Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette)
Part 13
4.--_Malheur aux habitants de la terre! Dieu va épuiser sa colère, et personne ne pourra se soustraire à tant de maux réunis._
5.--_Les chefs, les conducteurs du peuple de Dieu ont négligé la prière et la pénitence, et le démon a obscurci leurs intelligences; ils sont devenus ces étoiles errantes que le vieux diable traînera avec sa queue pour les faire périr. Dieu permettra au vieux serpent de mettre des divisions parmi les régnants, dans toutes les sociétés et dans toutes les familles; on souffrira des peines physiques et morales; Dieu abandonnera les hommes à eux-mêmes et enverra des châtiments qui se succéderont pendant plus de trente-cinq ans._
6.--_La Société est à la veille des fléaux les plus terribles et des plus grands évènements; on doit s’attendre à être gouverné par une verge de fer et à boire le calice de la colère de Dieu._
7.--_Que le Vicaire de mon Fils, le souverain Pontife Pie IX, ne sorte plus de Rome, après l’année 1859; mais qu’il soit ferme et généreux, qu’il combatte avec les armes de la foi et de l’amour; je serai avec lui._
8.--_Qu’il se méfie de Napoléon; son cœur est double, et quand il voudra être à la fois Pape et empereur, bientôt Dieu se retirera de lui; il est cet aigle qui, voulant toujours s’élever, tombera sur l’épée dont il voulait se servir pour obliger les peuples à se faire élever._
9.--_L’Italie sera punie de son ambition en voulant secouer le joug du Seigneur des Seigneurs; aussi elle sera livrée à la guerre; le sang coulera de tous côtés; les églises seront fermées ou profanées; les prêtres, les religieux seront chassés; on les fera mourir, et mourir d’une mort cruelle. Plusieurs abandonneront la foi et le nombre des prêtres et des religieux qui se sépareront de la vraie religion sera grand; parmi ces personnes il se trouvera même des Évêques._
10.--_Que le Pape se tienne en garde contre les faiseurs de miracles, car le temps est venu que les prodiges les plus étonnants auront lieu sur la terre et dans les airs._
11.--_En l’année 1864, Lucifer avec un grand nombre de démons seront détachés de l’enfer: ils aboliront la foi peu à peu et même dans les personnes consacrées à Dieu; ils les aveugleront d’une telle manière, qu’à moins d’une grâce particulière, ces personnes prendront l’esprit de ces mauvais anges; plusieurs maisons religieuses perdront entièrement la foi et perdront beaucoup d’âmes._
12.--_Les mauvais livres abonderont sur la terre, et les esprits de ténèbres répandront partout un relâchement universel pour tout ce qui regarde le service de Dieu; ils auront un très-grand pouvoir sur la nature; il y aura des églises pour servir ces esprits. Des personnes seront transportées d’un lieu à un autre par ces esprits mauvais, et même des prêtres, parce qu’ils ne se seront pas conduits par le bon esprit de l’Évangile, qui est un esprit d’humilité, de charité et de zèle pour la gloire de Dieu. On fera ressusciter des morts et des justes_ (c’est-à-dire que ces morts prendront la figure des âmes justes qui avaient vécu sur la terre, afin de mieux séduire les hommes; ces soi-disant morts ressuscités, qui ne seront autre chose que le démon sous ces figures, prêcheront un autre Évangile contraire à celui du vrai Christ-Jésus, niant l’existence du Ciel, soit encore les âmes des damnés. Toutes ces âmes paraîtront comme unies à leurs corps). _Il y aura en tous lieux des prodiges extraordinaires, parce que la vraie foi s’est éteinte et que la fausse lumière éclaire le monde. Malheur aux Princes de l’Église qui ne se seront occupés qu’à entasser richesses sur richesses, qu’à sauvegarder leur autorité et à dominer avec orgueil._
13.--_Le Vicaire de mon Fils aura beaucoup à souffrir, parce que, pour un temps, l’Église sera livrée à de grandes persécutions; ce sera le temps des ténèbres; l’Église aura une crise affreuse._
