Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette)

Part 11

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--Monseigneur, lui répondis-je, Mgr l’Évêque de Grenoble a eu la preuve que je ne me laisse pas influencer. Il a eu la preuve que je me laisse encore moins acheter, c’est-à-dire, acheter ma liberté de conscience; et sans aucun mépris pour son caractère sacré, j’ai méprisé les billets de banque qu’il m’offrait, pour que je répète au Saint-Père la leçon qu’il venait de me donner. Je désire que DIEU l’éclaire; qu’il entre dans la voie de la justice; sinon il sera foudroyé par les maîtres qu’il aura servis.

Changeant la conversation, Mgr Bianchi me dit:

--Qu’est-ce que vous portez là, dans ce paquet?

--Des choses qui me sont nécessaires.

Monseigneur me laissa. Nous arrivions au monastère.

Son Éminence le cardinal Ferrieri me dit:

--J’ai une lettre du Pape pour la Communauté: pour vous présenter et vous recommander à ces bonnes religieuses. Entres autres recommandations, Sa Sainteté leur dit que vous devez avoir toute votre liberté, et la liberté de votre temps.

Le parloir s’ouvre. Je remercie chaudement Son Éminence et j’entre.

Ma première visite fut au Très-Haut, dans son Sacrement d’amour. Puis je fus conduite dans ma cellule, vraie cellule de Visitandine, où les portes n’ont pas de serrure. Dedans, une petite table à écrire, deux chaises et un lit. C’est tout. Donc, je ne pouvais pas enfermer mes écrits sous clef, la sœur qui m’avait montré ma cellule s’étant retirée pour entendre la lecture de la lettre du Saint-Père.

VI

Trois où quatre jours après, je reçus une lettre du P. Bernard, missionnaire de la Salette.

Sans m’étendre, je dis seulement que c’était une lettre de récriminations: «de ma désobéissance aux ordres du Pape, etc., etc.»

J’entrevis là l’action de Mgr de Grenoble et de Mgr Bianchi.

Je rendis grâces à Dieu de m’avoir délivrée de leurs mains.--Et surtout lorsque je compris la manière dont l’Évêque de Grenoble voulait se débarrasser de moi, ayant, à Grenoble, le P. Berthier pour complice.

Après environ sept ou huit jours, je reçus de ma compagne le cahier, les papiers, la cire pour cacheter et un voile.

Ces diverses choses avaient été soigneusement enfermées dans une boîte en bois adressée à Son Éminence le cardinal Guidi qui attacha de nouveau la boîte avec de forts rubans rouges, et scella le tout, et à plusieurs endroits, avec son sceau sur cire.

Ce fut la Supérieure qui m’apporta la boîte, en plein jour. Or elle avait été ouverte et fouillée, les rubans étaient coupés et les cachets enlevés. J’en fis la remarque à la Supérieure qui me répondit humblement: qu’elle était arrivée comme je la voyais.

Déjà, j’avais remarqué que les lettres que je recevais avaient été ouvertes; et de Castellamare di Stabia, on m’avait fait comprendre, en langue étrangère, que mes lettres envoyées de Rome avaient été ouvertes au cabinet noir de Mgr Bianchi.

Je dois dire pour ne pas laisser croire qui est innocent de bonne foi que la Supérieure n’était pour rien dans les trames de Mgr Blanchi et de l’Évêque de Grenoble. Elle était une machine inconsciente dont se servait Mgr Bianchi.

J’écrivis à Castellamare, et de là on écrivit au cardinal Guidi, qui envoya demander à la Supérieure si elle avait reçu, pour agir comme elle le faisait, un ordre supérieur.--Elle répondit négativement.--Il l’invita à «s’en tenir aux ordres du Pape».

En attendant, j’écrivais de jour et une bonne partie de la nuit. Je désirais avoir terminé en deux mois.

