Ce Que Vaut Une Femme Traite D Education Morale Et Pratique Des
Chapter 1
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CE QUE VAUT UNE FEMME
TRAITÉ
D'ÉDUCATION MORALE ET PRATIQUE
DES JEUNES FILLES[1]
_Ouvrage ayant obtenu le prix DOYEN-DOUBLIÉ (partagé)_
Par Mlle É. ROCH
REIMS
IMPRIMERIE DUBOIS-POPLIMONT
Rue de Vesle, 220
1888
Il faut élever la jeune fille avec la pensée constante qu'elle sera un jour la compagne de l'homme. (_Mme de Staël_).
Une femme riche et désordonnée entrant dans une maison l'appauvrit, tandis qu'une femme pauvre et économe l'enrichit. (_Mme Doyen_).
APPRÉCIATION DU JURY
Ouvrage excellent. Esprit moral et élevé. Questions pratiques traitées clairement et à fond, sans extensions inutiles.
[Note 1: Ce livre est destiné à propager dans les classes laborieuses les préceptes de l'économie domestique, et faciliter l'accomplissement des devoirs familiaux]
TABLE DES MATIÈRES
Préface.--(À Mme Doyen-Doublié).
ÉDUCATION MORALE
La jeune fille dans la famille.
La jeune femme dans son intérieur.--Devoirs envers le mari et les enfants.
Des qualités qu'il faut acquérir.
Rapports avec les voisins.
ÉDUCATION PRATIQUE
Considérations morales sur les vertus pratiques de la femme.
La journée d'une ménagère.--Tenue personnelle et tenue de la maison.
Economie domestique.--La nourriture.--L'habillement.--Quelques chiffres.
Conclusion.
PRÉFACE
_À Madame DOYEN-DOUBLIÉ_
Parmi les questions qui depuis quinze ans n'ont cessé de préoccuper les esprits et les pouvoirs publics, il faut citer l'une des premières, et peut-être la première de toutes, la question de l'enseignement national. Quel que soit le jugement que l'histoire portera sur notre époque, ce sera son éternelle gloire d'avoir compris, au lendemain de nos désastres, que la condition de notre relèvement était dans un enseignement fortement organisé, et de n'avoir reculé pour cela devant aucun sacrifice. Prenant pour exemple ce qui, après Iéna, avait si bien réussi à nos vainqueurs, on a pensé qu'il fallait, avant tout, combattre l'ignorance, relever les caractères, fortifier les courages, en un mot faire des citoyens avant de faire des soldats. Un effort sans précédent a été fait sous ce rapport, d'immenses progrès ont été réalisés, et on peut dire, sans crainte de contradiction, que si l'on avait obtenu dans tous les services les mêmes améliorations, notre situation serait aujourd'hui prépondérante. Faut-il croire cependant que tout a été fait et qu'il ne reste plus qu'à s'endormir sur les résultats acquis, sans se préoccuper de ce qu'ils pourront produire dans l'avenir.
Dans la nécessité où l'on s'est trouvé de créer de toutes pièces un enseignement jusque là trop négligé, on a oublié d'établir un point de départ, c'est-à-dire de bien préciser dans quel esprit cet enseignement devrait être donné. Sans entrer ici dans la question du surchargement des programmes dans l'enseignement secondaire, question qui, à elle seule, ferait l'objet d'un volume, nous nous demandons si le but qu'on s'était proposé a véritablement été atteint, et si la méthode actuelle, qui consiste à donner trop à l'instruction proprement dite, pas assez à l'éducation, ne menace pas de nous affaiblir en nous énervant.
