Ceci n'est pas un conte

Chapter 1

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[Extrait des OEuvres complètes de Diderot, éditées par Jules Assézat, 5ème volume, Paris, Garnier Frères, 1875.]

CECI N'EST PAS UN CONTE

(Écrit vers 1772--Publié en 1798)

Ce conte se trouve dans la _Correspondance_ de Grimm, sous la date d'avril 1773; mais il y est incomplet. Il y manque l'histoire de Tanié et de la Reymer, et la fin de l'histoire de Mlle de La Chaux.

M. A.-A. Barbier (_Dictionnaire des Anonymes_) a supposé que Diderot, en attribuant à Mlle de La Chaux la traduction des «premiers essais de la métaphysique, de Hume (ci-après p. 321)» et des _Essais sur l'entendement humain_ (p. 328), avait été trompé par sa mémoire. Il n'en est rien. Diderot a seulement, comme toujours, donné à l'ouvrage de Hume, traduit par Mlle de La Chaux, un titre trop général. Il s'agit ici des _Political discourses_, formant la deuxième partie des _Essays_. La première traduction de cette partie (_Essais sur le commerce, le luxe, l'argent_, Amsterdam, 1752, 1753, in-12; Paris et Lyon, in-12) est bien de Mlle de La Chaux. Elle contient seulement sept des seize discours de Hume, avec des réflexions du traducteur. L'abbé Le Blanc et ensuite Mauvillon ne publièrent leurs travaux sur le même ouvrage qu'en 1754. La traduction de Mlle de La Chaux des _Essais économiques_ de Hume a pris place dans le tome XV de la _Collection des principaux économistes_. Mlle de La Chaux mourut en 1755.

CECI N'EST PAS UN CONTE

Lorsqu'on fait un conte, c'est à quelqu'un qui l'écoute; et pour peu que le conte dure, il est rare que le conteur ne soit pas interrompu quelquefois par son auditeur. Voilà pourquoi j'ai introduit dans le récit qu'on va lire, et qui n'est pas un conte, ou qui est un mauvais conte, si vous vous en doutez, un personnage qui fasse à peu près le rôle du lecteur; et je commence.

* * * * *

Et vous concluez de là?

--Qu'un sujet aussi intéressant devait mettre nos têtes en l'air; défrayer pendant un mois tous les cercles de la ville; y être tourné et retourné jusqu'à l'insipidité: fournir à mille disputes, à vingt brochures au moins, et à quelques centaines de pièces de vers pour ou contre; et qu'en dépit de toute la finesse, de toutes les connaissances, de tout l'esprit de l'auteur, puisque son ouvrage n'a excité aucune fermentation violente, il est médiocre, et très-médiocre.

--Mais il me semble que nous lui devons pourtant une soirée assez agréable, et que cette lecture a amené...

--Quoi! une litanie d'historiettes usées qu'on se décochait de part et d'autre, et qui ne disaient qu'une chose connue de toute éternité, c'est que l'homme et la femme sont deux bêtes très-malfaisantes.

--Cependant l'épidémie vous a gagné, et vous avez payé votre écot tout comme un autre.

--C'est que bon gré, mal gré qu'on en ait, on se prête au ton donné; qu'en entrant dans une société, d'usage, on arrange à la porte d'un appartement jusqu'à sa physionomie sur celles qu'on voit; qu'on contrefait le plaisant, quand on est triste; le triste, quand on serait tenté d'être plaisant; qu'on ne veut être étranger à quoi que ce soit; que le littérateur politique; que le politique métaphysique; que le métaphysicien moralise; que le moraliste parle finance; le financier, belles-lettres ou géométrie; que, plutôt que d'écouter ou se taire, chacun bavarde de ce qu'il ignore, et que tous s'ennuient par sotte vanité ou par politesse.

--Vous avez de l'humeur.

--À mon ordinaire.

--Et je crois qu'il est à propos que je réserve mon historiette pour un moment plus favorable.

--C'est-à-dire que vous attendrez que je n'y sois pas.

--Ce n'est pas cela.

--Ou que vous craignez que je n'aie moins d'indulgence pour vous, tête à tête, que je n'en aurais pour un indifférent en société.