Tantôt la Supérieure venait me dire d’aller faire quelques tours dans le vaste jardin; tantôt elle me disait de tenir compagnie à une infirme; tantôt d’aller visiter les caves, les souterrains du palais des Césars; et tantôt de venir à la récréation.--Mgr Bianchi, qui, sans doute, voulait ma sanctification, donna de nouveaux ordres à la Supérieure. Il est inutile de prolonger cette narration... Quelques jours avant mon départ pour Castellamare, la Supérieure, qui déjà m’avait dit que Mgr Blanchi venait souvent demander de mes nouvelles, vint me faire presque des excuses: «Si, quelquefois, elle avait outrepassé la discrétion à mon égard.»--Je l’embrassai avec affection, en l’assurant qu’elle m’avait toujours traitée avec trop de bonté.--Elle m’ouvrit son cœur: entre autres choses, elle me dit:

--Le Saint-Père a envoyé, trois fois environ, le Cardinal Ferrieri pour savoir si vous écriviez; si personne ne venait vous visiter, et si le temps ne vous dure pas, étant enfermée.--Son Éminence paraît vous estimer beaucoup. Il m’a demandé des nouvelles de votre santé, il m’a recommandé de bien vous soigner.--Mgr Bianchi est venu, très-souvent, me demander bien des choses sur votre conduite dans la Communauté. Il me semblait tout irrité quand je lui disais du bien; et me reprochait de ne pas assez vous faire pratiquer les vertus. Il m’avait ordonné de lui faire tenir toutes vos lettres, et aussi celles qui vous étaient adressées; et, afin que vous ne voyiez pas qu’elles avaient été ouvertes, de ne vous les remettre que le soir, quand vous étiez à table. Il m’a commandé de vous humilier, surtout en public, de vous contrarier, de vous contredire en tout: «Faites-la aller à vos offices.» Et dernièrement il me dit: «Tâchez qu’elle ne donne pas d’ambassade aux personnes qui viennent dans le Monastère. Quand elle se rend avec les religieuses, repoussez-la, dites lui d’aller passer par où passent les mondaines. Ne lui faites garnir sa lampe du soir, que pour une petite heure.»

Après que j’eus fini mes écrits, je les fis porter au Cardinal Ferrieri pour le Saint-Père, ainsi que ma lettre adressée au Pape, dans laquelle je lui disais que j’étais à la disposition de Sa Sainteté, pour aller où elle me dirait d’aller.

Quinze jours passèrent et je n’eus aucune nouvelle. Un mois passé, toujours pas de nouvelles. Mais Mgr Bianchi est venu ces jours derniers. Je l’ai connu au zèle de la Supérieure. Cette fois-ci, on veut me faire Visitandine, on veut me cloîtrer. Déjà j’avais reçu cette nouvelle d’un prêtre français, à qui Mgr Fava avait écrit: «Enfin, elle est enfermée dans un cloître, d’où elle ne sortira jamais plus!»--On avait compté sans le Très-Haut. Il est vrai qu’on a usé de tout le possible et l’impossible.--J’écrivis de nouveau au Saint-Père, qui, probablement, n’a jamais reçu mes lettres.

Je tombe malade: je garde le lit quelques jours seulement; mais les luttes continuaient bravement. La Supérieure était jeune, les plus anciennes religieuses étaient à leur aise avec elle. C’est pourquoi, lorsque la Supérieure entrait avec moi à la récréation, une sœur dit:

--Ma Mère, Mélanie est trop faible pour venir ici. Voyez, elle semble une déterrée.

Et voyant que la Supérieure ne prenait pas garde, elle dit:

--Ma Mère, on nous a confié Mélanie bien portante et voyez-la maintenant!

Un autre jour, la même sœur lui dit:

--J’aimerais beaucoup que Mélanie restât longtemps, et même toujours avec nous, mais pas aux dépens de sa vie; et vous savez comme elle nous a été recommandée. C’est devoir de conscience d’avertir le Saint-Père du danger qu’elle court.

En attendant, la lutte augmentait. Et par surcroît, il m’arrivait des lettres de la ville, où l’on me traitait de désobéissante, d’entêtée, de révoltée à la volonté du chef de l’Église et presque d’une damnée!!!

Entre temps, la Supérieure vint me dire: «qu’il ne convenait pas que je fusse sans voile dans la maison, tandis que les sœurs le portent.» Aussitôt je mis sur ma tête un voile que je ne quittai plus.--Puis elle m’insinuait de me faire Visitandine. Je lui dis que le Saint-Père Pie IX avait dit à mon saint Évêque que, «pour remplir ma mission, je ne pouvais pas être cloîtrée».--Une autre fois, la sœur Placide dit à la Supérieure:

--Ma Mère, devant Dieu, pour la paix de ma conscience, je me décharge de la responsabilité que la Communauté avait acceptée, du soin de Mélanie, pour vous la laisser tout entière: parce que ce n’est pas à nous de donner d’ordres à Mélanie: c’est aux personnes qui nous l’ont confiée.

