Chapter 21
--Oui, mon cher Lucien, il faut que tu sois généreux, que tu m'écoutes de ton âme entière! Si tu refuses, j'en aurai du chagrin, énorme pour la vie. J'ai confiance en toi, sans mesure, puisque je veux t'associer à un idéal. Ne fais pas une moue arrogante: il s'agit d'un idéal vrai, large, facile, qui nous donnera, qui nous maintiendra le bonheur... Oui, j'en suis certaine, comme de notre mariage, comme de notre amour! Je me suis fourvoyée, il y a un instant; nous nous aimons encore, beaucoup, hautement, n'est-ce pas? Tu veux que cela dure! Eh bien, moi, je sens toute ma vie là, tu m'entends, et je veux qu'elle y demeure! Ou plutôt, je te supplie d'y bien réfléchir, avec ce qu'il y a de plus sincère, de plus grave en toi! Est-ce assez pour nous d'être élégants, d'être éclatants, d'être gentils et modernes comme tu le désires? J'ai peur, ne te moque pas de moi, cher ami, j'ai peur d'une joie trop légère, trop amollissante. Elle nous inclinerait peu à peu vers l'affection moindre, quelconque, superficielle... Me pardonnes-tu, maintenant, ces inquiétudes, ces reproches qui t'agaçaient? Je te demande, et c'est la mon idéal, j'espère de toi beaucoup d'amour! Comme tu l'exiges, rien de fade ou de mièvre, de banal ou de sot, mais de l'amour très noble, superbement ambitieux, de l'amour puissant!... Nous sommes riches, nous devons être utiles... Je rêve que tu deviennes magnifique d'amour et, de bonté. Comme le dit mon frère Jean, notre race a besoin des coeurs et. de l'énergie de ses fils. Nous donnerons un peu de nous-mêmes à des oeuvres sociales et nationales pour le relèvement, pour la survivance de notre race. Jean t'expliquera, il m'a entraînée, il t'entraînera! Vois-tu, Lucien, j'ai peur du luxe seul, de l'oisiveté: elle nous séparera, elle nous roulera vers le malheur... Dis-moi, si un grand dévouement nous lie, nous passionne, nous élève ensemble, notre amour n'en sera-t-il pas lui-même renouvelé, fortifié, meilleur, plus sacré, plus éternel? Nous en reparlerons, je serai plus claire, tu verras mieux. Promets-moi d'y songer, de m'être loyal! bientôt, mon cher ami, tu voudras, je te posséderai merveilleusement! Oh! que je serai heureuse!
En définitive, c'est de la manie... La hantise du rêve patriotique lui revient. Lucien n'avait, pas douté jadis que ce ne fût qu'une puérilité de jeune fille, un caprice d'imagination étourdie. Il n'est, plus en face d'une obsession fugitive, il se heurte à un voeu net, et solide, à un ordre qu'on lui donne à travers des larmes puissantes. Bien qu'Yvonne, en effet, suppliât et se servît de mots humbles, de la vigueur éclatait dans sa voix et de la conviction flambait dans son regard: elle a été si vibrante, si bonne, si gentille de force et de tendresse, l'épouse qu'à sa manière il aime, qu'une émotion le mordit au coeur un instant. Il en fut terrifié presque aussitôt. Ne vaut-il pas mieux sans délai calmer cette fièvre sentimentale, avant qu'elle ne détienne un ennui, de la perpétuelle hystérie? Il cherche une manoeuvre d'attaque, en voici une qui frappera droit au but: il accusera sa femme de le soupçonner, de l'outrager...
--On dirait, ma chère Yvonne, que je suis le plus redoutable des maris! dit-il, narquois et rude. Tu m'entends bien, c'est la dernière fois que tu m'humilies de la sorte. Si tu conçois le mariage comme un internement, il y a des asiles de vieillards où nous pourrions...
--C'est assez, Lucien, je l'exige! Tu ne sais pas ce que tu me fais! Je dois ne pas te le dire. Enfin, oui, c'est cela. Tais-toi!