14.--_La sainte foi de Dieu étant oubliée, chaque individu voudra se guider par lui-même et être supérieur à ses semblables. On abolira les pouvoirs civils et ecclésiastiques, tout ordre et toute justice seront foulés aux pieds; on ne verra qu’homicides, haine, jalousie, mensonge et discorde, sans amour pour la patrie ni pour la famille._
15.--_Le Saint-Père souffrira beaucoup. Je serai avec lui jusqu’à la fin pour recevoir son sacrifice._
16.--_Les méchants attenteront plusieurs fois à sa vie sans pouvoir nuire à ses jours; mais ni lui, ni son successeur..., ne verront le triomphe de l’Église de Dieu._
17.--_Les gouvernants civils auront tous un même dessein, qui sera d’abolir et de faire disparaître tout principe religieux, pour faire place au matérialisme, à l’athéisme, au spiritisme et à toutes sortes de vices._
18.--_Dans l’année 1865, on verra l’abomination dans les lieux saints; dans les couvents, les fleurs de l’Église seront putréfiées et le démon se rendra comme le roi des cœurs. Que ceux qui sont à la tête des communautés religieuses se tiennent en garde pour les personnes qu’ils doivent recevoir, parce que le démon usera de toute sa malice pour introduire dans les ordres religieux des personnes adonnées au péché, car les désordres et l’amour des plaisirs charnels seront répandus par toute la terre._
19.--_La France, l’Italie, l’Espagne et l’Angleterre seront en guerre; le sang coulera dans les rues; le Français se battra avec le Français, l’Italien avec l’Italien; ensuite il y aura une guerre générale qui sera épouvantable. Pour un temps, Dieu ne se souviendra plus de la France ni de l’Italie, parce que l’Évangile de Jésus-Christ n’est plus connu. Les méchants déploieront toute leur malice; on se tuera, on se massacrera mutuellement jusque dans les maisons._
20.--_Au premier coup de son épée foudroyante, les montagnes et la terre entière trembleront d’épouvante, parce que les désordres et les crimes des hommes percent la voûte des cieux. Paris sera brûlé et Marseille englouti; plusieurs grandes villes seront ébranlées et englouties par des tremblements de terre: on croira que tout est perdu; on ne verra qu’homicides, on n’entendra que bruits d’armes et que blasphèmes. Les justes souffriront beaucoup; leurs prières, leur pénitence et leurs larmes monteront jusqu’au Ciel, et tout le peuple de Dieu demandera pardon et miséricorde, et demandera mon aide et mon intercession. Alors Jésus-Christ, par un acte de sa justice et de sa grande miséricorde pour les justes, commandera à ses anges que tous ses ennemis soient mis à mort. Tout à coup les persécuteurs de l’Église de Jésus-Christ et tous les hommes adonnés au péché périront, et la terre deviendra comme un désert. Alors se fera la paix, la réconciliation de Dieu avec les hommes; Jésus-Christ sera servi, adoré et glorifié; la charité fleurira partout. Les nouveaux rois seront le bras droit de la Sainte Église, qui sera forte, humble, pieuse, pauvre, zélée et imitatrice des vertus de Jésus-Christ. L’Évangile sera prêché partout, et les hommes feront de grands progrès dans la foi, parce qu’il y aura unité parmi les ouvriers de Jésus-Christ, et que les hommes vivront dans la crainte de Dieu._
21.--_Cette paix parmi les hommes ne sera pas longue; vingt-cinq ans d’abondantes récoltes leur feront oublier que les péchés des hommes sont cause de toutes les peines qui arrivent sur la terre._
22.--_Un avant-coureur de l’Antechrist, avec ses troupes de plusieurs nations, combattra contre le vrai Christ, le seul Sauveur du monde; il répandra beaucoup de sang, et voudra anéantir le culte de Dieu pour se faire regarder comme un Dieu._
