fort Saskatchewan; 4° Fort Ethier et 5° Fort Normandeau.
La quatrième partie est "Le Retour." Elle n'est subdivisée qu'en deux chapitres: 1° De Fort Ostell à Fort Pitt et 2° De Fort Pitt à Montréal.
Comme on peut le voir le plan est des plus simples et la division de l'ouvrage est des plus claires.
Ce n'est cependant pas sans beaucoup de travail que j'ai pu arriver à un résultat aussi satisfaisant. Séparé du gros du bataillon et relégué avec ma compagnie à soixante-dix milles au sud d'Edmonton, je n'ai pu me procurer le récit complet; de la campagne qu'en compilant les notes des officiers en charge des autres détachements du bataillon.
Je saisis l'occasion pour remercier chacun des officiers qui m'ont assisté de leur concours. Leur témoignage, corroboré par les soldats sous leurs ordres, est de la plus grande valeur au point de vue de la véracité du récit et son authenticité est au dessus de tout doute.
Il est très possible que certains faits de peu d'importance aient pu être oubliés, mais l'histoire générale est complète. Pour rendre le récit plus intéressant, j'ai fait insérer les vignettes des principaux officiers qui ont pris part à la campagne ainsi que les forts où le bataillon a passé. Les photographies ont été faites avec soin par les premiers artistes de cette ville, entr'autres M. L. Gr. H. Archambault, dont la réputation est établie. Les vignettes sont dues à MM. Cassan et Babineau et ont été faites avec autant de soin que possible.
En un mot, je n'ai rien négligé pour faire de cet ouvrage une oeuvre parfaite sous tous les rapports et le lecteur, prenant en considération mon trouble et ma bonne volonté, me pardonnera, je l'espère, les quelques erreurs de style qui, à cause de mon inexpérience, ont pu se glisser dans ces pages.
Montréal, 1886.
CHARLES R. DAOUST, Sergent, Compagnie No. 1, 65ème Bataillon.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE DES ÉVÈNEMENTS DE L'EXPÉDITION DU 65ème AU NORD-OUEST
Mars 28.--Appel du 65ème en service actif. Avril 2.--Départ du bataillon de Montréal. Avril 3.--Passage à Mattawa. Avril 4.--Arrivée à Dalton.--Voyage en traîneaux. Avril 5.--Arrivée au Lac-au-Chien.--Nuit en chars à boeufs. Avril 6.--Marche sur le lac Supérieur.--Arrivée à Jackfish Bay. Avril 7.--Séjour à Jackfish Bay. Avril 8.--Arrivée à Red Rock.--On remonte à bord de bons chars. Avril 9.--Passage à Port Arthur. Avril 10.--A Winnipeg. Avril 11.--Passage à Régina. Avril 12.--Arrivée à Calgarry. Avril 13.--Alerte au camp. Lt. Starnes prend le commandement des avant-postes. Avril 14.--Tempête de neige appelée _Chinouck_--On se retire dans les casernes. Avril 15 et 16.--Dans les casernes. Avril 17.--Retour aux tentes.--Arrivée de l'Infanterie Légère à Calgarry. Avril 18.--Grande fête au village. Avril 19.--Première messe du bataillon à la mission. Avril 20.--Départ du bataillon droit pour Edmonton. Avril 21.--Arrivée à Calgarry d'un canon du Port McLeod, Avril 23.--Départ du bataillon gauche pour Edmonton.--Le Major Dugas fait ses adieux au bataillon. Avril 24.--Passage du bataillon gauche à l'Anse McPherson. Avril 25.--Arrivée du bataillon droit à la Traverse du Chevreuil Bouge. Avril 26.--Le bataillon droit traverse la rivière du Chevreuil Bouge. Avril 27.--Passage du bataillon droit à la rivière de l'Aveugle. Avril 28.--Arrivée du bataillon gauche à la Traverse du Chevreuil Rouge. Avril 29.--Passage du bataillon droit à la Ferme du Gouvernement. Avril 30.--La compagnie No. 8 est laissée à la Traverse du Chevreuil sous le commandement du Lieut. Normandeau. Mai l.--Départ du bataillon gauche de la rivière du Chevreuil Rouge.--Arrivée du bataillon droit à Edmonton. Mai 2.--Passage du bataillon gauche à la Rivière Bataille.--Départ de la compagnie No. 7 pour le Fort Saskatchewan sous le commandement du Capitaine Doherty. Mai 3.--Le bataillon gauche à la Ferme du Gouvernement. Mai 4.--La balance du No. 8 et des soldats des compagnies Nos 1, 3 et 4 sont laissés à la ferme du Gouvernement sous le commandement du Lieutenant Villeneuve. Mai 5.--Arrivée du bataillon gauche à Edmonton.--Départ des compagnies Nos 5 et 6 pour Victoria.