Elle sent frémir en elle de la haine méchante, agressive, tout-à-coup. Elle s'épouvante de la colère amassée dans les veines, des paroles venimeuses qu'elle retient à la bouche. Elle se révolte contre l'arrogance de Lucien, elle est incapable d'en être lacérée davantage. Elle veut laisser ralentir la course du sang, redescendre au fond d'elle-même la paix, l'énergie de pardonner... Elle respire avec douleur, la poitrine lourde et, serrée... Les yeux s'effarent, tendus vers les profondeurs de l'âme. Lucien, muselé par le cri violent de sa femme, un peu mécontent de sa lâcheté, boude et s'énerve, plus résolu à la lutte, à la raillerie... La volonté de l'autre, d'une poussée brusque, rejette la haine. A travers le cerveau congestionné d'effort, une conclusion s'élabore, apparaît. La menace de Jean comme un glas tinte en sa mémoire: «Il étouffera ton amour par des sarcasmes, et ce sera bien dur!» avait-il prédit. Ces paroles retombent en elle avec une pesanteur indicible: comme elles oppriment de leur masse, comme elle en est à jamais écrasée! N'avait-elle pas senti le malheur s'entr'ouvrir comme un abîme et l'attirer vers lui? Depuis quelques jours, à la veille d'y crouler, ne subissait-elle pas les affres du vertige? D'une chute rapide, lui navrant le coeur, elle vient de s'y abattre. Un vide énorme se creuse en l'être, des battements drus et pénibles secouent, les tempes, elle se rive les deux mains au coeur afin de le soulager, de l'aider à vivre...
Le visage est est d'une blancheur livide. Un désir la soutient, la ravive seul. Il faut que longtemps des sanglots âpres débordent...
--C'est bien, tu peux aller voir tes amis, revenir quand cela te plaira! dit-elle, avec un accent très faible, d'une suprême douceur.
--T'aperçois-tu combien ton idéal est chimérique, naïf, inélégant, de mauvais goût?
--Sans doute...
--Tu me comprends?
--Oui, enfin...
--Que tu es gentille, ma petite Yvonne!
--Profondément, Lucien...
--Qu'est-ce que tu veux dire?
--Enfin, vas-tu me laisser seule! implore-t-elle, véhémente.
--Pourquoi cette fureur, ce ton d'impératrice?
--Je t'en supplie, Lucien, ne vois-tu pas que j'ai besoin de... oui de... réfléchir? Il faut que je médite longtemps, que je m'apaise... Vois-tu, j'ai souffert beaucoup... Oh! je sais ce que tu vas dire! J'avoue que tu as raison, je suis seule responsable... Je veux être seule à me faire des reproches, à me guérir... De grâce, accorde-moi ce bonheur! Je n'en puis plus!
--Sois donc heureuse, ma chère! dit-il, susceptible et mordant.
Et, léger comme un faune, il s'en alla bêtement, féroce...
XII
L'IDYLLE DE BONTÉ
Jean ne peut différer plus longtemps l'émouvante promesse d'amour à Lucile: une puissance merveilleuse l'emporte vers elle. Il est stupéfié d'avoir aussi bien refoulé un si grand besoin de lui dévoiler sa tendresse. Dès qu'elle et lui se retrouvent, il est tellement heureux que le coeur lui déchire d'une joie absolue, qui tire à elle sa vie entière...
Il faut que, ce soir même, la joie profonde soit transmise à Lucile, pour qu'elle-même en connaisse le ravissement. Des alternatives de confusion et d'enthousiasme font tressaillir le jeune homme: il a la volonté brûlante d'offrir le plus sacré de lui-même, et il a peur d'une façon étrange...
Il vient, de s'assurer davantage que les époux Bertrand n'ont pas cherché à lui accrocher leur jeune fille au bras, convoité une mirifique alliance. Sinon, leur ruse n'aurait pas d'égale, et, ils sont les êtres les plus ouverts, les plus spontanés, les plus honnêtes qui se voient. Ils pensent, de leur Lucile un monceau de bonnes choses: qui pourrait leur en amoindrir le droit? Jean préfère n'avoir, en leur manière de lui parler d'elle, relevé aucun système de louanges tendancieuses, aucune mise en valeur pour le mariage, rien de cet étalage de perfections qui horripile. Dans leur éloge, il n'y avait que de l'affection vivante et simple, de la reconnaissance touchante...
En quelques semaines, François Bertrand a reconstruit, sa vigueur et son élan au travail. Sa gaieté saine et large retentit comme autrefois Germaine peu à peu se familiarise au triomphe, selon son expression, de le _posséder au complet_...
Ainsi donc, ils ont causé, depuis un quart d'heure environ,--il est huit heures--à l'intérieur d'un salon peu cossu, les deux époux modestes, leur Lucile et Jean. Thérèse, à l'esprit de laquelle on ne s'est pas adressé, n'a pas dénoué ses lèvres jolies et graves.
--Après le bon Dieu, c'est à vous que je dois le plus! avait redit Germaine à Jean qui vantait l'ouvrier de sa ferme carrure.
