Cent Vingt Jours De Service Actif Recit Historique Tres Complet

Chapter 8

Chapter 83,773 wordsPublic domain

La route d'Edmonton à Fort Saskatchewan est passablement bonne, mais les chevaux étant fatigués par la dernière marche de Calgarry à Edmonton, on n'arriva au Fort que quelques heures plus tard. A mi-chemin le détachement fit une halte, et alla luncher à une espèce d'hôtel tenu par un ancien Montréalais, qui, il y a quelques années passées, était chef de cuisine au St. Lawrence Hall. Ce premier repas plut tellement aux voyageurs que plus tard jamais aucun officier ou homme de la garnison, qui quittait le Fort Saskatchewan en route pour n'importe quel antre endroit, ne manquait d'arrêter chez "Pagerie" en passant; on se sentait un appétit extraordinaire à la vue du vieux chantier transformé en restaurant. Soit dit entre parenthèses que des malins faisaient circuler des rumeurs allant à dire qu'une certaine demoiselle aux yeux bleus, fille de l'hôtelier, était un aimant plus puissant que l'hospitalité de Pagerie lui-même. Quoiqu'il en soit, lors de cette première visite, le devoir força les officiers et les hommes à quitter l'endroit, et, à deux heures de l'après-midi, la compagnie No. 7 gravissait le monticule sur lequel le Fort était situé. On avait dû traverser en bac hommes, chevaux et équipage.

Ce moyen de transport est mû par la force du courant de la Saskatchewan, qui comme celui de toutes les rivières qui prennent leur source dans les Montagnes Rocheuses, est très-rapide. Le système qui fait fonctionner le bac est des plus simples et cependant il causa une certaine surprise aux volontaires qui ne l'avaient encore vu en opération. Une corde en fil de métal est tendue d'une rive à l'autre, fixée à deux poteaux très-élevés sur l'une et l'autre rives. Deux petites roues courent tout le long de cette corde. A chacune de ces roues est attaché un câble qui est fixé autour d'une troisième roue à bord du bac même, vers le milieu. En faisant fonctionner cette dernière roue d'un côté ou de l'autre, la corde, posée dans la direction où l'on veut aller, se raccourcit, attire le bac du côté indiqué et, le mettant dans le courant, l'entraîne sur la rive opposée.

Au moment où la compagnie grimpait la côte du Fort, quatre de front, la garnison, sous les ordres du Sergent-Major Parker de la Police à cheval (le commandant, Major Griesbach, étant absent), sortit sous les armes et, après avoir salué les arrivants par une fusillade, présenta les armes. Le compliment fut aussitôt rendu et, quelques minutes plus tard, la compagnie entrait dans ses nouveaux quartiers. On fixa immédiatement les tentes dans le carré des casernes puis tous prirent un repos bien mérité, après une marche d'au-delà de 220 milles.

Le fort est placé dans un endroit très-pittoresque. Situé sur la cime d'un monticule, il domine la rivière dont les eaux bourbeuses s'élancent avec tant de force que l'on dirait qu'elles vont, d'un moment à l'autre, emporter avec elles la côte de sable elle-même. Le fort, comme on était convenu de l'appeler, est entouré de tous côtés par des broussailles, ce qui ne peut que favoriser l'espionnage d'ennemis comme on en redoute dans ces territoires. Les fortifications consistent en une clôture basse faite de pieux plantés dans le sol; une seconde rangée de pieux, dix pieds de haut, est plantée derrière la première. Cette clôture entoure un terrain quadrangulaire d'environ deux cents verges de front sur une profondeur de cent cinquante. Sur ce terrain il y a six bâtiments; les quartiers de l'officier-commandant, une maison plus petite, située tout auprès, servant de logement aux officiers de la compagnie, une caserne, et une salle de garde. Cinq bastions, garnis de meurtrières, font saillie dans la palissade et donnent un abri sûr, derrière lequel on peut combattre avec succès toute attaque contre le Fort.