23.--_La terre sera frappée de toutes sortes de plaies (outre la peste et la famine qui seront générales); il y aura des guerres jusqu’à la dernière guerre, qui sera alors faite par les dix rois de l’Antechrist, lesquels rois auront tous un même dessein et seront les seuls qui gouverneront le monde. Avant que ceci arrive, il y aura une espèce de fausse paix dans le monde; on ne pensera qu’à se divertir; les méchants se livreront à toutes sortes de péchés; mais les enfants de la Sainte Église, les enfants de la foi, mes vrais imitateurs, croîtront dans l’amour de Dieu et dans les vertus qui me sont les plus chères. Heureuses les âmes humbles conduites par l’Esprit-Saint! Je combattrai avec elles jusqu’à ce qu’elles arrivent à la plénitude de l’âge._
24.--_La nature demande vengeance pour les hommes, et elle frémit d’épouvante dans l’attente de ce qui doit arriver à la terre souillée de crimes._
25.--_Tremblez, terre, et vous qui faites profession de servir Jésus-Christ et qui, au dedans, vous adorez vous-mêmes, tremblez; car Dieu va vous livrer à son ennemi, parce que les lieux saints sont dans la corruption; beaucoup de couvents ne sont plus les maisons de Dieu, mais les pâturages d’Asmodée et des siens._
26.--_Ce sera pendant ce temps que naîtra l’Antechrist, d’une religieuse hébraïque, d’une fausse vierge qui aura communication avec le vieux serpent, le maître de l’impureté; son père sera Ev.; en naissant, il vomira des blasphèmes, il aura des dents; en un mot ce sera le diable incarné; il poussera des cris effrayants, il fera des prodiges, il ne se nourrira que d’impuretés. Il aura des frères qui, quoiqu’ils ne soient pas comme lui des démons incarnés, seront des enfants de mal; à 12 ans, ils se feront remarquer par leurs vaillantes victoires qu’ils remporteront; bientôt, ils seront chacun à la tête des armées, assistés par des légions de l’enfer._
27.--_Les saisons seront changées, la terre ne produira que de mauvais fruits, les astres perdront leurs mouvement réguliers, la lune ne reflétera qu’une faible lumière rougeâtre; l’eau et le feu donneront au globe de la terre des mouvements convulsifs et d’horribles tremblements de terre, qui feront engloutir des montagnes, des villes_ [etc.].
28.--_Rome perdra la foi et deviendra le siège de l’Antechrist._
29.--_Les démons de l’air avec l’Antechrist feront de grands prodiges sur la terre et dans les airs, et les hommes se pervertiront de plus en plus. Dieu aura soin de ses fidèles serviteurs et des hommes de bonne volonté; l’Évangile sera prêché partout, tous les peuples et toutes les nations auront connaissance de la vérité!_
30.--_J’adresse un pressant appel à la terre; j’appelle les vrais disciples du Dieu vivant et régnant dans les cieux; j’appelle les vrais imitateurs du Christ fait homme, le seul et vrai Sauveur des hommes; j’appelle mes enfants, mes vrais dévots, ceux qui se sont donnés à moi pour que je les conduise à mon divin Fils, ceux que je porte pour ainsi dire dans mes bras, ceux qui ont vécu de mon esprit; enfin j’appelle les Apôtres des derniers temps, les fidèles disciples de Jésus-Christ qui ont vécu dans un mépris du monde et d’eux-mêmes, dans la pauvreté et dans l’humilité, dans le mépris et dans le silence, dans l’oraison et dans la mortification, dans la chasteté et dans l’union avec Dieu, dans la souffrance et inconnus du monde. Il est temps qu’ils sortent et viennent éclairer la terre. Allez et montrez-vous comme mes enfants chéris; je suis avec vous et en vous, pourvu que votre foi soit la lumière qui vous éclaire dans ces jours de malheurs. Que votre zèle vous rende comme des affamés pour la gloire et l’honneur de Jésus-Christ. Combattez, enfants de lumière, vous petit nombre qui y voyez; car voici le temps des temps, la fin des fins._
31.--_L’Église sera éclipsée, le monde sera dans la consternation. Mais voilà Énoch et Élie remplis de l’Esprit de Dieu; ils prêcheront avec la force de Dieu, et les hommes de bonne volonté croiront en Dieu, et beaucoup d’âmes seront consolées; ils feront de grands progrès par la vertu du Saint-Esprit et condamneront les erreurs diaboliques de l’antechrist._