--Ce n'est pas cela.

--Ayez donc pour agréable de me dire ce que c'est.

--C'est que mon historiette ne prouve pas plus que celles qui vous ont excédé.

--Hé! dites toujours.

--Non, non; vous en avez assez.

--Savez-vous que de toutes les manières qu'ils ont de me faire enrager, la vôtre m'est la plus antipathique?

--Et quelle est la mienne?

--Celle d'être prié de la chose que vous mourez d'envie de faire. Hé bien, mon ami, je vous prie, je vous supplie de vouloir bien vous satisfaire.

--Me satisfaire!

--Commencez, pour Dieu, commencez.

--Je tâcherai d'être court.

--Cela n'en sera pas plus mal.

Ici, un peu par malice, je toussai, je crachai, je développai lentement mon mouchoir, je me mouchai, j'ouvris ma tabatière, je pris une prise de tabac; et j'entendais mon homme qui disait entre ses dents: «Si l'histoire est courte, les préliminaires sont longs...» Il me prit envie d'appeler un domestique, sous prétexte de quelque commission; mais je n'en fis rien, et je dis:

* * * * *

«Il faut avouer qu'il y a des hommes bien bons, et des femmes bien méchantes.

--C'est ce qu'on voit tous les jours, et quelquefois sans sortir de chez soi. Après?

--Après? J'ai connu une Alsacienne belle, mais belle à faire accourir les vieillards, et à arrêter tout court les jeunes gens.

--Et moi aussi, je l'ai connue; elle s'appelait Mme Reymer.

--Il est vrai. Un nouveau débarqué de Nancy, appelé Tanié, en devint éperdument amoureux. Il était pauvre; c'était un de ces enfants perdus, que la dureté des parents, qui ont une famille nombreuse, chasse de la maison, et qui se jettent dans le monde sans savoir ce qu'ils deviendront, par un instinct qui leur dit qu'ils n'y auront pas un sort pire que celui qu'ils fuient. Tanié, amoureux de Mme Reymer, exalté par une passion qui soutenait son courage et ennoblissait à ses yeux toutes ses actions, se soumettait sans répugnance aux plus pénibles et aux plus viles, pour soulager la misère de son amie. Le jour, il allait travailler sur les ports; à la chute du jour, il mendiait dans les rues.

--Cela était fort beau; mais cela ne pouvait durer.

--Aussi Tanié, las de lutter contre le besoin, ou plutôt de retenir dans l'indigence une femme charmante, obsédée d'hommes opulents qui la pressaient de chasser ce gueux de Tanié...

--Ce qu'elle aurait fait quinze jours, un mois plus tard.

--Et d'accepter leurs richesses, résolut de la quitter, et d'aller tenter la fortune au loin. Il sollicite, il obtient son passage sur un vaisseau du roi. Le moment de son départ est venu. Il va prendre congé de Mme Reymer. «Mon amie, lui dit-il, je ne saurais abuser plus longtemps de votre tendresse. J'ai pris mon parti, je m'en vais.--Vous vous en allez!--Oui...--Et où allez-vous?...--Aux îles. Vous êtes digne d'un autre sort, et je ne saurais l'éloigner plus longtemps...»

--Le bon Tanié!...

«--Et que voulez-vous que je devienne?...»

--La traîtresse!...

«--Vous êtes environnée de gens qui cherchent à vous plaire. Je vous rends vos promesses; je vous rends vos serments. Voyez celui d'entre ces prétendants qui vous est le plus agréable; acceptez-le, c'est moi qui vous en conjure...--Ah! Tanié, c'est vous qui me proposez...»

--Je vous dispense de la pantomime de Mme Reymer. Je la vois, je la sais...

«--En m'éloignant, la seule grâce que j'exige de vous, c'est de ne former aucun engagement qui nous sépare à jamais. Jurez-le-moi, ma belle amie. Quelle que soit la contrée de la terre que j'habiterai, il faudra que j'y sois bien malheureux s'il se passe une année sans vous donner des preuves certaines de mon tendre attachement. Ne pleurez pas...»

--Elles pleurent toutes quand elles veulent.