A l'arrivée du détachement du 65e, ce fort était défendu par dix-sept hommes de la Police à cheval, sous les ordres de l'inspecteur Griesbach. Plus tard le nombre des hommes de police fut réduit à sept ou huit. Dès le lundi suivant, le 4 mai, le capitaine donna des ordres qui fixaient la discipline quotidienne. Le lever devait avoir lieu à six heures. Il y aurait cinq heures d'exercices; une avant déjeuner, deux avant dîner et deux autres pendant l'après-midi; le coucher avait lieu à dix heures.

Ce même jour, l'inspecteur Griesbach, élevé au rang de major par le gén. Strange, fit l'inspection de la compagnie. Il dit qu'il était charmé de l'apparence et des qualités militaires des hommes, mais ajouta qu'il regrettait que leurs habits et accoutrements ne fussent plus convenables.

A partir de cette date jusqu'à la fin de la campagne, tous s'appliquèrent à leurs devoirs respectifs, et les recrues, qui n'étaient pas peu nombreuses, acquirent une connaissance suffisante des mouvements militaires pour parer à toute éventualité.

Dimanche, le 10 mai, la compagnie se rendit à la petite chapelle catholique située dans le village, ou plutôt, comme disent les gens de l'Ouest, dans la cité de la Saskatchewan. Le Rév. Père Blais, O. M. I., qui est curé de cette paroisse, y dit la sainte messe.

Ce prêtre dévoué est natif des Trois-Rivières, et est le frère du Rev. Père Blais, supérieur du Collège de Nicolet.

Quoiqu'encore jeune, cet apôtre a la charge de trois paroisses, ce qui veut dire une centaine de milles dans ce pays de distances magnifiques. Par son zèle et son esprit de sacrifice dans l'accomplissement de ses devoirs sacrés, il s'est fait aimer de tous ceux au milieu desquels la Providence l'a placé. Sa bonté exceptionnelle à l'égard des membres de la compagnie No. 7 ne sera jamais oubliée par ceux-ci, et les officiers comme les hommes sauront, chaque fois que leur pensée retournera aux jours passés sur les rives de la Saskatchewan, se rappeler avec reconnaissance le saint apôtre et ami qu'ils avaient là-bas; ils espéreront sans cesse pouvoir un jour lui souhaiter la bienvenue dans sa province natale. La messe fut servie par le sergent de couleur Laframboise, (fils de feu l'hon. juge Laframboise) et par le sergent Eugène Desnoyers, (fils de Son Honneur le juge Desnoyers). Un choeur improvisé, dirigé par le Lt. A. E. Labelle, fit résonner les voûtes de la mission de tons inconnus jusqu'à ce jour.

Les membres de la compagnie professant la religion protestante eurent un service dans les casernes; le R. P. Biais y officiait.

On n'avait pas jusqu'à ce jour, malgré les rumeurs qui circulaient généralement, vu aucun Sauvage hostile dans les environs, et la galante compagnie No. 7 commençait à craindre qu'elle n'eût que peu de chances de moissonner aucun laurier dans la campagne. Lundi, le 11, on reçut au Fort la nouvelle que les Sauvages et les Métis de la Rivière Bataille devaient se soulever, intercepter et s'emparer d'un convoi de provisions qui marchait de Calgarry à Edmonton. Le major Griesbach reçut des ordres lui commandant de se rendre à la rivière Bataille, avec toute la police à cheval du Fort, pour arrêter les chefs de ce mouvement. Il quitta le Fort à une heure avancée de la veillée, laissant la garnison sous le commandement du Capt. Doherty.

