Ce que disait la flamme

Chapter 6

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--Et nous insufflerons à nos fils, à nos filles, Jean, l'âme de notre race, nous leur transmettrons ce culte! Qui sait? L'un de nos fils, plus puissant, mieux préparé que nous, fera peut-être ce que nous voudrions tant faire, battra en brèche l'apathie générale, lourde comme une forteresse...

--Tu as raison. Un de mes amis, par l'entraînement au foyer, est devenu un politicien du plus merveilleux avenir. Ah! c'est de l'éducation familiale que se lèverait l'union canadienne-française!

--Quelles possibilités!

--Quels espoirs!

--Chimériques, hélas, mon Jean!

--Parce qu'on ne sait pas, ou parce que l'on ne veut pas... Nous n'ignorons plus, mon ami, c'est notre devoir de vouloir!

--Hélas, nous le voulons comme en rêve...

--Le doute encore, le laisser faire, l'égoïsme...

--Essayons, Jean!... Voici la rue Salaberry, il faut que je te laisse! Avant de nous séparer, promettons-nous de ne pas oublier, de réagir, d'essayer...

--Essayons, Paul...

--Comme on rirait de nous, si on nous entendait!

--Ah, c'est vrai! Quels excentriques nous sommes! l'opinion toujours!

--Il arrive si souvent qu'elle raille avant de s'être donné la peine de comprendre... Il faut la respecter, mais n'être pas son esclave.

--Facile à dire!

--Oui, ce doit être redoutable de la heurter de front!

--L'opinion canadienne-française est singulièrement taquine et chatouilleuse...

--Un jour ou l'autre, si nous sommes fidèles à notre programme, il faudra bien la taquiner un peu...

--Le ferons-nous, mon ami?

--Encore le scepticisme! C'est un grand philosophe qui a raison peut-être...

--Nous essayerons, Jean...

Les deux compagnons se promirent d'en recauser...

Jean Fontaine accélère le pas: ses nerfs tendus l'entraînent. Il va, la tête souvent inclinée vers le trottoir, la pensée très active, envisageant pêle-mêle toutes les faces du problème qui l'obsède. A peine jouit-il d'une nuit savoureuse. L'air a cueilli sur son aile tous les parfums de l'oeillet, de la violette et des géraniums. L'azur est si tristement doux que les étoiles au firmament tremblent comme des larmes d'or. Là où le réverbère électrique répand sa lueur, les arbres s'argentent, s'attendrissent: là où l'ombre les enveloppe, ils prennent des airs graves et discrets. Des silhouettes sombres flânent le long de quelques vérandas: un murmure de voix heureuses chante. Deux amoureux languissamment vont et viennent, le coeur tout plein de regards et de sourires. Le sabot d'un cheval heurte harmonieusement le sol: le cocher, de trois syllabes dolentes, prie la bête d'aller plus vite. Une automobile roule avec le bruit de l'onde caressée par les flancs d'une barque. Il monte d'une chapelle dominicaine vers l'Eternel un hymne de silence. Un jappement s'élève au loin dans les champs assoupis de Montcalmville, et sa plainte est mélodieuse à travers la nuit. Une rêverie de Schunann erre sur le clavier d'un piano que touche une âme. Quelques pépiements s'égrènent, là-haut dans un érable; c'est un oiseau du pays qui fait un beau songe...

Jean n'est pas amolli par le charme trouble de la nature. Il est la proie d'une émotion plus énergique: une fièvre d'agir le parcourt, l'électrise. Il veut donner plein essor à l'élan qui lui est venu des sources les plus pures de lui-même, il veut être profondément canadien-français, il veut qu'être tel soit, une des préoccupations chères de l'existence. Puisqu'il n'est pas de ceux qui peuvent, tirer l'épée dans une croisade, au moins vaincra-t-il sa propre nonchalance et, selon la promesse que Paul Garneau et lui échangèrent, opposera-t-il sans emphase, mais sans défaillance ou mièvrerie, la foi en sa race au dénigrement de ceux qui la ravalent ou l'abandonnent aux vents de la haine. Cette décision se fortifie rapidement, à mesure que l'objet s'en concrétise, descend des sphères de l'exaltation psychique au vallon du praticable......

