Ce que disait la flamme

Chapter 9

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Tout de même, l'image de Lucile Bertrand ne le quittait guère, semblait le remercier de venir, lui imposait sa finesse de lignes et d'âme, Quoique subjugué par elle, il se pensait uniquement satisfait de lui-même, parce qu'il ne l'avait pas trahie. A l'idée que loin d'elle sa mémoire aurait pu s'être à jamais envolée, pourquoi cette douleur le navrait-il au coeur? Un malaise névralgique, songea le médecin, un afflux de sang causé par l'estomac rebelle depuis quelques jours. L'émotion la plus anodine, alors, ne suffit-elle pas à créer de petits ennuis physiologiques? Toujours est-il qu'après ce diagnostic sommaire, Jean n'eut que plus débordante la joie de se rapprocher de la jeune fille, plus aigu le désir de lui être utile, de lui prouver sa loyauté, sa compassion, de raviver les grands yeux, si des larmes les assombrissaient. Ce désir et cette joie, depuis qu'il activait l'allure sur les pavés gris perle de Lévis, le dominaient; lorsqu'il gravit la Côte du Passage, bossuée de roches et vétusté, ils allégirent son effort, amollirent les battements secs contre la poitrine... Un peu au-delà, sur les hauteurs de la falaise, de parure aussi modeste que celle des voisines, une maison logeait au bord du chemin le bonheur de François Bertrand.

Jean leva et fit retomber, soigneusement, le marteau de la porte vert olive entrebâillée. Un étouffement court le prit à la gorge: il se souvint de la montée si rapide. Thérèse vint, grave comme une grande personne............

--Lucile est là, Monsieur, dit Thérèse, solennelle toujours et s'inclinant.

Lucile est là, troublée, sans antre langage que celui d'un sourire où le coeur fuse en lumière...

Jean s'accuse:

--Mademoiselle, j'ai trop retardé, je le regrette sincèrement, dit-il.

--Vous êtes bien bon d'être venu, répond-elle, avec une voix légèrement oppressée.

Que son visage est tendu, défloré par l'angoisse, débile par la fatigue! Il a presque la blancheur affinée du marbre que les grands artistes font tressaillir. Jean garde en lui, depuis qu'il s'est refermé, un regard des yeux larges où l'infini de l'âme indiciblement, lentement, s'est ouvert. Quel mélange de tristesse, d'espérance, d'appréhension, de douceur en avait formé le rayon? Ce que le jeune homme en ignore le moins, c'est qu'il désire le revoir. Il attend qu'il remonte vers lui. L'autre jour, les cheveux n'étaient presque pas visibles sous les ailes du chapeau: il aime leur sombre richesse et leurs pâles scintillements d'or. L'ovale aminci courbe et s'allonge avec souplesse, avec pureté. Sa vois résonne à peine de ces inflexions dures qui souvent heurtent le parler des classes moins instruites. Il n'a pu détourner encore les yeux de ce visage palpitant de charme, ennobli par la souffrance.

Quelques secondes d'une pareille admiration ne lui firent pas oublier que pour autre chose il est venu, pour secourir...

--Comment est-il, votre père? interroge-t-il, et ses paroles tombent comme celles d'un frère.

--Très mal, hélas!

--Que pense le docteur de la famille?

--Il ne se prononce pas...

--Eh quoi! Mademoiselle, rien, pas la plus légère esquisse d'espoir?

--Comme le dit ma mère, il a peur de rencontrer nos yeux.

--Quelques docteurs sont taciturnes quand ils se battent...

--Contre la mort? dit-elle, avec une impétuosité haletante.

--Ne pensons pas à elle, voulez-vous?

Sa voix très bonne commande. Il se rapproche de l'ouvrier de son père. Jusqu'alors, le panneau du lit la masquant, il n'a pas vu Germaine écroulée. Lorsque les traits congestionnés le frappent, un saisissement le paralyse. Il devine tout le drame: l'épouse était lasse d'héroïsme... Le corps a la mollesse d'une loque. Le désespoir a crispé la lèvre inférieure d'un rictus. Des touffes de chevelure errent à l'aventure, voltigent. Sur la joue tuméfiée, le sillon des pleurs creuse une ligne grise. Le délire s'était pacifié: le souffle des narines fébriles, jaillit sans violence. Comme elle a souffert, la femme clouée là par le chagrin! Quel sanglot d'amour éclate de la forme immobile et la grandit!