La journée du mardi se passa sans incident; mais vers minuit et demi, le mercredi matin, la sentinelle, en devoir dans le bastion du Nord-Est de la palissade, crut devoir appeler le sergent de garde. Le sergent de couleur Laframboise, en devoir ce soir là, se rendit au bastion. Après quelques minutes d'attente, il put voir les broussailles s'agiter et entendre des sifflements sourds presque immédiatement suivis de cris imitant ceux du coyote ou louveteau des prairies. Le sergent alla immédiatement réveiller le capitaine qui, sans perdre de temps fut sur les lieux, accompagné du Lt. Labelle. Deux éclaireurs métis qui étaient au Fort déclarèrent, après avoir entendu les cris des broussailles, que ce ne pouvaient être ceux d'aucun animal, mais plutôt, ceux dont se servent ordinairement les Sauvages quand ils sont dans le sentier de la guerre. Toute la compagnie fut bientôt sur pied. En un instant, les bastions étaient occupés par différentes divisions et chacun était à son poste. Évidemment les rôdeurs durent s'apercevoir que la garnison était préparée à les recevoir chaudement et que prendre un Fort défendu par une milice canadienne est chose plus difficile que l'on pense, car ils se retirèrent peu à peu, et au petit jour les signaux de ralliement se répétaient dans la distance.

Le capitaine crut alors devoir envoyer deux éclaireurs, de longue expérience comme trappeurs, pour examiner les bois environnants et faire rapport an commandant. Après une patrouille faite avec soin, ils revinrent au fort et déclarèrent qu'ils étaient sûrs qu'une bande de Sauvages avait rôdé aux alentours de la place. Plus tard on apprit que les Sauvages avaient eu connaissance du départ du major et d'une partie de la garnison, et avaient probablement cru l'occasion favorable pour saccager le fort. Cependant, comme on a pu le voir, la surveillance des braves de Montréal gâta la sauce.

Pendant le séjour de ce détachement dans le fort, plusieurs officiers vinrent y faire visite; entr'autres le Gen. Strange, les capitaines Giroux et Bossé et les lieutenants Ostell, Hébert et DesGeorges. Les uns comme les autres ne purent que faire des éloges de la bonne tenue des hommes.

Dans la nuit du 24 de mai, le soldat Laberge, qui était de garde dans le bastion, aperçut deux cavaliers qui s'approchaient du fort avec des allures suspectes. Ne recevant aucune réponse à son qui vive! il déchargea sa carabine et les vit prendre au galop un chemin opposé. La sentinelle du bastion plus loin fit aussi feu sur les fuyards et les vit prendre, à la course, la direction des côtes du Castor.

Le lendemain, on célébra l'anniversaire de la naissance de la reine Victoria. Dans l'avant-midi, il y eut une partie de _base ball_ entre neuf membres du 65e et neuf de la Police à cheval et des Éclaireurs; la victoire resta à ces derniers.

Dans l'après-midi un programme très-bien rempli de jeux de toutes sortes fut exécuté à la lettre.

Pendant la veillée, il y eut un grand bal dans les casernes. Parmi les personnes présentes, il y avait Mesdames major Griesbach; major Butler, A, Lang et Delles Mary Undine Wragge, fille de feu le col. Wragge, J. Inglis, soeur de Made Lang et aujourd'hui épouse du Dr. Tofield, chirurgien-général de la division d'Alberta, et MM. major Griesbach, Dr. Tofield, capitaines des Trois-Maisons et Doherty, et Lt. Labelle.

Il était une heure du matin quand la danse cessa. Des rafraîchissements furent distribués par le sergent-major Patterson, président du comité des jeux.

Le 3 de juin, sur la permission du Lt.-Col. Ouimet, huit hommes de la garnison sous les ordres du Lt. Labelle, se rendirent à St. Albert pour prendre part à la procession de la Fête-Dieu.

Quelques jours plus tard, le Lt.-Col. Ouimet visita le fort. Il se déclara satisfait au plus haut degré et félicita les officiers et les hommes sur leur conduite.

L'événement le plus important qui suivit fut la célébration de la fête St. Jean-Baptiste. Quinze hommes se rendirent à St. Albert sous le commandement du Capt. Doherty pour prendre part à la fête. Ce fut là que le Lt.-Col. Ouimet annonça qu'on avait reçu des ordres de retourner à Montréal aussitôt qu'un bateau, envoyé de Fort Pitt, serait arrivé à Edmonton. La nouvelle fut reçue avec beaucoup d'enthousiasme: la vie de garnison devenait monotone et, malgré tous les charmes de la vie militaire, tous commençaient à réaliser que rien ne peut remplacer le foyer absent.