32.--_Malheur aux habitants de la terre! il y aura des guerres sanglantes et des famines; des pestes et des maladies contagieuses; il y aura des pluies d’une grêle effroyable d’animaux; des tonnerres qui ébranleront des villes; des tremblements de terre qui engloutiront des pays; on entendra des voix dans les airs; les hommes se battront la tête contre les murailles; ils appelleront la mort, et, d’un autre côté, la mort fera leur supplice; le sang coulera de tous côtés. Qui pourra vaincre, si Dieu ne diminue le temps de l’épreuve? Par le sang, les larmes et les prières des justes, Dieu se laissera fléchir; Énoch et Élie seront mis à mort; Rome payenne disparaîtra; le feu du Ciel tombera et consumera trois villes; tout l’univers sera frappé de terreur, et beaucoup se laisseront séduire parce qu’ils n’ont pas adoré le vrai Christ vivant parmi eux. Il est temps; le soleil s’obscurcit; la foi seule vivra._
33.--_Voici le temps; l’abîme s’ouvre. Voici le roi des rois des ténèbres. Voici la bête avec ses sujets, se disant le sauveur du monde. Il s’élèvera avec orgueil dans les airs pour aller jusqu’au ciel; il sera étouffé par le souffle de saint Michel Archange. Il tombera, et la terre qui, depuis trois jours, sera en de continuelles évolutions, ouvrira son sein plein de feu; il sera plongé pour jamais avec tous les siens dans les gouffres éternels de l’enfer. Alors l’eau et le feu purifieront la terre et consumeront toutes les œuvres de l’orgueil des hommes et tout sera renouvelé: Dieu sera servi et glorifié._
IV
Ensuite la Sainte Vierge me donna, aussi EN FRANÇAIS, la Règle d’un nouvel Ordre religieux.
Après m’avoir donné la Règle de ce nouvel Ordre religieux, la Sainte Vierge reprit ainsi la suite du Discours:
«_S’ils se convertissent, les pierres et les rochers se changeront en blé, et les pommes de terre se trouveront ensemencées par les terres._
«_Faites-vous bien votre prière, mes enfants?_»
Nous répondîmes tous les deux:
--Oh! non, Madame, pas beaucoup.
«_Ah! mes enfants, il faut bien la faire, soir et matin. Quand vous ne pourrez pas mieux faire, dites un Pater et un Ave Maria; et quand vous aurez le temps et que vous pourrez mieux faire, vous en direz davantage._
«_Il ne va que quelques femmes un peu âgées à la Messe; les autres travaillent tout l’été le Dimanche; et l’hiver, quand ils ne savent que faire, ils ne vont à la Messe que pour se moquer de la religion. Le Carême, ils vont à la boucherie comme des chiens[84]._
[84] La Vierge très-pure se sert d’une expression énergique, pour faire entendre que, dans un seul exemple d’intempérance, elle veut flétrir les plaies hideuses du sensualisme. Ne pouvant découvrir ces plaies sous les yeux des enfants, elle nous les signale suffisamment, puisque non seulement dans le langage de la Sainte Écriture, mais dans toutes les langues, le mot «chiens» désigne les pécheurs qui ne cachent pas la honte de leurs vices.
«_N’avez-vous pas vu du blé gâté, mes enfants?_»
Tous les deux nous avons répondu:--Oh! non, Madame.
La Sainte Vierge s’adressant à Maximin: «_Mais toi, mon enfant, tu dois bien en avoir vu une fois vers le Coin[85], avec ton père. L’homme de la pièce dit à ton père: Venez voir comme mon blé se gâte. Vous y allâtes. Ton père prit deux ou trois épis dans sa main, il les frotta, et ils tombèrent en poussière. Puis, en vous en retournant, quand vous n’étiez plus qu’à une demi-heure de Corps, ton père te donna un morceau de pain en te disant: Tiens, mon enfant, mange cette année, car je ne sais pas qui mangera l’année prochaine, si le blé se gâte comme cela._»
[85] _Le Coin_ est le nom d’une terre située à quelque distance de Corps.
Maximin répondit:--C’est bien vrai, Madame, je ne me le rappelais pas.