Lire les journaux, les revues dont les pages déblayent les questions du jour pour creuser l'avenir, être présent aux conférences où le passé ressuscite en un cortège de gloire dirigé par l'espérance, dépouiller les mots solennels, _traditions_, _institutions_, _souvenirs_, de ce qui les rend banals et lointains par un examen vrai de ce qu'ils sont, de ce qu'ils doivent apporter à la vie de dignité morale et d'idéal, aider aux oeuvres de bienfaisance et de relèvement, insinuer habilement aux amis le souci qu'éveillent en soi les destinées nationales, épurer son langage de ce qui en assombrit la clarté, ne voilà-t-il pas autant de projets réalisables sans que le rôle du professionnel en devienne moins effectif ou brillant? Les travaux du laboratoire empêcheront-ils Jean d'aimer sa race? Des savants meurent en héros: pourquoi la science refoulerait-elle cette vague de patriotisme en lui-même?

Le retour de cette ambition-là, éclose en l'imagination du jeune homme quelques heures plus tôt, le replace devant son père, au milieu de la famille. Il se pose de nouveau l'interrogation gênante: l'industriel voudra-t-il ce qui, logiquement, lui paraîtra une bizarrerie, une oisiveté insolite? Yvonne confirmera-t-elle ce rêve en disant que c'est _chic_ et _gentil_? Elle est reine au foyer paternel; son veto serait formidable. C'est d'elle qu'il faudra s'emparer tout d'abord. Chère petite Yvonne, elle est généreuse, elle ne lui sera pas hostile, pour le seul motif qu'il s'est déclaré l'adversaire de... Lucien Desloges surgit dans sa mémoire comme un tout autre personnage, transformé par une sourde élaboration de l'intelligence, un personnage de contraste, édifié d'un seul bloc sous la poussée des circonstances, inévitable, saisissant. Il apparaît comme le type en chair et en os de l'inutile à sa race, du semeur d'égoïsme et d'indifférences. Comme s'il regardait cet homme jusqu'au tréfonds de l'âme, Jean a la vision lucide de ce qu'il pense, de ce qu'il dirait... C'est irréparable comme la mort! Lucien Desloges est rigidement insensible à ce qui n'est pas une volupté de son _moi_, gourmand et boursouflé d'orgueil. Le patriotisme est, pour lui, la monomanie de quelques naïfs, déshérités de l'élégance, encroûtés d'idéal vieux jeu. Asservie à lui seul, comme l'exigent tyranniquement les vaniteux, sa femme sera une parure, un diamant précieux qu'on exhibe pour éblouir. Elle se confinera donc à ceci, la plus grave tâche d'Yvonne épouse, à briller dans la traînée lumineuse d'un fat... Quelle déchéance pour la soeur en laquelle Jean avait vu fleurir tant d'exquise sensibilité, se lever tant d'impulsions vers les hauteurs morales, frémir tant de saine exubérance! Comme elle pourrait, se reprenant, se mêlant à la vie mondaine de façon à ne pas eu être le jouet, mais à la dominer en elle-même, guider un mari jusqu'aux sommets de la noblesse! La race canadienne-française n'aura jamais trop de femmes dont éclatent la fierté de caractère et la haute intelligence. De telles femmes sont nécessaires au rayonnement d'une race: Yvonne a reçu les dons qui, développés et mûris, la feraient très riche de la meilleure influence. Il ne se peut que la flamme n'en puisse être rallumée. Avec adresse, avec bonté, mêlant aux conseils le plus tendre de son coeur, Jean éloignera cet amour. Yvonne est déjà moins aveugle, plus accessible: un doute a vu le jour en sa conscience. Elle voudra la pleine lumière: Jean se croit plus de courage pour la lui répandre. Il faut que Lucien Desloges, héros d'argile, s'écroule. Voici la demeure de Gaspard Fontaine enveloppée de silence. Après un long regard évocateur sur les Plaines d'Abraham, pendant lequel sa résolution acquiert plus de vigueur, Jean se dirige vers l'escalier aux rampes gracieuses. La lassitude commence à pénétrer ses membres. Sans doute, il est là, dans le salon d'où s'échappe une résonance de voix masculine, celui dont il veut faire pâlir l'auréole... .................................................