--J’ai écrit, dit la Supérieure, j’ai écrit deux fois.

Enfin, le Cardinal Ferrieri arriva, et entre autres choses il me dit que le Saint-Père a décidé que je retourne à Castellamare: et que je pouvais écrire pour que quelqu’un vienne me prendre. Ce qui fut fait.

VII

Dès que je fus en route, hors du couvent, je demandai à ma compagne s’il y avait encore, à Castellamare, des croyants au divin Message.

--Oui, me répondit-elle, mais à Rome, Mgr Fava, Mgr Bianchi et le Père Berthier n’ont cessé et ne discontinuent de semer partout calomnies criminelles et erreurs.

Ce qui se dit contre moi, repris-je, mes péchés le méritent; et c’est un exercice de patience pour me bien faire entrer dans ma nullité. Quant au divin Message, il écrasera les ennemis du Très-Haut. DIEU ne dit-il pas, par la bouche de Jérémie, que sa parole est un feu ardent, et un marteau qui brise les pierres? C’est pourquoi, qui s’insurge contre la parole de DIEU ne fait autre chose que d’être cause de la répandre davantage.

A ce moment arrivait à nous le bon Père Trévis, qui venait à notre rencontre. Entre autres choses, je lui dis:

--Avant de quitter Rome, je voudrais voir la nouvelle statue de Notre-Dame de la Salette, que Mgr Fava est venu commander.

Nous y allâmes.

Entrés dans les ateliers, nous vîmes diverses statues ébauchées. Une seule était finie. Mais aucune ne paraissait représenter une Vierge quelconque. Je dis au Père Trévis:

--Mais où est donc la statue, modèle de Mgr de Grenoble?

--La voici, me dit le monsieur qui nous faisait visiter son atelier.

--Mais non! mais non! Monsieur; ça ne peut pas être Notre-Dame de la Salette! Elle n’a rien qui lui ressemble.

--Cependant, dit le monsieur, elle est exactement faite sur le modèle que vous voyez là derrière, et que l’Évêque de Grenoble m’a donné. D’ailleurs il doit être bien renseigné comme Évêque du diocèse où l’Apparition eut lieu.

--Sa grandeur Mgr Fava, oui, devait être renseigné; mais le fait est qu’il n’a jamais interrogé aucun des deux bergers. Son modèle est donc tout entier fantaisiste: et avec raison vous pouvez mettre sur le socle de _sa statue_: «=Statue de la vision privée de Mgr Fava!=» Elle ne sera jamais la statue de Notre-Dame de la Salette, dont on ne voyait pas les cheveux, et qui portait une grande croix sur sa poitrine. La madone, par charité, par compassion, _est venue nous enseigner en paroles et en exemple_. Un jour DIEU vengera le mépris fait à sa divine Mère!

Nous nous retirions. Le monsieur, à voix basse, demanda à M. Trévis: «qui était cette dame à l’air renseigné sur le costume de Notre-Dame de la Salette?»

Comme j’allais quitter Rome dans la soirée, M. Trévis lui dit:

--C’est la Bergère de la Salette...

Nous nous dirigeâmes à l’hôtel, et de là à la gare pour Naples. C’est alors que le Père Trévis et ma compagne dirent les intrigues, les calomnies que Messeigneurs Bianchi, Fava et le Père Berthier avaient répandues à Rome et en France par écrit. Tout cela ne me touchait pas: c’était tout à mon profit. Ce qui me bouleversait, c’était la fausse statue en marbre commandée par l’Évêque de Grenoble, et qui devait être couronnée, cette même année 1879, sur la Montagne de la Salette!!!

--Mon DIEU! ne permettez pas que l’erreur de l’Évêque de Grenoble et du Père Berthier triomphe! Vous, à qui rien n’est impossible, arrêtez les vains complots des ennemis de la vérité. Ayez pitié de votre peuple; ayez pitié de l’aveuglement de beaucoup de vos oints; convertissez-nous tous à vous, Seigneur JÉSUS!

