Ce que disait la flamme

Chapter 8

Chapter 83,769 wordsPublic domain

La voix s'affaisse, est moins véhémente, plus chargée de molle tendresse. Germaine oublie que Lucile entend, qu'elle devine, qu'elle est remuée. Des mots câlins, suivis de murmures qui sont des caresses, implorent, enveloppent, gémissent, tout, bas, mystérieusement. Des fraîcheurs d'aurore attiédissent l'atmosphère: l'ombre de la mort recule, chassée par le gazouillis profond de la vie... Tout l'être de Lucile est suspendu à la voix d'amour qu'elle écoute, immobile, les yeux graves d'un vague espoir et de pensée, La vingtième année fredonne en son coeur. Elle n'a jamais aimé: elle en avait le pressentiment, elle n'en doute plus. Cette douceur, au fond d'elle-même, demeure limpide, parce qu'elle ne s'embrouille pas d'analyse, de réflexions laborieuses. Les phrases suppliantes de l'affection la plus vive, les monosyllabes jetés dans un souffle inexprimablement doux lui révèlent superbe et sacré l'amour: elle en subit la force, la grandeur, la répercussion en elle-même, l'éternité sans qu'elle en ait conscience. Rien d'inférieur ne se mêle à l'émotion poignante; elle ne consent à rêver de l'amour que bonté, que noble extase. Plus claire et plus impérieuse devient, aux sources les plus vivantes de l'être, l'attente d'une joie dont on meurt quand elle s'éloigne après être venue...

Devant le désespoir de sa mère, est-elle généreuse de s'attendrir sur elle-même, de se complaire en la vision du bonheur que lui prépare l'avenir? Un remords la pique au vif: une seconde, le grand chagrin de Germaine l'affole au point que des spasmes de douleur l'étreignent au cerveau. Ces plaintes, ces mots éperdus, il lui semble qu'elle-même les profère, qu'ils sont le sang filtrant d'une blessure qui la tue elle-même. Autant, pour guérir sa mère que pour se calmer elle-même, Lucile, une énergie mystérieuse la refaisant brave, incline sa chevelure un peu désordonnée, enlace d'une bras solide le cou de Germaine, verse à flots caressants la paix et la foi.

--C'est assez, maman, tu te brises. Tu m'avais promis! Sois donc courageuse! Regarde-moi: n'en ai-je pas, du courage? Avant longtemps, je n'en aurai plus, si tu continues. Je l'ai entendu dire: le désespoir, ça ne peut pas durer; c'est comme les gros orages... Je t'emmène, laisse-toi faire. Ton visage brûle, tes mains, ont le frisson... Viens, maman, viens prendre des forces pour le sauver!

--Lâche-moi! tu m'étouffes! dit Germaine, violemment.

Lucile relâche un peu l'étreinte et, plus douce, murmure:

--Ce n'est pas moi qui t'étouffe, c'est la peine.

--Cela me fait du bien de me décharger le coeur.

--Tu vois bien que c'est de la fatigue... tu es à la veille de tomber... viens dormir, avant que les garçons reviennent!

--Dormir, quand H peut _passer_ d'une minute à l'autre? s'écrie Germaine, avec une détermination Sauvage.

--Je te promets que non! le docteur l'aurait dit...

--Ils sont si hypocrites! Est-il venu, ton docteur Fontaine, le fils du patron? Sa bonne figure! Si tu penses qu'on peut s'y fier... ils sont tous pareils!

Interdite, parce qu'une oppression lui fait battre sourdement le coeur, la jeune fille assure avec moins de fermeté:

--Il viendra...

--Qu'il vienne ou qu'il ne vienne pas, ça m'est bien égal! C'est un jeune, et un jeune, ça ne vaut pas la peine d'en parler.

L'étreinte du bras se dénoue, amollie. Jusqu'alors, la promesse de Jean Fontaine est demeurée intégrale en la mémoire de Lucile: aucun doute ne l'avait même effleurée. Elle s'est souvenue de l'accueil sans morgue, du sourire, de l'accent, de la pitié du jeune homme comme de choses très bonnes et qui ne pouvaient l'avoir déçue. La scène entre elle et lui revint souvent, tous les jours, hanter son esprit d'images auxquelles celui-ci découvrait un charme inéprouvé, dont la douceur pénétrait. Plus elles furent assidues en elle et s'y creusèrent, plus s'aviva l'impatience de revoir Jean. Il semblait qu'il apporterait avec lui quelque chose d'indéfinissable qui, promptement, magnifiquement, délivrerait son père. Puisque sa bonté seule ensoleillait d'espérance, il devait avoir une science toute-puissante. Ce retard, en quelque sorte, l'auréolait aux yeux de Lucile: elle se sentait toujours plus infime devant lui comme devant un être radieux et supérieur. Et n'est-ce pas à la confiance en lui, impérieuse, qu'elle est beaucoup redevable d'une telle conviction?