--«... Et ne combattez pas un projet que les reproches de mon coeur m'ont enfin inspiré, et auxquels ils ne tarderont pas à me ramener.» Et voilà Tanié parti pour Saint-Domingue.

--Et parti tout à temps pour Mme Reymer et pour lui.

--Qu'en savez-vous?

--Je sais, tout aussi bien qu'on le peut savoir, que quand Tanié lui conseilla de faire un choix, il était fait.

--Bon!

--Continuez votre récit.

--Tanié avait de l'esprit et une grande aptitude aux affaires. Il ne tarda pas d'être connu. Il entra au conseil souverain du Cap. Il s'y distingua par ses lumières et par son équité. Il n'ambitionnait pas une grande fortune; il ne la désirait qu'honnête et rapide. Chaque année, il en envoyait une portion à Mme Reymer. Il revint au bout... de neuf à dix ans; non, je ne crois pas que son absence ait été plus longue... présenter à son amie un petit portefeuille qui renfermait le produit de ses vertus et de ses travaux... et heureusement pour Tanié, ce fut au moment où elle venait de se séparer du dernier des successeurs de Tanié.

--Du dernier?

--Oui.

--Il en avait donc eu plusieurs?

--Assurément.

--Allez, allez.

--Mais je n'ai peut-être rien à vous dire que vous ne sachiez mieux que moi.

--Qu'importe, allez toujours.

--Mme Reymer et Tanié occupaient un assez beau logement rue Sainte-Marguerite, à ma porte. Je faisais grand cas de Tanié, et je fréquentais sa maison, qui était, sinon opulente, du moins fort aisée.

--Je puis vous assurer, moi, sans avoir compté avec la Reymer, qu'elle avait mieux de quinze mille livres de rente avant le retour de Tanié.

--À qui elle dissimulait sa fortune?

--Oui.

--Et pourquoi?

--C'est qu'elle était avare et rapace.

--Passe pour rapace; mais avare! une courtisane avare!... Il y avait cinq à six ans que ces deux amants vivaient dans la meilleure intelligence.

--Grâce à l'extrême finesse de l'une et à la confiance sans bornes de l'autre.

--Oh! il est vrai qu'il était impossible à l'ombre d'un soupçon d'entrer dans une âme aussi pure que celle de Tanié. La seule chose dont je me sois quelquefois aperçu, c'est que Mme Reymer avait bientôt oublié sa première indigence; qu'elle était tourmentée de l'amour du faste et de la richesse; qu'elle était humiliée qu'une aussi belle femme allât à pied.

--Que n'allait-elle en carrosse?

--Et que l'éclat du vice lui en dérobait la bassesse. Vous riez?... Ce fut alors que M. de Maurepas[1] forma le projet d'établir au nord une maison de commerce. Le succès de cette entreprise demandait un homme actif et intelligent. Il jeta les yeux sur Tanié, à qui il avait confié la conduite de plusieurs affaires importantes pendant son séjour au Cap, et qui s'en était toujours acquitté à la satisfaction du ministre. Tanié fut désolé de cette marque de distinction. Il était si content, si heureux à côté de sa belle amie! Il aimait; il était ou il se croyait aimé.

--C'est bien dit.

