Ce que disait la flamme

Chapter 3

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--Je suis la même, te dis-je, murmure-t-elle, ses yeux incapables d'affronter le limpide regard de Jean. Elle est vaincue, elle sent qu'il a raison. La jeune fille qu'elle était, celle que, d'une voix douce et presque tremblante, son frère vient d'esquisser, lui apparaît comme lointaine, étrangère à elle-même et déchue du trône où elle régnait. Que l'évolution s'est faite vertigineusement! Pour la première fois, elle se demande comment les phases de cette évolution intime ont pu être si insensibles, comment cette mentalité nouvelle s'est infiltrée avec aussi peu de violence et sans provoquer la moindre résistance de son être. Plus Jean a ressuscité les souvenirs, plus elle a vu se creuser la différence entre l'Yvonne mondaine et l'Yvonne d'auparavant. L'orgueil de ne pas l'admettre et le besoin de l'avouer se querellent dans son âme. Voilà pourquoi, sur la défensive encore, elle élude la réponse habile de Jean.

--Si tu étais la même, tu aurais autre chose à me dire, et tu le dirais autrement, a-t-il insinué avec tendresse.

--Que veux-tu que je te dise de plus?...

--Mais tu devrais le savoir mieux que moi! Une parole profonde jaillissant du meilleur de toi-même, un cri impulsif de ton vrai coeur, enfin, une preuve que tu m'as compris, qu'on ne m'a pas ravi mon Yvonne affectueuse et sincère!...

--Je puis, sous certains rapports, ne plus être la même, mais je t'aime toujours! s'écrie-t-elle, avec une spontanéité charmante, où il n'y a pas assez d'abandon toutefois. Le voici, le cri du coeur!... Et maintenant, je vais te prouver ma confiance. Je ne sais pas comment te faire cet aveu, c'est comme si j'avais un tout petit peu honte de moi-même. Eh! bien, oui, je t'aime encore, mais d'une autre façon, et il me semble que je ne t'aime pas autant... Tant de choses m'ont distraite de toi. Presque tout ce que tu as dit, c'est vrai; ou plutôt, je crois que tout est vrai. Je suis une autre Yvonne: comment est-elle née en moi-même, comment y a-t-elle grandi, comment y est-elle si vivante, si impérieuse? Je l'ignore... Depuis que tu m'as fait entrevoir ce que je suis devenue, j'essaye de me rendre compte, de trouver les causes. Je n'ai qu'une excuse, l'ensorcellement a été complet: j'en ai subi la puissance, à chaque jour, sans repos, sans révolte. Tous ces jolis rêves, bleus, gris ou roses dont tu parlais, ils revinrent moins souvent d'abord, puis ne me rendirent que des visites rares et courtes, un jour ils partirent pour ne plus revenir. Ce n'est pas leur faute, je les recevais moins bien chaque fois, distraite, un peu dédaigneuse... Et moi, qui les aimais tant, qui leur ouvrais toute la profondeur de mon âme, pourquoi n'ai-je pas souffert de les perdre?...

--Mais tu ne les as pas perdus! Ils vont revenir, ils reviennent! Le regret, c'est le désir...

Ce n'est plus eux qu'Yvonne caresse, l'amour de Lucien Desloges les a bannis, leur a fait succéder en son imagination qu'ils subjuguaient, des ambitions autres, fiévreuses, éblouissantes. Riches tous deux, ils régneront dans la société québécoise. Leur salon sera le plus rutilant, le plus à la mode, le plus rempli de gens cossus et de personnages retentissants. Ils engloutiront tous leurs rivaux sous l'avalanche du faste et des extravagances. C'est le rêve de Lucien, du luxe ici, du luxe là, du luxe à foison et partout, chatoyant, raffiné, le plus récemment inventé. Il faut qu'on le recherche, qu'on le célèbre et qu'on l'envie. Sa femme sera la plus exquise, la plus magnifiquement attifée. Elle étendra sa gloire mondaine, en sera le rayon le plus délicat. La beauté d'Yvonne si éclatante l'avait frappé: l'auréole des cheveux d'or lumineux, la flamme intense des yeux rieurs, le rose satiné des joues, l'ivoire des dents si pur entre les lèvres pourpres et flexibles, tout le visage réalisait pour lui le type de la femme étincelante. La jeune fille, désireuse de plaire et secrètement avertie par son intuition féminine, lui déroba ce qu'elle gardait encore d'idées graves et d'impulsions généreuses, ne lui ouvrit que ses trésors de grâce et d'esprit. Avec la fatuité roublarde et sûre des conquérants de femmes, Lucien s'imposait à elle, refermait sur sa volonté frêle un cercle toujours plus aveuglant de magnétisme et de séduction. Petit à petit, fort habilement, devinant il ne savait quelle hostilité sourde à son influence, il insinua l'avenir de munificence qu'il désirait. Dosée de manière à envenimer la coquetterie de la jeune fille, cette inoculation de vanité mondaine a désorganisé l'Yvonne sérieuse, et voici qu'elle est prête à épouser Lucien Desloges, à s'engouffrer avec lui dans un abîme de vogue et de parures.

