Cent Vingt Jours De Service Actif Recit Historique Tres Complet
Chapter 4
Le lendemain le réveil eut lieu à cinq heures; départ à sept heures et demie a.m. Le voyage se continue à travers un pays de bois et de broussailles. On traverse à gué la rivière Éturgeon. A onze heures et quart a.m., on arrête pour dîner. L'endroit choisi pour le camp était entouré de tous côtés par des broussailles; l'eau était à peine potable, on la prenait dans un étang voisin. La journée fut assez belle mais un peu froide. L'après-midi fut agréable. On fit l'exercice vers les trois heures Une bande de Sauvages Cris passe près du camp et déclare que Gros-Ours a tout dévasté à Victoria et aux environs. Au souper les soldats eurent de la viande fraîche; les officiers dégustèrent une soupe aux canards préparée par le capitaine Giroux. La soirée et la nuit furent très froides.
Le réveil eut lieu à sept heures, vendredi matin. De neuf heures et demie à onze heures, exercice. Matinée belle, mais fraîche. Départ à midi et demi. Pendant le trajet, on eut à passer à travers une forêt de bois de bouleau très épaisse. A cinq heures et demie de l'après-midi on monta les tentes à trois cents verges de la rivière Vermillon, dans un endroit magnifique appelé "l'Anse Profonde".
Ce jour là même l'aile droite commandée par le Lt.-Col. Hughes et composée des compagnies No. 3, capitaine Bauset, lieut. Ostell, et No. 4, capitaine Roy, lieut. Hébert, dont l'état-major comprenait le major Robert, l'adjudant Starnes, le quartier-maître LaRocque, l'assistant-chirurgien Simard et le Révd Père Provost, quittait Edmonton pour rejoindre à marches forcées le détachement qui les précédait sur la route de Victoria.
Le major-général Strange et le major Perry avec le canon et une escouade de la police à cheval restaient à Edmonton pour attendre l'arrivée, de Calgarry, de l'aile droite de l'Infanterie Légère de Winnipeg et aussi pour surveiller la construction et le chargement des chalands qui devaient les transporter par voie de la Saskatchewan jusqu'à Victoria, endroit choisi pour la jonction des différentes parties de la colonne.
A six heures, le 9 mai, le lever. De dix heures à onze heures il y eut exercice. Il fait un temps superbe et chaud. Dans l'après-midi on eut encore de l'exercice de trois heures à cinq heures. Vers les six heures le Lt.-Col. Hughes arrive avec les compagnies 3 et 4. La réunion des deux ailes eut lieu au milieu de la joie générale. Les nouveaux venus campèrent sur les bords de la rivière Vermillon. Dans la veillée on chanta des cantiques à la Sainte-Vierge.
Le lendemain, 10 mai, étant dimanche, on eut la messe en plein air à six heures du matin. Les officiers et les soldats unirent leurs voix dans des chants divins. A neuf heures on se remit en route. Le personnel de cette expédition était comme suit:
Commandant: Lt.-Col. Hughes. Major de brigade: Prévost. Cavalerie, Police à cheval: Major Steele. Éclaireur: Capt. Oswald.
65ÈME BATAILLON.
Aile droite, Major Robert. Compagnie No. 3: Capt. Bauset, Lieut. Ostell. No. 4: Capt. Roy. Lieut. Hébert.
Aile gauche Major Prévost. Compagnie No. 5: Capt. Villeneuve. Lt. Lafontaine. Compagnie No. 6: Capt. Giroux. Lieut. Robert. Sous-lieut. Mackay. Quartier-maître: Capt. LaRocque. Aumônier: Révd. Père Provost. Adjudant: Lieut. Starnes. Chirurgien-Major Paré. Assistant-chirurgien: Dr. Simard. Instructeur: Labranche.