Le soir, nous prîmes le train pour Naples-Castellamare di Stabia, et ce fut pendant ce voyage que mes compagnons m’apprirent la nouvelle guerre que les journaux noirs faisaient à la divine Apparition, qui disaient:

«Qu’en versant d’abondantes larmes, lorsque j’étais auprès du Saint-Père, je lui avais déclaré n’avoir rien vu sur la Montagne»;

Qui disaient:

«Que le Pape ne croyait pas à l’Apparition; et que c’est pour cette raison que le Pape fait faire une statue qui ne représentera pas Notre-Dame de la Salette»;

Qui disaient:

«Le Pape ne veut plus qu’on mette les enfants devant les statues de Notre-Dame de la Salette»;

Qui disaient:

«Mélanie n’a pas voulu obéir au Pape: elle est excommuniée»;

Qui disaient:

«Le Pape a emprisonné Mélanie à Rome. Elle fait du tapage. Elle veut sortir, et le Pape ne veut pas qu’elle sorte, etc., etc.»

VIII

Nous voici arrivés à Castellamare. Une profonde tristesse me serre le cœur. Je ne retrouverai plus Monseigneur Pétagna, mon saint Évêque.

Il avait quitté la terre d’exil depuis quelques mois; il était allé recevoir la noble et sublime récompense que DIEU réserve à ses plus dignes Ministres, à ceux qui ont combattu le bon combat pour la justice.

Quelques mois après, les journaux et les imprimés pleuvaient de tous côtés, annonçant avec pompe: «_le couronnement de la statue en beau marbre blanc, exécutée sous les yeux du Souverain Pontife, selon le modèle que lui avait donné Monseigneur Fava!!_»

Entre temps, je recevais de Rome une lettre, et le jour après, j’en recevais plusieurs de diverses personnes, de Rome aussi, qui, toutes disaient à peu près ce qui suit:

«Je ne sais, chère Sœur, si vous avez entendu parler du bruit qui court à Rome? On dit que, depuis mai dernier, la nouvelle statue de Mgr de Grenoble n’a pas été travaillée: parce que le sculpteur est atteint d’infirmité à un bras.»

Une autre lettre:

«Savez-vous, ma très-chère Sœur, que le sculpteur de la Vierge de Monseigneur Fava a été frappé de paralysie au bras?»

Une autre:

«On vient de nous apprendre que le couronnement de Notre-Dame de la Salette n’aura pas lieu cette année, à cause d’un accident arrivé au Maître sculpteur, qui a une paralysie dans les bras: il n’a pas pu faire à temps son travail. Ou, si le couronnement a lieu, on couronnera le modèle en _craie_ (plâtre), en attendant que la statue en marbre s’achève...»

Ce qui est =vrai=, c’est qu’en septembre 1879, on a couronné, =avec grande pompe=, le modèle (=en plâtre!=) de Mgr Fava: par la raison que la reproduction en marbre n’avait pu être terminée. On n’en disait pas la raison vraie.

De plusieurs côtés on m’écrivait pour informations, et on me donnait les nouvelles qui circulaient en France et qui venaient de Mgr Fava et du P. Berthier. Tantôt c’était que «le sculpteur avait dû s’absenter». Tantôt c’était qu’«il s’était trop fatigué. On lui avait ordonné un certain temps de repos, etc., etc.».

Mais, dans mon cher pays des montagnes, où les journaux ne pénètrent pas: les chemins de fer les plus rapprochés étant à plus de quatre heures de voiture, on ne connaissait que ce que les Pères de la Salette disaient, c’est-à-dire: «La statue en marbre blanc sera très-ressemblante; un chef-d’œuvre de l’art[70]. Le modèle a été fait par Sa Grandeur Mgr l’Évêque de Grenoble; et sur ce modèle merveilleux, la statue sera faite à Rome, _sous les yeux_ du grand Pape Léon XIII. Les bergers n’ont pas su rendre le costume de la Vierge. Notre grand Évêque Mgr Fava, a mieux compris et il a pu rendre l’exactitude de ce costume du Ciel dans son modèle qui est ravissant de beauté[71].»

[70] Ce _chef-d’œuvre de l’art_ est d’une ânerie et d’une laideur incompréhensibles pour quiconque ignore la profonde inintelligence esthétique des chrétiens modernes.

[71] Il faut être missionnaire de la Salette ou rédacteur de _La Croix_ pour écrire une telle réclame, où TOUS _les mots_ sont ridicules.

