Chapter 7
--Aussi, n'a-t-on pas songé à toi lorsqu'on a résolu de tenir ce Congrès. Il est indéniable que notre langage s'altère et qu'il s'anémie. L'idée fut réellement profonde...
--Alors, j'ai été dupe?
--De quoi, Lucien?
--Mais... de toi! Tu approuves ce Congrès: tout ce que je t'en ai dit te répugne, n'est-ce pas logique! Très petite comédie que celle-là! Je te croyais plus loyal!...
--Comme tu es susceptible! Il y a toute la différence concevable entre l'idée d'un Congrès et la forme tangible qu'elle reçoit.
--Un congrès aurait été une chose merveilleuse, sans une telle pâmoison du _Saint-Jean-Baptisme_, y suis-je?
--Le _Saint-Jean-Baptisme_! tu as touché juste! le massif, l'inélégant Saint-Jean-Baptisme!
--Que c'est naïf!
--Campagnard!
--Colon!
--D'un rustique lamentable, Lucien!
--Que c'est vieux, Jean!
--Perclus, mon ami!
--L'évolution, grâce à Dieu... C'est dommage qu'elle n'aille pas plus vite.
--Elle fait ce qu'elle peut, mais le canadien-français est désespérément traditionnel.
--Si nos professeurs du Séminaire nous entendaient, Jean quelles grimaces tordraient leurs visages!
--Cela te délecte de l'imaginer, Lucien?
--Que tu es étrange!... A certains moments, ta voix résonne en moi comme celle d'un adversaire, et je regrette d'avoir été si expansif.
--Je t'avouerai que je n'ai pas aimé cette boutade contre nos professeurs. Ce qu'ils nous ont donné de leur coeur est inviolable... Si nous étions moins paresseux au collège, nous deviendrions peut-être d'autres hommes. Toutes les réformes crouleront devant, l'insouciance... N'ont-ils pas fouetté nos énergies? As-tu essayé de rendre effectif leur enseignement, de parcourir les espaces qu'il ouvrait? Nous n'avons pas la curiosité passionnée d'apprendre, nous n'avons pas d'appétits intellectuels! C'est presqu'une souillure de besogner rude, les plus admirés sont ceux qui réussissent vaille que vaille en ne faisant rien. Pour combien n'est-ce pas une gloriole d'être le _grand talent_ qui pourrait s'il voulait?... L'initiative, des professeurs opère sur les cerveaux automatiques des _bûcheurs_ ou sur les _belles intelligences_ trop sûres d'elles-mêmes et langoureuses, quand elles ne sont pas désoeuvrées. Avant de la condamner ne devrait-on pas faire le procès des élèves?
--Je n'avais jamais pensé à cela...
--Je n'ai pas voulu t'offenser, Lucien, je te prie de le croire.
--Tout de même, ce sont des repaires de tradition!
--Cela suppose des bêtes sauvages. La comparaison n'est-elle pas trop brutale? dit Jean, avec un sourire espiègle où flottait de la tristesse.