La Très-Sainte Vierge a terminé son Discours en français: «_Eh bien! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple._»
La Très-Belle Dame traversa le ruisseau; et, à deux pas du ruisseau, sans se retourner vers nous qui la suivions (parce qu’elle attirait à elle par son éclat et plus encore par sa bonté qui m’enivrait, qui semblait me faire fondre le cœur), elle nous a dit encore:
«_Eh bien! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple._»[86]
[86] La Sainte Vierge montre l’importance qu’Elle attache à son enseignement. Elle est venue, en effet, nous ramener à l’observation «_in spiritu et veritate_» de la Loi de Dieu. Elle a si bien résumé, dans son discours, les enseignements de son Fils, qu’il est impossible de parler d’une manière utile aux chrétiens, aux religieux et aux ecclésiastiques de nos jours, sans retomber, qu’on le veuille ou non, dans ce qu’Elle vient de dire. Aussi, après avoir commencé comme son Fils: «_pœnitemini_» (Marc, I, 15). «_Si mon peuple ne veut pas se soumettre_», elle termine comme lui: «_Docete omnes gentes_» (Math. XXVIII, 19) «_Vous le ferez passer à tout mon peuple_». Ces dernières paroles, elle les redit. Un souverain ne répète pas un ordre qu’il vient de donner; mais Elle fit entendre aux enfants que, la première fois, il s’agissait de la partie de son discours destinée à être rendue immédiatement publique, et, la seconde fois, des secrets.
Puis elle a continué de marcher jusqu’à l’endroit où j’étais montée pour regarder où étaient mes vaches. Ses pieds ne touchaient que le bout de l’herbe sans la faire plier. Arrivée sur la petite hauteur, la Belle Dame s’arrêta, et vite je me plaçai devant elle, pour bien, bien la regarder, et tâcher de savoir quel chemin elle inclinait le plus à prendre; car c’était fait de moi, j’avais oublié et mes vaches et les maîtres chez lesquels j’étais en service; je m’étais attachée pour toujours et sans condition à _Ma_ Dame; oui, je voulais ne plus jamais, jamais la quitter; je la suivais sans arrière-pensée, et dans la disposition de la servir tant que je vivrais.
Avec _Ma_ Dame, je croyais avoir oublié le paradis; je n’avais plus que la pensée de bien la servir en tout; et je croyais que j’aurais pu faire tout ce qu’elle m’aurait dit de faire, car il me semblait qu’Elle avait beaucoup de pouvoir. Elle me regardait avec une tendre bonté qui m’attirait à Elle; j’aurais voulu, avec les yeux fermés, m’élancer dans ses bras. Elle ne m’a pas donné le temps de le faire. Elle s’est élevée insensiblement de terre à une hauteur d’environ un mètre et plus; et, restant ainsi suspendue en l’air un tout petit instant, Ma belle Dame regarda le Ciel, puis la terre à sa droite et à sa gauche, puis Elle me regarda avec des yeux si doux, si aimables et si bons, que je croyais qu’elle m’attirait dans son intérieur, et il me semblait que mon cœur s’ouvrait au sien.
Et tandis que mon cœur se fondait en une douce dilatation, la belle figure de Ma Bonne Dame disparaissait peu à peu: il me semblait que la lumière en mouvement se multipliait ou bien se condensait autour de la Très-Sainte Vierge, pour m’empêcher de la voir plus longtemps. Ainsi la lumière prenait la place des parties du corps qui disparaissaient à mes yeux; ou bien il semblait que le corps de Ma Dame se changeait en lumière en se fondant. Ainsi la lumière en forme de globe s’élevait doucement en direction droite[87].
[87] Maximin: «Nous ne vîmes plus qu’un globe de feu s’élever et pénétrer dans le firmament.--Dans notre langage naïf, nous avons appelé ce globe le second soleil. Nos regards furent longtemps attachés sur l’endroit où le globe lumineux avait disparu. Je ne puis dépeindre ici l’extase dans laquelle nous nous trouvions. Je ne parle que de moi; je sais très-bien que tout mon être était anéanti, que tout le système organique était arrêté en ma personne. Lorsque nous eûmes le sentiment de nous-mêmes, Mélanie et moi nous nous regardions sans pouvoir prononcer un seul mot, tantôt levant les yeux vers le ciel, tantôt les portant à nos pieds, et autour de nous, tantôt interrogeant du regard tout ce qui nous environnait. Nous semblions chercher le personnage resplendissant que je n’ai plus revu.»