Lucile regarde Jean comme s'il allait, d'un murmure, d'un geste, desserrer les griffes de la mort. Elle n'est pas naïve, elle a besoin de croire... Elle comprend la surprise du médecin, lui explique:

--Je n'ai pas eu le temps de l'éveiller, monsieur le docteur.

--Comme elle a mérité de dormir!

--Vous voyez que c'est à force de veilles, de peine? dit-elle, le coeur soudain gonflé par l'accent, profond du jeune homme.

--Elle en mourrait...

--S'il partait? Ah oui! s'écria-t-elle, impulsivement.

--Pauvre femme!

--Que vous êtes bon de la plaindre!

--Et vous aussi, je vous plains. Vous n'êtes plus la même depuis dimanche. Il y avait déjà beaucoup de fatigue sur votre visage: le voici plus faible, anémié par l'inquiétude. Prenez garde, il faut vous reposer.

--Dites-moi que le repos va venir, que mon père sera guéri! Vous le sauverez, n'est-ce pas?

Un reflet d'ardeur colore son visage, flambe an fond des yeux qui supplient, qui exigent. Jean pressent quelle foi en sa science, en son habileté, la transporte. Elle est certaine qu'il a promis de se mesurer contre la mort, de lui ravir sa proie. Sans autre mobile, il a voulu manifester à l'ouvrier de son père, à la jeune fille surtout, la commisération dont son âme est pleine. Il ne lui est pas venu à l'esprit qu'on ferait appel à son talent de guérir! Voici donc la première confrontation avec l'ennemie... Une seconde, il vacille: dans les centres nerveux et tout le long de l'épine dorsale, un frisson glacé court. Tant d'examens, les diplômes sont impuissants à détourner la première angoisse, la peur... La volonté se raidit contre sa propre lâcheté... Lucile Bertrand, exaltée par l'illusion, doit n'en pas descendre. Elle en serait meurtrie, gravement. Et d'ailleurs, Jean, n'est-il pas sourdement orgueilleux du rôle auquel elle l'élève? En déchoir l'attristerait, lui déroberait une joie qui pénètre à chaque instant davantage, celle d'être nécessaire aux yeux profonds d'attente et de certitude. A la regarder, si amaigrie, très blanche d'avoir été si anxieuse, il sent croître en lui l'impérieux besoin de ne pas la décevoir. Il n'hésitera pas, croira lui-même à la guérison, parlera, relèvera, fortifiera, gardera son trône en l'âme de la jeune fille.

Il ressasse les banalités dont la mémoire est toute lourde encore...

--Rien n'est perdu... Il faut que la mauvaise période fasse son temps... Sans doute, il a perdu beaucoup de forces, il est descendu très bas... Mais l'essentiel dure, le coeur: il a de la vigueur encore... La respiration, bien que sans largeur, est calme et monte la garde auprès de la vie... Il faut un coup si traître pour assommer des hommes aussi bien musclés. Comme il doit être rude à la besogne, ce bras, quand il a toute sa force!... Il reviendra, Mademoiselle, je crois qu'il reviendra!...

Il a monologué très habilement, comme ne s'adressant qu'à lui seul. Lucile, de tout l'élan de sa nature, accueille ces paroles de délivrance. La poitrine se gonflant, d'aise, elle remercie:

--Que vous êtes bon d'être venu! C'est... c'est... du bonheur!...

--Votre père est très bon, puisqu'il est digne de tout cet amour.

Le regard s'adresse à l'amour de la jeune fille: du geste, Jean rappelle celui de l'épouse.

--Papa défunt, je ne sais pas ce que nous deviendrions tous. Il me semble qu'il n'y aurait plus de... soleil.

--Vous seriez plusieurs à souffrir?

--Dix, monsieur le docteur, onze avec elle. Pauvre mère! Elle ne _languirait_ pas à le rejoindre. Nous serions dix à les pleurer tous les deux... Mais comme vous le disiez, pourquoi songer à cela? Vous m'avez promis.

--Le soleil! interrompt-il, avec un sourire qui détend la rigueur de ses traits. Quelle puissance est la nôtre, médecins! Il est entendu que nous sommes deux, n'est-ce pas? Je vous prie de ne pas annoncer mes visites au médecin de la famille: qui est-il?

--Le docteur Bernard.