Jean Fontaine a tenu parole. Maître de ses nerfs, il en a détourné les violences, quand ils s'irritaient. A plusieurs reprises, une exaspération mauvaise lui faisait bouillonner le sang à la tête. Les enthousiasmes du soir brûlaient encore ses veines: Lucien jasait, cynique, désinvolte, étalait les replis de son âme. Et plus l'intelligence de Jean les fouilla de son analyse perçante, au fur et à mesure qu'ils se montraient, plus elle a mesuré combien était large et profond l'égoïsme de cet homme... Il raille, il outrage, il nie. Inutile de lui demander pourquoi, il va bredouiller, parce qu'il ne le sait pas. A-t-il réfléchi? Il ne pense qu'après avoir entendu ce que les remous de l'opinion lui bourdonnèrent à l'oreille. Que faut-il dire, aujourd'hui, pour être distingué? Que ne faut-il pas dire, surtout, pour n'être pas sot et provincial? Tel principe d'avant-garde, après les avoir longtemps effarouchés, apprivoise les esprits: Lucien Desloges l'affirme alors tapageusement, non parce qu'il y croit, mais parce que c'est un titre à l'excellence, au raffinement. Le Saint-Jean-Baptisme est en disgrâce, croit-il: il ne se rend pas compte lui-même de ce qu'est le Saint-Jean-Baptisme. Autour de lui, on prétend qu'il est retardataire et grotesque: la vision brumeuse d'une chose vétusté et démodée lui suffit, il crible la Saint-Jean-Baptiste d'épigrammes. Il n'a jamais eu la conception nette du mot tradition, il ne s'occupera jamais de l'avoir; il voit un stigmate au front de ceux qui la vénèrent, stigmate de servilisme et d'infériorité morale: il regarde en bas grouiller, dans la lie des ignorantins, les valets de la tradition infâme. Et toujours aussi lestement, aussi nonchalamment, qu'il s'agisse de patriotisme ou de religion, de principes traditionnels ou même éternels, il ignore ce qu'il insulte, il ignore ce qu'il nie. Ce n'est, pas un doute que le doute frivole: il n'y a de vrai doute que celui des penseurs. Ceux-ci ont, la noblesse de leur angoisse: Lucien Desloges doute béatement, lui, parce que c'est gentil, original et pas ridicule. Avec une candeur sereine, il doute de sa race, de l'héroïsme, des traditions, de la morale, du sacrifice, de l'effort, de l'idéal, de la bonté de Dieu même, assez probablement. Sur les ruines que le doute accumule en lui-même, il construit un être rayonnant d'inconscience et de superbe fragilité. Pourvu qu'il restât debout, son _moi_ gavé de jouissances, toutes les choses vénérables tomberaient, avant qu'il répandît une larme sur les grands souvenirs qui meurent...
Ainsi Jean, le long de la causerie, a vu saillir en lumière tous les aspects, toutes les lignes du personnage. Mais devant lui, trop de choses ont surgi les unes après les autres, fuyant pour revenir et fuir de nouveau, pour que le portrait moral de Lucien Desloges n'ait pas quelque chose d'inachevé. Jean éprouve qu'il n'étreint pas tout, que sa conception n'est pas aussi lucide qu'il tâche de la rendre. Il y a des profondeurs qui se dérobent, il demeure superficiel. Ce qu'il reproche à Lucien ne cesse pas d'être vague: et si on lui demandait ce que Lucien devrait être, ne s'en tiendrait-il pas à des généralités insuffisantes? Ne fait-il pas de grands geste! dans le vide? Peut-être un idéalisme creux l'a-t-il attendri... Il ne sent plus d'aigreur: l'exaltation de coeur se repose. Sa propre nonchalance fut-elle moins lourde? N'y aurait-il pas de l'injustice à flétrir un autre homme de lâchetés qu'il doit retourner contre lui-même? Il fut, sans doute, admirable de promettre de l'effort et de l'amour: consacrera-t-il à vouloir une énergie fidèle? Incapable, en ce moment, de préciser avec force une vision de fraternité canadienne-française qui est trop nuageuse, trop vaste, trop peu réalisable, ressaisi par l'indifférence habituelle, il ne lutte pas contre le relâchement des nerfs, l'affaissement du courage. La tristesse inonde son être, l'empoigne...
L'antipathie contre Lucien Desloges s'émousse: à quoi servirait-il de lui disputer l'âme d'Yvonne? La jeune fille ne cause-t-elle pas avec la plus douce exubérance? Il lui semble même qu'elle y glisse de la provocation. Tant d'égoïsme insolent n'a donc pas ébranlé sa tendresse: Jean ignore ce qu'il pourrait, inventer pour l'affaiblir.
La conversation voltige, souriante et légère: une mollesse engourdit les remords, le chagrin, les enthousiasmes de Jean Fontaine, alors que du thé montent des vapeurs chaudes, troublantes...
V
AU FOYER DES BERTRAND...
Depuis quelques minutes, Germaine, l'épouse de François Bertrand mouille de larmes le tablier de lin sombre qu'elle a revêtu pour la visite du médecin. Des hoquets plaintifs crispent sa gorge: heurtée de chocs brefs et rudes, sa forte poitrine gonfle et retombe. Des gerçures rayent ses mains élargies, les doigts sont gourds d'enflures, les ongles furent rognés par le travail et ne seront plus jamais blancs. Il y a, dans le geste de ces vaillantes mains qui reçoivent des larmes, un contraste poignant...
