Ce que disait la flamme

Chapter 22

Chapter 223,743 wordsPublic domain

--Il était convenu que je ne m'étais pas moquée de vous...

--C'est vrai! comme vous êtes...

--Ne me dites pas de choses incroyables, je vous en prie! interrompit-elle, avec plus de méditation profonde que d'exubérance taquine.

Elle sentait grossir en elle de l'opposition contre la promesse d'amour prochaine...

--J'allais vous dire ce que je pense depuis que je vous ai connue! s'écria-t-il, railleur à son tour. Cela ne vous intéresse pas, je le garderai pour moi.

--Toujours?

--Jusqu'à ce que vous désiriez m'entendre!

--Suis-je distraite? dit-elle, haletante.

--Vous me fuyez, Lucile, vous ne voulez pas me croire! Il y a si longtemps que j'étouffe, il me semble, de garder le silence. Je ne suis pas venu, je dois avoir couru ce soir. Des paroles douces, oh! si douces, m'obsédaient, me parurent dignes de vous. Dès que je vous ai revue, je les ai perdues... Il ne m'arrive que des morceaux de phrases insignifiants, qui ne contiennent rien de ce que je sens pour vous... Ah! que c'est profond, Lucile, que c'est bienfaisant, que cela rend noble et joyeux de vivre! Dites, vous ne refusez pas? J'ai besoin de vous, de votre sourire, de votre âme si haute, si brave!...

Lucile immobilise sur Jean des yeux éperdus, navrés d'extase. Tressaillante jusqu'aux profondeurs les plus vives de l'être, elle écoute l'harmonie d'amour. Elle est impuissante contre l'émoi, contre la défaillance... Elle a le vertige de vouloir en mourir...

Jean s'étonne du mutisme, de la pâleur de Lucile. Des secousses brusques remuent la poitrine de la jeune fille: elle a presque fermé son regard, le visage est comme rigide...

C'est qu'elle est étreinte par quelque chose d'inévitable, de dur. Un malaise accablant la tient. Comme elle est inférieure, comme elle est pauvre, comme elle est lointaine! En cette minute, elle n'éprouve qu'une tension de volonté âpre...

De la douleur transperce Jean Fontaine: il s'épouvante à l'hypothèse de n'être pas aimé.

--Lucile, vous ai-je offensée? dit-il, enfin, anxieux jusqu'à l'extrême.

--C'est le contraire, Jean...

--Mais alors?... je... je...

--Vous m'élevez trop, je n'ai pas le droit, j'ai peur...

--Je vous admire, je vous aime d'être aussi délicate, mais il faut n'y plus songer, n'est-ce pas?

--Je ne le peux pas!...

--Vous me croyez donc faux?

--Ah! Jean! qu'est-ce que vous me dites-là? dit-elle, un sanglot lui déchirant la gorge.

--Pardon, mon amie! L'inquiétude me rend féroce! Oubliez cela, je ne veux plus que ça vous fasse du mal!

--C'est impossible, je le sais! Que cela me fait de la peine de vous voir si triste! Je n'ai pas de mots pour vous remercier de votre générosité, de l'honneur que vous me faites... Vous allez le comprendre vous-même. Je ne suis pas capable de vous dire cela. Je suis trop inégale, trop étrangère à vous, je suis certaine que vous le regretteriez. Je vous ennuierai, je serai dépaysée, je serai gauche au milieu des vôtres: je serai l'intrigante, l'enjôleuse pour l'argent... Ne voyez-vous pas que je dois être courageuse au-delà de ce que je peux dire? Je le dois à votre bonheur!...

--Ce que vous devez à mon bonheur, c'est vous! Je ne veux plus entendre ces scrupules, il me faut d'autres paroles, celles dont je vivrai toujours après les avoir entendues!