Mais que les nerfs soient las d'être tendus ou que le prestige du jeune médecin tout à coup pâlisse, tant de suggestion vient de faiblir. La crainte envahit Lucile. Elle raisonne, elle commence à ne plus croire. S'il allait ne pas venir?

Ne fut-elle pas obsédée par une leurre? Le lendemain, le soir même du jour où il prit rengagement qu'elle avait reçu de tout l'élan de son âme, il a peut-être oublié. Les soupçons d'alors de nouveau l'inquiètent; la bonhomie de Jean Fontaine avait été une apparence, un mirage, une politesse débonnaire qui déguisait l'ennui, plus visible à l'adieu. Le patron dirigeait cinq cents ouvriers: l'un d'eux valait-il la peine qu'on eût de la sympathie, qu'on se dérangeât? Le fils jeune, avenant, si bien vêtu, de parfaites manières, avait assurément d'autres plaisirs que celui de compatir au malheur des ouvriers qui tombaient, des plaisirs qui lui avaient obscurci la mémoire. Il se fait en l'aine de la jeune fille comme une chute profonde. Elle est déprimée, tout-à-coup sans ressorts intimes. Elle regarde le visage brisé de son père, elle entend la respiration fragile: l'effroi la glace, elle tremble. Puis, elle revoit les fortes joues saignantes, les épaules largement solides, les yeux palpitants de clartés saines, l'affectueux sourire de François Bertrand, si crâne avant les fièvres!... Elle s'insurge, elle ne veut pas admettre que tout soit perdu. Un retour de courage la secoue, la ranime. La physionomie de Jean ne se présente plus à elle que franche, inspiratrice de bravoure. On ne ment pas, quand, on sourit avec une telle lumière au fond des yeux; on n'a pas l'intention d'humilier, quand la voix s'adoucit comme l'air d'une chanson triste; on n'est pas lâche, quand de soi la bonté rayonne ainsi... Il viendra, le fils loyal du patron, réchauffer l'ardeur à, terrasser le mal, parce qu'il possède un don que Lucile ne peut définir, mais qu'elle sent: le pouvoir d'agiter en l'âme l'espérance!...

Exténuée, Germaine s'est assoupie. Sur les deux bras charnus comme sur un mol oreiller, la tête s'affaisse. Quelques sons étouffés divaguent sur les lèvres. Un rien détruirait ce frêle sommeil. Lucile marche vers la fenêtre où la brise lui rafraîchira les tempes. La pureté bleue du ciel tombe en elle comme un fluide qui repose. Dans la cour, au-dessous, quelques fleurs paraissent heureuses de n'être plus étourdies par le soleil. Les herbes sauvages foisonnent autour des plates-bandes où les feuilles des légumes commencent à poindre au ras du sol. Le rosier, là-bas, se pare de boutons gonflés d'amour. Deux arbrisseaux, pommiers minuscules, s'enorgueillissent, de leur jeune ramure. Ce matin même, Lucile a lavé quelques morceaux de linge: ils bougent à peine dans l'air, aussi blancs que les petits nuages satinés de l'espace.

Aussi blanche que les petits nuages est la robe de mousseline qui enveloppe Thérèse Bertrand de souplesse gracile. Sa mère l'avait ainsi rendue belle, pour la visite du docteur Bernard. C'est qu'il en imposait, le docteur Bernard, avec la redingote sévèrement ajustée, la chaîne d'or aux reflets graves, les airs de science hautaine. Dans certaines familles, il y a comme une superstition de plaire au médecin; on croit que, si l'ordre à la maison lui fut agréable, il en rapporte un plus grand souci d'être salutaire. Toujours est-il que Thérèse est exquise à voir. Elle a, voltigeant sur le cou le plus fin, les plus touchantes mèches blondes pour lesquelles on puisse soupirer. Le visage a la couleur du liseron des champs au bord des ruisseaux purs. Les lignes n'en sont pas irréprochables, mais il est charmant. La bouche est une merveille de coloris et de grâce. Escortée d'une bonne américaine, elle éblouirait les passants qui diraient: «Quelle Jolie petite demoiselle»!