On traversa à gué la rivière Vermillon. Une partie de la route se fit à travers de grands bois de bouleau, coupés ça et là par de profonds ravins. Le temps était superbe et aurait été chaud s'il n'eût été tempéré par une bonne petite brise de l'Est. On arrêta vers midi pour prendre le lunch et on repartit vers les deux heures. En route les deux ailes du bataillon se réunirent. On traversa des sites des plus pittoresques par des chemins affreux. A six heures et demie a.m., le camp fut choisi dans un site magnifique, sur un superbe plateau, près de la rivière au Mulet. L'endroit formait un tableau digne du pinceau d'un Vernet. Posé sur une élévation d'un demi mille au-dessus de la rivière, le plateau est entouré de hautes falaises taillées à pic et couvertes de sapins du plus beau vert et de beaux bouleaux. Le soleil en se couchant donne à toute la scène un relief indescriptible. Les cimes des arbres se revêtent d'une auréole du plus bel or, tandis que leurs bases reflètent les feux allumés par les cuisiniers. Le mélange des ombres des soldats errant autour du camp donne à la scène un aspect fantastique. Quelques heures plus tard la lune se lève, et la scène, en changeant d'aspect, ne perd rien de sa beauté. La reine des nuits promène lentement son char féerique à travers les têtes fières et hautes des arbres, et semble laisser un lambeau de sa robe transparente à chaque branche des sapins d'où se détachent des lueurs verdâtres. Le vent est moins fort et une faible brise fait seule onduler les cimes des arbustes.
Le lendemain le réveil eut lieu à quatre heures et demie; départ à six heures et dix minutes du matin.
Le temps est très beau et un peu chaud. Traversée de l'anse Wasetna. Les soldats suivent les guides qui passent par des chemins plus ou moins praticables, pour descendre à la rive de la rivière Saskatchewan. La route se poursuit pendant quelque temps le long du rivage. L'aspect de la Saskatchewan et des paysages qui s'étendent en courbes multiples, tout le long de son parcours, est des plus jolis. De l'anse Wasetna à Victoria, les rives sont à une grande élévation et sont couvertes de forêts épaisses. Plusieurs ravins viennent ça et là varier l'uniformité du tableau. Vers onze heures et quart a.m., on fait la première halte pour le dîner. La chaleur devient accablante. Après le dîner la marche se continue à travers le bois et à quatre heures l'on arrive à Victoria où l'on campe. Depuis Edmonton on a parcouru quatre-vingt milles.
Des éclaireurs viennent au camp pendant la veillée et annoncent que Gros-Ours est à cinquante milles plus loin, dans un endroit appelé la Côte du Renne. Il faut cependant attendre les ordres du major-général pour continuer.
Le lendemain, il fait beau. Exercice dans l'avant-midi et l'après-midi. Quelques officiers vont visiter le Fort Victoria. Il présente l'image de la désolation la plus complète; il n'a plus d'occupant. A leur retour, ils prennent un bain dans la Saskatchewan.
Rien d'extraordinaire le 13 mai. Exercice toute la journée. Les soldats passent leurs moments de loisir à écrire à leurs parents et à leurs amis.
Jeudi matin, réveil à cinq heures et demi. Messe basse à sept heures, à l'occasion de la fête de l'Ascension. Beau temps frais. Les officiers se construisent une table rustique pour prendre leurs repas. Ce sont des troncs d'arbres placés sur des supports posés sur des pieux enfoncés en terre. Des branches sont placées ça et là pour remplir les interstices et égaliser la surface de la table, le tout est couvert d'une grosse toile. Des troncs d'arbres servent de sièges; c'est un luxe d'un genre nouveau. On s'aperçoit au souper que la provision de sucre est épuisée. La nuit est froide.
Vers quatre heures du matin, le 15, il neige quelque peu; à cinq heures et demie on se réveille et la neige continue à tomber jusqu'à sept heures et demie. Il y avait alors deux pouces de neige sur le sol. De neuf heures et demie à midi on fait encore de l'exercice.
Le lendemain, on se réveille à quatre heures et demie. Départ à neuf heures. On lève le camp pour aller à un mille et demi plus loin dans la vallée. Le général accompagné de l'Infanterie Légère de Winnipeg arrive avec les chalands. Ils campent au Fort Victoria.