Dès leur retour au fort, les soldats ne furent pas lents à répandre la bonne nouvelle parmi ceux qui avaient fait la garde en leur absence; et les préparatifs du départ furent commencés.

Le dimanche au soir, le capitaine Doherty alla souper chez M. Fitzpatrick sur l'invitation de ce dernier. M. Fitzpatrick est le frère du savant avocat qui a défendu le malheureux Riel; c'est un cultivateur très-riche; entr'autres propriétés, il est possesseur d'un vaste terrain situé sur la rive nord de la Saskatchewan, vis-à-vis le Fort. Le R. P. Blais et M. Reid, qui est aussi un cultivateur fortuné, étaient au nombre des invités.

Le lendemain matin, le camp était levé et chacun se mettait en route, le coeur gai, pour Edmonton où l'on arriva vers les dix heures. Il n'y eut qu'un seul endroit en route où les soldats éprouvèrent quelque peine. Ce fut lorsqu'on passa devant le petit hôtel de Pagerie; pas un qui ne jetât un regard de regret et d'envie vers l'unique fenêtre de la maison d'où "l'ange de la Forêt" envoyait à chacun le baiser d'adieu.

Avant de clore ce chapitre, un mot sur la conduite et les amusements de cette garnison.

La discipline et la subordination des hommes a toujours été exemplaire. La satisfaction du commandant de la compagnie a été telle, qu'il a cru devoir donner les galons de lieutenant aux trois sergents de cette compagnie avant d'arriver à Montréal.

Les quelques semaines de séjour au Fort n'ont pas été sans amusement. Les hommes donnaient leur temps perdu au jeu de balle, tandis que le Lt. Labelle, à la recherche d'un moyen quelconque de tuer le temps, découvrait un jeu de paume qui fut immédiatement placé dans la cour du fort. Que de fois la lune éclairait la fin de quelque partie chaudement contestée, à laquelle les dames du Fort ne refusaient pas de prendre part. D'autres fois lorsque les ombres de la nuit forçaient les joueurs à cesser la partie, l'on se dirigeait bras dessus bras dessous vers le bas de la colline et, pour le galant lieutenant, ce n'était pas la partie la moins intéressante du programme.

Pendant ce temps, le capitaine plus sérieux, comme le requéraient, son âge et sa position, fumait paisiblement une pipe de tabac en compagnie du major Griesbach et goûtait, avec délices, l'hospitalité de la dame du Major dont l'excellence des tartes au flan n'était surpassée que par la cordiale politesse avec laquelle elles étaient offertes.

Pour tout résumer, la compagnie No. 7 n'a pas de souvenirs fâcheux de son séjour au Fort Saskatchewan. S'il y avait des jours ennuyeux et des nuits d'alarme il y avait d'autre côté des heures de plaisir et d'amusement; et lorsqu'officiers comme soldats ramènent leurs pensées à ces jours de vie militaire, tous s'accordent à répéter le vieil axiome: "s'il y a dans la vie de mauvais quarts d'heure, il y a aussi de belles journées."

CHAPITRE IV.

FORT ETHIER.

Le lecteur se rappelle que, lors de la marche du bataillon gauche de Calgarry à Edmonton, vingt hommes avaient été laissés aux Buttes de la Paix, sous les ordres du Lieut. Villeneuve, en conformité avec les ordres du général Strange. Cette garnison, qui devait plus tard s'illustrer par la construction d'un fort superbe, qu'elle a laissé comme souvenir de son passage sur la rive sud de la Petite Rivière au Calumet, mieux connue sous le nom de rivière de la Paix, se composait comme suit: Lieut. Villeneuve; de la 8e compagnie, Sergent L. Favreau, aussi de la 8e; caporal Eusèbe Beaudoin de la 1ère compagnie; et des soldats Napoléon Robert, et Ferdinand Robert du No 1; J. Savard, J. Connolly, E. Tailor, et Joseph Chapleau, No 3; N. Bourdeau, A. Gravel, F. Dépatie, et A. Hébert, No 4; J. Sanschagrin, X. Quévillon, D. Ménard, Edouard Gervais, L. Favreau, F. X. de la Durentaye, J. Lamarche et M. Deslauriers, No 8.