Il donc admis qu'elle est délicieuse à voir. Comme si elle posait les pieds sur la mousse, elle elle fait à peine gémir le prélart du couloir. Depuis trois jours, il n'y a presque plus de bruit dans la maison. Elle s'ingénie à ne pas en éveiller elle-même: «Pas plus que les mouches!» dit-elle, avec un sérieux, qui met des larmes aux yeux des grands frères, Elle sait, qu'elle ne doit, pas lâcher à tue-tête la nouvelle que son front, devenu beau sous l'effort, de la pensée, garde avec une jalousie d'enfant.

Thérèse bientôt rejoint sa mère. Elle écoute le mystère des mots qui s'étranglent au fond de la gorge, elle a peur de ce râle. Elle n'ose tirer la manche du corsage, appeler tout fort. Apercevant Lucile à la fenêtre, elle s'empresse vers elle d'une allure plus timide que celle d'auparavant.

--Lucile! murmure-t-elle, essoufflée, bien bas, de l'effarement naïf au fond des prunelles. Il y a un Monsieur...

--Un monsieur?

Quelque chose mord Lucile au coeur, et c'est irrésistible, et cela fait mal avec douceur. Un pressentiment l'avertit que c'est lui, l'attendu, le fils du patron... Pourquoi cette joie qui pleure aux sources de l'âme?

--Un monsieur qui te demande! continue la petite fille.

--Moi?

--Il a dit: Mademoiselle Bertrand. C'est toi, je suppose, mademoiselle Bertrand?

--Comment est-il habillé? questionne Lucile, troublée davantage.

--Comme un monsieur.

--Encore?... est-il grand?

--Plus grand que papa. Je n'ai pas distingué ses habits; ça me gênait. J'ai monté l'escalier comme un éclair.

--Il ne t'a pas dit pourquoi il vient?

--Eh bien, va lui demander. C'est toi qu'il veut!

Elle qu'il veut? Ces paroles s'impriment à l'intérieur du cerveau avec une netteté puissante. Elle refuse de croire ce qu'elles insinuent, ce qu'elles imposent. N'est-elle pas sottement orgueilleuse? Elle écarte l'obsession parce qu'elle est une impossibilité, qu'elle y soupçonne de la laideur. Un élan de gratitude la transporte seul. Oh! que monsieur Fontaine est bon de ne pas lui avoir menti, de s'être souvenu!...

--As-tu compris, Thérèse?

--Je n'y vais pas, bon!

--Mais pourquoi?

--Ça me gêne!

--Il n'y a pas de danger qu'il te dévore! Sois gentille, Thérèse. Je ne te refuse jamais rien, moi.

--C'est drôle, en tout cas.

Thérèse repartit. On l'entendait à peine...

Lucile est positive. Instinctivement, elle a voulu se fournir le temps de paralyser son émoi. Elle donne un coup d'oeil anxieux aux plis de la robe, à la blancheur des mains, à la propreté des souliers. Un miroir, tout près d'elle, se moire de velours clair: elle y court, interroge hâtivement la jolie chevelure, redresse un mèche qui désertait, à l'oreille gauche, lisse du bout des doigts les ondes brunes où des tons dorés s'allument. Comme elle a pâli, blême comme un jour de pluie! Les yeux creusent, bleuis par le cerne. Elle est presque laide, songe-telle avec amertume. Ce dégoût d'elle-même ne dure pas. Puisqu'il a eu la générosité de venir, le fils du patron comprendra pourquoi elle est défaite: la souffrance n'est-elle pas une excuse? Est-ce elle qu'il est venu voir, d'ailleurs? Eh quoi! toujours cette coquetterie sournoise dont elle ne peut faire taire la voix qu'après l'avoir laissé jaser en elle-même? A la première impulsion de honte en succède une qui pardonne: elle devine qu'elle cède à une loi inéluctable de son être, qu'elle ne peut faire autrement. Le jeune médecin ne la regardera même pas: il vient retirer son père des griffes de la mort. Il apporte avec lui l'aide, une lumière qui est, un sourire de vie. Lucile espère en sa force, en sa bonté. Elle exulte d'un bonheur pur: son père est sauvé! Sa mère... au fait, il n'est pas décent qu'elle dorme... Pauvre mère! elle en avait tant besoin!...