Le jeune médecin, une seconde, ressentit la honte de celui qui craint d'avoir, recherché la gratitude. Impulsif, il s'écria:
--Le médecin de famille a tout fait! J'ai peut-être ajouté à l'espérance qu'il fallait, mais il fut le sauveur, lui, j'y tiens!
--Il T n une chose bien sûre, dit François, avec un bon sens brusque. Il n'y avait pas besoin d'y être pour que je le sache! Lui, le médecin d'ici, il était obligé de le faire, tandis que vous, c'était de la pure bonté... Ah! mon cher docteur, je n'oublierai jamais ça, parole d'honneur!...
--Et, moi donc! s'écria Lucile, d'une ardeur instantanée, qui lui fit le visage étincelant d'amour.
--Jean la contempla, eut le coeur traversé d'un long tressaillement. Puis, il fut saisi par l'obligation d'être sensible à l'élan de la jeune fille. Un peu timide, il répondit:
--Oh! que je suis orgueilleux de votre erreur, mademoiselle!
--Je suis bien plua fière de ma vérité, moi!
--De cette façon, nous nous accordons un peu mieux?...
Un accès de jubilation triomphante gazouilla:
--Je le savais bien, que j'aurais le dessus! dit Lucile.
--Tous les deux, nous sommes ainsi dans la vérité? insinua Jean, avec la mélodie profonde qui chaque fois remuait la jeune fille d'une violente douceur.
Une telle émotion lui révéla le sens intime des paroles affectueuses, elle s'effraya... Ne les avait-elle pas sollicitées? Aussi dit-elle, craintive, oppressée:
--Ne me croyez pas si ambitieuse que je l'ai paru...
--Je vous ai comprise...
Une exclamation de joie déborda:
--Oh! merci!
--Oh! que je vous remercie moi-même! s'écria Jean, qu'un flot de gratitude envahissait. Comme elle était délicieusement héroïque de ne pas avoir accueilli le rêve d'un mariage éclatant!
--Lucile tâche en vain de pénétrer l'énigme, elle ouvre sur Jean des yeux ravissants de surprise.
--Vous ne comprenez pas? dit-il, avec une espièglerie Tendre.
--J'essaie de tout mon esprit...
--Il serait, plus facile de le découvrir avec votre coeur...
Une divination sourde trouble la jeune fille: elle pressent quelque chose de merveilleux et d'inexprimable... Elle n'ose pas croire au bonheur qui s'annonce au fond d'elle-même, elle ferme l'oreille aux battements fiévreux de son coeur, elle plaisante à la manière des femmes bouleversées lorsqu'elles dissimulent:
--Mon coeur a si peu d'esprit...
--Il en a trop, mademoiselle...
--Vous êtes plus mystérieux que jamais.
--Cela vous taquine?
--Cela m'amuse beaucoup.
--Je vais prolonger le mystère, pour vous faire plaisir?
--Je voudrais pourtant savoir comment il se fait, que mon coeur a trop d'esprit.
--Je veux dire qu'il est trop humble, qu'il n'a pas assez confiance, dit le jeune homme, d'une ancienne ardeur contenue avec puissance...
Oh! le serrement de joie sans bornes à l'âme de Lucile! A l'instant même, elle ne peut qu'en frémir, que la faire durer le plus possible...
Les époux Bertrand, comme si l'intuition de l'amour entre le docteur Fontaine et leur enfant les eût tout à coup éblouis, restaient là, frappés de mutisme. Peu à peu graves, attentifs, ils devinèrent, ils furent ébahis qu'aucun orgueil ne leur vînt. D'un regard où leur pensée commune leur fut, transparente, ils s'aperçurent combien ce qu'ils attendaient les ferait heureux. Le silence actuel est pénible, les intimide: après l'excuse de fatigue ou de travail, balbutiée rapide, François et Germaine s'esquivent pour aller donner libre cours à leur espoir, à leur contentement si grand...