Dès le lundi, 4 de mai, au matin, ce détachement prit possession d'un chantier situé sur la ferme du Gouvernement, et se mit immédiatement à l'oeuvre pour le rendre habitable. Pendant que le plus grand nombre travaillaient à cette besogne, d'autres perçaient des meurtrières.

Le 6 de mai, le capitaine Ethier, qui s'était rendu jusqu'à Edmonton avec le reste du bataillon gauche, dont il était adjudant, reçut ordre du général Strange de retourner tout de suite à la ferme du Gouvernement pour prendre le commandement des garnisons de la Traverse de l'Élan Rouge et des Buttes de la Paix, devant tenir ses quartiers généraux en ce dernier endroit. Le même soir, le capitaine Ethier entrait dans ses quartiers, à la grande satisfaction de tous les hommes qui l'estimaient et comme chef et comme ami. Il y eut donc réjouissances générales au camp pendant la veillée; cependant à 9.30 heures les préparatifs pour le sommeil se commençaient et, à dix heures, le camp était rentré dans le silence le plus profond. Tout-à-coup, vers une heure du matin, le cri d'alarme d'une sentinelle éveilla le capitaine et en quelques instants toute la garnison était sur pied. En un clin d'oeil, chacun était à son poste, et les ordres clairs, brefs du capt. Ethier étaient exécutés dans le silence le plus parfait. Il faut ici dire, à la louange des soldats de cette garnison, que dans cette circonstance ainsi que plusieurs fois plus tard, ils firent preuve d'un grand sang-froid et d'un courage calme. Attentif au mot d'ordre, chacun obéissait, en silence, se mettait au poste qu'on lui assignait et ne disait un mot que lorsque le danger était passé et qu'il était revenu à sa couverte. Cette nuit-là la consigne fut rigoureuse. Toute la garnison passa la nuit debout sur un qui-vive continuel. Plusieurs patrouilles furent organisées, conduites par le capitaine et le lieutenant à tour de rôle. Un métis Écossais du nom de Philip, qui était attaché au camp en qualité d'interprète et un nommé Joseph Kildall (Big Joe), sous-agent des Sauvages Stonies accompagnèrent les soldats dans leur patrouille. La nuit étant très-obscure on ne découvrit rien. Cependant de bonne heure, le matin, Big Joe découvrit les traces d'une bande de Sauvages à un mille du Fort. En suivant les pistes, on calcula qu'ils étaient venus en assez grand nombre. Dix loges avaient été levées et, croyant sans doute la force de la garnison plus nombreuse qu'elle ne l'était en réalité, l'ennemi s'était enfui au lever du soleil.

Le résultat de cette alerte fut la décision immédiate d'un plan de fortifications. Le conseil de guerre, composé du capitaine et du lieutenant, s'assembla le même jour et décida, à l'unanimité, de commencer immédiatement les travaux de fortification. Embarrassé par son inexpérience, le conseil décida de choisir, comme modèle de fortifications, celles du bastion à meurtrières de l'Ile Sainte-Hélène. Le même soir le capitaine posa le premier bois du bastion à deux étages qu'on devait construire sur le même plan que celui de l'Ile Ste-Hélène, et le lieutenant jeta la première pelletée de terre du futur mur de revêtement. On se mit tout de suite à l'oeuvre et, au bout de dix jours, le fort était en assez bon état de défense; la garnison pouvait maintenant résister à des forces vingt fois supérieures.

Le fort consiste en nne grande maison de bois équarri, garni d'une double rangée de meurtrières; au rez-de-chaussée sont installées la salle de garde et la cuisine; à côté de la cuisine, la chambre des officiers; le dortoir est situé partie en haut partie en bas.

Le poste est protégé par la Rivière de la Paix et les collines qui l'avoisinent; un bastion de dix pieds carrés, à deux étages, domine la colline et la rivière; partant du bastion, une palissade en bois et en terre de sept pieds de hauteur et de quatre pieds d'épaisseur, toute garnie de meurtrières; en avant le grand chemin allant de Calgarry à Edmonton avec poste de sentinelle, guérite etc.; de l'autre côté, un large fossé, et deux postes de sentinelles.