Elle va rompre le sommeil heurté de Germaine, lorsqu'elle entend la petite soeur indiquer le tournant du couloir:

--Par ici, Monsieur!

--Comment, est-il, ton papa? demande une voix ferme dont le coeur de Lucile a gardé l'empreinte.

--Chut! pas si fort, Monsieur! Depuis trois jours, mes grands frères ne se parlent presque pas, le soir, pendant qu'ils mangent, la soupe. Maman est triste comme la cave. On m'a défendu de faire du tapage: c'est signe qu'il ne va pas trop bien, papa!

--Et mademoiselle Bertrand?

--Lucile, vous voulez dire?

--Je suppose que oui.

--Elle est, blanche à faire peur... On dirait qu'elle va tomber malade aussi...

Lucile! quel nom limpide! Il verse de calmes rayons d'aurore. Il se prolonge en harmonie, en rêve. L'âme de Jean le recueille avec attendrissement: ce nom le charme d'une façon mystérieuse. Ainsi, Lucile a beaucoup souffert, au point d'en être faible. Un peu de sympathie soulage: Jean donnera tout ce qu'il se sent de pitié. Il sera bon dans la mesure où il a failli trahir la promesse de l'être. Il n'y eut rien de lâchement voulu en son retard, mais oublier, n'est-ce pas souvent presque vouloir? Lorsque, le soir de la veille, l'entrevue du dimanche entre Lucile et lui revint à son esprit, lui retraçant, un beau visage embué de larmes, et puis, transfiguré d'espérance, il eut ce remords subtil de s'avouer coupable alors que la volonté n'a pas agi. Le lundi malin, après une nuit de songes pesants et de maints réveils, il se leva, la tête lourde comme une massue. Il renvoya les soucis patriotiques à des heures plus sereines. Une longue promenade en automobile, jusqu'à l'Ange Gardien, l'enchanta: la poitrine nourrie de brise, le cerveau purifié des vapeurs qui l'embrouillaient, il reconquit son ardeur virile de comprendre et de sentir. Avec une volupté nouvelle, plus aiguë, plus large en lui-même, il s'enivra de nature canadienne, dont ce qu'il admirait, plusieurs autres promenades l'en avaient fait jouir: et cependant, quelque chose transformait son plaisir de le revoir, au point qu'il lui sembla ne l'avoir jamais connu. C'est que de telles jouissances, auparavant, ne lui atteignaient pas vraiment le coeur, mais ne lui remuaient que langoureusement les sens. Trop soucieux de lui-même en face des paysages, il contemplait, sans amour. Peu à peu, comme jaillissant des émotions vigoureuses qui le secouèrent, à la première séance du congrès de la langue française, une tendresse précise lui rendit plus chères les choses qu'il avait crues familières. Tous ces noms, Beaupré, Montmorency, Beauport, Maizerets, vibrèrent harmonieux d'histoire: au lieu de lui traverser l'âme à peu près vides, ils y demeuraient gonflés de passé. Ensevelis en la mémoire de Jean depuis le collège, les faits grandioses, aussi bien que ceux plus humbles d'autrefois, ressuscitèrent. La nature se parait de souvenirs. A les voir surgir des alentours, en un frisson de lumière et de couleurs, il retrouva l'âpre griserie que les Plaines d'Abraham, la veille, lui avaient apprise. Ce n'était plus la campagne seule, décor de fraîches verdures et séjour des vents bénis, mais la campagne de _chez nous_, la campagne de son Canada. Les maisons n'offraient pas toujours le plus gracieux visage: la poésie du terroir les enjolivait. Sous les chapeaux de paille à grandes ailes tranquilles et les corsages lourds, des âmes canadiennes-françaises frémissaient: un battement de coeur ardent, vers elles, entraînait Jean. Il comprit subitement le mot du professeur qui lui avait expliqué la genèse du laurentien avec orgueil: «Ayez la fierté de votre sol, il est vieux comme le monde, il n'y en a pas d'autre comme lui!» N'y avait-il pas, lui souriant, plus doucement au milieu des autres fleurs, quelques-unes de celles qui ne fleurissent que le long des routes canadiennes? Ça et là, des érables mollement berçaient leurs touffes que le soleil pointillait d'or: ils avaient la splendeur et la noblesse des rois! N'est-ce pas l'arbre élu de tout un peuple? A travers les veines de la feuille d'érable, le meilleur sang du Canada frissonne. Nulle part ailleurs que là où s'attardait l'automobile, l'air ne grise d'un arôme si bon, parce que nulle part ailleurs, alors qu'on le respire, les yeux ne rêvent sur l'onde royale du St-Laurent, sur l'Ile d'Orléans délicieuse comme un asile d'amour et de sérénité. Jean, pour la première fois, sut qu'il n'avait jamais aimé la nature de _chez nous_; il sentit qu'il allait désormais l'aimer. Quelle joie pure inonda tout son être! Ce ne fut pas une flambée d'exaltation, mais le calme embrasement d'un amour qui commence pour ne pas s'éteindre...

