Ce que disait la flamme

Chapter 23

Chapter 233,816 wordsPublic domain

Elle se soulageait enfin, par un cri de guerre, l'hostilité qui s'amassait en Gaspard. L'étonnement ne l'ahurit que trois ou quatre secondes: un flot mélangé d'horreur et d'autorité prête à jaillir l'inonda, l'oppressa. Quelque chose d'implacable lui durcissait la volonté comme du fer. Contre eux, François Bertrand, Lucile, de la colère l'a bientôt soulevé... C'est plus que de l'animosité impulsive, c'est de la haine irréfléchie, déjà profonde et tenace, qu'il subit, dont il accueille avec un plaisir de vengeance les invectives et les arrêts. Tant de choses lourdes se pressent qu'il ignore de laquelle il se déchargera la première. Oh! qu'il voudrait, d'une seule explosion, faire éclater son dédain et son indignation. L'appel du jeune homme à l'indulgence, à la largeur d'esprit, ses paroles à la fois énergiques et tendres tombèrent comme sur du granit: elles retardèrent un peu la fureur de Gaspard contre son fils...

Jean, que cette exclamation cinglante a pétrifié d'abord, qu'une anxiété plus brutale a ressaisi, dont une vague de défaillance a submergé l'âme, est redevenu certain de lui-même, de la bravoure à l'avance résolue. La conviction impérieuse qu'il gagnerait l'assentiment du père à son amour le possède: il se sent l'intelligence ferme et nette, le coeur inépuisable de constance à vouloir, à se défendre, à conquérir. N'a-t-il pas de l'ascendant, du magnétisme, grâce à l'instruction que l'autre vénère, à l'affection plus vivace entre eux qu'ils ne se le témoignent? Oh! comment choisir la formule qui sans délai va s'attaquer à l'objection formidable? Il la pressent, mais il ignore de quelle façon, avec quelle virulence le père la médite, avec quelle rancune il la réfrène péniblement. Jean songe à la lui faire diviser pour en combattre, en affaiblir chacune des parties.

Il s'écrie, après un mutisme dont ils ont usé pour tendre leurs volontés jusqu'à l'extrême:

--Vous défier? Mais ce serait ridicule, avant de savoir quelle est votre pensée!... J'ai cédé à la puissance de mon amour...

--Il est moins fort que moi, car je saurai bien te le faire passer!

--As-tu bien des raisons, profondes et infranchissables, de me défendre Lucile Bertrand?

--Tes Bertrand, je les déteste!

--Le jour où tu connaîtras Lucile...

--Si tu la connaissais aussi bien que moi, ça ne te prendrait pas de temps à la lâcher, va!...

--Que veux-tu dire? s'écria Jean, abasourdi, ne sachant guère ce que Gaspard venait de suggérer.

--Ah! ils sont finauds, tes Bertrand! ils sont rusés, ils t'ont bien fagoté! Le fils d'un millionnaire, on n'en rit pas, c'est de la besogne superbe! Je la vois d'ici, ta Lucile! Une minaudeuse, une vertueuse, une perfection, un ançe par ici, un ange par là! Ça se comprend, _quel parti_, quelle veine, ça vaut la peine d'être charmante et douce, et... tout le reste que tu m'as dit; Et le père François, ça s'explique encore mieux: pourquoi n'est-il pas resté avec moi autrefois? Il a trouvé plus commode de se sauver, de me laisser tout seul! En a-t-il fait, du mauvais sang, de me voir devenir si riche! C'est un moyen pas banal de se venger! Tu ne t'en es donc pas aperçu, de leurs courbettes, de leurs manigances, de leur vénalité? Tiens, je ne veux plus en entendre parler, cela m'enrage, me... crispe!

Et, de fait, il avait débité cette tirade avec assez de véhémence et de rapide colère pour en être suffoqué, haletant, exaspère.

--J'en appelle à ton bon sens habituel! voulut expliquer Jean, avec tout le respect concevable.

L'autre lui trancha la parole, incisif:

--Si tu as perdu le tien, puis-je ne pas avoir conservé le mien?

--Est-ce légitime, sans l'avoir vue, de me refuser celle que j'aime?

--Il faut qu'elle t'ait, comme je l'affirme, enjôlé! C'est impossible de le comprendre autrement, te dis-je!

--Admets-tu qu'elle puisse être bonne?

--Te n'ai pas dit le contraire!