Est-il étonnant que, depuis l'invitation d'Yvonne à les rejoindre, elle et son ami, Jean ait laissé quelques minutes fuir avant de céder? Saura-t-il voiler son antagonisme? Il a peur que, de son enthousiasme tendu comme un arc, une parole acerbe ne parte comme une flèche et ne blesse. Certaine virulence ne sied guère à un homme bien élevé: pour s'attaquer donc au snobisme narquois de Lucien, Jean n'aura jamais assez la domination de lui-même, n'aura jamais trop à sa discrétion la lutte. L'emballement serait également funeste; la sincérité d'une noble ardeur n'en diminue pas la naïveté risible en l'esprit de ceux qui la dédaignent. Lancé dans un combat d'escarmouches, pourra-t-il n'en pas franchir les bornes? Eh quoi! il n'est pas incapable de sang-froid! ne se flatte-t-il pas d'une volonté assouplie? Ne pas se soumettre à l'appel d'Yvonne, c'est aigrir la jeune fille, émousser les arguments contre son amour, et d'ailleurs, c'est reculer devant l'adversaire. Décidément, la rencontre aura lieu...

--On se fait attendre! dit Yvonne, légèrement agacée, nerveuse, lorsque son frère entre au salon. Le désespoir nous gagnait, Lucien et moi...

--Pour si peu! répond Jean, très calme.

--Comment es-tu, Jean? s'écrie Lucien.

--Plutôt bien... Et toi?

--Merveilleusement!

--A la bonne heure, Lucien! Quel minois dodu tu as, en effet! La vie te cultive...

--Comment cela?

--En te regardant, je me disais: quel beau fruit!

--Monsieur le docteur a un joli tour de vous dire que vous êtes en la meilleure santé.

--Monsieur le docteur est en verve, ce soir! plaisante Yvonne. Quelle métamorphose depuis le dîner! il était plutôt lugubre au potage, à peine moins sombre à l'entremets... il daigna sourire au dessert: quelle largesse!

--Tu oublies, ma soeur, quel apéritif tu m'avais servi.

--Nous n'avons pas le même goût, c'est évident.

--J'aurais partagé le vôtre, mademoiselle, vous n'en doutez pas? roucoula le beau Lucien, le visage ruisselant de molle tendresse.

--Il est très probable que son goût ne t'eût pas été désagréable! Je puis même affirmer que tu en eusses été ravi.

--Et moi qui ne rêve que de ravissements...

--Yvonne, ravis-le, je t'en prie!

Un éclat de rire, qu'elle a dompté jusqu'ici, sort à jets harmonieux du gosier d'Yvonne. Jean s'étonne de lui-même: la détente de ses nerfs cause-t-elle cette explosion d'humeur cinglante? Comme du feu, la raillerie pétille en son imagination: que devient l'assurance d'être bon, d'être courtois? Son langage a côtoyé l'insolence. Il refoulera ce torrent de malice qui déborde.

Lucien, dont le visage est figé d'un sourire mal à l'aise, balbutie enfin:

--Ce mystère... m'amuse... un peu, mais je désirerais que la lumière soit!

Yvonne a le remords de son étourderie; elle ne s'est pas souvenue de l'impasse où l'avait entraînée la susceptibilité guerrière de son ami.

--Nervosité de jeune fille! dit-elle, implorant des yeux le pardon nécessaire. Ne vous inquiétez pas, mon ami! Jean badine. Il le fait de bonne grâce, veuillez le croire. Je suppose que j'avais besoin de rire. Il n'est pour nous, femmes, que la réaction la plus vive pour nous soulager d'une émotion violente. Ne vous souvient-il plus, déjà?...

--J'ai si peu oublié que j'exige!

--On se querelle? insinue Jean. La chose lui plaît indiciblement.

--Il ne faut pas nous quereller devant mon frère, il se moquerait de nous. Un autre jour, quand nous serons seuls, voulez-vous, Lucien? Une querelle à deux, c'est exquis!

--Je consens à remettre au lendemain la dissolution du nuage qui... qui... ternissait...

--Le ciel entre nous?

--Encore ce ton caustique!

--Yvonne caustique? intervient son frère, jouant à ravir l'étonné. Mais je t'ignorais ce péché d'humeur!... Tu te trompes, mon cher Lucien; ma soeur est un ange de bénignité. Crois-en mon expérience: elle vaut bien la tienne.

--Nul plus que moi ne rend hommage à sa douceur, mais...

--Il a raison, Jean! Ce soir, je n'ai pas été gentille...

--Gela ne m'explique rien, petite soeur! Tout le monde est gentil de nos jours. Et c'est un honneur que partagent avec les hommes tant de choses, les chocolats Neilson's, le soulier à boucles pour hommes, le chien minuscule de madame une telle, l'aile nouvelle du Château Frontenac, le nocturne de Chopin joué au dernier concert... Enfin, dire gentil, c'est presque parler de l'univers. J'allais oublier cela: Dieu lui-même est gentil, oh! si gentil! Il n'y a qu'une légère nuance entre sa gentillesse et celle des créatures, c'est qu'il est infiniment gentil!