Comme devenue insensible par l'inflexibilité de la résolution prise, elle interrompit si ardente qu'il eut à la laisser grossir l'obstacle:

--Non, vous dis-je, mon ami, c'est impossible! Je vais être franche... Il y a quelques semaines, j'ai lu le récit du mariage de votre soeur. Quelle fête! quelle richesse! quelle élégance! Tout à coup, des larmes ont bondi à mes yeux, je me sentais petite, si loin de vous, triste jusqu'au fond du coeur... Puis, je me suis aperçue combien j'étais sotte, vaniteuse. Vous ne veniez à moi qu'irrégulièrement, je ne pouvais espérer de l'amour chez vous... Est-il bieu vrai qu'alors vous m'aimiez? Ah! non, c'est trop de fortune, trop de splendeur! Votre soeur, une des plus séduisantes femmes de Québec, rougirait de moi. Vous-même, Jean, ne vous fâchez pas, je devine qu'un jour vous penseriez comme Madame Desloges, comme eux tous... Vous êtes si bon, vous cacheriez votre humiliation, vous pardonneriez... Mais je le sentirais! Il n'y aurait plus qu'une chose à faire, ce serait mourir!... Ah! non, je ne le peux pas!

Des sanglots rudes la saisirent à la gorge. Une détresse lui faisait, le coeur lourd à en devenir folle...

Jean se précipite vers elle. Il détache lentement des yeux et du front qu'elle pressait, la main secouée de fièvre. Au bord de la chaise où Lucile est défaillante de douleur, il prend place avec un respect infini. Puis, d'un geste paisible et doux, il incline sur sa poitrine la tête frémissante, la tête bénie. Il parle avec des murmures venus du plus lointain, du meilleur de l'être:

--C'est fini, Lucile!... C'est fini, n'est-ce pas? Vous ne savez pas combien je souffre, combien vous me déchirez!... Vos sanglote me font du mal, à toute mon âme, il faut qu'ils s'arrêtent. Entendez-vous, Lucile, je ne veux pas! J'ai le droit de vouloir puisque je vous aime! Ce n'est pas du caprice, de l'exaltation, c'est de la tendresse profonde, tout moi-même est à vous!... Avant la promesse que je vous ai faite, j'ai réfléchi. Tout ce que vous dites, ne me le suis-je pas dit? Ce que vous dites est sublime, et... c'est fou! J'ai besoin de vous, Lucile, de votre coeur, de votre tête si fine, si douce!...

Les épaules de la jeune fille ne sont plus agitées par la violence de la peine, ses larmes deviennent tranquilles et bonnes. Une joie ineffable l'inonde entière, alors que Jean Fontaine achève de la consoler, de la guérir:

--Vous m'aimez, Lucile... votre grand chagrin n'en est-il pas la preuve? Vous m'aimez, comme je vous aime, pour toute la vie, avec toute la vie... N'est-ce pas vrai, ma douce amie? Pourquoi ne pas me le dire? J'ai besoin de l'entendre... Ne pensez plus à mon rang, à vos inquiétudes. Ne serai-je pas là, moi? Je vous jure ma protection, mon dévouement, ma tendresse éternelle... Lucile, je vous aime! refusez-vous le bonheur?

--Ah! que vous êtes bon! dit-elle, à voix très basse, d'une suavité qui le bouleverse jusqu'aux larmes.

--C'est fini, votre souffrance?

--Il me semble que je n'ai jamais souffert...

--Pourquoi n'aviez-vous pas de confiance en moi, Lucile?

--Je ne m'en souviens plus, Jean...

--Depuis longtemps, je souffrais de ne pas tout vous dire...

--Ah! que vous êtes bon! que vous êtes généreux! que vous êtes...

--Heureux, Lucile, heureux par vous, par votre noblesse, par votre franchise, par votre douceur!...

--Quand l'espérance venait, je la chassais de moi-même! Ah, quel martyre alors!...

--C'est fini, Lucile, pour toujours?

--Je vous aime, Jean! dit-elle, avec une extase profonde.

Longtemps, leurs coeurs s'étreignirent d'aveux, de sourires...

XIII

LE PÈRE ET LE FILS

L'enivrement <le la douce confidence persiste, s'approfondit: Jean revient au chemin Saint-Louis... Le long de la Grande Allée méditative sous la lune et les étoiles, le tramway file avec impatience. Il y a peu de voyageurs, peu d'arrêts en la course vers la demeure paternelle. Jean, le plus tôt, possible, va faire accepter par son père la tendresse qui le domine et si puissamment l'attendrit. Elle est devenue si entière, si impétueuse et définitive au cours de l'aveu, qu'il a fini par ne plus tenir compte de la vanité de Gaspard Fontaine et des répugnances qu'il en avait jusque là, redoutées. L'opposition qu'il entrevoyait, par la violence et l'absolutisme qu'elle aurait, l'effarouchait au point d'avoir éloigné la confiance et l'effusion. Bien qu'il n'eût pas sondé l'orgueil de son père en toute sa profondeur, en toute son étendue, il en était malgré lui témoin assez pour qu'il en eut perçu la vigueur, l'essence. Et il n'ignorait pas que l'industriel peu à peu retirait son coeur au peuple au milieu duquel il avait d'abord battu, faisait rayonner sur les pauvres, les travailleurs, une presque royale indifférence, un mépris toujours grandissant...