S'il est vrai qu'une culture intensive ne saurait convenir à tous les terrains, il est certain aussi qu'une même culture intellectuelle ne pourrait sans inconvénient s'appliquer à tous les individus et qu'il est des cerveaux que ce moyen ne parviendrait qu'à atrophier et déséquilibrer. L'éducation, qui a plutôt pour mission de former le caractère, de développer les qualités du coeur, ne présente pas le même danger; il serait temps de lui faire, dans nos programmes, une place en rapport avec son incontestable utilité. N'avons-nous pas vu des connaissances multiples demeurer sans objet, ne produire aucun résultat, parce que l'éducation morale et pratique étant insuffisamment ou mal dirigée, nous manquons de l'objectif, de la force de volonté nécessaire pour les utiliser? C'est ce point qu'il importe de dégager, surtout à notre époque où les caractères manquent trop souvent de fermeté et de consistance.
Le but de l'enseignement ne doit pas être de détourner les individus de leur vocation première, mais au contraire de la bien définir, de la leur faciliter en l'élargissant. Ce but, en un mot, doit être, en développant également les intelligences et les caractères, de donner à chacun dans la société une situation en rapport avec ses aptitudes, et cela pour le plus grand bien de tous. Si l'enseignement n'atteint pas ce but, il est incomplet; s'il le dépasse, il est dangereux. Dans le premier cas la communauté se trouvera privée de concours qui auraient pu lui être précieux; dans le second, des individus, fourvoyés dans un milieu qui n'est pas le leur, formeront une section de déclassés, deviendront une non-valeur pour eux-mêmes, leur famille et la société.
Si cette situation peut créer un danger pour les garçons, combien ce danger ne sera-t-il pas plus grand en ce qui concerne les jeunes filles. C'est surtout à elles qu'il importe de donner une éducation en rapport avec la mission qu'elles sont appelées à remplir. Qu'adviendrait-il de notre pays le jour où la femme se trouverait détournée de sa destination naturelle, où la jeune fille pourrait supposer qu'il existe autre chose pour elle que la mission noble et sainte d'être épouse, d'être mère. C'est la pensée de cette mission, nous dirons plus, de cet apostolat de la femme dans la famille qui devrait être l'unique règle de son éducation, et rien ne devrait lui être enseigné qui n'ait pour but plus ou moins direct d'en faire la fille dévouée, la mère sage et prévoyante, l'épouse tendre et digne, c'est-à-dire l'ornement, la consolation, le soutien moral de la famille. C'est à son coeur autant qu'à son intelligence qu'il faut que l'on s'adresse, c'est à en développer les qualités que doivent s'employer les personnes ayant charge de son avenir. Aucune connaissance inutile, mais toutes les connaissances nécessaires, ce programme est assez vaste pour donner un aliment plus que suffisant à leur activité.
Une femme d'esprit et de coeur demandait que l'on élevât la jeune fille en vue de sa destinée future. C'est encore une femme à l'esprit élevé, au coeur généreux, qui, près d'un siècle plus tard, a recherché les moyens pratiques les plus propres à lui faciliter sa tâche. S'il est une femme qui ait rendu d'incontestables services à la famille, à la société et par suite au pays, c'est sans contredit la femme supérieure et distinguée dont notre cité s'honore. Tournant toute sa sollicitude vers les déshérités de la fortune, vers ceux qui doivent demander au travail les ressources de chaque jour, Mme Doyen s'est émue des souffrances des classes laborieuses. C'est avec la pensée noble et généreuse de leur venir en aide qu'elle créa l'École Professionnelle et Ménagère, qui restera comme le témoin de sa sollicitude éclairée et perpétuera sa mémoire. Pensant avec raison que ceux qui luttent pour l'existence ont un plus grand besoin de la solidarité intime, de l'union qui fait la force, Mme Doyen s'est efforcée par ses conseils et ses exemples, par tous les moyens en son pouvoir, d'inspirer plus particulièrement à leurs enfants l'amour du foyer domestique, le dévouement à la famille. Mais comme il ne saurait suffire que la femme fût aimante et dévouée, et qu'en certains cas ces vertus doivent donner des résultats matériels, elle s'est appliquée à leur inculquer les principes de travail, d'ordre et d'économie dont dépendent son bien-être et celui des siens. Car, il faut bien le reconnaître, si l'état de gêne, de misère parfois de l'ouvrier, provient souvent de l'insuffisance de ses ressources, il est plus fréquemment encore le résultat de diverses autres causes et plus particulièrement de la gestion mauvaise ou mal entendue dont la femme a la charge. Plus un budget est restreint, plus il est difficile de l'équilibrer, plus il faut déployer pour cela de prudence, de sage économie, d'adroits calculs. Combien de femmes en sont incapables, faute d'y avoir été préparées. C'est à cette tâche que s'est dévouée Mme Doyen; elle a rendu ainsi à la masse des travailleurs des services plus grands que ne l'ont fait beaucoup d'hommes auxquels on a élevé des statues.