C'est la première fois que Lucile voit pleurer sa mère, depuis la mort du petit Félix, il y a douze ans. Le coeur transi, elle regarde cette douleur qui rend la sienne plus lointaine. Le besoin d'apaiser les sanglots qui la déchirent elle-même, l'étreint. Des paroles émouvantes, simples, enfantines même, finissent par implorer sur ses lèvres:
--Maman, arrête cela, je t'en conjure... On peut, encore espérer, le docteur ne l'a pas condamné. Père a beaucoup de vie en réserve... Il en a assez pour revenir...
--La rechute est pire... que la maladie, sanglote Germaine.
--Pas toujours, maman.
--Je te dis qu'il est fini, moi!
--Non, le bon Dieu ne le voudra pas!
--Je n'ai jamais vu de gens réchapper des fièvres quand elles reprennent... Ah! laisse-moi! il s'en va!...
Des sanglots plus intenses la violentent. Lucile en est comme navrée. Mais un courage, dont elle ne s'explique pas l'ardeur lucide, la soutient, lui dicte un langage électrisé d'espérance:
--Je ne te connais plus, maman. Tu as toujours été si forte... Le désespoir, cela ne sert à rien. Et puis, tout n'est pas fini, quoique tu en dises. Tes larmes me font je ne sais quoi... Si elles continuent, je ne sais plus ce que je vais devenir, moi. Tiens, c'est la fatigue: va te reposer.
--Je n'ai pas clos l'oeil depuis un mois. Quand le coeur fait si mal qu'on voudrait mourir, on n'est plus capable de s'endormir. Tu as tort de me plaindre. Avant de pleurer, j'ai senti qu'il n'y avait plus d'autre moyen de vivre...
--Oh! si cela pouvait te faire du bien!
--Ah! maudites fièvres! je les hais!
--Luttons, maman, elles ont quelquefois le dessous. J'ai moins peur d'elles maintenant.
Tout à l'heure, je tremblais comme un petit moineau l'hiver, au froid... Ta peine m'a tellement bouleversée, qu'elle n'était pas endurable. Mais la confiance m'est venue comme par magie. Luttons, veux-tu? Je veux qu'elles s'en aillent, je t'assure qu'elles auront le dessous!
--C'est facile en paroles, dit la mère. Et pourtant, un filet d'espoir luit dans son âme.
--Nous chasserons la mort!
--Pas cela, mon Dieu, pas cela! s'écrie Germaine, oppressée. La mort, elle m'épouvante. Depuis qu'elle m'a arraché des bras le petit Félix, j'en ai toujours eu peur. Tu t'en rappelles, Lucile, tu avais huit ans. Il était si fin, si malfaisant, si gourmand, je l'aimais à la folie. Le jour où je l'ai perdu, on m'a cru chavirée. Il y a douze ans, et j'en ai encore tant de chagrin que je ne suis pas capable de tout dire... Oui, la mort, c'est une voleuse, je m'en méfie! Qu'est-ce qu'on peut contre elle?
--On peut lui dire d'aller droit son chemin...
--Hélas! ma petite fille, elle arrête partout...
--Je vous le répète, maman, je suis certaine qu'elle s'en retournera bredouille!
--On dirait, ma foi, qu'elle donne des ordres à la mort. Elle se moque bien de toi, va! raille durement Germaine.
Peu à peu, toutefois, l'inflexible accent de la jeune fille l'a calmée, reconquise à l'attente de la guérison. Le coeur se desserre, a des battements plus libres qui soulagent. Oh! qu'il est bon de ne plus avoir la gorge étranglée par des spasmes!
--Je ne commande pas, j'obéis! a répondu Lucile, un sourire de triomphe auréolant son visage pâli.
--A quoi donc, j'ai hâte de le savoir?
--A une voix qui me le dit. Ne l'entends-tu pas? Elle me parle si haut que tu dois l'entendre!
--J'ai peur de la mort, c'est elle que je crois entendre. Elle a des ailes, dit-on. Elles bourdonnent à mes oreilles, il semble.
--Elle s'en va, te dis-je!
--Dieu le veuille!
--Le médecin...
--Ces médecins! qu'est-ce qu'ils valent? Le sait-on? Tant d'histoires courent à leur sujet. Quand ils sont étudiants, ils fainéantent.
--Pas tous, maman.