Qu'il est formidable, qu'il est vaste, qu'il est bon, le silence entre les deux âmes qui s'attirent, qui se cherchent, qui ont peur de se rejoindre! Jean s'efforce de réunir les phrases si naturelles, si abondantes, si faciles avant qu'il eût à les laisser jaillir: elles se sont défaites, elles arrivent par lambeaux disparates, lambeaux d'incohérence et de banalité. L'ordonnance harmonieuse de sa déclaration d'amour est en déroute, il n'y a plus que du pêle-mêle, de la gêne, de la tendresse insaisissable que rien ne peut définir. Combien de fois depuis la promenade au Bout de l'Ile, au cours de plusieurs semaines, il avait tenu des propos d'admiration et de ferveur à l'image sainte de l'aimée! Les scrupules suscités par le préjugé de caste mondaine, préjugé de raffinements divers et sans nombre, scrupules auxquels d'abord il s'attardait, ont cessé de revenir: ce qu'ils exigeaient lui parut superficiel ou inutile, parfois mesquin. Auprès de la jeune fille, un ravissement absolu dominait Jean... Aujourd'hui, il est stupéfié d'avoir si volontiers espacé les visites à la jeune fille, si longtemps comprimé ce désir de la revoir sans cesse. Les influences les plus variées concouraient à cette réserve, à une réelle torture. Le mariage d'Yvonne et de Lucien Desloges allait bientôt s'accomplir. Jean ne s'était pas rebellé: son langage à la soeur adorée n'avait-il pas été limpide, sincère et complet? Il respectait la liberté d'une décision contre laquelle il avait opposé le plus convaincu, le plus vibrant, le meilleur de lui-même, il se bornait à souffrir une anxiété poignante aux approches de l'acte irréparable. Il connaissait, la profondeur, la générosité, la noblesse d'affection auxquelles Yvonne, ressaisie par l'élan supérieur de sa nature, avait abouti. Un soir, comme aux jours de l'adolescence première, elle était venue, câline, fraternelle, émouvante, s'asseoir au-près de lui, presque s'agenouiller. D'une voix chaste et passionnée tour à tour, parfois craintive ou ingénue, elle avait narré ses méditations, ses angoisses, la renaissance de l'ambition altière, elle avait murmuré la tendresse nouvelle, haute et prodigieuse. Et dea larmes s'étaient ramassées dans les yeux du frère incapable de la contredire, de lui faire du mal. Que valaient-ils, en ce moment d'exaltation, les arguments contre Lucien Desloges? Cet amour différent, prêt à la lutte, assuré de la victoire, ne les vouait-il pas d'avance à l'échec? Les devinant stériles, ne doutant pas de la douleur où ils plongeraient Yvonne, Jean n'aurait-il pas été féroce de l'en menacer encore? Elle était si désolée, si humble de s'être aigrie contre Jean, elle requérait son indulgence avec tant de charme qu'il s'empara de l'exquise tête blonde et, l'attacha longtemps à son coeur, longtemps...
Pendant qu'il gardait Yvonne à lui d'une pareille étreinte, il eut l'âme reprise par le souvenir de Lucile. Il fut déchiré jusqu'aux profondeurs de l'être par une douleur qui se fondit eu l'émotion la plus suave. Oh! qu'il serait bienheureux de maintenir aussi longuement l'aimée sur sa poitrine! La décision intime qu'elle deviendrait son épouse se confirma, sembla beaucoup plus tenace en lui. Hélas! l'orgueil de Gaspard avait été comme chauffé à blanc par l'éclat de l'alliance avec les Desloges. Gaspard trépignait de satisfaction, il n'avait jamais été aussi jovial, expansif, puéril et vain, il ne s'habituait pas à l'accroissement de splendeur. Si Jean eût osé dès lors lui dévoiler son coeur, affirmer le choix de Lucile comme femme, le père se serait tordu le visage à s'en divertir... Et d'ailleurs, ne venait-il pas de parcourir les phases d'un combat moral où il avait failli lui-même se tourner en dérision? Un scandale gonflait, sous lui comme une vague. Tous les jours, l'accent de l'indignation grondait plus fort, plus acerbe. Il était impossible que le docteur Fontaine recherchât la compagnie d'une ouvrière pour la conduire au mariage, il ne restait qu'une conclusion à choisir: Jean Fontaine caressait une espérance lâche et féroce. Lucile Bertrand, si jolie, si digne, si délicieuse, l'attirait comme proie naive à séduire. La nouvelle s'accrédita, se précisa de piquants détails, s'aggrava de preuves surgies en des imaginations fécondes. Ou flétrissait à peine la jeune fille, on écrasait le jeune homme d'une masse d'horreurs et de malédictions. Il vint une heure où ce fut de l'exaspération, de la colère extrême, un besoin aigu de punir et d'assommer...
Comme on était muni d'une arme bien tranchante, d'une souplesse infinie, à coup sûr meurtrière, le ridicule, on la pointa contre lui, on l'en déchira, on la lui enfonça jusqu'au plus saignant du coeur. Il fallut bien alors, en effet, qu'il s'aperçût de l'aversion qu'il inspirait. De toutes les façons, dès qu'un incident minime lui en eût imposé la crainte, il sentit le blâme de l'opinion le narguer, s'appesantir sur lui. Des éclats de rire le souffletaient, des sarcasmes l'écorchaient au vif, des sourires de compassion entraient jusqu'au fond de son âme leur ironie comme un dard. Oh! comme il en eut de la honte et du tourment! La moquerie âpre, inlassable, de toutes parts se refermait sur lui pour l'étreindre, l'avilir et le châtier...