--Charmante?...

--Cela va Bans dire!

--Digne?...

--Veux-tu dire par là, qu'elle n'a pas eu recours à des roueries de femme pour t'entortiller? Je ne le crois pas!

Son langage s'atténue, se précipite moins, relâche un peu de la vigueur. Un renouveau de confiance active l'énergie du fils. Diplomate, celui-ci concède:

--Supposons ensemble qu'elle m'a capté avec diplomatie...

--Avec hypocrisie, te dis-je!

--C'est très bien, mais toujours est-il que je ne m'en suis pas aperçu, que je l'aime profondément, comme si elle eût été loyale!

--Ton amour? Prends-tu cela au sérieux? Allons donc!

--Mon père!...

--L'indignation à présent! Toute la rengaine! Avant six mois, tu t'en moqueras bien, de ta grande passion!

--Je ne m'indigne pas, je souffre...

Lu voix de Jean tressaille d'une vive plainte. Il est torturé, plus que jamais auparavant, de la dissemblance morale entre son père et lui. Qu'il est douloureux polir lui de se heurter A l'étroitesse d'âme aussi irréductible, à un mépris si têtu de tout idéalisme! Les mesquineries de la nature de son père, le fils n'en fut, jamais aussi douloureux qu'à la minute où celui-là, vulgaire et bête à l'excès, ridiculise sa tendresse pour Lucile.

Un frémissement de révolte lui secoue les nerfs, niais il ne tarde, pas il la calmer: il lui répugne de forfaire à l'infini respect jamais violé. N'envenimerait-il pas l'antagonisme ainsi? Non, de la déférence, du pardon, de l'amour sans bornes, de l'amour jusqu'au dernier instant, de la lutte, jusqu'après la défaite, s'il faut en être accablé!...

--Mon cher père, tu ne tentes même pas de me comprendre, de nous comprendre, elle et moi! dit-il, indulgent.

--Il suffit que je me comprenne et ce mariage ne se fera pas, je le déclare une dernière fois! s'exclame l'autre, et dans ses prunelles éclatait une lueur farouche de décision.

Sans aigreur on sans ironie, mais avec une solidité d'accent extraordinaire, le jeune homme rétorque:

--Tu as honte des Bertrand!

--Pour mon fils, oui!

--Une alliance avec la famille de l'un de tes ouvriers, fut-il irréprochable, la jeune fille eût-elle en son coeur le bonheur de ton fils, te ravale et t'humilie?

--C'est un mariage de roman, de la folie, une mésalliance!

--T'allier par le sang au peuple, c'est un déshonneur, une déchéance?

--Je m'abaisse!

--Mais qui donc es-tu?

Cette interrogation imprévue, saisissante, foudroie Gaspard. Un effort violent lui meut le cerveau pour que lui vienne une réponse, et elle ne jaillit pas. D'une intuition confuse, il discerne l'impasse où il est acculé par elle: il sait qu'elle va le forcer à des admissions gênantes, il s'insurge contre la volonté de Jean qui les réclame. Son fils le cerne, le fascine, le maîtrise, l'irrite: sous des apparences d'amour et de respect, sans la moindre parole qui soit volontaire ou imprudente, il impose et il commande, et le père commence à être excède par tant de courage, d'opiniâtreté, de tension à ne pas dévier du but ardemment voulu. Une conviction aussi inflexible entame sa propre assurance. Son refus avait éclaté prompt, fatal, irraisonné, indiscutable. Tout son être, d'une impulsion véhémente, avait protesté contre l'alliance à une famille d'ouvrier. Avec une sorte d'horreur, il éloigne la menace d'un tel mariage. La même crainte le saisit, lui lise le coeur, celle de l'opinion à l'affût des scandales pour les honnir, des maladresses pour les cribler de railleries. Entre celle-ci dont il est le serf, à laquelle il permet bien de l'envier, mais non de le rendre burlesque, entre elle et son fils, il n'hésite pas: il s'obstine à la craindre...

--Qui es-tu? redit son fils, plus vibrant, certain de l'arme dont il frappe.

--Ton père! s'écrie l'antre, avec une emphase autoritaire.

--Eh bien?

--Quoi?

--Ne me refuse pas le bonheur!

--C'est ridicule! c'est...

--Qui es-tu, mon père?

--Mais je le veux, ton bonheur! Ta femme, on en rira: Seras-tu heureux quand tous la mépriseront?