Le 17 mai, réveil à cinq heures et demie, messe à sept heures. La journée est des plus ennuyeuse Il n'y a pas d'exercice. Les officiers du 65e vont faire visite au camp de l'Infanterie Légère de Winnipeg. La pluie commence à tomber vers les neuf heures du soir.
Le surlendemain, réveil à quatre heures et demie. Vers les six heures, on lève le camp et l'on se dirige vers le Fort Victoria. Une petite pluie légère est tombée vers les dix heures, mais n'a pas duré longtemps. Il fait un fort vent d'est. Vers onze heures, un orage violent éclate soudain, mais ne dure que quelques minutes. Durant la journée le capitaine Bossé et le lieutenant Des Georges arrivent en voiture d'Edmonton et font signer les listes de paie. Dans l'après-midi ils se remettent en route pour rejoindre la compagnie No. 2 restée en garnison à Edmonton. Pendant la veillée, un courrier apporte au camp la nouvelle de la défaite des Métis, de la prise de Riel, et de la fuite de Dumont.
CHAPITRE II
DE VICTORIA A FORT PITT.
C'est aujourd'hui le 20 de mai. On se réveille à quatre heures et vers les six heures et demie on part en bateau pour l'est. Ce sont des bateaux plats d'un modèle tout à fait primitif. Ils sont au nombre de quatre. L'un le "Nancy" est occupé par l'état-major du 65e, le général Strange ayant pris le chemin de terre accompagné de l'Infanterie Légère de Winnipeg; un autre le "Bauset" est sous le commandement du capitaine Bauset; le troisième le "Roy du Bord" sous les ordres du capitaine Roy; chaque capitaine a sa compagnie à son bord.
Le plus grand s'appelle "Big Bear." Il mesure près de soixante pieds de longueur sur une largeur de vingt pieds. Il est commandé par le capitaine Villeneuve, assisté des lieutenants Lafontaine et Robert. Il y a à bord trente-sept hommes de la compagnie No. 5, dix de la compagnie No. 6, deux sergents d'état major, quatre hommes de l'Infanterie Légère de Winnipeg et trois bateliers. Outre ceux-ci, il y a un officier pourvoyeur. Le navire a un pont large de six pieds qui s'étend de chaque côté. On dort dans le fond de cale sur du foin et le pont est l'unique ciel de lit où vont se perdre les rêves de gloire des soldats. Cette première journée de voyage par eau a été belle et la nouveauté du genre de transport amusait beaucoup les soldats.
La rivière Saskatchewan n'est pas bien large; ses rives sont élevées et magnifiquement boisées. Il y a plusieurs baies qui fournissent à l'oeil du voyageur des scènes ravissantes. L'eau est généralement peu profonde et a une apparence bourbeuse.
Vers une heure et demie a.m., après avoir fait une dizaine de milles, les bateaux arrêtent. Rien de plus simple que le système de navigation à bord des bateaux sur la Saskatchewan. On n'a qu'à suivre le courant qui est très fort; de temps à autre, un coup de rame habilement donné suffit pour changer la direction du bateau et éviter un banc de sable.
Après le souper, plusieurs montent la côte et assis autour d'un bon feu répètent les gais refrains du pays. Le temps est serein et du haut du ciel la lune et les étoiles sourient à l'insouciance des chanteurs et paraissent répéter dans leurs sphères sublimes les accents émus de tous ces coeurs canadiens. Quand le clairon sonna le coucher, chacun descendit en silence au bateau et alla continuer sous le pont un rêve inachevé.
Le lendemain réveil à cinq heures et demie. Départ à six heures. Il fait froid. Rien d'extraordinaire à bord. Chacun s'ennuie de la manière qui lui déplaît le moins. La pluie tombe pendant la veillée. A la nuit tombante on arrête à un endroit connu sur la carte sous le nom de St. Paul, où existait autrefois une mission florissante desservie par les Pères Oblats; mais qui a été détruite il y a onze ans par un feu de prairie. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un coin du désert.