--Il est très fort! Je ne doute pas qu'il ait mis en campagne toutes les ressources de l'art.

Pour mettre en déroute l'anxiété de Lucile, il questionna, il approuva; toutes les réponses confirmèrent, le jugement dont il avait fait l'hommage au confrère de Lévis.

Il conclut, autoritaire:

--Tout va bien.

--Pourquoi ne l'a-t-il pas dit? Il avait l'air louche.

--Il était distrait... un autre malade lui occupait l'esprit...

Germaine soudain remua. Quelque chose d'aride grinça au fond de la gorge. La bouche devint très grande par un bâillement qui fut long à s'abattre. Les yeux se débrouillèrent, s'effarèrent, lorsque Jean leur découpa sa ferme silhouette. D'un mouvement brusque, elle fut debout.

--Excusez-moi, monsieur! s'exclama-t-elle, lucide.

--La souffrance est la pus grande excuse, Madame...

--Monsieur le docteur Fontaine, maman.

Empoignée de nouveau par la chose douloureuse, elle tressaillit. Une lueur farouche étincela autour des arcades sourcilières.

--A quoi bon vous être dérangé? Il est trop tard, n'est-ce pas? s'écria-t-elle, presque violente.

Tout son être interrogea, néanmoins, comme tendu vers l'aumône du plus mince espoir...

--Vous me faites l'impression d'une personne très vaillante: pourquoi ne pas l'être jusqu'au bout?

--Vous êtes donc certain qu'il n'en relèvera pas? Au moins, vous ne trompez pas les pauvres gens, vous! dit-elle, et dans sa voix rageuse il y eut comme un tintement de glas.

--Je ne dis pas cela, madame Bertrand.

--Qu'est-ce que vous dites, alors?

--Qu'il est sauvé, maman! s'écrie Lucile, radieuse.

--Ça ne prend plus, tu sais!

--Comment! tu ne veux plus?

--A quoi sert-il de vouloir contre la mort?

--C'est une vérité puérile, mais c'est le temps de la redire: aussi longtemps qu'il y a de la vie, ce n'est pas la mort... Et la vie a joué de très-vilains tours à la mort! riposta Jean.

--Mais il y a un tour de la mort qui vaut tous ceux de la vie contre la mort, c'est qu'elle tue la vie!

--Bien retourné, madame! Chacun son tour, cependant... La vie aura le dessus, vous dis-je!

--On dirait que tu n'y tiens plus, dit la jeune fille.

--Dame! ce n'était pas facile de tout croire cela d'un coup... Il fallait que je m'habitue. Demandez-lui, monsieur le docteur, quelle crise j'ai eue tout-à-l'heure. Une enfant, quoi!

--Je vous admire!

--Je ne vous comprends pas, monsieur le docteur.

--Vous avez un grand coeur.

--Parce que j'aime mon mari? Parce que de le voir mourir, la tête me chavirait? Vous êtes drôle, vous! s'étonne Germaine.

--Vous aimez d'une façon très ordinaire, alors?

--Mais enfin, je ne comprends pas quel mérite il peut y avoir à aimer un homme comme mon vieux François! C'est plutôt le contraire qui ne serait pas ordinaire!

--Puisque vous y tenez, je n'insisterai pas.

--Maia enfin?...

--Enfin, ma bonne opinion de vous, c'est entendu, n'est-ce pas?

--C'est entendu, n'est-ce pas, maman? dit Lucile.

--C'est plutôt elle qu'il faudrait admirer, monsieur le docteur. Vous voyez ça, ça m'est pas fort, ça n'est pas gros, c'est même un peu fluet; eh! bien, si vous l'aviez entendue, tout à l'heure, me remonter le courage! C'est bien simple, c'est incroyable. Je n'en revenais pas. Elle me donnait des ordres, s'il vous plaît, et sa voix ne bronchait pas. Elle en a du courage, allez! A tel point que j'ai encore de la misère à le croire. Il a bien fallu que je cède... vraiment, c'est elle qui n'est pas ordinaire!

Écarlate de gêne, Lucile proteste:

--J'ai si bien réussi que monsieur le docteur t'a prise en flagrant délit de découragement, écrasée par la peine. Comme je suis extraordinaire! Ah, tu es bien venue à me vanter!

--C'était de la fatigue, c'est toi-même qui l'a dit... Avoue donc, c'est bien plus naturel, va!