--Oui, parce qu'elle tient, plus de place en mon âme qu'eux tous!...

--Mon fils, un héros de mélodrame!

--Dans les mélodrames, ça finit, toujours bien, répliqua Jean, avec une malice affectueuse.

--Ça finira bien, mais comme je le veux!

--Ah! mon père! je me suis donc trompé! Tu ne le souviens plus de l'entretien que nous eûmes, ici même, il y a plusieurs semaines? Je gardais l'espérance de t'avoir ému: ta physionomie devint pâle de gravité profonde alors... Souviens-toi de mes paroles, de ton attendrissement... Pourquoi dédaignes-tu le peuple?

--Je ne l'insulte pas, que je sache!

--Y a-t-il une différence?

--Je le fais vivre!

--Tu donnes sans amour! Pourquoi n'aimes-tu pas l'ouvrier? Il est la race aussi... Il y a si peu longtemps, il me semble, que tu fus ouvrier toi-même: tu l'as donc oublié? Cela ne te remue pas d'y songer? Les oeuvres nationales ne te séduisent pas? Le moins que tu puisses faire, n'est-ce pas d'aimer ta race en l'ouvrier? Rappelle-toi combien la fraternité est nécessaire: le peuple a la haine de ceux qui montent et ceux qui montent renient le peuple d'où ils s'élèvent! Arrogance, envie, indifférence, tout cela nous affaiblit, nous perd, et tout cela existe parce qu'il manque de la bonté, de l'amour... Allons, mon père, sois généreux, sois patriote, ne renie pas la noblesse du travail, permets-moi d'aimer une jeune fille admirable de notre race! Enfin, tu l'accordes, n'est-ce pas?

Gaspard a tressailli: la vigueur, l'autorité, la passion du fils émeuvent, beaucoup le père, son visage est tendu par une hésitation poignante... L'opposition tenace amollit...

Un spasme d'émotion violente saisit le jeune homme, un souvenir lui a sillonné la mémoire d'un éclair, le cerveau d'un argument terrible:

--Oui, rappelle-toi l'ouvrière qui fut ma mère! s'écrie-t-il, avec tendresse, un sanglot lui rompant la voix.

Puis, silencieux, frémissant, il espère la magnanimité de Gaspard... Celui-ci, livide soudain, vacillant, s'attarde à une vision qui le possède et le tourmente. Il avait aimé vraiment la compagne morte à l'aube de leur prospérité. Pendant quelques semaines, il fut tellement broyé, tellement idiot, que le courage lui déserta les veines. Quand elle revint, l'ambition le pénétra davantage, l'apaisa, le captiva, l'empoigna tout entier. Bientôt, se noua entre le succès et lui l'intime lien fidèle, obsédant, que rien ne pouvait détruire...

Les premiers sourires lointains de la richesse brillent, en sa mémoire, il a défailli sous l'ancienne torture, il a blêmi d'un chagrin sincère, mais le défilé des spéculations hardies et des triomphes repasse en lui, l'éblouit, le hante, l'affole. Toute la volupté d'avoir anéanti les obstacles, entassé les gains, construit le million, de vouloir les autres millions et d'en être sûr lui allume le sang, lui afflue au cerveau qu'elle exalte. Devant la vision vaste de son orgueil, tout le reste s'efface: devant la conscience aussi aiguë d'être puissant et, magnifique, rien d'humain n'égale son énergie, sa constance et sa fierté de lui-même. La véhémence habituelle de sa vanité l'inonde, irrésistible, absolue. Jean est un rêveur absurde: on a changé d'os et de chair, on n'appartient plus au peuple, quand on le dépasse ainsi, quand on le sent, esclave et misérable, si loin au-dessous de soi! L'image de l'épouse lui apparaît encore, mais différente, agrandie, étincelante de l'auréole qui l'enveloppe lui-même. Si la compagne des années rudes leur avait survécu, ne diviserait-elle pas avec lui la puissance et l'éclat de sa victoire? Elle aurait aussi la sensation de l'abîme entre le peuple et elle, se dresserait offensée contre le mariage stupide et inconvenant. Jean déraisonne: est ce qu'on aime l'inférieur? Quand on ne l'insulte pas, quand on l'a payé, nourri. traité avec droiture, n'est-ce pas la justice et n'est-ce pas assez? La fortune hausse, transforme, affine, irradie un homme: par la loyauté, l'audace, la renommée, la splendeur, n'a-t-il pas accompli sa tâche envers la race? Quel est ce dévouement bizarre qu'on lui impose? Faut-il que pour sa race il devienne une espèce ridicule de sauveur, un héros de feuilleton panaché d'idéal? Il entend déjà gazouiller et frémir les quolibets de ses amis au Club, il voit se dilater voluptueusement leurs sourires: il a l'effroi des envieux féroces dont, l'ironie se fera plus joyeuse et, plus meurtrière. Un frisson d'épouvante l'ébranle; l'hostilité contre l'amie de Jean se referme plus étroite sur son âme, comme un étau de glace où elle devient rigide...