--Le Capt. Ethier retourne à la Ferme du Gouvernement. Mai 6.--L'aile gauche du bataillon droit (les compagnies Nos 5 et 6) passe au Fort Saskatchewan. Mai 7.--Départ de l'aile droite du bataillon droit (les compagnies Nos 3, 4 et l'état major du 65ème) pour Victoria--L'aile gauche traverse la rivière Éturgeon.--Départ de la compagnie No. 1 pour la Rivière Bataille. Mai 8.--L'aile gauche du bataillon droit arrive à la Rivière Vermillon. Mai 9.--Réunion des deux ailes du bataillon droit. Mai 10.--Arrivée de la compagnie No. 1 à la Rivière Bataille--L'Infanterie Légère de Winnipeg arrive à, Edmonton--Le bataillon droit traverse la Rivière Vermillon. Mai 11.--Arrivée du bataillon droit à Victoria. Mai 12.--Passage au Lieutenant-Colonel Ouimet à la Rivière Bataille. Mai 13.--Séjour du bataillon droit à la rivière Vermillon. Mai 14.--Passage du Lieutenant-Colonel Ouimet à la Ferme du Gouvernement. Mai 16.--Arrivée du Général Strange à Victoria, escorté de 190 hommes de l'Infanterie Légère de Winnipeg. Mai 20--Départ de la colonne d'Alberta de Victoria. Mai 21.--L'aile droite du 65ème en bateaux sur la Saskatchewan. Mai 22.--Nuit passée à St. Paul.--Alerte au camp. Mai 23.--Traverse de l'Anse de la côte du Renne par la colonne Strange. Mai 24.--Traverse de l'Anse du Lac aux Grenouilles par le bataillon droit du 65ème. Mai 25.--Le 65ème élève une croix à la mémoire des martyrs du Lac aux Grenouilles.--Arrivée de la colonne Strange à Fort Pitt. Mai 26.--Enterrement du jeune Cowan. Mai 27.--Première rencontre du 65ème avec Gros-Ours. Mai 28.--Bataille de la Butte-aux-Français. Mai 30.--Départ de la colonne Strange de Port Pitt pour la Rivière à l'Oignon,--La compagnie No. 6 reste au Fort Pitt. Mai 31.--Le Major Perry rejoint la colonne Strange. Juin 1.--Des prisonniers de Gros-Ours arrivent au camp du Général. Juin 2.--Arrivée du Général Middleton à bord du vapeur North-West. Juin 3.--Les commissaires Royaux arrivent à Edmonton. Juin 4.--Visite de Mgr Grandin à la Rivière Bataille. Juin 5.--Une compagnie de l'Infanterie Légère de Winnipeg rejoint la colonne Strange. Juin 6.--Passage de la colonne au Lac aux Grenouilles. Juin 8.--Le bataillon droit à Bear's Run. Juin 9.--Le R. P. Legoff visite le Major Hugues. Juin 10.--Les RR. PP. Legoff et Prévost sont délégués auprès des Montagnais. Juin 11.--Le Capt. Giroux arrive à Bear's Run avec sa compagnie. Juin 12.--Les Montagnais se soumettent. Juin 17.--Le Capt. Giroux part pour Montréal. Juin 23.--Le bataillon droit reçoit l'ordre du départ pour Montréal. Juin 24.--Départ du bataillon droit de Bear's Run. Juin 28.--Le bataillon gauche reçoit l'ordre de se mettre en marche pour Fort Pitt. Juin 27.--Départ de la compagnie No. 1 de la Rivière Bataille.--La compagnie No. 8 quitte la Traverse du Chevreuil et le Fort Ethier.--Le bataillon droit arrive à Port Pitt à bord du North-West. Juin 28.--La garnison du Fort Ethier et celle du fort Saskatchewan arrivent à Edmonton. Juin 29.--Les détachements du Fort Normandeau et du Fort Ostell arrivant à Edmonton. Juin 30.--Départ du bataillon gauche à bord de la "_Baroness_." Juillet 2.--Le 65ème réuni à Fort Pitt. Juillet 3.--Mort du Lieutenant-Colonel Williams des Midlands et du. Sergent Valiquette du 65ème. Juillet 5.--Arrivée à Battleford.--Funérailles du Lieutenant-Colonel Williams et du Sergent Valiquette. Juillet 7.--Passage des bateaux à l'Anse du Télégraphe. Juillet 8.--A Prince Albert.--Visite à la prison de Gros-Ours. Juillet 9.--Traversée dea Rapides. Juillet 10.--Passage au Fort à la Corne. Juillet 11.--Marche de cinq milles le long des Grands Rapides. Juillet 12.--A bord de la barge "Red River."--Messe basse à bord. (C'était la seconde à laquelle assistait le bataillon depuis son départ de Montréal.) Juillet 13.--Départ des bateaux et commencement de la traversée du Lac Winnipeg. Juillet 18.--Arrivée à Selkirk.--Le bataillon monte à bord des chars.--Départ. Juillet 16.--Passage à Port Arthur. Juillet 17.--Red Rock. Juillet 18.--Jackfish Bay. Juillet 19.--Passage à North Bay et Mattawa. Juillet 20.--Arrivée du bataillon à Montréal.