Qu'elle soit honorée et bénie, la mémoire de celle qui a consacré le meilleur d'elle-même à l'émancipation morale de la femme. Elle n'a pas seulement fait oeuvre de mère, elle a fait acte de patriote. Puissent d'autres femmes suivre son exemple. L'oeuvre des conquérants périra, parce qu'elle repose sur la négation de la justice et des droits de l'humanité, mais la pensée qui a présidé à son entreprise, en apparence modeste, demeurera et produira des fruits pour le relèvement de la patrie. Les jeunes filles élevées d'après ses principes deviendront les mères fortes et sages qui apprendront à leurs fils le culte du pays, le respect de la propriété et des croyances d'autrui, l'accomplissement des devoirs sociaux. Elles en feront des hommes courageux, au caractère fortement trempé, en un mot de bons citoyens et de fiers défenseurs. Et l'on saura alors ce que vaut une femme, ce que vaut une Française!
ÉDUCATION MORALE
LA JEUNE FILLE DANS LA FAMILLE
Il est de nos obligations et de nos devoirs qui varient suivant la position sociale à laquelle nous appartenons, mais ce qui ne saurait varier, ce qui est un devoir strict pour toutes, que nous soyons filles de prince ou de simple artisan, c'est le dévouement à notre famille, l'attachement au foyer domestique. Et plus ceux qui nous entourent ont dû peiner et souffrir pour assurer notre existence, plus nous leur devons de reconnaissance et d'affection. Pour bien connaître la valeur d'un bienfait, il faut, dit-on, en avoir été privé; n'attendons pas que nous ayons le malheur d'être privées ou éloignées des nôtres pour comprendre ce que nous devons à leur tendresse, à leur sollicitude. Abandonnons-nous sans réserve aux douces joies de la famille, accomplissons-en toutes les obligations, c'est là qu'est le bonheur, le vrai, le seul, celui que donne le sentiment du devoir accompli. N'oublions pas que notre mission sur la terre est d'aimer, de nous dévouer, de nous oublier pour les nôtres, et que le plus grand malheur pour une femme serait de n'avoir personne à qui consacrer ce que la nature a mis en elle de tendresse et de dévouement.
Aimons d'abord ceux qui nous ont aimées les premiers, qui ont mis en nous leur espoir avant même que nous ne fussions nées. Ils étaient jeunes encore lorsque nous étions toutes petites, ont-ils hésité un seul instant à sacrifier leur jeunesse, à se priver de toute distraction et parfois même des choses les plus nécessaires à la vie, pour ne s'occuper que du cher bébé. Leurs joies, c'étaient nos premiers pas, c'étaient nos sourires, nos caresses. Quelles angoisses lorsque la maladie nous menaçait et que, penchés sur notre berceau, ils épiaient le moindre de nos mouvements. Quelles privations aussi n'ont-ils pas dû s'imposer pour nous élever sans que nous manquions de rien, et quelle douleur pour eux quand, malgré leurs efforts, ils ne pouvaient nous procurer tout le bien-être nécessaire. Et lorsque nous avons avancé en âge, quels soucis de tous les instants pour le présent et pour l'avenir. Ils nous ont fait ce que nous sommes, veillant sur notre santé, sur notre éducation, sur notre conduite, s'oubliant eux-mêmes en toutes circonstances pour ne songer qu'à nous. Aussi n'insisterons-nous pas sur l'obligation d'aimer nos parents, il n'existe pas sans doute d'enfant assez dénaturée à qui cette recommandation serait nécessaire, mais nous dirons qu'il ne suffit pas de les aimer platoniquement, qu'il faut leur témoigner notre affection par tous les moyens en notre pouvoir en saisissant avec empressement toutes les occasions de leur être agréables, en évitant avec soin tout ce qui pourrait les contrarier, en les entourant constamment de nos soins, de nos prévenances et de notre respect. N'oublions pas que de nous seules peuvent leur venir leurs plus grandes peines comme leurs plus grandes joies, et faisons en sorte de ne leur donner que des satisfactions en échange des sacrifices que nous leur avons coûtés.