Je ne puis pas dire si le volume de lumière diminuait à mesure qu’elle s’élevait, ou bien si c’était l’éloignement qui faisait que je voyais diminuer la lumière à mesure qu’elle s’élevait; ce que je sais, c’est que je suis restée la tête levée et les yeux fixés sur la lumière, même après que cette lumière, qui allait toujours s’éloignant et diminuant de volume, eut fini par disparaître.
Mes yeux se détachent du firmament, je regarde autour de moi, je vois Maximin qui me regardait, je lui dis: «Mémin, cela doit être le bon Dieu de mon père[88], ou la Sainte Vierge, ou quelque grande sainte.» Et Maximin lançant la main en l’air, il dit: «Ah! si je l’avais su!»
[88] Voilà un passage qui a certainement semblé bien insignifiant à bon nombre de lecteurs. Mélanie qui prend la Belle Dame pour «le bon DIEU de son père»! Quel style! Quelle idée singulière de nous transcrire de la sorte, en plein récit officiel du Grand Fait, cette remarque enfantine, pour ne pas dire mesquine! Était-ce pour égayer la narration par la réplique assez terre-à-terre de Maximin qui, d’habitude, a des réparties plus originales? Vraiment cette petite ligne est bien insignifiante...
Pour ceux qui ont eu le bonheur de connaître personnellement la pieuse narratrice, cette ligne anodine est l’une des plus charmantes du récit. Elle la leur fait revivre; elle leur rappelle une des délicatesses de ce caractère aussi admirable en réalité qu’avide d’ombre et d’oubli.
«Mémin, cela doit être le bon DIEU de mon père.» Vous paraît-elle seulement insignifiante, cette phrase, ne la trouvez-vous pas aussi un peu _choquante_, si vous vous souvenez de cette allusion que nous avons eu déjà l’occasion de faire aux apparitions célestes si multipliées dont avait été favorisée la petite enfance de Mélanie? Quoi! depuis une dizaine d’années elle vivait dans la familiarité presque constante de Celle qu’elle appelait sa Mère; et, dans cette journée du 19 septembre, elle ne la reconnaît pas! Elle se trompe aussi grossièrement! Elle la prend pour le «Bon DIEU de son père»! De qui se moque-t-on ici? N’est-ce pas une effronterie, plutôt qu’une phrase «insignifiante?»...
Et nous qui avons eu la joie de voir Mélanie de près, cette parole qu’elle se rappelle avoir dite à Maximin nous comble d’allégresse! Nous la voyons, ce jour-là, telle que nous l’avons toujours connue.
Elle ne se moquait pas, certes, de Maximin, pas plus qu’elle ne se moquait, par exemple, de moi vers la fin de sa vie, en me laissant croire que c’était par inattention, indifférence, paresse ou originalité, qu’elle arrivait en retard, ou même n’arrivait pas du tout à l’église à son heure habituelle, un ou deux jours par semaine. Je n’aurais jamais su le mystère si, un jour de semblable absence, je n’étais rentré chez elle à l’improviste, sans qu’elle eût le temps de faire disparaître un preuve matérielle de ses sanglants stigmates. J’abusai de ma prétendue autorité. Il lui fallut s’expliquer. Et, malgré elle, pressée par mes questions, elle m’avoua que Notre-Seigneur crucifié, lui apparaissant, l’associait aux souffrances de sa Passion... Et tout ce qu’on saura d’elle, un jour, c’est par des moyens pareils qu’on en a surpris la connaissance...
Oh! que l’humilité était belle dans cette âme formée par l’«Aimable Frère»! C’est bien Lui qui avait enseigné à cette âme, avec le «_Sacramentum Regis_», l’art difficile de «cacher le secret du Roi»! Ces effusions des intimités divines, il fallait les dérober à tout regard étranger... et on dirait que tout le travail de sa vie extérieure consistait à les cacher. Une âme qui est dans des rapports quasi ininterrompus avec le monde surnaturel et qui ne doit laisser apercevoir cela à personne! Une âme qui est à l’école de Celui qui sait tout, et qui doit tout ignorer!... Elle avait pris le bon moyen, elle se mettait, comme par instinct, au niveau de ceux qui lui parlaient.