Oui, elle aime Lucien Desloges. Ne seront-ils pas heureux, fêtés, admirés, craints, resplendissants, roi et reine de la société de Québec? Que cet amour est dissemblable, toutefois, de celui que dessinaient les rêves ranimés par Jean, à l'instant même! Ils vont revenir, ils reviennent, dit-il: non, ils furent les délices de l'inexpérience et d'une fade ingénuité. La vie réelle a dénoué les attaches qui les reliaient au meilleur de son être, les a proscrits. L'onde enivrante de la vogue a rempli son coeur, l'a presque submergé. Elle n'a plus d'autre rêve que celui d'éblouir par la toilette, la beauté, le luxe. Lucien Desloges est le héros du palais magique édifié par son imagination effervescente. L'émotion de Jean l'a attendrie quelques minutes: un sursaut, d'orgueil la secoue, elle rougit d'appréhender le blâme de son frère, elle va lui proclamer son amour avec fierté! Elle préférerait, tout de même, ne pas lui avoir celé la chose aussi longtemps.

--Ces rêves, lui répond-elle, ils furent ceux de la jeune fille romanesque, ignorante de la vie dont tout le monde se contente. Je n'ai plus l'âge de les avoir.

--Vingt ans? C'est l'âge de ne plus avoir de hautes illusions? Tu badines!...

--Je suis sérieuse! Il faut envisager la vie telle qu'elle est, ne pas la badigeonner de fard sentimental, en un mot, ne pas habiter les nuages!...

Douloureusement surpris, il n'interrompt plus ce dédaigneux reniement d'un idéal qu'il avait cru inséparable d'elle. Il est impossible que ces paroles froides et presque cyniques soient l'écho des profondeurs d'elle-même. La surface de l'âme est seule agitée de remous frivoles, mais il est temps qu'ils se calment, avant que les sources vives n'en soient atteintes. La langage d'Yvonne s'enhardit:

--Je me suis étonnée un peu de la transformation que j'ai subie. Je la comprends, mon frère, elle devait avoir lieu. Je ne pouvais être naïve toujours... A mes premières sorties, j'ai dit tout ce que je pensais. On m'a regardée avec compassion, on eût pitié de ma candeur, de mes épanchements trop vifs. Pour ne pas être sotte, j'ai fait plier bagage à toute ma poésie, je l'ai enfouie dans un coin de mon âme et l'ai priée de se taire... Marthe Gendron, surtout, me fut précieuse. Un jour nous causions, elle, quelques amies et moi, de l'une des premières _comédies musicales_ que j'aie entendues. J'osai dire que la valse principale en était disgracieuse, trop échevelée, de mauvais goût. Elles se récrièrent: c'était divin! Lorsque nous fûmes seules, elle et moi, Berthe me conseilla de toujours mettre une sourdine à mes impressions. «Il faut dire comme tout le monde ou à peu près comme tout le monde, et cela n'empêche personne de penser comme il veut!» conclut-elle. Vexée avant d'avoir réfléchi, j'avouai enfin qu'elle me rendait un joli service. Après cela, je maîtrisai mes impulsions... Et maintenant, il faut que je te dise quelque chose...

--Oui, tu les as refoulées, mais tu ne les as pas étouffées! Comme le disait ton amie Marthe, en faire étalage n'est pas à la mode, mais tous demeurent libres de les laisser vivre en eux-mêmes. Elles palpitent encore en ce coin de ton âme où elles s'alimentent, où elles manquent un peu d'air, voilà tout...

--Mon coeur n'est plus à elles, il appartient à Lucien Desloges, celui que j'aime. Et Lucien ne se préoccupe guère d'habiter les nuages! dit-elle, à brûle-pourpoint, croyant qu'il vaut mieux brusquer la confidence et ne pas justifier, par un plaidoyer préliminaire, les reproches que d'ailleurs elle se sent l'énergie de braver.