Ce n'est pas seulement pendant nos premières années que nous devons les respecter et les chérir. Si nous pouvions manquer à notre devoir sous ce rapport, la jeunesse et l'irréflexion seraient notre seule excuse. C'est au contraire lorsque nous avançons en âge qu'ils doivent pouvoir compter sur notre reconnaissance et notre affection. Aussitôt que nous serons en situation de pouvoir travailler et que nos parents seront eux-mêmes fatigués par l'âge et le labeur, mettons-nous à l'oeuvre courageusement pour diminuer leurs peines; c'est notre devoir de travailler pour eux comme ils l'ont fait pour nous. Rendons-nous utiles autant que nous le pouvons; si nos occupations ne nous obligent pas à passer la journée au dehors, soyons pour notre mère un aide constant, ne lui laissons prendre dans l'intérieur du ménage aucune peine, aucune fatigue que nous pouvons lui éviter. Il serait par conséquent peu digne d'une jeune fille que sa mère fût obligée d'interrompre ses occupations pour préparer le repas de la famille ou nettoyer la maison, pendant qu'elle-même gaspillerait son temps ou s'occuperait de futilités. Il nous est donné parfois d'admirer et d'applaudir des jeunes filles qui, par leur travail, soutiennent leurs parents âgés ou les aident à élever leurs frères et soeurs plus jeunes; suivons leur exemple, et qu'en toute circonstance notre famille puisse compter sur notre dévouement. Nous ne devons, certes, mépriser personne, mais ce serait un mépris juste et mérité que celui que nous aurions pour l'enfant assez dépourvu de conscience et de naturel pour manquer de respect envers ses parents ou leur refuser l'aide et les secours dont ils auraient besoin.
N'oublions pas que la déférence à laquelle nous sommes tenues nous interdit de nous poser en juges de leurs actes, et que ce n'est pas à nous qu'il appartient de les critiquer. Quels que puissent être parfois leurs torts et leurs défauts, nous n'en devons pas moins les respecter et les aimer, et nous efforcer de cacher au monde leurs faiblesses. Qui sait si par notre tendresse nous ne parviendrons pas à les rendre meilleurs, si la crainte de nous peiner, de nuire à notre avenir, n'amènera pas en eux de salutaires réflexions, une amélioration dans leur conduite. Les affections et les exemples de la famille sont de tous les plus fortifiants. Une femme, une jeune fille, qui sauront créer au mari, au père, au frère, un intérieur tout de tendresse, de gaieté, de confort relatif, auront de grandes chances de les retenir auprès d'elles et d'éviter ces divisions, ces luttes intimes, qui rendent parfois l'existence en famille si dure et si pénible à supporter.
Il y avait chez mes parents, et j'en ai fidèlement gardé le souvenir, quoique je fusse alors très jeune, un ouvrier que l'on renommait pour son habileté et ses rares talents. Y avait-il un ouvrage pressé, exigeant de l'expérience et de l'adresse, c'était à lui que l'on avait recours. Honnête homme, excellent camarade, il était aimé de tous à l'atelier: malheureusement il avait ce défaut, si fréquent parmi les ouvriers des états libres, il s'adonnait à la boisson, et alors adieu le travail; tant que durait l'argent de la quinzaine, on était sûr de ne pas le revoir. Que de fois n'avions-nous pas vu sa pauvre femme, désespérée, venir le jour de la paie supplier qu'on lui remît l'argent de son mari, et mon père y consentait de grand coeur, certain que B... n'oserait pas opposer de résistance et sachant aussi que c'était le seul moyen de le voir revenir le lundi suivant. Depuis, nous l'avions complètement perdu de vue, nous avions bien entendu dire qu'il avait une petite fille et nous plaignions la malheureuse femme, laborieuse et propre pourtant, que l'inconduite de son mari allait, pensions-nous, plonger dans la misère avec son enfant.