Le jour du couronnement, les foules étaient accourues. Je laisse la parole à un témoin oculaire qui m’a raconté le fait:

«La Basilique était parée. La nouvelle statue venue de Rome était sur le Maître-Autel; mais cachée par un rideau. Tout le monde palpitait du désir de voir la vraie Notre-Dame de la Salette. Les personnes qui se trouvaient au bas de la Basilique montaient sur leurs chaises, pour la voir des premiers. On trouvait l’office trop long. Enfin on entend un bruit sourd. C’était la foule qui disait qu’on avait vu bouger le rideau. Enfin, voilà le rideau qui se baisse lentement. On ne voyait encore que la tête, quand les habitants de nos contrées s’écrièrent:

«--Ce n’est pas ça! Ce n’est pas Elle! Elle a ses cheveux éparpillés sur ses épaules!

«Le rideau continuait à descendre; et toujours et à mesure qu’on voyait plus distinctement, les personnes disaient avec étonnement:

«--Oh! ce n’est pas Notre-Dame de la Salette: elle n’a pas sa Croix!

«--Oh! on lui voit les mains, et elle a un manteau comme les demoiselles de Paris: ce n’est pas Elle, ce n’est pas Elle.

«Et ce fut une générale désapprobation; jusqu’à ce que le chant couvrît les murmures de tous ces braves gens[72].»

[72] Le cardinal Guibert, délégué de Léon XIII, ne voulant, à cause de son grand âge, monter les marches du reposoir, un missionnaire prit le diadème et le plaça lui-même sur la tête de la statue de plâtre. On la mit au rebut, quand la statue de marbre fut achevée. Laquelle des deux est couronnée? Ni l’une ni l’autre. 1º Le Saint-Père ne couronne pas une statue en plâtre; 2º Il est _essentiel_ que la couronne soit placée par le délégué: il peut se faire aider, mais il faut qu’il intervienne physiquement; 3º La statue doit être celle qui sera honorée.

Le décret du couronnement de Notre-Dame de la Salette n’a donc pas été exécuté! Quand on l’exécutera, on couronnera la vraie statue de l’Apparition. La prière de Mélanie: «Mon Dieu, ne permettez pas que l’erreur de l’Évêque de Grenoble et du Père Berthier triomphe, etc.» ne pouvait être plus complètement exaucée. Tout fut manqué, même _le Discours_. Mgr Paulinier, qui devait le prononcer, se trouva fatigué, Mgr Fava LUT des tirades contre les francs-maçons. Même la _procession_, on ne put la faire. Aucun ordre dans cette foule mécontente.--Aucun miracle n’a été accordé aux prières faites devant cette statue. Mélanie avait dit: «La statue du faux couronnement ne fera jamais de miracles.»

Je réponds, ici, à deux demandes qui m’ont été faites souvent:

1º Pourquoi les Médailles et les Images représentant Notre-Dame de la Salette ne sont-elles pas répandues en tous pays, comme le sont, ordinairement, toutes les autres médailles et images miraculeuses?

2º Pourquoi ne trouve-t-on pas à acheter des médailles ou des images de Notre-Dame de la Salette, chez aucun des marchands d’objets de Piété?

Cette question, je me l’étais faite à moi-même; et je souffrais de cette privation. J’aurais voulu en acheter, pour répandre la dévotion à cette douce Mère partout où j’allais. Ce ne fut qu’en 1871 que je découvris le truc du vieux serpent.

J’étais venue en France voir ma regrettée mère; puis à Lyon pour voir une de mes sœurs. Après être allées à Fourvières, nous entrâmes dans presque tous les magasins d’objets de piété, sans avoir pu trouver une seule médaille ou image de la Salette!...

Alors, je dis à ma sœur:

--Sais-tu où se frappent ces médailles?

--Oui, me dit-elle.

--Conduis-moi.

Nous arrivons et je demande cinq ou six grosses. Le patronne me répond qu’elle n’en avait plus.

--Comment, lui dis-je. C’est bien ici que se frappent ces médailles qui se vendent sur la montagne de la Salette?

--Oui, me dit cette dame, mais les missionnaires nous ont donné leur confiance, en posant la condition que seront =exclus= tous les autres négociants d’objets de piété. Vous pouvez trouver des médailles chez les Pères de la Salette.