--Je ne te reconnais pas, mon frère. Il y a longtemps que tu ne m'as régalée d'un bavardage aussi... alerte.

--Tout brillant qu'il soit, il n'éclaircit rien de ce qui est mystère! insista Lucien, d'un ton assez revêche.

--Allons, Lucien! Soyez gentil, soyons gentils tous ensemble!

--Puisque gentil n'explique rien!

--Bien relancée, la balle! s'écrie Jean, amusé par cette riposte. Mais je vous abandonne à tous les dieux aigres-doux. Comme dit la légende ou le proverbe, la querelle à deux, c'est agréable, mais Trois... trois... j'oublie le reste... eh bien! trois, ce n'est pas gentil!

--Tout est fini, d'ailleurs! Je lui ai promis d'illuminer tout, Jean. N'avez-vous pas confiance en moi, Lucien? Vous réfléchirez: moins irrité, vous serez plus juste.

--C'est donc grave? Pourquoi ne me l'avoir pas déclaré tout à l'heure?

--Je fuis le champ de bataille! A demain, Yvonne! réitère Jean, dont un peu d'ironie scande les paroles.

Lucien, convaincu, daigne accorder un armistice...

--Il vaut mieux que tu restes, dit-il. Nous nous comprendrions avec peine, ta soeur et moi, après une lutte qui m'a légèrement exaspéré. Causons un peu, gentiment...

Jean a vu les yeux d'Yvonne étinceler d'amour. Une vague de tristesse l'assomme un instant. Gomme il serait difficile de déloger le souple enjôleur!

Après un silence, Yvonne, essaye de raccommoder la situation:

--Encore de ta gaîté, mon frère, dit-elle. Elle ne peut être davantage la bienvenue. Fais oublier... Tu m'étonnes, vraiment: qui t'a ensoleillé l'humeur?

--Heureuse, comme on l'a dit, celle au coeur de laquelle, Monsieur le docteur, vous attachez vos lauriers.

--Le poète parie bien, mais il est dans l'erreur.

--Si tu ne l'es pas toi-même? reprend Yvonne, joyeuse. Marthe Gendron languit, se désespère... Quel tyran!

--Quel joli mensonge, plutôt!

--Il me faut bien mentir, jusqu'à ce que tu dises la vérité!

--Eh bien, je revenais de la première séance du Congrès, ni plus, ni moins.

--Du Congrès? railla Lucien. Mais c'est... ce n'est pas...

--Chic? insinue Jean, comme s'il était convaincu lui-même de la chose.

--Rigolo, comme dirait Lavedan.

--Examines-tu les hommes et les choses à travers la lorgnette de Lavedan? Je puis affirmer que Lavedan n'a guère étudié le patriotisme canadien. Il a fait une satire étudiée des moeurs parisiennes, en virtuose. Rigolo, Lucien, ce n'est pas le mot à sa place, tu me permets de le dire?

--Rigolo... j'admets qu'il faut s'entendre. On ne va pas aux réunions patriotiques avec la fièvre de plaisir qui pousse au bal. Tout de même franchement, le patriotisme, cela m'embête. N'est-il pas temps qu'on cesse de nous rompre l'oreille de tons ces mots rouillés qui sonnent la vieille ferraille, tradition, coutume, institutions?... La plupart de ceux qui font tant de bruit avec eux ne savent même pas ce qu'ils veulent dire. Ils ne signifient plus rien parce qu'ils ont trop servi. Les siècles usent tout...

--Même ce qui est éternel? demande Jean.

--Les peuples ne sont pas éternels! ils meurent, c'est l'histoire...

--Si je te comprends bien, la race canadienne-française n'a plus qu'à s'endormir en la plus béate agonie...

--Comment cela, je t'en prie?

--Dame! une race fatiguée des traditions, des coutumes et des institutions qui la rendirent forte et généreuse, n'est-elle pas malade et n'est-elle pas sur la pente d'en mourir?

--Ce n'est pas ce que je dis, Jean. Je suis las de choses qui ne me disent plus rien, qui sont impuissantes à m'émouvoir. C'est défloré, décrépit, fade, ennuyeux. Au point de vue logique, tu as raison. Mais tout cela m'agace, m'endort. N'est-il pas vrai que, ce soir, il furent tous assommants? Je les entends: des aïeux par ici, des héros par là, une douzaine de fois Montcalm et Lévis, plus souvent encore l'inévitable Monseigneur Montmorency de Laval, avant tout le refrain sonore de tradition, langue, droits... Quel tapage! quels gestes! quel dortoir! Eh bien, oui, tout cela m'embête... En somme, qu'importe? je n'empêche pas mon voisin de s'emballer?