Dernièrement, ayant besoin d'un spécialiste pour un ouvrage de peu d'importance, je m'informai où je pourrais le trouver, et celui que l'on m'indiqua fut précisément notre ancien ouvrier. Je m'attendais à trouver chez lui la désunion et la misère. Quels ne furent pas mon étonnement et ma satisfaction en le voyant dans une situation telle que je pouvais à peine y croire. La maison propre et bien tenue respirait un air de confort, la mère et la jeune fille paraissaient heureuses et gaies. B... qui parut me revoir avec plaisir, m'expliqua qu'il s'était établi à son compte et qu'ayant beaucoup d'ouvrage il gagnait sa vie largement. C'est ma fille qui m'a sauvé, me dit-il.--Un jour que j'avais dépensé tout l'argent de ma paie, nous étions sans un sou à la maison lorsque la petite tomba dangereusement malade. Comment faire pour la soigner, nous étions endettés dans le quartier et le pharmacien ne me connaissait pas. Pour la première fois de ma vie, je compris toute l'étendue de mes torts et je me fis horreur: si ma fille était morte, certainement je me serais tué. Je jurai de ne plus boire, mais combien d'abord ce fut difficile. Je me conduisais mieux cependant, et plus jamais ne manquais à l'atelier. Et puis en grandissant ma fillette devenait si caressante et si gentille, elle avait pour moi tant d'aimables prévenances que je m'attachai à elle de plus en plus. Je me dis qu'après avoir failli ne pas pouvoir la soigner, il me deviendrait impossible de la bien élever, de la marier plus tard convenablement. Dès que j'eus fait ces réflexions, je cessai complètement de boire, et vous, madame, qui m'avez connu, vous pouvez être étonnée de ce changement, c'est à ma femme et à ma fille que je le dois. Et je sentais qu'à l'affection qu'il leur porte se mêlait une grande reconnaissance.
Cet exemple et beaucoup d'autres que bien certainement vous aurez rencontrés, prouve combien est forte l'influence de la femme dans la famille et combien dans la plupart des cas il lui serait facile de ramener l'homme à l'accomplissement de ses devoirs. Il n'existe pas, à notre avis, de plus légitime fierté que celle de l'enfant qui pourrait avoir cette intime conviction d'avoir moralement sauvé ses parents, de les avoir aidés à se relever à leurs propres yeux et à ceux des autres.
Si nous avons des frères et soeurs, aimons-les tendrement, intéressons-nous à tout ce qui les concerne. S'ils sont plus jeunes que nous, ayons à coeur d'aider nos parents à les bien élever, à leur inspirer de bons sentiments, ne leur donnons nous-mêmes que de bons exemples. Protégeons-les en toute occasion, et remplaçons auprès d'eux notre mère, si des circonstances malheureuses viennent à les en priver. S'ils sont nos aînés reconnaissons-leur une certaine part d'autorité sur nous, acceptons leurs conseils; en tous cas évitons de les taquiner, de leur causer de la peine. N'agissons jamais envers eux avec cette acrimonie qui amène parfois de si regrettables divisions entre les enfants d'une même famille. Habituons-nous de bonne heure à supporter et à nous pardonner mutuellement nos défauts de caractère. Que de relations gâtées ou irrémédiablement perdues qui auraient pu être les meilleures de notre vie, parce que nous n'avons pas su resserrer les liens d'amitié que la nature avait créés entre nous, parce que sous le coup de puériles susceptibilités, nous avons par égoïsme, par orgueil ou par jalousie blessé ceux que le Ciel nous avait donnés pour compagnons de notre jeunesse, pour amis les plus intimes de toute notre existence.