Voilà comment j’ai appris, le cœur rempli de douleur, pourquoi, dans les autres magasins, les médailles de Notre-Dame de la Salette ne se trouvent pas.

Ne faut-il pas que ces pauvres misérables Pères aient perdu de vue le Très-Haut, leur âme, l’éternité des peines, pour oser substituer leur gloire, leur intérêt matériel, à la gloire de ce Dieu qui doit les juger?... oh!... oh!... où en sommes-nous arrivés!... Et ces êtres osaient se dire les Missionnaires de la Salette, tandis que toute leur préoccupation était d’entasser trésors sur trésors, et qu’ils haïssaient les pauvres! Ils ont laissé avoir faim le bon, le désintéressé, le vertueux Maximin, qui aurait fait pleurer de compassion les pierres!

=Sœur Marie de la Croix, Bergère de la Salette=

Pour copie conforme, le 18 mai 1904.

H. RIGAUX,

_Curé d’Argœuves._

Les notes qu’on trouvera ici, à chaque page, et qui forment un commentaire suivi du récit de la Bergère, sont de la main d’un excellent prêtre qui eut l’honneur de connaître Mélanie, personnellement, et d’être son directeur de conscience, vers les derniers temps de sa vie.

L’APPARITION DE LA TRÈS SAINTE VIERGE SUR LA MONTAGNE DE LA SALETTE LE 19 SEPTEMBRE 1846

Publiée par la =Bergère= de la Salette avec Imprimatur de Mgr l’Évêque De Lecce

«_Eh bien! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple._»

I

Le 18 septembre, veille de la sainte Apparition de la Sainte Vierge, j’étais seule, comme à mon ordinaire, à garder les quatre vaches de mes Maîtres. Vers les onze heures du matin, je vis venir auprès de moi un petit garçon. A cette vue, je m’effrayai, parce qu’il me semblait que tout le monde devait savoir que je fuyais toutes sortes de compagnies. Cet enfant s’approcha de moi et me dit: «Petite, je viens avec toi, je suis aussi de Corps.» A ces paroles, mon mauvais naturel se fit bientôt voir, et, faisant quelques pas en arrière, je lui dis: «Je ne veux personne, je veux rester seule.» Puis, je m’éloignais, mais cet enfant me suivait[73] en me disant: «Va, laisse-moi avec toi, mon maître m’a dit de venir garder mes vaches avec les tiennes, je suis de Corps.»

[73] Mélanie avait alors quatorze ans et dix mois, mais ni grande ni forte, elle en paraissait à peine dix. Elle était par tempérament très-timide, et ses longues années de services chez des étrangers, ainsi que le peu de tendresse de sa mère _qui ne l’avait jamais embrassée_, n’avaient pas servi à réformer ce défaut de caractère. Mais la pieuse enfant, que le Ciel avait visitée longtemps avant 1846, recherchait surtout la solitude pour être unie à DIEU. Son «Aimable Frère» lui avait dit: «Ma Sœur, fuyez le bruit du monde, aimez la retraite et le recueillement: ayez votre cœur à la Croix et la Croix dans votre cœur; que Jésus-Christ soit votre seule occupation. Aimez le silence et vous entendrez la voix du DIEU du Ciel qui vous parlera au cœur; ne formez de liaison avec personne et DIEU sera votre tout.»

Moi je m’éloignai de lui, en lui faisant signe que je ne voulais personne; et après m’être éloignée, je m’assis sur le gazon. Là, je faisais ma conversation avec les petites fleurs du Bon Dieu.

Un moment après, je regarde derrière moi, et je trouve Maximin assis tout près de moi. Il me dit aussitôt: «Garde-moi, je serai bien sage[74].» Mais mon mauvais naturel n’entendit pas raison. Je me relève avec précipitation, et je m’enfuis un peu plus loin sans rien lui dire, et je me remis à jouer avec les fleurs du Bon Dieu. Un instant après, Maximin était encore là à me dire qu’il serait bien sage, qu’il ne parlerait pas, qu’il s’ennuierait d’être tout seul, et que son Maître l’envoyait auprès de moi... etc. Cette fois, j’en eus pitié, je lui fis signe de s’asseoir, et moi je continuai avec les petites fleurs du Bon Dieu.