--Je peux bien avoir eu du courage sans être Extraordinaire.

--Vous n'êtes pas extraordinaire, mais vous n'en avez pas moins de la bravoure et... de la bonté! s'écrie Jean avec douceur.

--A ton tour, Lucile, attrape! dit Germaine, dont la voix est presque joyeuse.

--A la bonne heure, maman, te voilà remise! Je vous pardonne tous vos compliments, monsieur le docteur: comment pourrais-je vous en vouloir quand vous l'avez rendue plus sage, quand vous nous avez ramené la vie?...

Germaine, rancunière, interrompt Lucile.

--Le docteur Bernard, il avait l'air d'un croque-mort! Vous, ça fait du bien!... Que vous êtes bon de vous être dérangé!...

L'espoir, aux deux femmes, accourt donc. Jean, depuis qu'il a réussi à l'infiltrer en elles, est la proie d'un malaise. A leur promettre si inébranlablement le triomphe de celui qu'elles craignirent tant de perdre, lorsque lui-même ne cédait qu'à un vague pressentiment, très difficile à légitimer par des preuves scientifiques, n'a-t-il pas été la dupe d'une étourderie? En somme, quelle autre base ont-elles, ses affirmations, que le caprice encore si inexpérimenté de son flair de médecin? Il est vrai que les médecins de naissance ont, à l'aspect du mal, des intuitions souvent infaillibles. Comme une raie de soleil transperce les nuages au firmament lugubre, un rayon de vie moins faible à Jean Fontaine arrive des traits livides... Jean tout de même est traqué par le remords. La prédiction n'est-elle pas brutale, à force d'être consciemment fantaisiste? N'originerait-il pas d'elle, au jour de la mort, pour les deux femmes qu'elle ranime, une exaspération de leur douleur, parce qu'elles retomberaient de plus haut, du bonheur intense où les paroles du jeune homme les ont soulevées? Le docteur Bernard n'a rien omis des soins, des conseils, des ordres voulus par la circonstance. Mais combien peu gravissent la pente où les roulèrent ces implacables fièvres! Le souffle de la mort, comme une bise pénétrante d'hiver, jusqu'aux os refroidit Jean tout-à-tout. Il grelotte, son corps devient mou d'une sueur qui glace. Il a la divination d'une scène sauvage: Lucile et sa mère, affolées par le désespoir, se tordent... L'hallucination poignante n'est-elle pas messagère de l'horreur qui s'apprête? Légèrement fantasque, une moue de suffisance béate au coin des lèvres, il a rendu possible une torture plus aiguë parce qu'elle agira en traîtresse. Est-il impossible, ne fût-ce que le plus délicatement du monde, d'ébranler la solide espérance à laquelle s'appuient les coeurs exultants des deux femmes? Lucile vient de faire rayonner sur lui la flamme de ses yeux attendrie, venue des profondeurs, lui ravissant l'âme d'un trouble qu'il n'oubliera jamais... De quel ressentiment ils durciront, les yeux très beaux et larges, le jour où ils l'accuseront d'imposture, où ils ne s'adouciront plus! Cette pensée l'afflige beaucoup, au plus sensible de lui même, y fait sourdre une révolte... Il tentera, mais avec quelle touche habile de langage, de calmer un peu l'exubérance qu'il a fait jaillir...

Mais tant de confiance nimbait, le visage harmonieux de Lucile qu'il n'osa le faire pâlir...

VI

LA CHANSON D'ISABEAU

--Ces servantes!... On a beau payer pour se faire servir!... Je lui ai pourtant dit de toujours mettre mon journal ici... Elle l'a encore oublié!... On dirait que ça lui fait plaisir! Si elle ne l'oublie pas deux fois par semaine, elle ne l'oublie jamais!... Ah! les servantes d'aujourd'hui, quel martyre!...

Gaspard Fontaine, d'une voix coléreuse, inintelligible à certaines syllabes plus aigres, s'impatiente contre Laura, une enfant grasse et pourprée de Saint-Tite. Il vient de s'allonger avec délices aux creux vert sombre d'un fauteuil, auprès d'une table enjolivée de ciselures et d'arabesques. Il a fait, automatiquement, voluptueusement, le geste qui devait lui procurer le journal du soir, à l'endroit statué pour que la fatigue fût la plus bénigne possible. D'un regard bref, il a vérifié l'absence inexcusable. Le monologue incisif alors vint, trancha...