--Tu le sais bien qu'ils font _la vie_? Tout le inonde le crie! Leurs diplômes, cherche comment ils les gagent! Ils pratiquent pour faire de l'argent. La santé des pauvres gens, ça les intéresse? Ce n'est pas à moi qu'ils le feront accroire. Il reste des sous quand les pauvres gens meurent...
--La peine t'enlève ton bon sens. Il y a de bons coeurs, beaucoup de bons coeurs chez les médecins. Le docteur Bernard...
--En avait-il une binette déconfit! une allure d'enterrement! Il ne lui manquait que ïa cravate noire.
--Es tu bien certaine?
--Tu n'as pas vu cela? Il n'a pas eu l'audace de nous regarder _en pleine figure_. Il n'a presque rien dit, il bafouillait. Les docteurs ne condamnent jamais autrement, par les yeux baissés à terre. Quand ils peuvent quelque chose, ils envisagent. Mon pauvre vieux est perdu!
Elle allait de nouveau s'abandonner aux sanglots, mais Lucile, énergiquement suppliante, les endigua.
--Allons, du courage!... Si tu savais comme j'en ai, moi! c'est de la certitude: rien ne peut la détruire. Je crois à la guérison de père comme au bon Dieu! Le Ciel nous envoie la force de lutter: mon coeur en est tout plein. Ne pleure pas, maman, écoute-moi!
--T'ai tant prié, le mieux que je pouvais... nous avons tous prié, les grands, toi, le petit Jacques, les petites filles. Tous les soirs, avant son dodo, Jeanne lève ses menottes et ses yeux clairs comme l'eau pure: «Bon Dieu! sauvez papa!» dit-elle, une fois, deux fois, et cela devrait toucher les anges!... Hélas! non... le Docteur...
--Encore le Docteur!
--Il est bon à rien!
--Tu oublies qu'il est le meilleur de la ville. Il a vingt ans d'expérience.
--Celui qui a laissé partir Félix en avait trente!
--Félix était fluet, si faible contre le mal. Père était solide comme un chêne.
--Les chênes cassent, Lucile.
--Quand ils sont très vieux. Papa n'a pas encore soixante ans: il vivra, il ressuscitera même, s'il le faut! Tu en mourrais, je le sens, et c'est atroce d'y penser. Il faut qu'il vive!
La volonté de la jeune fille grandit, jusqu'au sommet de l'exaltation. Devant une énergie qui déborde à flots si pressants, le désespoir de Germaine croule. Une lumière plus joyeuse a ranimé les bons yeux noirs que la douleur alanguissait. Le visage s'est raffermi: le sang inonde les joues replètes et les lèvres un peu charnues. Fixés distraitement, les cheveux courent à l'aventure en bandeaux ondulés que termine, en les roulant à la nuque, une torsade épinglée vaille que vaille. Le labeur sans trêve a quelque peu virilisé des traits plus minces aux jours lointains de la coquetterie. Certes, ils durent aimanter l'amour, ces yeux où tant de douceur frissonne encore.
Sous l'élan de courage que Lucile rallume, la taille de la mère se redresse, paraît élevée. Trop de largeur la difforme, mais elle est admirable de vigueur, campée dans toutes sa robustesse. De Germaine ainsi vêtue de percaline grisâtre il rayonne une fierté grande, parce qu'elle s'ignore.
--Ah! que tu m'as fait du bien, ma petite fille! Tu seras une vraie Picard, toi! s'écrie-t-elle, vaillante.
--Tu es fatiguée, tes nerfs sont plus calmes. Va te coucher... je veillerai père...
--Tu as raison, nous allons le sauver, le pauvre vieux!
--Ne viens pas avec moi, je te le défends!
--Je veux le voir! S'il avait déjà pris du mieux?
--Tu as du courage, maman?
--Celui que tu m'as donné, Lucile...
Le corridor où elles sont, n'est pas large, si peu que l'une marche devant l'autre. Un prélart fleuri de maigres dessins, rogné ça et là par l'usure, geint sous la cadence étouffée de leurs pas. Très humble est la tapisserie vieillie sur la cloison: des roses qui pâlissent dans une couronne de verdure fanée!...