PREMIÈRE PARTIE.
LA MARCHE.
CHAPITRE I.
DE MONTRÉAL A CALGARRY.
La neige tombait en gros flocons... le ciel semblait vouloir couvrir d'un épais linceul bien des douleurs et bien des larmes!
C'était le jour du départ. Après avoir paradé à travers les rues de la métropole, le bataillon arriva en bon ordre à la gare du Pacifique. Une foule innombrable d'amis et de parents remplissait tous les alentours de la gare. Le moment des adieux était arrivé. Quel spectacle! Ici, un vieillard, aux cheveux blancs, donne à son fils sa dernière bénédiction dans un baiser, et une larme perle à sa paupière en lui donnant la dernière poignée de main; la mère, trop faible pour assister à cette scène était restée à la maison. Là, une femme s'évanouit. C'est une malheureuse épouse, qui, comptant trop sur son courage, a voulu accompagner son mari jusqu'au dernier moment. D'autres, plus stoïques, donnent à leur mari le dernier baiser, et plongées dans un désespoir muet, regardent immobiles, les yeux secs, leur époux monter à bord des chars. Sur les degrés d'un waggon, un ami donne une dernière poignée de main à son compagnon de collège en lui souhaitant, de nombreuses couronnes de lauriers à son retour. Et dans l'arrière-plan, la foule répandue un peu partout, grimpée sur les toits, massée sur le parapet, acclame les jeunes soldats et les salue de cris enthousiastes. Enfin tout le monde est à bord. Après quelques minutes d'attente, le sifflet crie et le train se met en marche. Malgré la tristesse de la séparation et l'incertitude de l'avenir, quelques soldats faisant contre mauvaise fortune bon coeur, se mettent à chanter les gais refrains de chansons canadiennes. Bientôt la gaieté devient, générale. A peine sortis de la ville, MM. Davis et Portier nous distribuent des cigares, et en quelques instants, n'eut-ce été l'uniforme, on aurait pu nous prendre pour des touristes en voyage. Dans la veillée, le Lt-Col. Ouimet passe de char en char et présente au bataillon son aumônier le R. P. Provost et son nouveau chirurgien, le Dr. Paré. Partout ils sont accueillis par des cris de joie.
Vers deux heures et demie du matin, l'on arriva à Carleton Place. Le train arrêta et tout le bataillon alla réveillonner à l'hôtel voisin de la gare. Le repas fut des mieux servis et très goûté des soldats qui dévoraient les servantes des yeux tout en mangeant à pleine bouche; le ventre et le coeur s'emplissaient à la fois, celui-là de mets et celui-ci D'espérances.
Plusieurs profitèrent de cet arrêt pour écrire des lettres à l'adresse de leurs parents et de leurs amis. Une demi-heure plus tard le train se remit en marche. Après quelques minutes de divertissement, les soldats se mirent au lit et tout rentra dans le silence.