Le 22 de mai, vers une heure du matin, quelques coups de feu réveillèrent les dormeurs en sursaut, et le clairon sonna l'alerte. Dans l'espace de quelques minutes, les soldats étaient descendus à terre et attendaient, en bon ordre, les commandements de leurs capitaines, qui s'élancèrent à la tête de leurs hommes et gravirent, au pas de course, la berge escarpée.
Aussitôt arrivés au haut de la côte, les soldats reçurent ordre de se déployer en tirailleurs. Une fusillade assez vive se fit entendre à la gauche du premier détachement et donnait à croire que la ligne était engagée. Sur l'ordre du Colonel, le feu cessa, et une patrouille fut envoyée en avant sous le commandement du major Prévost. Ce dernier fit déployer ses hommes en tirailleurs et fit tirer une décharge dans la direction où l'ennemi semblait s'être retiré. Quelques minutes plus tard, le major revint et annonça qu'il n'avait rien vu. Jusqu'à deux heures et demie les troupes restèrent sur la côte toutes armées, puis l'on descendit aux bateaux où l'on coucha sous les armes.
Il faisait un temps des plus désagréables, froid et pluvieux, et plusieurs se trouvaient couchés sur la paille humide.
Malgré le mauvais résultat de cette sortie, exécutée pendant les heures les plus sombres de la nuit, cela eut un bon effet. Les soldats prouvèrent qu'ils étaient prêts à toute éventualité. Le bon ordre et l'alacrité qu'ils mirent dans leur réponse à l'appel de leurs chefs ne sauraient être trop loués. Loin de trembler ou d'hésiter, ils étaient tous gais et trouvèrent moyen de s'amuser de certaines petites scènes dont ils ne furent pas lents à saisir le côté ridicule. Plusieurs témoignaient hautement leur désappointement d'être revenus sans avoir tué un seul ennemi. Les éclaireurs rapportèrent qu'ils avaient vu les pistes des Sauvages en différents endroits sur le haut de la côte.
Aujourd'hui l'on arrêta à un mille de Saint-Paul, où l'on passa la nuit.
Ce soir, instruit par l'événement de la veille et craignant la répétition de l'attaque, le Colonel ordonna de monter les tentes sur un plateau à cinquante pieds du rivage. Une forte garde fut laissée à bord des bateaux et le reste du bataillon coucha sous la tente. Il avait plu toute la journée et le sol était très-humide. La pluie continua à tomber pendant la nuit.
Le 23 de mai, l'on sonna le réveil à quatre heures. Le camp fut aussitôt levé et les tentes transportées à bord. Les ancres furent levées et la route se continua en bateaux.
Le paysage est des plus beaux. Sur chaque rive, les côtes sont tantôt très-élevées et coupées à pic, tantôt basses et couvertes de forêts de jeunes arbres. Vers une heure de l'après-midi, on jette l'ancre dans "l'Anse de la Côte du Renne" (Moose Hill Creek) et, une bonne garde ayant été laissée sur les bateaux, on va camper sur le haut de la côte. L'après-midi a été très-belle. Vers deux heures a.m., deux éclaireurs, Borrodaile et Scott, partent pour Battleford en canot. Ils avaient mission de traverser les lignes indiennes, et de dire au gén. Middleton et au col. Otter la position de l'aile de Strange. Ils remplirent leur devoir en braves. La distance parcourue depuis Victoria est de cent vingts milles.
Dimanche matin, il y eut messe basse à bord du bateau. On se remet en route vers trois heures et demie a.m. On jette l'ancre dans l'anse du Lac aux Grenouilles. La nuit fut assez belle. Vers une heure et demie du matin, la garde fit sonner l'alarme mais on n'aperçut rien d'insolite aux alentours.
Le lendemain, réveil à cinq heures. Avant de quitter l'endroit, on élève sur une éminence une croix, haute de quarante pieds, à la mémoire des Révérends Pères Oblats qui ont été massacrés au Lac aux Grenouilles a quelques milles d'ici. Cette croix porte l'inscription suivante:
ÉLEVÉE A LA MÉMOIRE DES VICTIMES DE FROG LAKE Par le 65e Bataillon.