--Lucien Desloges! Tu aimes et c'est lui! s'écrie Jean, et son visage se contracte d'une pâleur soudaine.

--Oui j'aime! Tu avais bien deviné tout-à-l'heure...

--Tu aimes! et je n'en savais rien...

Il y a un chagrin si réel et si frémissant dans la manière dont il a dit cela, qu'Yvonne cède au besoin d'une excuse.

--Oh! pardonne-moi, il y a si peu longtemps que je le sais moi-même!

--Mais il y a des mois que ce Lucien Desloges te poursuit, te harcelle!

--Je ne veux pas te mentir, je n'ignorais pas qu'il me faisait la cour.

--Alors, ma petite Yvonne?...

--Je le laissais faire, tout simplement, je croyais ne rien lui donner de moi-même...

--Et tu lui as tout donné?

--Je l'aime! affirme-t-elle, orgueilleuse de son amour et provocante.

C'est comme si le silence, tout-à-coup, élevait une muraille entre eux. Yvonne attend que son frère le brise et, de tous ses nerfs crispés se prépare à ne pas laisser battre son amour en brèche. Tandis que Jean souffre, amèrement, profondément, d'une blessure aiguë. D'abord, sa douleur est confuse, un brouillard de larmes lui enveloppe le coeur. Les choses tristes dont elle est mélangée, finissent par ne plus accourir pêle-mêle à son cerveau, se précisent chacune avec son relief d'amertume, avec sa force déprimante. Ainsi, la foi qu'il gardait au solide caractère d'Yvonne, s'effondre: puisqu'elle aime ce jeune homme superficiel et vain, il ne reste rien de la jeune fille jadis assoiffée de hautes affections. Ces belles aspirations dont l'ardeur la transfigurait, elle en a comprimé l'essor en elle-même; et ces rêves dont la pureté l'ennoblissait, elles les a rejetés comme des jouets stériles d'imagination. Il en est convaincu d'une certitude poignante, cette destruction d'idéal en elle est surtout l'oeuvre de Lucien Desloges. Il est des âmes d'hommes viles dont la fourberie, patente aux yeux des autres hommes, échappe étrangement aux femmes qu'elles ensorcellent. Un éclat factice d'intelligence miroite dans la causerie mielleuse du beau Lucien. Un fluide subtil de corruption habilement dosée glisse de son regard, se répand sur son visage, imprègne toute sa personne. Selon l'expression d'Yvonne, il n'a pu se faire aimer d'elle qu'après l'avoir fait descendre des nuages, jusqu'à, son niveau terrestre d'idéal. Yvonne, l'esclave d'un farceur d'amour! Il pressent que celui-là est plus fort en elle que lui, son frère, le Jean trop guindé, trop solennel, à la physionomie rébarbative de savant. Quelle excuse pitoyable d'avoir, en masquant l'intrigue d'amour, trahi les doux souvenirs d'union fraternelle! Ce redoutable acte de la vie d'une jeune fille, le don d'elle-même à un homme pour toujours, elle a pu l'accomplir sans en faire part au Jean de son enfance, au témoin de ses rêveries de jeune fille! Une déchirure intime lui fait mal, il éprouve l'angoisse d'une tendresse meilleure qui agonise entre elle et lui. Il écrase, un moment, sous la pensée d'avoir perdu l'amie supérieure, extrêmement bonne et franche, qu'il croyait inséparable de son avenir. L'amour, comme elle en concevait la sublime ivresse, n'aurait pas amoindri leur vieille intimité de jeunesse; l'amour, tel que le lui ont nécessairement distillé les sourires languides et les roucoulements doucereux de Lucien Desloges, ne peut exister, sans avoir détruit les plus délicates, les plus fortes attaches fraternelles. Ce lourd silence n'en est-il pas la preuve? Du regard soupçonneux, des traits vibrants, des lèvres contractées pour l'attaque, ne le défie-t-elle pas comme une ennemie? Il sait qu'elle va repousser l'antagonisme qu'elle devine, et cependant, il faut que, malgré elle, il tente de l'arracher au mensonge, à la désillusion fatale, il cherche des paroles souples, celles qui ne froisseront pas trop une sensibilité irascible. Peut-être la victoire de Lucien n'est-elle pas aussi décisive... peut-être Jean n'aura-t-il qu'une exaltation passagère à combattre... Oh! qu'il serait heureux d'en libérer Yvonne!...