L'irritation se prolonge. En quelque sorte, il s'y complaît: la fureur, autant que la joie, ne s'assouvit-elle pas? A travers les nerfs de celui qui s'abandonne à la colère, une jouissance coule discrètement, les baigne de plus en plus, les endort en son onde, en sa paix. Dans les artères de Gaspard, l'accalmie eut lieu. Il sentait le fauteuil arrondir sous lui des formes caressantes, lui décharger le corps de toute sa lourdeur, le cerveau de tout un encombrement. Ses deux bras, dont les muscles inexercés sombraient dans les gonflements de chair, reposaient flasques le long des hanches. La jambe droite, lâche, recourbée sur le genou gauche, dolemment balance. Tous les traits s'alanguissent de nonchalance et de béatitude: les yeux, surtout, flânant quelque part dans le vide, éteignent leurs rayons, s'enténèbrent de mollesse. Les lèvres, à demi béantes, laissent aller et venir une respiration douce comme l'air dont lentement les rideaux frémissent. Quelle félicité de vivre ainsi, l'estomac langoureux, l'intelligence silencieuse, la mémoire se cachant dans l'ombre, après les heures de tension, de calcul et de sueurs au front! Quelle suavité d'être roulé par la nébuleuse de l'inconscient, de se donner sans réserve au mystère des puissances végétatives! Il n'y a que le plus fugitif, le plus lointain de soi-même au monde, et c'est un vertige de bonheur air-dessus de l'immense...

Gaspard est donc au bord du sommeil. Les yeux clos ne bougent plus: la tête, comme désarticulée, s'affaisse. A l'épouvante, Laura intervient. Un effroi risible lui abêtit le visage: elle a la physionomie d'un animal traqué. Trop craintive pour envisager le maître, assurée qu'il est d'une humeur violente et prête à fondre sur elle, toute essoufflée, elle s'écrie:

--Tenez! monsieur Fontaine, le voici, votre journal!

Le maître est arraché des limbes du sommeil par un tressaut des nerfs. Deux ou trois secondes, son esprit flotte dans un crépuscule où il vire et tourbillonne. Puis, la réalité l'empoigne avec la sensation du rêve brutalement déchiré.

--Allons! qui est-ce qui me réveille, là? C'était pourtant bien facile de voir que je dormais!

Laura est secouée d'un tressaillement, bredouille plutôt qu'elle ne se justifie:

--Pardon... monsieur... je ne m'en étais pas aperçue. Je vous... croyais... fâché parce que... que j'ai encore... oublié de vous placer votre journal... Alors, oui, je n'osais pas trop regarder... ça me fait bien de la peine, monsieur, je vous l'assure...

--Comment, c'est toi? J'aurais dû m'en douter, pourtant... Est-ce que tu en fais d'autres? Des gaffes! des gaffes! Tu en déjeunes, tu en soupes, tu en vis! Née pour la gaffe, c'est bien cela, ta raison de vivre, ton métier, ton gagne-pain!

--J'ai tant de choses à faire, monsieur...

--Que tu fais celles que tu ne devrais pas faire!... Parlez-moi de cela comme bon sens!...

Il tire à lui le journal d'un mouvement rageur qui humilie la servante.

--Au fait, où as-tu la mémoire? continue-t-il. Il doit y avoir un peu de cette chose-là dans les montagnes où tu perchais.

--J'ai de la mémoire pour y penser souvent, à mes montagnes... Si je n'avais pas eu besoin, allez, j'y serais encore! dit-elle, quelque chose d'humide imbibant sa voix.

--C'est bon, va-t-en, dit-il, encore bourru, le coeur tout de même amolli.

Quoiqu'il tînt les yeux vers le journal, les pas de la servante, jusqu'à l'étouffement de leur bruit là-bas, résonnèrent en lui comme un reproche, et le regret le mordit au vif, obséda, taquina: au moment où il crut s'en affranchir, il durait sous la forme d'un agacement, d'une irritabilité même. Gaspard, à déguster la page de la finance, ne se délectait pas comme à l'ordinaire: habituellement, c'était un régal, une longue mastication, un pourlèchement des lèvres. Suivre la courbe harmonieuse des valeurs, voir les ruissellements d'or, entendre au loin la vaste symphonie des Bourses, quel menu délicieux pour l'homme d'affaires! Homme d'affaires, il l'est devenu, essentiellement, par l'inflexion de toutes les facultés vers la vocation la plus ardente et la plus tyrannique, avec un don presque absolu de lui-même, avec des nerfs inébranlables. Quiconque insinue que le hasard aurait pu sourire au berceau de sa fortune, l'outrage, remue les houles de sa bile. Ouvrier jadis, hautain, rongé par l'envie, pliant avec douleur sous l'humiliation d'être gueux, les yeux reluisant d'une vision qui pailletait l'avenir de choses éblouissantes, il travaillait comme deux hommes inlassables, avec opiniâtreté, avec rage, convaincu de son initiative et de sa robustesse, l'énergie totale raidie vers une ambition imprécise, mais que rien ne pouvait écarter.