--Qu'est-ce que l'or pouvait ajouter à son bonheur? Rien. Cependant le ministre insistait. Il fallait se déterminer, il fallait s'ouvrir à Mme Reymer. J'arrivai chez lui précisément sur la fin de cette scène fâcheuse. Le pauvre Tanié fondait en larmes. «Qu'avez-vous donc, lui dis-je, mon ami?» Il me dit en sanglotant: «C'est cette femme!» Mme Reymer travaillait tranquillement à un métier de tapisserie. Tanié se leva brusquement et sortit. Je restai seul avec son amie, qui ne me laissa pas ignorer ce qu'elle qualifiait de la déraison de Tanié. Elle m'exagéra la modicité de son état; elle mit à son plaidoyer tout l'art dont un esprit délié sait pallier les sophismes de l'ambition. «De quoi s'agit-il? D'une absence de deux ou trois ans au plus.--C'est bien du temps pour un homme que vous aimez et qui vous aime autant que lui.--Lui, il m'aime? S'il m'aimait, balancerait-il à me satisfaire?--Mais, madame, que ne le suivez-vous?--Moi! je ne vais point là; et tout extravagant qu'il est, il ne s'est point avisé de me le proposer. Doute-t-il de moi?--Je n'en crois rien.--Après l'avoir attendu pendant douze ans, il peut bien s'en reposer deux ou trois sur ma bonne foi. Monsieur, c'est que c'est une de ces occasions singulières qui ne se présentent qu'une fois dans la vie; et je ne veux pas qu'il ait un jour à se repentir et à me reprocher peut-être de l'avoir manquée.--Tanié ne regrettera rien, tant qu'il aura le bonheur de vous plaire.--Cela est fort honnête; mais soyez sûr qu'il sera très-content d'être riche quand je serai vieille. Le travers des femmes est de ne jamais penser à l'avenir; ce n'est pas le mien...» Le ministre était à Paris. De la rue Sainte-Marguerite à son hôtel, il n'y avait qu'un pas. Tanié y était allé, et s'était engagé. Il rentra l'oeil sec, mais l'âme serrée. «Madame, lui dit-il, j'ai vu M. de Maurepas; il a ma parole. Je m'en irai, je m'en irai; et vous serez satisfaite.--Ah! mon ami!...» Mme Reymer écarte son métier, s'élance vers Tanié, jette ses bras autour de son cou, l'accable de caresses et de propos doux. «Ah! c'est pour cette fois que je vois que je vous suis chère.» Tanié lui répondait froidement: «Vous voulez être riche.»

--Elle l'était, la coquine, dix fois plus qu'elle ne méritait....

«--Et vous le serez. Puisque c'est l'or que vous aimez, il faut aller vous chercher de l'or.» C'était le mardi; et le ministre avait fixé son départ au vendredi, sans délai. J'allai lui faire mes adieux au moment où il luttait avec lui-même, où il tâchait de s'arracher des bras de la belle, indigne et cruelle Reymer. C'était un désordre d'idées, un désespoir, une agonie, dont je n'ai jamais vu un second exemple. Ce n'était pas de la plainte; c'était un long cri. Mme Reymer était encore au lit. Il tenait une de ses mains. Il ne cessait de dire et de répéter: «Cruelle femme! femme cruelle! que te faut-il de plus que l'aisance dont tu jouis, et un ami, un amant tel que moi? J'ai été lui chercher la fortune dans les contrées brûlantes de l'Amérique; elle veut que j'aille la lui chercher encore au milieu des glaces du Nord. Mon ami, je sens que cette femme est folle; je sens que je suis un insensé; mais il m'est moins affreux de mourir que de la contrister. Tu veux que je te quitte; je vais te quitter.» Il était à genoux au bord de son lit, la bouche collée sur sa main et le visage caché dans les couvertures, qui, en étouffant son murmure, ne le rendaient que plus triste et plus effrayant. La porte de la chambre s'ouvrit; il releva brusquement la tête; il vit le postillon qui venait lui annoncer que les chevaux étaient à la chaise. Il fit un cri, et recacha son visage sur les couvertures. Après un moment de silence, il se leva; il dit à son amie: «Embrassez-moi, madame; embrasse-moi encore une fois, car tu ne me verras plus.» Son pressentiment n'était que trop vrai. Il partit. Il arriva à Pétersbourg, et, trois jours après, il fut attaqué d'une fièvre dont il mourut le quatrième.

--Je savais tout cela.

--Vous avez peut-être été un des successeurs de Tanié?

--Vous l'avez dit; et c'est avec cette belle abominable que j'ai dérangé mes affaires.

--Ce pauvre Tanié!

--Il y a des gens dans le monde qui vous diront que c'est un sot.

--Je ne le défendrai pas; mais je souhaiterai au fond de mon coeur que leur mauvais destin les adresse à une femme aussi belle et aussi artificieuse que Mme Reymer.

--Vous êtes cruel dans vos vengeances.

--Et puis, s'il y a des femmes méchantes et des hommes très-bons, il y a aussi des femmes très-bonnes et des hommes très-méchants; et ce que je vais ajouter n'est pas plus un conte[2] que ce qui précède.