--Tu en es bien sûr, tu l'aimes? dit-il, avec beaucoup de tristesse.

--Oui, je l'aime! affirme-t-elle, arrogante.

--Beaucoup?

--Que veux-tu dire par beaucoup?

--Comme tu voulais aimer?...

Interdite, elle n'ose répondre sur-le-champ. Si elle disait oui, elle a conscience, qu'elle mentirait au plus intime d'elle-même, Cet amour n'est pas celui vers lequel montaient les plus purs élans de son âme. Il a quelque chose de plus âpre, de plus énervant, de moins suave, de moins ailé. C'est l'amour, tout de même, la joie d'avoir dompté un coeur d'homme jusque-là rebelle, l'orgueil de le garder, une griserie spéciale et capiteuse de vivre.

--Je l'aime! redit-elle, enfin.

--Tu ne veux pas répondre, Yvonne. C'est lui qui est la cause de tout. Il nous a presque séparés, je n'ose plus te dire ma petite Yvonne...

--Si je te dis non, je sais que tu vas l'attaquer: je ne veux pas que tu l'accuses!

--Est-ce bien l'amour, si tu ne l'aimes pas comme tu désiras aimer? Souviens-toi de ton rêve: «Ah! que je l'aimerai, disais-tu, nous monterons ensemble là-bas, toujours plus haut, toujours plus seuls, où il n'y aura que du grand bonheur!» Te sens-tu devenir meilleure auprès de lui?

--C'est bon pour les petites filles romanesques, ce que tu dis là. Je suis une femme raisonnable, cela n'empêche pas d'aimer... J'aime Lucien, te dis-je. Il est beau, toutes les jeunes filles me l'envient, oui, celles même qui jasent le plus contre lui. Il cause avec un brio superbe; il n'en est pas un qui puisse lui donner la réplique. Il a souvent des mots d'esprit définitifs!... Il excelle partout. Il valse à me rendre folle, il s'habille en artiste! Il adore tout ce que j'adore, le théâtre, les concerts, le café!... Tous lui font la cour, je suis fière de l'avoir conquis, et puis, il y a une autre raison, la meilleure, c'est qu'il m'aime et qu'il n'en a pas aimé d'autres avant moi!... Entends-tu bien cela, je suis la première qu'il aime, je le sais! Il a pu faire des bêtises, il n'aimait pas! Maintenant qu'il m'aime, je le tiens!... et je le garde! Il est plus précieux que des rêves d'ingénue!.... Tu n'es qu'un sentimental! Allons, chevalier qui retardes, avoue que je n'ai pas tort!...

--Le sentimental, voilà l'ennemi!... Ça ne vaut pas le peine de m'entendre, Yvonne, je ne suis qu'un sentimental, un ignorant de la vie, je n'ai pas le droit de vouloir ton bonheur! C'est très bien, je ne parlerai pas... Aime-le, ton Lucien! mais n'oublie pas que l'idéal se vengera. Je te le prédis sans colère, avec beaucoup de chagrin. Un instant, j'ai pensé que tu n'étais plus la même totalement. Je me trompais: il est des aspirations que rien ne peut faire mourir en l'être qui vécut d'elles un jour. Quoi que tu dises, elles sont encore là, dans ton coeur! Lucien ne les comprendra pas, il les a en horreur, parce qu'elles le dépassent et qu'un vaniteux méprise tout ce qui lui est supérieur! Tu l'aimeras d'un amour qu'il étouffera par des sarcasmes, et ce sera bien triste... Ou tu aimeras un autre homme, entre lequel et toi le devoir mettra sa grande ombre, et ce sera le martyre... Ou si tu n'aimes, jamais, l'ennui finira par te miner l'âme comme la tuberculose ronge le corps; et de toutes les vengeances de l'idéal, c'est la plus cruelle, parce qu'il vaut mieux souffrir qu'être las de vivre!... Ne m'écoute pas, ma petite Yvonne, je suis un sentimental, un marchand de lune, je suis l'ennemi de ton bonheur!...

--Pourquoi être si défiant de Lucien? fait Yvonne, en proie à une sourde inquiétude. Il y avait, dans le langage de son frère, tant de conviction passionnée, de logique irrésistible qu'un doute poignant la bouleverse, mais le courage de son amour ne la déserte pas.