--Comme tu parles bien, cher ami! s'écrie Jean, dont le sarcasme est adroitement masqué. Il faut déchirer le vieux haillon traditionnel. Il faut se vêtir tout en neuf, avec de l'idéal bien moderne. Le passé? une légende tant de fois redite qu'elle est devenue banale, un conte inepte d'école élémentaire! Les aïeux répandirent leur sang? Quel enthousiasme vieillot! Ils ont répandu leur sang, qu'est-ce que cela prouve? C'était la mode, en ce temps-là, de mourir pour la patrie. Ils allaient à la mort, comme tu vas au bal, Lucien. Tu n'as pas la sensation d'être un héros, j'espère?

--Un héros! Quelle vieillerie! L'humanité ne se rajeunit-elle pas dans la mesure ou elle s'affranchit des héros?...

--Qui a dit cela?

--C'est une de mes réflexions: il m'arrive souvent d'avoir l'esprit, traversé par une vision profonde...

--Celle-ci entr'autres, assurément! Plus de héros, donc! C'est démodé! Rayons le souvenir des grandes batailles! Carillon? Cette ritournelle vidée jusqu'au fond! Châteauguay? Qu'y eut-il là de si merveilleux? Je ne comprends pas tant de sentimentalisme ingénu,... _bébête!_ Les coutumes des ancêtres, les a-t-on hissées comme drapeau! Que c'est rustique, grossièrement idéal! Qu'ont-ils à faire dans l'évolution de leur race, les ancêtres? Pourquoi tant d'hosannahs sur leurs tombes? C'est comme si nous n'étions rien sans ce qu'ils furent... En avant, Canadiens-français, déchirons le vieux haillon traditionnel!

--Oui, Jean, l'évolution, il n'y a que cela! Vivons selon notre temps, comme des êtres civilisés du XXième siècle. A bas les préjugés antiques! Fermons l'oreille aux chansons moisies des grand'mères, ouvrons-les bien grandes à tous les airs passionnants du jour! Tu ne faisais erreur qu'à demi: le passé agonise, l'ignorantisme se meurt, et tant mieux, pourvu que nous sachions mieux comment vivre, comment ne pas être asservis au crétinisme, à la superstition, à la...

--Morale? fait Jean, quelque peu hypocrite. C'est que...

--Tu ne vas pas jusque-là? Ta restriction, j'y souscris. Soyez-en bien sûre, Yvonne. Il faut de la morale, oh oui, il en faut. Je suis un... défenseur de la morale. Mais il ne faut pas confondre la morale avec ce... cet envoûtement de la conscience.

--Que vous êtes sérieux! dit Yvonne, n'ignorant plus que Jean se moque. Soyons moins austères, voulez-vous?

Elle a flairé, dès le premier moment, l'arrière-pensée nichée dans l'âme de Jean, elle ne peut ignorer que Lucien Desloges est la victime d'un piège habilement tendu. Elle en souffre étrangement...

--Sérieux, ma soeur! Allons donc! répond Jean, avec un sourire imprégné de calme. Nous voltigeons à la surface du sujet, nous effleurons à peine... Envoûtement, disais-tu, Lucien? Le mot commence lui-même à perdre sa fraîcheur. Il paraît, que plus les hommes, en tâchant d'élever leur âme, fuient la religion de l'instinct, plus ils se rapprochent de _la bête_; abrutissement, voilà l'expression qui flagelle et cloue tous les serviteurs de la morale naïve au pilori! Peut-on s'aveugler davantage? Dans leur candeur, ils tentent de museler la brute, et plus ils y réussissent, plus ils sont abrutis! Envoûtés, cela n'affirme rien! _abrutis_, j'aime mieux cela! quelle sonorité verbale! la bouche en est remplie.

--Je comprends moins. Voici que tu nargues les... assommeurs de la tradition.

--Parce que je m'amuse d'une rencontre bizarre de mots?...

--Ah, j'avais cru...

--Nos idées fraternisent, rassure-toi!

--C'est qu'il faut de la morale, ai-je dit.

--Oui, de la morale délicieuse, flexible, élégante. Pas celle des lourdauds, mais celle des âmes nuancées qui volettent bien au-dessus du vallon banal...