Un jour, le tumulte du cerveau où, comme un torrent sur une digue montante, le désir du succès gonflait toujours, déborda en une décision impérieuse, tenace. Les incertitudes, les périls, les conseils ne purent tenir et succombèrent. Il déserta l'usine, en un délire de triomphe, narguant la déveine possible, la voulant pour la joie de la briser. A Saint-Roch, près de la rivière Saint-Charles, il équipa une boutique de menuiserie. Un de ses confrères, dont les économies dépassaient les siennes, avait été enjôlé, affolé par tant de magnétisme, accepta l'union de leurs épargnes, de leur adresse et de leur courage. Cela n'empêcha pas les dettes mesquines dont la grimace angoissait parfois leurs coeurs à la besogne: François Bertrand, l'associé, plus timide, sans la longue initiation de Gaspard au rêve de fortune, incapable d'en être sûr avec la même passion, n'ignorait du repentir aucune phase, aucune blessure. Oh! les jours fiévreux d'effort et d'acharnement, trop vertigineux! Hélas! après deux ans, les affaires trébuchèrent, un déficit les guettait au passage... Pour se tailler un modeste lopin dans le domaine de la concurrence, on avait imprudemment offert le travail à des conditions funestes. François Bertrand perdit contenance devant la guigne: sa femme, d'ailleurs, au nom de leurs deux premiers enfants, se mit jusqu'à genoux pour le ravir à Gaspard Fontaine qu'elle appelait _son mauvais génie_. Les chères économies ne s'étaient-elles pas dispersées au vent de la malchance? François, depuis longtemps séduit par l'intention de le faire, délaissa Gaspard, et leur société croula. Celui-ci déguisa une secrète rancune avec toute l'emprise sur lui-même possible, parce qu'en somme le déserteur s'en allait délesté de sa mise, à peine rémunéré d'un travail énorme, et sans une plainte, avec un sourire d'indulgence et un chaleureux souhait de veine...

L'ambitieux ne fut pas rebuté. Quelque peu entamé par le dissolvant de la solitude, le rêve se reforma, plus compact, plus exalté. Quelque chose d'inéluctable le hantait, rapprochait de lui sans cesse la victoire. Quel travail! Quelles heures intenses, alors que dans la boutique s'appesantissait la chaleur de l'été ou blêmissaient les froids d'hiver! Quelles fatigues! Quels assauts de courage! Quelles ivresses! En effet, le songe d'or commençait à lui verser dans la main ce qu'il avait, jusque là, fait miroiter en l'imagination seule. Plus recherché, Gaspard choisit, et comme il n'est, pour un ouvrier, d'autre façon de choisir l'ouvrage que d'en réclamer un meilleur salaire, il n'ouvrit sa porte qu'aux tâches procurant davantage: les profits accoururent, grossirent leurs rangs. Les dettes s'envolèrent comme les brouillards s'évanouissent dans l'azur...

Ainsi donc, il venait et demeurait, le succès désiré, pressenti, cherché, poursuivi, enfin saisi. Comme il l'enserrait bien, comme il était sa chose, son oeuvre! Avant d'être atteint, il lui semblait un être visible, là, tout près, mais extérieur, insaisissable: dès que si avide il l'étreignit, ils se confondirent, lui et le succès, en un même être indissoluble. Vis-à-vis de ce qui pouvait les désunir, Gaspard se raidissait, fermait ses poings avec insulte, raillait. Il était radieusement sûr de lui et de l'autre, le triomphe... Pour décongestionner la besogne, il fallut, de l'aide, un autre ouvrier souvent: quelques autres furent bientôt nécessaires, autour de lui se groupèrent en phalange de victoire.