--Oui, pourquoi l'accuser? Tu ne le connais guère! Tant de calomnies mijotent dans la rue, il y a des cancans si impitoyables, si lâches! Je t'assure qu'on se trompe, qu'on ignore ses qualités dont je suis certaine, qu'il me rendra heureuse!...

--Les vraies qualités, celles qui prolongent le bonheur?...

--Oui, répond-t-elle faiblement, après un bref silence, les yeux baissés.

--C'est fort bien, Yvonne, je n'insiste pas, tu es libre...

Jean se cramponne à l'espoir que ce doute, empreint sur le visage d'Yvonne et balbutié par ses lèvres indécises, agira sur la pensée où il s'est implanté comme un germe de fructueux retours sur elle-même.

Elle interroge son frère, humblement.

--Pourquoi lui être hostile? Accuse-le, je le veux, pour le défendre!...

--Tu l'aimes... J'ai peur, en l'accusant, de te blesser, de te faire de la peine... Ce que j'ai dit ne suffit pas: je n'ai plus rien à dire...

--Je t'en prie!

--Je ne le peux pas!

--Eh bien, tu m'en fais de la peine!

--Chère petite soeur, va! Pourquoi l'as-tu connu, ce...?

--Ce...?

--Ce!... cet indigne de toi!

--Jean!

--Ne te soucie pas de moi, Yvonne, je ne suis qu'un sentimental! dit-il, avec un sourire mouillé de tristesse.

Et Jean, malgré les ruses de sa soeur, ne voulut pas lui dire ce qu'il pensait de Lucien Desloges, tout ce qu'il en appréhendait...

Un cornet d'alarme beugla au coin de l'avenue des Érables. Gaspard Fontaine revenait, souriant comme le dieu de l'abondance...

III

UN ADONIS QUÉBÉCOIS

Quelle miroitante lumière encadre l'amour d'Yvonne et de Lucien! Ballons de verre fin, strié de ciselures, douze globes la déversent à flots riches et comme veloutés. Tout le vaste salon flambe. Des éclats fugitifs s'allument dans la brocatelle soyeuse des rideaux. Les cadres, semés le long des murs blancs comme la neige au soleil, ont des moulures dorées qui chatoient, L'acajou du piano, un massif New Scales Williams, se moire de tendres reflets. Sur le teck noir de la table principale et le noyer des fauteuils, des clartés plus vives rutilent. Des lueurs fauves courent sur les plis d'une portière en soie turquoise de Lyon. Deux larges glaces rayonnent de profondeurs troublantes. Le tapis seul, un d'Aubusson couleur d'olive moucheté d'ocré brune, repose l'oeil de tout ce luxe étincelant.

Le luxe, ici, palpite et domine. Le souci du clinquant jaillit de toutes parts. Une Jeanne d'Arc, un bronze de tenue superbe d'ailleurs, est trop lourde sur le piano qu'elle écrase. La porcelaine japonaise des vases où des palmes très-belles enfoncent leurs tiges, aveugle de teintes criardes. Au milieu d'un ameublement plagié du style Louis XV, la physionomie orientale d'un fauteuil grimace. Une console de marbre rouge antique supporte une horloge de chêne écroulant sous les pendentifs. Trop pesante de même sur une table aux pieds grêles, cette lampe d'or coiffée d'un abat-jour en cristal de verrière écarlate. Des paysages délicats sont emprisonnés dans l'épaisseur des cadres. Trop de bibelots, coûteux, fort jolis, mais importuns, fascinent l'oeil, suspendus à la muraille ou debout sur la console et les tables. Il émane, de l'ensemble, une harmonie somptueuse où, parfois, le mauvais goût montre la tête et pose.