Un document est rédigé relatant les faits qui ont motivé l'érection de la croix et tous les officiers y apposent leurs signatures. On enferme ce document dans une bouteille enveloppée dans du plomb, puis on enterre la bouteille au pied de la croix. Le Révérend Père Provost adresse quelques paroles aux soldais, puis la cérémonie est close en chantant "O crux Ave, spes unica!" L'endroit où la croix a été élevée a été baptisé Mont-Croix.
Vers huit heures le départ a lieu. On continue à naviguer jusque vers une heure de l'après-midi. On fixe le camp; mais à peine les tentes avaient-elles été montées qu'on reçoit l'ordre de partir pour le Fort Pitt.
Des éclaireurs qui arrivent du Lac aux Grenouilles rapportent qu'ils ont trouvé les cadavres de sept personnes, dont six hommes et une femme. Ils étaient affreusement mutilés. Celui de la femme surtout était horrible à voir. La tête avait été détachée du tronc, les jambes et les bras coupés, les seins arrachés, le ventre ouvert et les entrailles sorties. On remarqua aussi que toutes les jointures avaient été disloquées. Le général Strange qui commandait la colonne de terre avait fait inhumer dans le modeste cimetière de la mission les restes des victimes, entr'autres la dépouille des RR. PP. Fafard et Marchand, qu'on avait pu reconnaître par quelques lambeaux de soutane qui adhéraient encore aux chairs à demi carbonisées de ces martyrs que les Sauvages avaient, non-seulement, mis à mort et mutilés, mais avaient jetés dans la cave du presbytère qu'ils avaient ensuite incendié. Cela fait dix-huit cadavres qu'on trouve en ce même endroit, tous des victimes de la barbarie indienne.
On se mit en route pour Fort Pitt vers trois heures et quart a.m., et il était onze heures et demie du soir quand on y arriva. La rivière est plus large en cet endroit et le courant est moins fort. Aussitôt installés, on fit l'inspection du Fort. Partout le spectacle de la dévastation la plus complète! Des cinq maisons que contenait le Fort, il n'en reste plus que deux. Quelques ruines encore fumantes marquent seules l'endroit où étaient les autres.
CHAPITRE III.
FORT PITT ET LA BUTTE AUX FRANÇAIS.
Quand le jour naissant éclaira la scène, le désastre, causé par le passage des Sauvages, put être constaté dans toute son étendue. Toute la campagne était jonchée de débris. Les Sauvages n'ont rien laissé d'intact; il n'y a pas jusqu'aux chaises qui n'aient été brisées.
En parcourant les environs, on découvrit le cadavre du jeune Cowan, de la police à cheval, qui a été tué lors de la reddition du Fort. Il était horriblement mutilé. On dit que ce sont les squaws qui s'acharnent ainsi sur les cadavres de leurs ennemis comme des bêtes fauves; elles ne laissent jamais un membre intact.
Tout tendait à démontrer que les Sauvages venaient de quitter le fort depuis quelques jours à peine. C'est ainsi qu'ils faisaient toujours à l'approche des volontaires. Laissant entre leurs ennemis et eux une distance respectable, ils semaient la destruction sur leur route. On trouvait partout des traces de leur passage, ici des ruines fumantes, et là un cadavre mutilé.
C'est La guerre, indienne dans tout ce qu'elle a de plus féroce et de plus barbare.
Les rapports des éclaireurs ne tendaient pas peu à exciter l'impatience des soldats de rencontrer enfin l'ennemi. Voici, par exemple, ce qu'on leur avait rapporté concernant madame Delaney. "Après l'avoir cruellement maltraitée, les Sauvages la dépouillèrent de tous ses vêtements, et, lui ayant attaché les pieds, lui disloquèrent les jointures des hanches. Puis toutes ces brutes l'outragèrent, chacun leur tour, jusqu'à ce qu'elle fut morte et continuèrent tarit que le cadavre fut chaud."