Vers les neuf heures, le réveil sonna. A dix heures et demie, l'on passa à Pembrooke. Des soldats du 42e vinrent nous rendre visite et nous firent plusieurs dons de tabac, etc. En cet endroit le colonel reçut une lettre de Sa Grandeur Mgr Lorrain, vicaire apostolique de Pontiac. Le saint évêque nous souhaitait beaucoup de succès dans notre entreprise et terminait par ces paroles: "N. Z. Lorrain, ancien volontaire de l'armée des hommes maintenant officier dans la paisible armée du Seigneur."
A une heure de l'après-midi, nous descendions à Mattawa, L'appétit avait eu tout le temps de se faire ressentir chez les soldats, et ce fut avec joie qu'on se hâta de descendre des chars pour aller dîner. Mais bernique! plusieurs furent désappointés; malgré que ce fût le Vendredi Saint et qu'il y eût de la viande, le repas fut court; chacun se contenta de dévorer en imagination les mets qu'il s'était promis de manger. Ici, l'on se procura des bas, etc., crainte d'en manquer plus tard; car plus on avançait, plus le froid augmentait. Le train continua sans arrêt jusqu'à Scully's Junction, où l'on devait avoir à souper; mais par malheur on n'avait pas été averti à temps et l'on n'avait que des cigares pour les officiers.
Vers trois heures du matin, samedi, le train arrêta. Tout le monde fut bientôt sur pied et le nom harmonieux de Biscotasing sonna comme une trompette aux oreilles à moitié ouvertes des volontaires affamés par le fameux repas de Mattawa. Si le nom fit une mauvaise impression sur l'esprit déjà préjugé des soldats, l'apparition de grands vaisseaux remplis de pruneaux confits, de fèves rôties, etc., leur remit le moral en ordre.
Après un bon repas dont chacun se déclara satisfait, l'on continua. La journée parut longue. Quelques-uns passèrent le temps à confesse ou ailleurs, chacun suivant ses goûts. On arrêta quelques minutes à Nemagosenda, puis le train se remit en marche et arriva à Dalton à neuf heures et demie le soir. L'on s'attendait à descendre des chars en cet endroit, mais le chemin de fer avait été continué avec beaucoup de vitesse depuis deux jours et l'on se rendit jusqu'à Algoma, où l'on arriva vers les dix heures.
Ici, un spectacle des plus gais s'offre à nos yeux. Des feux de bois d'épinette ont été préparés d'avance et éclairent notre route jusqu'à une certaine distance. Tous descendent des chars avec joie, car la monotonie du voyage commençait à ennuyer les esprits des soldats.
Que de fois ne regretta-t-on pas plus tard les bons chars qui nous avaient portés pendant deux jours et deux nuits à travers un pays civilisé!
En voyant les traîneaux en attente les soldats poussent des cris de joie, on veut changer de transport à tout prix et la nuit parait si belle que tous ont hâte de s'enfoncer dans les profondeurs mystérieuses des bois que les feux de joie leur font apercevoir dans le lointain. L'on part en chantant et bientôt les échos de la forêt, répètent les gais refrains des chansons canadiennes.
La nouveauté des paysages et le violent contraste des grands bois silencieux avec le va-et-vient et le vacarme des villes excitent l'imagination des esprits les moins poétiques. Il était curieux de voir les charretiers s'enfoncer sans hésiter à travers ces arbres touffus, dans des bois où le chemin était disparu, enfoui sous la neige, et où les moins braves voyaient surgir de temps à autres d'énormes têtes de Sauvages indomptés.
Vers minuit le silence commence à régner parmi les promeneurs déjà fatigués de la marche et c'est avec une satisfaction prononcée qu'on arrive à "l'hôtel de la Forêt" vers une heure du matin. Ici on nous sert à manger, mais les hommes encore peu habitués à la nourriture qui fut distribuée, préfèrent s'en passer et choisissent leurs places autour d'un feu de camp.
Après une heure de halte au camp, on remonte en "sleighs" et la marche se continue à travers les bois. A neuf heures du matin, le jour de Pâques, on atteignit la fin de notre pénible voyage en traîneaux. Deux tentes furent levées à la hâte en cet endroit appelé vulgairement "Lac aux Chiens."
Ici, un accident des plus déplorables arriva à un des hommes de la compagnie No. 2, nommé Boucher. Cet individu, fatigué sans doute par la longueur et les misères de la route et découragé de la vie militaire, se jeta sur le chemin de fer au moment où notre train reculait, mais perdant tout à coup courage devant la mort cruelle qu'il s'était choisie, il essaya au dernier moment de se sauver. Il était trop tard. Les roues lui passèrent sur le pied et le blessèrent douloureusement. Il fut immédiatement transporté sous la grande tente sur l'ordre du chirurgien Simard en attendant l'arrivée du chirurgien major.