--J'en suis convaincu.

--M. d'Hérouville...

--Celui qui vit encore? le lieutenant général des armées du roi? celui qui épousa cette charmante créature appelée Lolotte[3]?

--Lui-même.

--C'est un galant homme, ami des sciences.

--Et des savants. Il s'est longtemps occupé d'une histoire générale de la guerre dans tous les siècles et chez toutes les nations.

--Le projet est vaste.

--Pour le remplir, il avait appelé autour de lui quelques jeunes gens d'un mérite distingué, tels que M. de Montucla[5], l'auteur de l'_Histoire des Mathématiques_.

--Diable! en avait-il beaucoup de cette force-là?

--Mais celui qui se nommait Gardeil, le héros de l'aventure que je vais vous raconter, ne lui cédait guère dans sa partie. Une fureur commune pour l'étude de la langue grecque commença, entre Gardeil et moi, une liaison que le temps, la réciprocité des conseils, le goût de la retraite, et surtout la facilité de se voir, conduisirent à une assez grande intimité.

--Vous demeuriez alors à l'Estrapade.

--Lui, rue Sainte-Hyacinthe, et son amie, Mlle de La Chaux, place Saint-Michel. Je la nomme de son propre nom, parce que la pauvre malheureuse n'est plus, parce que sa vie ne peut que l'honorer dans tous les esprits bien faits et lui mériter l'admiration, les regrets et les larmes de ceux que la nature aura favorisés ou punis d'une petite portion de la sensibilité de son âme.

--Mais votre voix s'entrecoupe, et je crois que vous pleurez.

--Il me semble encore que je vois ses grands yeux noirs, brillants et doux, et que le son de sa voix touchante retentisse dans mon oreille et trouble mon coeur. Créature charmante! créature unique! tu n'es plus! Il y a près de vingt ans que tu n'es plus; et mon coeur se serre encore à ton souvenir.

--Vous l'avez aimée?

--Non. Ô La Chaux! ô Gardeil! Vous fûtes l'un et l'autre deux prodiges; vous, de la tendresse de la femme; vous, de l'ingratitude de l'homme. Mlle de La Chaux était d'une famille honnête. Elle quitta ses parents pour se jeter entre les bras de Gardeil. Gardeil n'avait rien, Mlle de La Chaux jouissait de quelque bien; et ce bien fut entièrement sacrifié aux besoins et aux fantaisies de Gardeil. Elle ne regretta ni sa fortune dissipée, ni son honneur flétri. Son amant lui tenait lieu de tout.

--Ce Gardeil était donc bien séduisant, bien aimable?

--Point du tout. Un petit homme bourru, taciturne et caustique; le visage sec, le teint basané; en tout, une figure mince et chétive; laid, si un homme peut l'être avec la physionomie de l'esprit.

--Et voilà ce qui avait renversé la tête à une fille charmante?

--Et cela vous surprend?

--Toujours.

--Vous?

--Moi.

--Mais vous ne vous rappelez donc plus votre aventure avec la Deschamps et le profond désespoir où vous tombâtes lorsque cette créature vous ferma sa porte?

--Laissons cela; continuez.

--Je vous disais: «Elle est donc bien belle?» Et vous me répondiez tristement: «Non.--Elle a donc bien de l'esprit?--C'est une sotte.--Ce sont donc ses talents qui vous entraînent?--Elle n'en a qu'un.--Et ce rare, ce sublime, ce merveilleux talent?--C'est de me rendre plus heureux entre ses bras que je ne le fus jamais entre les bras d'aucune autre femme.» Mais Mlle de La Chaux, l'honnête, la sensible Mlle de La Chaux se promettait secrètement, d'instinct, à son insu, le bonheur que vous connaissiez, et qui vous faisait dire de la Deschamps: «Si cette malheureuse, si cette infâme s'obstine à me chasser de chez elle, je prends un pistolet, et je me brise la cervelle dans son antichambre.» L'avez-vous dit, ou non?

--Je l'ai dit; et même à présent, je ne sais pourquoi je ne l'ai pas fait.

--Convenez donc.