L'après-midi même, le sentiment, pénétra davantage. Au Bout de l'Ile où Jean s'était rendu, chez une amie qui recevait des intimes triés sur le volet, il ne put se régaler assez de tennis et de gâteaux pour ne pas renouveler au paysage canadien son hommage attendri. La villa des Gendron, ravissante elle-même, était nichée dans un lieu d'où le tableau le plus charmeur se déployait. Québec sommeillait sous un voile d'or, les coteaux de Charlesbourg pâlissaient dans une extase mystérieuse des choses, le fleuve miroitait comme s'il eût roulé des perles. Les oiseaux lançaient des cris fous de bonheur. Jean les écoutait, se mêlant à leur ivresse au fond de son âme. Il essaya, le plus habilement possible, de faire séduire les invités par la magie de l'heure: «Qu'il fait beau!» s'écria une jeune fille, impulsivement. «Il fait très beau» répéta un jeune homme, beaucoup moins enthousiaste. Après un regard quelconque et plus ou moins furtif sur le Saint-Laurent, tous les yeux le désertèrent. La conversation, jusqu'à ce moment d'une envolée très souple, venait, de tomber, les ailes coupées. Une gêne pesa quelques secondes: il n'y avait déjà plus rien à dire sur tant de soleil, de coloris et de parfums. Quelques-uns s'impatientèrent même contre le lourdaud qui brisait le charme. Les sens n'avaient pas frémi, les coeurs n'avaient pas aimé, les imaginations n'avaient pas été ravies. Jean eut l'intuition des indifférences, des petites rancunes: elles l'isolèrent en lui-même, le rendirent triste. Une pensée aggravait sa mélancolie: n'avait-il pas, lui aussi, méconnu l'enchantement des scènes canadiennes? Il ne pouvait donc faire aux amis le reproche de leur légèreté, de leur froideur. A quoi tenait l'éveil en lui de cette admiration profonde? Il aurait, fallu si peu de hasard pour qu'il ne fût jamais venu.

Devait-il même autant s'en réjouir? De quels sourires apitoyés ces visages n'auraient-ils pas lui, s'il eût osé dévoiler ce réel amour du pays qui, le matin de ce jour, l'avait bouleversé! Quel sentimentalisme niais, presque bigot! Quelle misère intellectuelle! Aimer son pays, quelle horreur d'antan! Que c'est peu gentil! le dire surtout, que de roture! Honte à ce poseur, à ce colon!

N'auraient-ils pas raison, les sourires distingués de pitié? L'émotion généreuse de Jean perdit beaucoup de force, un moment: elle lui parut vaine, anormale, grotesque. La fatigue à laquelle il avait condamné ses nerfs depuis un an, les avait affaiblis, peut-être même légèrement déséquilibrés. Quelque chose de morbide le faisait sensitif à l'extrême. Il ne se laisserait pas vaincre par l'emballement dont la peur le regagna. On causait d'un tournoi prochain de tennis: il ajouta les siens aux pronostics, les siennes à toutes les boutades, le sien à tous les éclats de rire, il fut charmant. Jusqu'à la minute où survint une brise fleurant la chrysanthème, la feuille du saule et l'eau qui dort sur la rive. Jean l'aspira largement. Il retomba sous l'empire de la nature, celle de _chez nous_. Le fleuve, en sa robe d'argent, portait de si grands souvenirs. Québec flottait dans un mirage de légende. Il venait, depuis les berges de Montmorency jusqu'à la charmille, un souffle d'épopée. Elle n'était plus ridicule, elle n'était pas maladive, la puissance de sentir ainsi. Le plus grave, le plus sincère de lui-même s'exaltait. Quand on est maître de soi-même à un tel point, le cerveau est fort, les nerfs domptés servent. On ne doit pas confondre le romanesque avec la dignité de vivre, et le siècle n'a pas le droit d'écraser celui qui donne un peu de son coeur aux âges sans lesquels il n'aurait jamais battu si fier!...