Une autre fois on rapporta que le facteur de la compagnie de la Baie d'Hudson à Fort Pitt, un nommé McLean, qui connaissait quelques-uns des chefs qui accompagnaient Gros-Ours, et qui croyait pouvoir sans danger s'approcher d'eux, comptant sur leur amitié passée, s'était rendu à leur camp. Gros-Ours le retint prisonnier et l'installa cuisinier en chef de sa bande. Les deux demoiselles McLean, âgées respectivement de seize et de dix-huit ans, avaient voulu accompagner leur père; elles furent données pour épouses à deux des sous-chefs de la bande. Qui dit épouse, dit esclave. C'est au moment où les esprits des soldats étaient montés par ces différents récits, qu'on trouva dans la prairie une chemise qui portait les initiales d'une des demoiselles McLean. Elle était déchirée aux épaules et tachée de sang dans le bas. Pour tous, il n'y avait pas l'ombre d'un doute que la jeune fille n'eût souffert les derniers outrages.
Vers deux heures de l'après-midi, on enterra le cadavre du jeune Cowan. Le service funèbre fut fait par un ministre protestant, et ses camarades tirèrent plusieurs coups de fusil en son honneur. Un enterrement dans de telles circonstances, au milieu de la solitude, surtout lorsque l'âme est en proie à de noirs pressentiments, fait une pénible impression sur tous ceux qui en sont témoins.
Tous retournèrent aux bateaux l'esprit songeur, interrogeant l'avenir avec crainte pour savoir si leur sort ne serait pas le même que celui de ce malheureux jeune homme, mais disposés à faire leur devoir jusqu'au bout.
Une partie des compagnies Nos. 5 et 6 fut laissée au Fort sous le commandement du capitaine Giroux et du lieut. Robert, avec ordre de réparer le fort et d'y tenir garnison. En quatorze heures le travail de reconstruction du fort était terminé.
Le 27 de mai, le réveil a lieu à six heures. Aussitôt levés, l'on reçoit la nouvelle que le major Steele avait trouvé les Sauvages et, en même temps, l'ordre du général de se tenir prêts à partir. Le général part par terre avec l'Infanterie Légère de Winnipeg et les waggons. Vers onze heures et demie a.m., l'on partit à bord du _Big-Bear_ au nombre de quatre-vingt-dix-neuf, officiers, sous-officiers, soldats et bateliers. Tout le bagage fut laissé en arrière; chaque homme n'apporta que ses armes, sa capote et une couverte. A deux heures et demie a.m., un éclaireur vient annoncer que l'avant-garde est engagée.
Par ce courrier, le général fait parvenir au Lt.-Col. Hughes l'ordre de longer la côte et de débarquer aussitôt qu'on déploiera un drapeau blanc sur la montagne. Tous attendent le signal avec impatience. Enfin, vers trois heures moins cinq minutes, on descend des bateaux et vers trois heures et vingt minutes on se met en route pour le champ de bataille. On peut entendre distinctement la fusillade. Au moment du départ, tous s'agenouillent et la scène est des plus solennelles. Les yeux tournés vers le ciel, le Révérend Père Provost implore la bénédiction du Très-Haut sur la vaillante phalange canadienne et lui donne l'absolution. Jamais spectacle ne fut plus saisissant de grandeur et de majesté.
Le tableau, encadré dans l'immensité de la plaine, prenait des proportions grandioses. Ainsi réconforté, le bataillon se met en marche et gravit la première colline. Tous obéissent aux commandements en silence et dans un ordre parfait. Le canon fait tonner sa voix d'airain et répand là plus grande terreur parmi les Sauvages qui se sauvent dans un bois adjacent. Pendant leur fuite, les soldats tirent trois décharges de mousqueterie. Immédiatement après l'on reçoit l'ordre de bivouaquer. Les chariots contenant les provisions n'étant pas arrivés, l'on se couche sans souper.