Yvonne, douée d'un sens plus affiné des nuances, avait prié son père d'enlever telle chose, de remplacer telle autre. Gaspard Fontaine, si autoritaire qu'il fallait ne pas le contredire, opposa toujours que telle chose valait tant, que telle autre se vendait fort cher aussi, qu'elles étaient les plus dispendieuses en leur espèce et, par conséquent, d'un choix irréprochable. Il fallait, surtout, ne pas badiner sur les tableaux qu'il s'enorgueillissait d'avoir payé «les yeux de la tête». «Des toiles de maître! disait-il aux visiteurs, aux parents. Regardez-moi cela, n'est-ce pas beau? N'ai-je pas bien fait de placer un peu d'argent comme ça? On a beau être du peuple, on a du goût pareillement... Des chefs-d'oeuvre, m'a-t-on dit, celui-ci vient d'un Français, celui-là d'un Belge, d'un van... van... j'oublie toujours le reste de son nom qui finit par osch... ou otch, quelque chose dans ce genre-là... Cet autre est d'un Espagnol. Tenez, voyez cette admirable scène de campagne, le tableau que je préfère... Parlons-en, voilà du coloris, des choses nettes, qui se détachent, des choses qu'on voit! N'êtes-vous pas de mon avis?» Hélas! elle était vilaine, cette peinture où les tons gras saillaient avec trop de violence. Le sourire élogieux des connaisseurs dissimulait à peine une raillerie. Tout ce que cette croûte avait de faux et d'exagéré, Jean voulut en convaincre son père, le détourner de ce béguin ridicule. «Ce sont des experts qui me l'ont vendue, répondait-il, agacé, elle me coûte plusieurs mille piastres. Elle est ancienne, elle est superbe, quoi que tu en dises... Regarde ça briller, c'est de l'expression, de la vraie nature, ça m'impressionne, enfin!» Elle représentait un coucher de soleil excessivement rouge dardé sur une ville fantasmagorique et pas toujours bien équilibrée. Jean insistait respectueusement. Le père s'indignait, terminait le débat par un mot acerbe: «Tu ne connais rien là-dedans, bon!» Et la croûte demeurait chef-d'oeuvre.

Sinon un chef-d'oeuvre artistique, c'est une merveille de ressemblance que le portrait de Gaspard Fontaine, là même, impérieux, drapé d'orgueil. Ce visage reflète quelque chose d'empoignant, de supérieur, il frémit de vigueur, d'énergie tendue, d'inflexible volonté. Les yeux, surtout, sombre, incisifs, lancés vers l'avenir, font éclater une passion d'agir impétueuse. Le crâne, en partie nu comme l'aubier dont on a séparé l'écorce, élargit le front dominateur. De cet homme, une force attirante déborde, et on le déclarerait issu de noble lignée, sans le désordre des sourcils, la structure disgracieuse du nez, la carrure massive du menton, la ligne pâteuse des épaules.

Tout prés de celui-là, moins grands, moins envahisseurs, les portraits d'Yvonne et de Jean s'illuminent d'un sourire. Les autres portraits de famille ne sont pas là. Le pieux usage de grouper ensemble, en une cohorte d'honneur, les anciens et les vivants n'est pas reconnu dans le salon moderne de Gaspard Fontaine, et on a l'impression d'une race qui, sans aïeux, étale une bizarre fierté de n'en pas avoir.

Lucien Desloges, d'une voix modulée comme les suaves notes du violoncelle, complimente la jeune fille, à l'instant même.

--Je ne me lasse pas de contempler cette image, dit-il. Oui, ma charmante Yvonne, c'est tout vous, toute votre grâce... Vous vivez... Vous revivez... On ne peut pas être plus naturelle, plus vous-même...

--Vous flattez bien, trop bien peut-être...

--Trop? Jamais assez!

--Allons!

--Mais oui, puisque je réclame le bonheur de vous le redire toujours, que vous êtes ravissante, la plus ravissante, que...

--Ah! vous allez trop loin, vous exagérez, Lucien!

--Je vous rends justice, je vous dois ce que je dis!

--Êtes-vous bon juge, êtes-vous désintéressé? plaisante-t-elle, voilant le mieux possible un ravissement profond d'être adulée aussi gentiment.

--Je ne suis pas votre juge, mais bien votre esclave! Oui, vous le savez, je suis votre esclave, votre chose, votre...

--Je suis confuse!...

--Oui, rougissez, ma douce Yvonne, rougissez, vous êtes si gentille quand vous devenez rouge comme... comme un rayon du couchant!

Tout le visage de Lucien enfle de vanité repue à ce mot spirituel dont il vient de faire l'aumône à son amie. N'est-ce pas une trouvaille subtile, un compliment inédit? Ces choses lui sont coutumières, d'ailleurs, spontanées, merveilleusement faciles, et son imagination se prélasse en une atmosphère de charme et de finesse. Il se rappelle beaucoup d'autres saillies heureuses, inconnues avant lui, qu'il est seul à prodiguer au milieu de la banalité québécoise. Il lui arrive même d'oublier Lavedan, son cher, son incomparable Lavedan, qu'il boit et dévore en même temps; il oublie de lui rendre grâces d'avoir aiguisé sa verve par l'éblouissante inspiration de ses dialogues ou de ses chroniques.