Son coeur héréditaire et chaud de canadien-français, Jean le connut mieux, il le connut vraiment, le soir du même jour, à la deuxième réunion du Congrès. A la troisième réunion, à la quatrième, il eut une conscience toujours plus illuminée de ce qu'était sa race et de l'amour qui, pour elle, croissait en lui. Les doutes, lorsqu'ils fondaient sur son enthousiasme, avaient toujours moins de puissance à le détruire. Une foi plus âpre l'attacha aux visions des orateurs, à la promesse d'une renaissance de la fierté nationale. Il ne rougit plus d'applaudir, de se passionner. Quelqu'un prêcha la fraternité, le respect des bourgeois pour les classes modestes. Un flot de honte empourpra le visage de Jean Fontaine: il s'était rappelé la jeune ouvrière en larmes dont les yeux mendiaient la pitié. Il crut voir monter en leurs prunelles un reproche qui lui serra douloureusement le coeur. Il avait différé la visite, sans même avoir eu la pensée de transmettre à Gaspard le message d'affliction. Un pareil excès d'étourderie n'était guère excusable. Et pourtant, quelle sympathie vraie, nullement feinte, lui rendait sacrée la peine de la jeune fille, le jour de la confidence! Quelle étrange loi d'oubli forçait les âmes à rejeter d'elles-mêmes le souvenir de ce qui les a faites si bonnes? Il lui sembla que, depuis trois jours, il avait pensé à tout, excepté à la chose promise. Grossissant la faute, il se flétrit d'une vile insouciance. Parce qu'il se jugeait déloyal envers la jeune fille, elle lui devint plus touchante, moins lointaine, plus digne de miséricorde. Il décida qu'il irait, le lendemain, lui témoigner qu'il n'avait pas oublié ses larmes. Au contentement d'avoir apaisé son remords, une joie subtile succédait en lui, celle d'y retenir longuement les yeux profonds comme l'âme et le visage où l'amertume semait une gravité belle et douce. Au retour, sous la nuit d'étoiles et de recueillement, les yeux de Lucile s'auréolèrent davantage, le hantèrent d'un rêve qu'il ne voulut pas fuir...

Et le voici, conduit par Thérèse vers la chambre du père si malade. Il est venu, le coeur singulièrement oppressé, stimulé par une fièvre mystérieuse: comment expliquer cette joie envahissante, alors qu'il marchait vers la souffrance, vers la mort, qu'en savait-il? Quelque chose de puissant, de meilleur en lui circulait à loisir. Les reflets du soleil le pénétraient de clartés, d'ardeurs. Tous les bruits, harmonieux ou discordants, lui chantaient l'énergie de vivre. Au plus intime de lui-même vibraient l'aisance et la fermeté de son allure. Avant que le bateau-passeur eût laissé Québec, les clapotements de l'onde sur les quais voisins alanguirent Jean de leur refrain monotone. Pendant la traversée, les frissons de la machine firent circuler en lui leur force et leur mystère. Sous les doigts rêveurs de trois musiciens d'Italie, palpitait une sérénade: elle exaltait l'amour du pays où l'amour est rouge comme la flamme ou le sang, toujours violemment rouge. Québec, montant vers les espaces de tiède lumière, l'émut d'un respect lourd de tendresse. Du fleuve rutilant de moire il s'exhalait une fraîcheur qui lui purifia l'âme. Il eût ri sans mesure de celui qui lui aurait dit: «L'amour t'a piqué, mon cher!» «Que tu es bête!» eût-il affirmé, nettement badin, le geste éloignant la chose jusqu'aux neiges du Pôle nord. «Je suis heureux, parce qu'il est bon d'aller au devoir!» aurait-il conclu, avec le désintéressement le plus léger.