La certitude qu'il aimait ne put s'aviver en l'âme de Jean sans que l'obsédât le souci d'y rendre Gaspard sympathique. Mais outre la prétention surabondante qu'il n'ignorait pas, n'y avait-il pas l'obstination à laisser croupir dans l'oubli le projet d'action patriotique? Plusieurs mois s'enfuirent à tire d'aile et le père, habile, se tenait loin de toute allusion même au plaidoyer du fils pour la race. Ne fallait-il pas, surtout, battre en brèche et abolir ce périlleux antagonisme entre les classes, entre les parvenus et les modestes? L'industriel s'empressant de méconnaître et de refuser lit tâche de fraternité, Jean augura que Gaspard se camperait, despotique et agressif, entre Lucile et lui...

Aussi, Jean se torturait-il. Plus son amour l'empoignait, s'identifiait à la vie même et plus la nécessité, d'y faire consentir le père le harcelait, plus il vacillait en face de la décision à prendre. Non pas qu'il fût dénué d'assurance virile en lui-même: une énergie tenace lui circulait dans les veines. Il s'attendait, comme à un destin lié aux circonstances et à la nature exaltée de Gaspard, à un refus rude, inflexible. Et les conséquences l'en terrifiaient, le pétrifiaient à l'avance. Comment franchir un ultimatum de celui qu'il vénérait si fort on se libérer d'un amour que tout lui-même voulait garder? D'ailleurs, il ne se sentait pins le droit ni l'ignominieux courage, de renoncer à Lucile. Il avait perçu, admis les responsabilités d'une courtoisie assidue auprès d'elle, s'en était de lui-même porté garant. Si maintenant la jeune fille l'aimait à ce degré d'admiration et de profondeur, lui-même l'y avait conduite et stimulée. La perspective de violer l'espérance qu'elle ne s'avouait pas à cause d'une humilité admirable, mais qui sourdement lui filtrait au coeur, révoltait Jean: comme il serait félon et dur!...

Ce n'était qu'une obsession éphémère dont il n'accueillait pas l'objet comme probable, qui servait du moins à décupler sa force de vouloir. Il ne se donnait un pareil effroi que pour en accroître son amour, pour s'enflammer à ne pas le trahir. Celui-ci devint extrême, invincible: il semblait à Jean que rien n'en pourrait comprimer la vie profonde, l'élan pour briser les obstacles. Le jeune homme en devait subir les entraînements et les ordres, parce que le meilleur de lui-même y adhérait, les croyait inséparables du bonheur et de la justice...

La prévision seule d'attrister son père, d'enfreindre son orgueil, de s'ériger on adversaire devant lui, tempérait cette ardeur. Et pourtant, elle ne se désespérait pas: elle se ferait si habile, si respectueuse, si émue, quelle dissiperait l'antagonisme. Il y eut, une heure de triomphe, ce soir, où Jean cessa de l'appréhender, où il n'eut plus la crainte de dévoiler son amour, où l'indulgence paternelle lui parut facile à surprendre...

Au coin de l'avenue des Érables, il quitte le tramway. Une démarche fiévreuse l'emporte. Il est irrésistiblement déterminé: Gaspard entendra tout, s'il ne s'est pas encore livré au repos. Une lumière atténuée, bleuâtre, informe Jean que son père ne s'est pas retiré de la salle à fumer. Le coeur lui saute à grande allure, ses tempes sont battues de chocs rapides. Il est remué, il est nerveux, mais sa résolution ne bouge pas en sa volonté. Il n'entrevoit rien de la nuit belle et capiteuse, il gravit l'escalier de pierre comme si une meute l'eût traqué...