La première, Lucile franchit, le seuil de la chambre où François Bertrand n'a pas ouvert l'oeil depuis trois jours, depuis le lendemain de la rechute. Il en est rendu aux dernières étapes de la faiblesse; tout le corps est flasque, un souffle pénible l'agite. Il est étrange comme la présence de la mort semble alourdir l'atmosphère et se coller aux choses, là où menace la mort. Elle pèse, elle ralentit le flux du sang dans les veines, elle effraye, elle fige, elle règne. On s'aplatit devant elle comme devant les despotes, on la maudit, comme ils sont maudits. On se rappelle des images où elle ricane, osseuse et blême, son épée foudroyant l'espace d'un geste fatal. Le sourire livide est là, maintenant, dardé tour à tour sur le front léthargique et le coeur vacillant du malade. L'ombre insaisissable partout se diffuse; elle refroidit la lumière à l'orée de la fenêtre, endeuille les murs, répand sur les objets les plus infimes un mystère solennel dont l'âme s'épouvante...
Germaine et Lucile, défaillantes sous le fluide subtil de la mort, contemplent silencieusement, éperdument, la forme amaigrie de l'ouvrier. Sous la cotonnade fruste des draps, elle est mince, elle s'effondre. Les os des joues s'aiguisent en sinueuses lames, le globe des yeux recule aux plus lointaines profondeurs de l'arcade sourcilière, les lignes du nez s'émacient, la bouche a des pâleurs bleutées de cire, la peau se teinte de blancheurs qui la contractent. On n'avait pas eu le soin de raser la chevelure: le crâne? luisant comme la pelure d'un fruit vert, semble aussi inerte qu'une statue de la mort.
--Ce pauvre vieux! comme il a maigri! Regarde-moi donc ce bras comme il s'est rapetissé! Ce n'est plus les doigts d'un ouvrier, mais ceux d'un monsieur de banque. Il a les yeux cernés comme un défunt... pas une goutte de sang à la bouche, aux oreilles. Il n'a plus que les os. Ce n'est plus lui, c'est son ombre. Mais, ne dis rien, François, nous te tenons encore! nous ne te lâcherons pas!
--Que c'est triste de le voir si pâle, si défiguré! Mon coeur en a le vertige. Si je pouvais, par des baisers sur son front, éteindre la fièvre, que je l'embrasserais fort et longtemps!
--Ne l'ai-je pas embrassé bien fort, moi? ça l'a-t-il empêché d'être malade?
--Tout notre amour devra la ramener!
--Le mien, surtout, Lucile! Ah, que je l'ai aimé, ton père! Il n'y en a pas deux comme lui. C'est un coeur sans pareil, un coeur d'or, mieux que cela, un coeur d'ange. Et dire qu'il est en train de ne plus battre pour moi, ce bon coeur. Non, Seigneur, ne m'enlevez pas mon trésor, ayez pitié, comme le dit votre beau livre de prières! Si je le perds, il me semble que je n'aurai plus rien...
--Eh quoi! nous ne sommes rien, les autres! dit Lucile, avec un sourire de malice extrêmement douce.
--Vous êtes beaucoup, les enfants, vous êtes... comment dire cela? Vous êtes tout et vous êtes...rien.
--Je ne suis pas jalouse, mais je ne comprends pas bien.
--Comment! tu ne devines pas, au moins? A ton âge?...
--Que je suis sotte, maman!
--Pas tant que cela, ma petite fille! Si tu savais comme je paye l'amour cher! Pardon, Lucile, pardon, cher vieux François, mon pauvre vieux!
Les exquis souvenirs affluent à la mémoire de Germaine. Quelle profonde et simple idylle! Leurs âmes, au cours du jeune âge, s'étaient rapprochées tant l'une de l'autre qu'elles n'en devinrent plus qu'une, fraternelle et nécessaire. Un jour qu'un regard plus enivrant leur était monté des profondeurs de l'être, ils tressaillirent, et ils ne furent plus jamais les mêmes l'un pour l'autre. Sous les yeux hypocritement ingénus des parents, leurs paroles d'amoureux s'attendrissaient, leurs sourires avaient les larmes d'une joie dont le prolongement en eux-mêmes était sans bornes. Du moins, c'est ce qu'ils se redirent, insatiables, toujours plus émus, plus graves, jusqu'aux épousailles devant l'autel de leur Dieu.