--Qui ne sont pas traditionnelles, enfin!

--Précisément!

--Tradition, tradition! Ce dût être l'air psalmodié par tous les orateurs, ce soir, avec toutes; les variantes larmoyantes ou pindariques...

--Oui, Lucien, il y eut beaucoup d'enthousiasme, quelques larmes, dit Jean, d'une voix où filtra un peu l'attendrissement qui lui revenait. Yvonne en eut conscience. Elle sent un nuage dans l'atmosphère. Inquiète, elle est sur le qui-vive, elle écartera les paroles désastreuses...

--Lucien continua:

--Larmes factices d'hystérie!

--Ne ris pas des larmes, Lucien: elles sont presque toujours profondes et j'en respecte le mystère!

Interloqué, Lucien dilate des yeux ébahis.

--Pourquoi es-tu surpris? Je n'ai pas pleuré, tu sais...

--Après tout ce que tu viens de dire, ce serait plutôt renversant. Il est vrai qu'avant aujourd'hui, je te croyais un peu... conservateur, un peu...

--Abruti?

--Non... non... routinier... Tu comprends? au rebours du siècle.

--Que je suis heureux d'être réhabilité! Je le suis, n'est-ce pas?

--Je t'apprécie beaucoup, va!

--Nous évoluons, mon ami, nous évoluons...

--Quelle volupté! Comme tu as dû planer sur la foule bêtement délirante! Hélas, elle n'a pas encore compris!...

--L'enlisement, Lucien!

--Dis donc, Jean, n'y avait-il pas là une légion de soutanes? Depuis deux jours, les rues pullulent de curés, de chanoines, de vicaires et de chapelains. On m'a dit que la salle du _Manège_ ne suffirait pas à tous les accueillir. Ils s'en sont donné à coeur-joie, n'est-ce pas? Bravos, trépignements, bénédictions, anathèmes, rien n'a manqué au programme! Ce n'est pas un Congrès, c'est un Concile! Le Consistoire de la langue française!

--Il y avait beaucoup de prêtres, oui...

--N'ont-ils pas fait sonner la grosse cloche? redit Lucien, gouailleur.

--Ils ont passionnément acclamé...

--N'ont-ils pas été ridicules?

--A peu près comme le reste de la foule...

--Comment! pas davantage? Allons, Jean!

--Tu sembles tenir à ce qu'ils aient été...

--Grotesques!

--Tu les détestes?

--Pas le moins du monde, je devine tout simplement qu'ils furent détestables...

--Parce qu'ils sont prêtres?

--Qu'avons-nous besoin d'un Concile de la langue française? Ils ont si bien envahi ce Congrès qu'il ne s'y fera que de la théologie patriotique! L'enthousiasme clérical, c'est de la religion toujours, et c'est énervant, la religion toujours...

--Ne sont-ils pas citoyens? Ne sont-ils pas Canadiens-Français? Le coeur n'est pas sous les soutanes comme dans un tombeau!

--Les plus fermes piliers de la tradition, tu parais l'oublier: Te serais-tu moqué de moi?

--Je m'oppose à ce qu'ils soient plus stupides que les autres, pour le seul fait qu'ils sont prêtres, voilà tout...

--Au fond, c'est bien vrai! pour ce qui est du reste, Jean?

--Nous évoluons, mon ami, nous évoluons...

--Tous les Congrès n'y pourront rien faire! Cela devient banal, d'ailleurs, les Congrès!

--Tu dis une sottise, vraiment: Il n'y a rien de plus à la mode que les Congrès, rien de plus _chic_...

--Fort bien, mais un congrès de la langue française au Canada, ce n'est pas...

--_Chic_?

--A quoi bon, Jean? Nous causons en bonne langue française, qui nous empêche de le faire? Contre qui la croisade, puisque nous gommes libres?

--Contre nous-mêmes, peut-être... Tous n'ont pas ta somptuosité de langage, mon ami.

--Merci du compliment!

--Je le souligne! s'écrie Yvonne, gentille.

--Ah! vous, je me défie, maintenant! riposte Lucien, dont, le sourire gras se réjouit.

--En aurais-tu douté, ma soeur? Ah! tu abuses...

--Du badinage, mon frère!

--Et nous sommes très sérieux! Nous disons donc que la plupart d'entre nous doivent ne pas négliger leur langage, le corriger, traquer les anglicismes...

--Les anglicismes? J'ignore cela, moi! fait Lucien avec une geste éloignant de lui ces horreurs.