Gaspard Fontaine, les sourcils ramassés, le regard froid comme une lame, rumine de la colère. On l'a trompé, un profit gigantesque lui échappe, l'humiliation le hante. Sa renommée d'homme d'affaires perspicace est offerte en cible aux railleurs. Il est infatué sans mesure de son adresse à conduire les opérations commerciales. Il en tire sa plus grande félicité de vivre. Aux grands efforts de l'énergie qui ne se vouent pas à elles, c'est avec parcimonie qu'il accorde un éloge, qu'il décerne de l'estime. Il fallut toute la passion débordante et toute la supplication grave de Jean pour que, le soir où il réclama de lui une tentative énergique d'amour et de sacrifice, il obtînt de lui cet intérêt, cette émotion, ce penchant à se dévouer fugitif. S'il eût mieux vu l'âme de Gaspard, une adhésion aussi vague, même passagère, l'aurait confondu, émerveillé...

Il dura donc bien peu, l'acquiescement du père à l'idéal patriotique du fils. Dès le lendemain, celui-là révisait son assentiment superficiel, le discuta, le contremanda. Une espèce de honte le prit de ne pas l'avoir aussitôt refusé. Installé en sa chaise curule d'homme d'affaires, il s'étonna de lui-même presqu'avec douleur. Il était anormal qu'il se fût délecté d'un pareil sentimentalisme. Eh bien, oui, il avait failli parler, se compromettre, s'emballer, vouloir. Dieu merci! il ne s'était pas mis en cette disgracieuse posture. Comme facteur de succès en des carrières spéciales, en, politique surtout, le zèle patriotique avait de la décence. Que viendrait-il ajouter à sa veine, à sa richesse, le dévouement à la race? Il en déduisit que ce serait accomplir une tâche risible. Un enthousiasme aussi candide ferait s'esclaffer l'opinion: cette peur n'aurait-elle pas suffi à paralyser en lui tout velléité d'un grand amour?

Il ne restait plus qu'à détourner Jean d'une illusion, d'un nuage. Des ardeurs l'embrasaient souvent: la fourberie et la lâcheté facilement lui inspiraient de chaudes protestations. Était-ce l'activité jamais assouvie de l'intelligence qui les lui faisait oublier si tôt? Pourquoi s'attacherait-il à ce rêve longtemps? Bien qu'il eût soulevé tant de coeur et d'âme, l'apaisement n'aurait-il pas lieu? Gaspard n'alla pas plus loin que cette logique. Il n'osait tout de suite et avec droiture braver la déception de Jean, il attendit que sa passion élevée d'elle-même s'effondrât... Et voici que tous les deux, avec mystère, silencieux et comme timides, ils s'interrogent d'un regard inflexible, le buste redressé. Le père occupe le fauteuil où il se prélasse d'ordinaire, il a cessé tout à coup d'y enfouir son dos et sa tête languissamment. Il ne sait pourquoi lui remonte en l'esprit l'idéal patriotique de son fils, avec une telle clarté, une force aussi violente. La résolution qui raidit les traits du jeune, homme l'effraye et le tient, sur le qui vive. Et Jean ne se laisse pas affaiblir par la rudesse et la méfiance épandues sur les traits de son père, les regarde bien en face pour en soutenir la colère, s'il le faut. Au premier choc, il a chancelé d'inquiétude. La décision trop ferme a repris l'offensive, il est prêt. Tous les deux, étranges, sans une parole, sans un geste, se préparent, devinent qu'entre eux accourent, des choses décisives et graves...

--Que je suis heureux de te trouver ici, mon père! s'est écrié Jean, lorsqu'il a rejoint l'industriel.

--Ce n'est, pas la première fois que tu m'y rencontres! répondit l'autre, contrarié, maussade.

Depuis lors, depuis une minute écrasante, ils luttent à qui rompra le silence, la tension d'âmes...

Enfin, le fils interroge:

--Qu'y a-t-il?

--Qu'est-ce qu'il y a? fait l'autre, sans désarmer.

--Avant que tu ne m'aies expliqué, je n'ai pas le droit de songer à moi...

--Je n'y comprends rien!

--Tu as l'air si... irrité, si dur! Ton accent glace comme un vent d'Ouest!

--Tu as quelque chose à me dire? Allons, qui doit se soumettre ici?

--Je te respecte sans mesure, mais ce serait de l'égoïsme que de t'obéir. Il y a comme une souffrance en toute ta manière d'être, et je dois la savoir!

--Tu es trop roué, Jean!

--Ce n'est pas de la ruse, mais de la convenance de l'amour de fils!...