Depuis lors, ils s'étonnèrent de ce que bien des ménages n'ont pas la plus charmante félicité. Ils ne s'inquiétèrent jamais de la fragilité de leur amour, le vivant comme une chose inéluctable, indiciblement tendre, prévue de toute éternité, qui s'acheminait vers l'éternité du Dieu qui leur épanchait le bonheur. Ah! qu'il avait été bon, François, qu'il avait été bon! nature un peu rude que Germaine avait affinée en douceur: les brusqueries passagères cachaient bientôt leurs griffes sous la caresse d'un regard que les yeux noirs savaient donner à temps. Le bon, l'incomparable François! telle fut leur histoire, leur pastorale: amour et bonté, cette bonté que rien n'épuise, une source où les meilleures joies s'abreuvent, où tous les nuages moroses, en y reflétant leur image, se purifient et s'illuminent. François! deux syllabes harmonieuses dont l'épouse a vécu, à travers lesquelles vibre toute la mélodie de son existence! Les âmes farouches dussent-elles la juger anathème, Germaine, sans y aimer François toujours, ne peut concevoir le ciel...
Tout cela, confus, remonte en elle comme des gouttes de rosée. Un voile de larmes délicieuses la sépare du tableau qui angoisse. Elle oublie, parce qu'elle se souvient... Le passé d'amour, au gré du rêve, en lumineux souvenirs défile. L'ivresse de contempler au doigt la bague de fiançailles humble et si jolie, le ravissement de l'heure où le prêtre sanctifia leur long désir, le profond tressaillement du premier baiser ardent sur tout l'être du premier-né, la gaieté de certains jours de fête ou de chômage où l'on partait, François, la mère et les petits anges, vers les pelouses dont le frais sourire apaise, l'étreinte plus émouvante, plus sainte des jours de l'An, l'émerveillement d'un voyage qui les mena jusqu'en Gaspésie, chez un frère de Germaine, à Port Daniel, le délire de leurs coeurs, le soir où la première fois leur grand Laurier planait là-haut comme une immense étoile, enfin, les émotions les plus diverses, les attendrissements les plus naïfs aussi bien que les plus hauts, toutes les souvenances d'une amitié forte et pure s'élèvent en l'âme de Germaine comme un jet d'étincelles merveilleuses. Ce n'est pas un rêve de mélancolie savante où le coeur s'écoute souffrir avec de fines voluptés, mais une évocation riche de toutes les délicatesses accumulées par l'amour. Qu'ils se sont aimés, compris, relevés, ennoblis, que les misères à deux furent suaves, qu'ils sont devenus nécessaires l'un à l'autre! Par le besoin de perpétuer leur vie si tendrement une, par l'horreur de s'en imaginer la rupture, Germaine revient à l'ombre blême de la mort...
Sous l'ombre dissolvante, tout à coup, l'ensorcellement fond comme neige dans la boue. Germaine n'a-t-elle pas, en effet, la vision d'une mort hideuse où s'enliserait son bonheur? Elle est chrétienne, mais la sensation qui la navre en est une qui l'empêche, un moment, d'être chrétienne. C'est la révolte de l'épouse, tendue, sauvage. Tous les nerfs s'irritent. D'un élan irrépressible, elle se précipite vers le lit, se frappe rudement les genoux au parquet de bois brut, saisit avidement la main qui retombe alanguie comme un arbuste déraciné. Des paroles haletantes débordent...
--François, mon bon François! dit-elle ardemment. Reprends ta connaissance, reviens à moi!... Comme ta main est gelée! J'ai peur: tu D'ea pas mort, dis? ouvre les yeux, réponds-moi! J'en ai besoin, je ne peux plus supporter cela, moi!... Je t'aime si fort! Tu n'as pas le droit de partir comme ça... Entends-tu? reviens à moi!... Mon bon vieux François, n'ai-je pas été bonne pour toi? Tu sais bien que je ne vivrai pas sans toi. Parle-moi, dis que tu es content de me savoir là!... François, ne meurs pas, je te le défends!... Ta vie m'appartient bien un peu, je suppose, puisque la mienne est la tienne!... Reprends tes sens! que ton visage est pâle, comme un cierge!... Ah! parle-moi, je le veux!... Avec votre aide, mon Dieu!...