Dès l'arrivée du capitaine dans ses quartiers, on dressa les règlements de la garnison. La vie est d'une uniformité rigoureuse. A 5 heures, lever et lavage à la rivière; à 6 heures, nettoyage de la maison et des effets; à 6.30 heures a.m., déjeuner; à 7 heures travail manuel, corvées etc.; à 9 heures patrouille, exercices militaires et continuation du travail; à 1 heure, dîner; à 2 heures, travail; à 7 heures, souper, récréation, patrouille; 9.30 heures, tatou; à 10 heures, extinction des feux, silence.. Garde, nuit et jour. Ce règlement tenait bon tous les jours. Le dimanche il n'y avait pas de travail, et la monotonie de l'existence des soldats était brisée. Aussitôt après déjeuner, le capitaine menait tous les soldats dans une jolie plaine située auprès du fort. On s'y rendait en deux files. Après une heure d'exercices militaires, les soldats déposaient les armes et allaient en rangs chercher leurs couvertes, capotes etc., puis revenaient à leur places respectives.

Alors on faisait une évolution inconnue dans les _Queen's Regulations_, mais qui pour être originale n'en était pas moins pratique. Le capitaine les faisait déployer en tirailleurs, puis quand ce premier mouvement était exécuté, le rang de devant faisait volte-face et les deux vis-à-vis procédaient pendant un quart d'heure au secouement des couvertes etc. Après cet exercice, le capitaine en nommait deux qui allaient nettoyer et balayer le fort pendant que les autres se reposaient. Quand les deux balayeurs revenaient de leur mission, ils criaient: _all's well!_ Alors on reformait les rangs, on reportait les couvertes au fort puis la cérémonie était close. Vers les dix heures et demie on disait le chapelet en commun. Les agents, interprète et tout étranger qui se trouvait dans les alentours se rendaient au fort et prenaient part au seul service du dimanche qui s'y pratiquait, la récitation du rosaire. Le reste de la journée était employé a la récréation pour ceux qui n'étaient pas de garde ou de corvée.

Quant aux officiers leur besogne était multiple. Le capitaine se chargeait de toute la correspondance officielle et ce n'était pas peu de chose, surtout après l'établissement de la ligne télégraphique d'Edmonton; il était aussi quartier-maître et paie-maître. Le lieutenant surveillait les travaux, distribuait les rations aux soldats et faisait les retours. Pendant les quinze premiers jours, ils ne dormirent guère qu'une heure ou deux par nuit, étant sur un qui-vive continuel. La position en effet était loin d'être de nature à les rassurer. Sans autres voisins que les garnisons d'Edmonton et de Fort Ostell, l'une située à 40 et l'autre à 35 milles de distance, entourés de plusieurs tribus sauvages dont les loges se nombraient par plusieurs centaines, sans fortifications sûres et fortes, la responsabilité de leurs charges leur paraissait dans toute son importance. Et les travaux ne pouvaient se poursuivre avec toute la vitesse voulue. Il n'y avait presque jamais plus que neuf hommes disponibles pour la corvée. Car il faut déduire les deux cuisiniers, le boulanger, ceux qu'on avait relevés de garde le matin et la garde du jour. Cependant, malgré le petit nombre d'ouvriers, les fortifications étaient presque complètes après quinze jours de fatigue.

Le 9 mai, deux événements remarquables vinrent troubler la monotonie de l'existence solitaire de la garnison.

De bonne heure dans l'ayant midi, le Lt. Col. Osborne Smith passa au Fort, à la tête de son bataillon, le 91e d'Infanterie Légère de Winnipeg. Il distribua aux officiers des armes et de la munition.

Le capitaine Bossé, paie-maître du 65e, les accompagnait et paya aux soldats un mois de solde.

Dans l'après-midi, le capitaine Ostell passa avec sa compagnie en route d'Edmonton à la rivière Bataille.