--Je conviens de tout ce qu'il vous plaira.

--Mon ami, le plus sage d'entre nous est bien heureux de n'avoir pas rencontré la femme belle ou laide, spirituelle ou sotte, qui l'aurait rendu fou à enfermer aux Petites-Maisons. Plaignons beaucoup les hommes, blâmons-les sobrement; regardons nos années passées comme autant de moments dérobés à la méchanceté qui nous suit; et ne pensons jamais qu'en tremblant à la violence de certains attraits de nature, surtout pour les âmes chaudes et les imaginations ardentes. L'étincelle qui tombe fortuitement sur un baril de poudre ne produit pas un effet plus terrible. Le doigt prêt à secouer sur vous ou sur moi cette fatale étincelle est peut-être levé.

M. d'Hérouville, jaloux d'accélérer son ouvrage, excédait de fatigue ses coopérateurs. La santé de Gardeil en fut altérée. Pour alléger sa tâche, Mlle de La Chaux apprit l'hébreu; et tandis que son ami reposait, elle passait une partie de la nuit à interpréter et transcrire des lambeaux d'auteurs hébreux. Le temps de dépouiller les auteurs grecs arriva; Mlle de La Chaux se hâta de se perfectionner dans cette langue dont elle avait déjà quelque teinture: et tandis que Gardeil dormait elle était occupée à traduire et à copier des passages de Xénophon et de Thucydide. À la connaissance du grec et de l'hébreu, elle joignit celle de l'italien et de l'anglais. Elle posséda l'anglais au point de rendre en français les premiers essais de la métaphysique de Hume; ouvrage où la difficulté de la matière ajoutait infiniment à celle de l'idiome. Lorsque l'étude avait épuisé ses forces, elle s'amusait à graver de la musique. Lorsqu'elle craignait que l'ennui ne s'emparât de son amant, elle chantait. Je n'exagère rien, j'en atteste M. Le Camus, docteur en médecine, qui l'a consolée dans ses peines et secourue dans son indigence; qui lui a rendu les services les plus continus; qui l'a suivie dans un grenier où sa pauvreté l'avait reléguée, et qui lui a fermé les yeux quand elle est morte. Mais j'oublie un de ses premiers malheurs; c'est la persécution qu'elle eut à souffrir d'une famille indignée d'un attachement public et scandaleux. On employa et la vérité et le mensonge, pour disposer de sa liberté d'une manière infamante. Ses parents et les prêtres la poursuivirent de quartier en quartier, de maison en maison, et la réduisirent plusieurs années à vivre seule et cachée. Elle passait les journées à travailler pour Gardeil. Nous lui apparaissions la nuit; et à la présence de son amant, tout son chagrin, toute son inquiétude était évanouie.

--Quoi! jeune, pusillanime, sensible au milieu de tant de traverse, elle était heureuse.

--Heureuse! Oui elle ne cessa de l'être que quand Gardeil fut ingrat.

--Mais il est impossible que l'ingratitude ait été la récompense de tant de qualités rares, tant de marques de tendresse, tant de sacrifices de toute espèce.

--Vous vous trompez, Gardeil fut ingrat. Un jour, Mlle de La Chaux se trouva seule dans ce monde, sans honneur, sans fortune, sans appui. Je vous en impose, je lui restai pendant quelque temps. Le docteur Le Camus lui resta toujours.

--Ô les hommes, les hommes!

--De qui parlez-vous?

--De Gardeil.

--Vous regardez le méchant; et vous ne voyez pas tout à côté l'homme de bien. Ce jour de douleur et de désespoir, elle accourut chez moi. C'était le matin. Elle était pâle comme la mort. Elle ne savait son sort que de la veille, et elle offrait l'image des longues souffrances. Elle ne pleurait pas; mais on voyait qu'elle avait beaucoup pleuré. Elle se jeta dans un fauteuil; elle ne parlait pas; elle ne pouvait parler; elle me tendait les bras, et en même temps elle poussait des cris. «Qu'est-ce qu'il y a, lui dis-je? Est-ce qu'il est mort?...--C'est pis: il ne m'aime plus; il m'abandonne...»

--Allez donc.