Cet accident, bien qu'il fût l'acte d'un insensé, jeta la consternation parmi le camp. C'était; le premier accident sérieux qui arrivait à un membre du bataillon, et sa nature était loin de compenser la peine que son état de priorité lui donnait.
Toute la journée se passa à attendre le colonel qui s'était attardé à Algoma, et la marche forcée qu'on avait faite pendant la nuit devint inutile. Enfin, vers quatre heures de l'après-midi, on nous servit nos rations, puis on nous fit monter dans de mauvais chars plates-formes dont quelques-uns même étaient découverts. On s'installa du mieux que l'on pût le long des bancs de bois brut en attendant l'heure du coucher. On nous distribua des couvertes de laine; chaque homme en avait une. Elles furent bientôt étendues sur le plancher du char et les soldats se placèrent comme ils purent sous les bancs. On nous donna en même temps des tuques en laine; il était temps! car notre figure était des plus comiques avec nos petits képis sur le coin, de l'oreille.
Tout alla assez bien pendant une demi-heure mais bientôt la fraîcheur des glaçons transperce les couvertes et le sommeil devient impossible. Plusieurs, Pour ne pas dire tous, se lèvent et passent le reste de la nuit, collés les uns contre les autres le long des bancs. La nuit était des plus froides et le vent qui s'engouffrait par les fentes du char rendait la situation des soldats intolérable. Avec quelle anxiété chacun attendait en silence le premier village où l'on pourrait enfin descendre!
Enfin à six heures du matin le train arrêta à la Baie du Héron, En moins de cinq minutes tout le bataillon était descendu en ligne. Pour la première fois une pauvre ration de rhum fut donnée à chaque homme, et sans rien exagérer, elle avait été richement gagnée. Bientôt après on nous servit à déjeuner dans les chantiers du Pacifique. Certains journaux anglais, entr'autres le News de Toronto, ont rapporté qu'en cet endroit les soldats avaient dévalisé les magasins de la compagnie et bien d'autres histoires toutes aussi mensongères et infâmes les unes que les autres. C'est ici l'endroit de réfuter ces sots rapports et de leur donner un démenti formel. Jamais un régiment dans de pareilles circonstances ne s'est aussi bien comporté et c'est même étonnant qu'aucun des mauvais rapports qui ont été faits n'ait le moindre fondement de vérité.
Après un copieux déjeuner, le bataillon remonta à bord et l'on continua dans les mêmes chars jusqu'à Port Munroe, où l'on arriva vers neuf heures de l'avant midi. Ici, on laissa les chars et la marche à pied commença. Chaque soldat portait sur lui, outre sa carabine et ses munitions, toutes les parties de son accoutrement, havresac et autres. Après une aussi mauvaise nuit, la marche le long de la rive nord du Lac Supérieur, vingt-cinq milles, faite en moins de dix heures, tient du prodige.
Peu d'hommes, même de vieux militaires auraient pu résister aussi bravement à une aussi forte étape, et chose plus étonnante encore, pas un seul homme ne fut malade. Une seule halte fut faite pendant la marche, à Little Peak, où l'on fit une distribution de rations, fromage et "hard tacks." Si la fatigue fut grande, on eut une faible compensation par le magnifique coup d'oeil présenté par le coucher du soleil sur le lac. L'astre du jour tomba comme un immense globe d'or dans le rideau, aux couleurs variées, que lui tendait l'Occident et qui semblait plier sous la masse qui s'y engouffrait; au fur et à mesure que l'astre disparaissait à l'horizon, chaque nuage se nuançait d'une façon grandiose. Que de poëtes auraient fait deux fois la même route pour contempler un pareil spectacle!
Vers huit heures du soir tout le bataillon était remonté dans: de nouveaux chars, pires que ceux qu'on venait de laisser. Ceux-ci n'étaient formés que de plates-formes simples avec une planche chaque côté pour servir de garde-fou.
Sur ces planches d'autres plus minces étaient posées aussi près que possible les unes des autres et servaient de sièges aux soldats fatigués. L'on marcha ainsi tout le reste de la nuit et il était une heure du matin quand on descendit à Jackfish Syndicate.