A la vue des traits qui se ramassent en une décision brutale, inflexible, des rides noires tendues à la racine du nez, Jean d'abord est fasciné comme par un mystère, inerte d'une paralysie morale. Un malaise bientôt s'insinue à travers son être, y devient intense, fouille le coeur d'une blessure intolérable. Eh quoi! le nom de sa mère est lui-même impuissant! Jean est épouvanté de lui-même, il endigue une accusation de mépris contre son père. Ah! le supplice alors de lui garder la chère vénération, la tendresse inviolable! Il appuie avec vigueur sa main sur le front, pour que n'en éclatent pas les mots qui flétrissent et châtient... Est-ce la paroxysme de la souffrance? Toute la fureur comprimée se détend, se diffuse, s'affaiblit. Une indulgence presque lâche, croit-il, remue Jean au plus sensible de lui-même et noie ses yeux de quelques larmes adoucissantes...

--Ta mère dirait non, si elle vivait encore! dit, enfin Gaspard, avec sécheresse, le regard froid comme du marbre.

--Si tu savais comme j'ai souffert, il y a un instant!

--Tu commences à être plus raisonnable! Il est temps!

--Tu ne m'as pas compris...

--Tu n'en démords pas?

--J'aime Lucile, absolument, pour la vie!

--Comme elle t'a bien garrotté, la coureuse de fortune! Il faudra qu'elle lâche prise!

--Tu n'as paa le droit de l'outrager!

--J'ai toujours bien celui de la refuser comme bru!

--Mon père! supplia Jean, le coeur saignant de détresse.

--J'ordonne!

--Eh! bien, non, mon père, mon bon père, tu ne feras pas cela! Je ne le veux pas... ou plutôt, attends un peu, il faut que je réfléchisse, que je sache, que je me délivre de cette angoisse! Oui, attends-moi un peu, n'est-ce pas?...

Inébranlable et despotique, le voici donc le refus du père. Jean s'y heurte l'âme comme on se meurtrit, la tête à du roc, à du fer, à des choses qui brisent, qui assomment... Il ne subit pas tout de même le désespoir qu'il redoutait: à force de l'avoir pressenti, ne l'a-t-il pas rendu impossible? Le choc de l'orgueil paternel lui fait beaucoup de mal, il ne détruit pas son courage et sa lucidité. Plus forte que sa douleur, une autre sensation la lui fait maîtriser, la domine, bientôt l'engourdit, celle de rechercher et de vouloir une décision. Jusqu'ici, l'hypothèse du choix à faire entre son père et Lucile ne l'a pas réellement angoissé. La croyant imaginaire et déloyale envers Gaspard, il n'osait l'accueillir et l'affronter. L'image d'une impasse vers laquelle il serait peut-être forcé, mais d'une impasse mal définie, peu certaine, l'émouvait parfois d'une terreur brève. Il n'appréhendait que de la colère et un entêtement farouche, mais qui céderait à la prière, à l'amour... Tout, ce qui abondait en lui d'affection douce et puissante, le fils en vivifierait sa réclamation de bonheur. Malgré les retours du doute et les secondes poignantes d'effroi, une certitude lutta, prévalut en l'esprit de Jean, le rassura toujours après la crainte: elle était si débordante, si vigoureuse, si absolue, la tendresse pour la femme choisie, que l'obstacle devant elle sombrerait...