Il est sincère. D'abord, le renfrognement de son père lui a conseillé la vigilance. Il ne voulut pas exposer sa confidence aux risques d'une humeur aigrie, mais une impulsion soudaine l'attendrit: une angoisse visible obsédait son père qu'il devait un peu guérir, parce qu'il allait en requérir de la bonté, Jean lui-même se sentit pour lui gonflé de compassion.

Gaspard, amolli par les dernières paroles de son fils, s'obstine à garder la bouche close. Le fils, pressant, répète:

--Si tu as des ennuis, de la peine, si on t'a humilié, pourquoi ne pas m'en rendre solidaire? Il y a trop peu de confiance entre nous!

--A qui la faute?

--Tu as raison, nous sommes tous deux coupables! Commençons à vivre plus l'un de l'autre, dis-moi ce qui t'afflige...

--Que t'importe?

Jean éprouva qu'on rejetait son offre de sollicitude, de vie plus absolument affectueuse: quelque chose d'aigu lui fouilla le coeur.

--Tu ne veux donc pas que nous soyons amis? dit-il, avec beaucoup de tristesse.

--Tu ne m'as pas saisi! protesta l'autre, sincère. J'ai voulu dire que ça ne pouvait pas t'intéresser: tu t'en moques joliment, des affaires, du négoce...

--Jean s'empressa d'interrompre:

--Tu sais bien que non! Ce serait ridicule: je te dédaignais!

--Après tout, c'est vrai.

--Eh bien?

--Il s'agit, d'affaires. La spéculation sur les immeubles nous prend tous, je me suis laissé emporter comme les autres.. A quoi servent des détails quand on a perdu?

--Mais je les réclame, ces détails, mon père!

--Un joli magot me glisse entre les doigts, c'est, tout!

--Il y a autre chose!...

--Et quoi donc, s'il vous plaît? railla Gaspard. Ma foi! on dirait que tu en es sûr!

--Comme de ta parole d'honneur!

--Tu me flattes, tu veux me demander quelque chose... A tes ordres, mon cher!

--Une perte d'argent ne t'aurait pas aigri aussi profondément, Comme je le disais, on a dû t'humilier, te berner...

--Ah! diable! tu as touché juste, mon petit Jean! s'écria-t-il, exaspéré soudain. On m'a joué de la façon la plus malpropre, la plus inqualifiable, la plus... la plus outrageante! C'est le mot, on m'a insulté! On m'a exclu d'un syndicat après m'avoir supplié d'en faire partie. Ils vont faire des bénéfices gros comme le poing. Il y en a parmi eux à qui j'ai rendu des services. Ils m'ont tous flanqué là, sous prétexte que je n'avais pas accepte tout de suite. Dis, mon Jean, n'est-ce pas stupide?... On dira que je n'ai pas eu de flair, qu'ils ont bien fait de me jeter par-dessus bord! Ah! les gueux!

--Es-tu bien certain qu'on fera des gorges chaudes à ton sujet?

--Les jaloux, les farceurs, tous ceux qui s'amusent en déchirant...

--La jalousie ne tue que ceux qui doutent!

--Que tu me fais du bien! Je me buttais à l'humiliation connue à un mur. Elle était devant moi, il n'y avait pas moyen de la faire bouger, et, cela m'enrageait, me faisait mal, tu m'entends? Je ne suis pas capable d'en dire plus long. Enfin, tu crois? Il était si facile d'y penser, et c'est possible! En somme, je n'ai que...

--En somme, tu as fini de te forger des alarmes? A la bonne heure! ton visage prend la forme d'un sourire!

Jean se réjouit d'avoir manoeuvré avec délicatesse. Un rayonnement de sérénité adoucit les yeux de Gaspard: il ne traîne plus en lui que bien peu d'épouvanté, il est si improbable qu'il devienne la risée de tout le monde... L'orgueil sûr de lui-même, à flots abondants, le remplissait de nouveau tout entier. Il redevenait, en quelques secondes, le dompteur habile du succès: voilà qu'il émane du crâne dressé avec arrogance, du regard fixe et contemplatif de soi, d'un coloria chaleureux et spécial dont les traits semblent vivre, d'une façon qu'ont les lèvres d'onduler l'une sur l'autre et qui leur donne une moue de bouche féminine.