Ce serait une erreur de croire que les égards, la politesse, les convenances n'existent que pour être pratiqués envers les étrangers. Nous n'avons pas l'intention d'énumérer ici les règles du savoir-vivre, cela nous entraînerait trop loin: d'autres, d'ailleurs, l'ont fait avant nous avec plus de succès que nous n'en pourrions prétendre. Disons seulement que les usages qu'une bonne éducation nous impose envers les indifférents, ne doivent être suivis qu'avec plus d'empressement dans l'intérieur de la famille. Nous y gagnerons du reste de toutes façons, d'abord en nous faisant aimer de notre entourage, ensuite en contractant l'habitude des bonnes manières qui, sans cela, n'étant pratiquées que momentanément, auraient quelque chose d'affecté, c'est-à-dire de ridicule.
Lorsque l'on verra une jeune fille respectueuse et dévouée pour ses parents, polie et bienveillante envers tous, s'occupant avec diligence des soins du ménage tout en conservant sur elle-même cette apparence de propreté qui la rend si charmante, l'on sera naturellement disposé envers elle à l'estime et à la sympathie. C'est alors que ceux qui désirent fixer leur avenir porteront leurs vues sur elle, pensant avec raison que celle qui est bonne fille, bonne soeur, sera bonne épouse et bonne mère.
De tous les actes de la vie, le mariage est le plus important, celui qui implique les plus graves conséquences et qui demande, par suite, le plus de réflexion. De l'union que vous contracterez, de la manière dont vous vous comporterez, dépendent le bonheur et la tranquillité de votre existence, de celle de vos enfants et de toute votre famille. Nous ne saurions trop insister sur la nécessité d'arriver à cette époque de votre vie avec le sentiment absolu et bien défini de vos devoirs. Le mariage étant l'état auquel vous êtes destinées, il est indispensable que vous soyez instruites des obligations qu'il impose.
Les préliminaires du mariage ne sont pas les mêmes dans toutes les classes de la société. Tandis que, dans une situation aisée, les parents s'occupent de l'établissement de leurs enfants et les mettent soigneusement à l'abri de toute fréquentation dangereuse, les jeunes filles de la classe ouvrière, forcées par leur travail de sortir seules, jouissant d'une plus grande liberté, se trouvent exposées à des rencontres qui, pour être parfois inévitables, n'en présentent pas moins de sérieux inconvénients. Nous n'avons pas à nous préoccuper ici de celles qui trouvent au sein de leur famille conseils et protection, c'est aux jeunes filles qui, privées par la nécessité de la surveillance de leurs parents, sont obligées de se diriger elles-mêmes, que nous voudrions adresser quelques observations.
Si vous êtes soucieuse de votre avenir, si vous tenez à vous marier honorablement, quoique ne possédant pas de fortune, faites d'abord en sorte que votre conduite ne donne jamais lieu à la moindre critique, au plus léger soupçon. Si, par la nécessité de votre profession, vous vous trouvez en rapport avec des jeunes gens, ne vous permettez jamais avec eux la moindre liberté, et sans cesser d'être aimable et polie, observez une certaine réserve dans vos manières et votre langage. Ne fréquentez jamais non plus d'autres jeunes filles dont la conduite ne serait pas irréprochable ou dont le laisser-aller pourrait donner lieu à de fâcheuses suppositions; c'est en vous respectant vous-même que vous vous ferez respecter des autres. Mettez toujours au-dessus de toutes choses le soin de votre dignité, et quelle que soit la situation que puissent vous créer les évènements, ne vous commettez jamais avec des gens de moeurs dépravées, d'habitudes et de goûts grossiers; faites en sorte de pouvoir entendre citer sans rougir le vieux dicton: «Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es.» Jamais d'ailleurs un homme de quelque mérite, ne fût-il qu'un ouvrier, ne consentira à donner son nom à une personne dont les fréquentations ou la conduite seraient pour lui un sujet de honte.