Hélas! l'obstacle est là même, résiste, ne fléchira pas. C'est la première fois que Jean regarde en face longtemps, de toute son âme raidie et ferme, avec un besoin impérieux de se décider, l'alternative qui menace. L'acuité de la réflexion est telle que maintenant la douleur paraît s'abolir. D'une force qu'il reçoit des profondeurs de l'être, force inéprouvée jusqu'alors, le cerveau du jeune homme combat le doute, essaye de rejoindre une solution, de conquérir la vérité. Gaspard est rude et n'est, pas généreux: tout de même, au coeur de Jean se presse et gonfle la tendresse filiale. Des souvenirs pêle-mêle défilent, attirent la volonté. Comment pourra-t-il renoncer au père chéri malgré tout, qu'il ne doit, pas humilier, qu'il ne veut pas torturer? C'est donc impossible...

Alors, il faut livrer Lucile et lui-même au chagrin lourd, inexprimable. Quelque chose de terrible, comme un spasme d'agonie, saisit l'âme de Jean: comme s'il fallait cela pour ne pas mourir, il se serre la poitrine d'une main violente... C'est fini déjà, l'atroce peine: il respire longuement plusieurs fois, il est délivré, il ne reste plus en lui que du mal paisible.... Des lors l'intelligence a plus de force pour agir, plus de liberté pour savoir. Une clairvoyance plus intense l'illumine, elle entrevoit, elle analyse avec puissance. Jean est conscient d'une résolution que se prépare en lui, de moins en moins craintive ou douteuse. Il faut qu'il ne déçoive pas Lucile, qu'il demeure fidèle à l'espérance dont lui-même l'a ravie. Fut-il coupable de s'engager à la faire bienheureuse, avant qu'il eut rendu Gaspard solidaire de sa promesse? Il est possible qu'il n'ait pas agi d'une façon inattaquable: mais il n'a songé ni à l'inconvenance, ni à l'irrespect d'une telle conduite, il s'est, laissé diriger par une impulsion vigoureuse de tout lui-même, avec la certitude qu'il s'abandonnait au bonheur et au devoir... Il en est sûr, il en a l'esprit comme plus vaste, il n'est plus libre de balancer, de choisir; il doit, si Gaspard ne faiblit pas, refuser de plier lui-même. Ah! quelle tristesse profonde en lui, quel amour de fils, quelle révolte, quel supplice de ne pas obéir! Et cependant, il faut qu'il désole son père, qu'il se torture lui-même. Il ne peut contenir l'élan d'un pouvoir soudain, irrésistible au plus vivant de son être: il s'agite en lui non de l'égoisme seul, une passion extrême à laquelle il est malgré lui docile ou même une crainte d'être lâche envers la jeune fille, mais un enthousiasme bizarre, moins vague à chaque seconde, le pénétrant davantage et de lumière et d'énergie. D'une vie sourde et constante, l'idée patriotique en lui s'était développée, affermie: la conviction n'était plus seulement idéale, mais impatiente d'agir. Elle vient de s'émouvoir: une tâche lumineuse éclaire l'esprit de Jean, le sollicite à la décision, à la volupté d'être fort et d'être bon. Il se souvient de la rêverie intense en face des plaines d'Abraham, plusieurs mois auparavant, de l'ardeur un moment ressentie pour les humbles de la race. Comme il fut naturel alors de l'apaiser sans remords, avec la sécurité de l'égoisme et de l'indifférence! Il revient, tout-à-coup, mais réel, mais puissant, le désir autrefois méprisé de _répandre le sourire là où il y avait des larmes_... Un autre chagrin l'oppresse: il abandonne le rêve du laboratoire, de la science inspiratrice, glorieuse. Oh! quelle sincérité, quelle passion déjà l'unissait à lui! Quelle angoisse de le briser en lui-même! La volonté fixe est à ce point victorieuse qu'elle détourne sans effort le songe brillant, que la vocation admise par elle y domine avec absolutisme. Pourrait-il, d'ailleurs, sans la tendresse qu'il faudrait arracher de l'âme, garder le même courage et la même ambition devant l'avenir? Il ne l'a jamais perçu aussi nettement ni aussi violemment senti qu'à la minute même, il aime Lucile de l'affection indicible, douce et forte, merveilleuse et vraie, qui pousse un homme à devenir le meilleur, le plus énergique et le plus noble qu'il puisse être. Déserterait-il à jamais l'épouse élue? Oh! la déchirure du coeur! la tristesse effroyable! la longue amertume! la source d'aigreur et de faiblesse! Il ne serait plus le même homme, il pressent qu'il aurait perdu la foi en l'amour... Or, il croit à l'amour, il veut y croire sans cesse. La grandiose vision d'amour, celle où la race grandit et s'auréole par le convergence des initiatives et des coeurs, l'illumine de nouveau, le fascine et le stimule. Ah! que devant elle il est seul et chétif! Mais qu'importe? il ira droit au peuple, à l'âme des humbles, il saura, il parlera, il attendrira, il fécondera, il accroîtra la somme de vie et d'amour... Plus tard, quand son père aura tout compris, Jean n'aura-t-il pas fait l'apprentissage du dévouement et de la puissance? Un tressaillement de joie, presque de délire, secoue le jeune homme. Il est en possession de la certitude qui l'affranchit du remords, sinon de la souffrance: Gaspard sera lui-même frappe d'amour...