Jean ne pense ni grotesque ni énorme cette fatuité, parce qu'elle va lui servir. Ne la regarde-t-il pas s'élever comme un bon augure? C'est elle qu'il faut assaillir, mais rassasiée, amollie de la sorte, elle sera moins sur la défensive, plus irrésistiblement prise de biais et captivée. Le peu d'hésitation qui voltigeait encore en l'esprit du jeune homme s'évanouit Un peu d'émoi qui demeurait au coeur s'en éloigne. Quoiqu'il n'exploite pas cet orgueil du père sans un tressaillement de remords, Jean le caresse davantage:

--Il est impossible d'ébranler une réputation d'homme d'affaires enracinée comme la tienne! dit-il.

--On ne sait jamais, nia l'autre d'une voix qui langoureuse acquiesçait.

--Si tu perdais la fortune, très bien! Est-il dangereux que tu fasses banqueroute?

--Elle est incomparable, celle-là!

--Alors, c'est convenu!

--Ma réputation?

--Elle est plus forte qu'eux ensemble.

--Les envieux, mon fils... Après tout, c'est vrai!

Entre eux le malaise s'était dilué, l'hostilité involontaire affaissée. Un rapprochement bizarre de leurs êtres les unissait. Gaspard, indolent et jouisseur aux profondeurs du lourd fauteuil, un cigare de luxe aux lèvres, observe son fils d'un tendre et long regard. Sa vanité se transporte vers son fils en qui elle se repose doucement. Bientôt, il se rappelle qu'une confidence lui a été promise, il questionne, habile:

--A mon tour de t'arracher une épine du pied! Tu rongeais quelque chose tout à l'heure, n'est-ce pas?

Dans le fauteuil Gaspard s'allonge avec plus de volupté encore. Jean s'apprête lui-même à devenir communicatif, et un frisson l'a remué pourtant. Les manières de dire qui s'offrent lui déplaisent toutes, le stupéfient de leur gaucherie ou de leur insuffisance.

--Tu ne te dépêches pas! fait l'autre, surpris et narquois.

--J'essaye de... Je voudrais...

--Qu'est-ce qu'il y a? Je ne suis pas allé du train de midi à quatorze heures, moi!

--Pardon, mon père, on a été obligé de te mettre l'épée dans les reins! s'écria Jean, un sourire d'affectueuse raillerie lui détendant le visage.

--Et tu as le tour de cette épée-là, car j'ai marché de l'avant!

--Eh bien, mon cher père, en avant! Tu m'as fourni le début qui me gênait, la confiance en moi-même et en toi! J'ai besoin de ton coeur... Le coeur seul, vois-tu, doit s'ouvrir à de telles choses... Élargis le tien bien vaste, pour qu'il comprenne le mien tout entier, à chacun des mots, à chacune des secondes...

--Tout cela pour me dire que tu aimes une jeune fille, je suppose? Tu appelles cela marcher de l'avant? Mais on dit: j'aime Antoinette... Lucie... l'aînée de Pierre... de Jules... on fait claquer cela dru comme un nom de victoire!

--Nous le ferons claquer ensemble, tu me le promets?

--Comme si tu pouvais avoir fait une bêtise!

--Tu connais bien François Bertrand, un de tes meilleurs ouvriers, mon père? fit Jean, à brûle pourpoint.

--Qu'est'ce qu'il vient faire ici, lui?

--Mon bonheur, mon cher et grand bonheur! Sa jeune fille, Lucile, est ravissante, douce à l'extrême!... Te rappelles-tu que François Bertrand fut si malade? Elle vint un jour,--tu étais absent--t'avertir qu'une rechute l'avait assommé. J'eus pitié d'elle, je ne pus faire autrement. Je me rendis souvent auprès de François, je soutins l'énergie de la famille, l'espérance de Lucile. J'aidai un peu à sauver le père, la jeune fille m'en témoigna une gratitude qui me bouleversait. Je l'aimais, vois-tu, je l'aimais de toute la franchise, de toute la bonté, de toute la puissance de mon âme. Je te vois durcir le visage, tes yeux s'esquivent... Il ne faut pas, ton refus serait un malheur! Allons, mon père, sois bon, sois affectueux, donne-nous justice, à elle et à moi! Nous nous aimons de cette force d'amour que rien n'arrête...

--Est-ce un défi? intervint Gaspard, très sec.