Un bonheur âpre inonde Jean, l'obsède: il entrevoit, il sait, il veut, il exulte...

Gaspard, vaguement positif d'avoir le dessus, commande:

--Il y a dix minutes que j'attends! s'écric-t-il.

La douleur est soudain plus acérée aux entrailles du fils.

--Il faudra nous séparer, mon père? dit-il, et sa voix crève aux profondeurs de la gorge.

--Es-tu fou? Ah! mauvais fils! Ah! m...

--Jean l'interrompt avec effroi:

--N'en dis pas davantage, je te l'ordonne, ou mieux que cela, je t'en supplie! Ne me déchire pas de blessures. Si tu savais comme j'ai déjà trop de peine!... Il faut que je te désobéisse, te dis-je! Tu sais pourquoi? Hélas! rien n'amollit ta... ton orgueil. Même après ton refus bien... dur, je t'aime profondément: il me semble que je ne t'ai jamais aimé autant, parce que je te fais beaucoup de mal et que j'en souffre d'une façon inexprimable... Il le faut, te dis-je! Je ne puis faire autre choix... Oh! qu'il serait facile de nous guérir tous les deux! Tu n'as qu'un mot à dire. Allons, mon père, je te le demande au nom de tout le cher passé entre nous, aie la générosité de vouloir, bénis mon amour!

--Tu ne feras pas cela, mon Jean, tu ne m'abandonneras jamais! s'écrie Gaspard, dont l'âme de père a frémi, s'angoisse. A mon tour de supplier! Je ne puis te permettre ce mariage, je ne puis faire autrement... Est-ce ma faute? Ça ferait un scandale. Nous perdrons du prestige, le ridicule fait déchoir... Tu ne comprends donc pas? J'ai eu tant de misère à monter, à me faire une place dans le meilleur monde... On rira de nous, te dis-je, on dégoisera contre nous, on fera de nous des imbéciles, des bouffons, on... je te déclare que c'est stupide, que c'est impossible!... Et, puis, j'aurai bien du chagrin de le voir partir...

--Avant, longtemps, mon père, tu me comprendras, je te reviendrai...

--Si tu pars... jamais! crie soudain Gaspard, acerbe, impitoyable, avec de la rancune plus sombre, plus sauvage, plus concentrée.

XIV

CE QUE DISAIT LA FLAMME....

On vient d'apporter au logis des Bernard le merisier de chauffage et les vivres dont ils avaient tant besoin. Au moment où l'un de leurs voisins, inopinément; tomba chez eux comme un rayon chaleureux de la Providence, ils constituaient une famille alanguie par la misère, déchue jusqu'aux échelons extrêmes du délabrement, à la veille d'être étranglée par les spasmes de la faim. Ils étaient des gens si timides et si fiers, qu'ils avaient résolu de ne pas gémir devant leurs semblables et qu'ils se laissaient mourir, plutôt que de forfaire à leur serment de ne jamais implorer l'aumône...

Ils dépérissaient et s'engourdissaient tous, le père, la mère et les six enfants, ils se rapprochaient de l'agonie quand les voisins, d'une façon ou de l'autre, apprirent l'histoire lamentable. Tout près de la mansarde où elle avait eu lieu, parmi un essaim touffu de travailleurs, le docteur Fontaine occupait un bureau, de pratique médicale. Depuis un mois, à travers les âmes des humbles, la confiance au jeune médecin gonflait, la rumeur des éloges éclatant vers lui grossissait Les voisins des Bernard, eux aussi, n'ignoraient pas qu'il prodiguait son intelligence et son coeur aux gueux comme aux ouvriers fort _à l'aise_ et coururent à lui... Aussitôt, le soir, il s'est lancé à travers la nuit, les rafales étouffantes et les âpres soufflets d'un ouragan de neige...