Il fut sur le point de lui obéir, de perdre l'équilibre. Il voulait se libérer d'une torture qu'il n'avait plus la force de vivre. Pendant quelques jours, il accueillit l'hypothèse de rejeter Lucile. On n'avait, pour le honnir, que des preuves fantaisistes, on reconnaîtrait la méprise et l'injustice, on lui redonnerait l'honneur. A prévoir ainsi la joie de la réparation et de la vengeance, il ressentit le calme tant désiré...
C'est comme si la violence de la confusion soulevée en lui par le ridicule eût aboli les autres sentiments, l'amour aussi. Lucile, toutefois, ne cessait pas d'être merveilleuse en la mémoire du jeune homme, aucun désenchantement ne l'avait révolté contre elle. Mais une force déprimante exécutait son oeuvre, contre laquelle il fallait tout son être pour réagir: aussitôt qu'il en eut, dominé l'action, Jean la crut moins formidable, il éprouva même l'énergie de la refouler hors de son âme. Contre elle il amassa tout à coup de l'endurance, de la conviction, de la puissance intérieure. D'une impulsion libre, la volonté revécut pour ainsi dire, claire, impérieuse: elle reprit l'essor vers le but, le devoir, la vigueur, la beauté... La conscience de la destinée vers laquelle Jean s'acheminait, remonta au fond de lui-même et toute la fièvre de l'amour le ressaisit. La sensation fut un mélange de douceur et d'humiliation profondes. Oh! la surprise, l'ingratitude, la laideur, la veulerie d'un tel oubli! Qu'il était mystérieux, ce reniement d'une tendresse aussi loyale, aussi complète! L'assurance d'avilir été malgré lui traîné par la vague irritée de l'opinion, ne le délivrait, pas d'une souffrance qui l'oppressa lourdement: n'avait-il pas été faible et vil? C'est d'un élan plus invincible, plus généreux, plus absolu qu'il se redonna... Des perspectives élargies ravirent son imagination, le firent, tressaillir à l'aspect de leur sublime étendue. Jusqu'alors, l'égoisme seul, une joie toujours plus infinie de retrouver le sourire et l'âme de Lucile Bertrand le poussait vers la jeune fille. Il essaya de le contenir, il fut débordé. Asservi de la sorte à l'amour, il ne retint guère une pensée qui lui sillonna la tête et qui aurait dû l'émouvoir: à se lancer contre les obstacles dressés entre lui et l'ouvrière, à détruire en lui les fibres d'une vanité mesquine, à ne pas arracher en poltron de sa vie le sentiment fort éclos au meilleur d'elle-même, ne s'attachait-il pas d'une pleine franchise, d'un lien réel à l'idéal de fraternité qui l'avait remué d'une ardeur intense? N'avait-il pas failli se livrer au dédain contre le peuple, être complice de l'indifférence à l'égard dea humbles, refuser son coeur à l'union canadienne-française? Ne le fascinait-elle pas, ne le persuadait-elle pas tout entier, le jeune homme ardent et sincère, il y a quelques mois, la vision d'une sympathie organisée, féconde, entre les groupes de la race? La conviction patriotique issue des émotions nouvelles au Congrès, des réflexions ardues et pénétrantes, des certitudes acquises, ne perdait rien de sa fermeté, de son espérance. Mais l'amour croissait, devenait exclusif, atténuait le reste en l'âme de Jean. L'image de Lucile, constante, radieuse, éloignait les autres pensées, les autres souvenirs. Comment l'avait-elle jusqu'ici bien peu frappé, la relation rigoureuse entre le rêve patriotique et la grande tendresse? Elle aurait lieu sous la poussée de l'amour, l'entente des classes, l'unité de la race, l'envolée prodigieuse vers la force et la gloire. Ah! que cela devint lumineux, sûr, infaillible, parce que son propre amour illuminait Jean, l'inondait lui-même de dévouement, de pitié, de vaillance!...
Depuis lors, avec une affection renouvelée, moins impulsive et aveugle, plus consciente et intuitive, il chérit Lucile vraiment, d'un élan supérieur. Il eut l'obsession de ne pas l'avoir aimée, il en eut de la peine étrange qui dura. Il aurait voulu toujours l'avoir estimée, ennoblie ainsi, ne l'avoir jamais abaissée de la hauteur de son orgueil et des préjugés infimes. Animée par de tels regrets, fortifiée par l'ardeur plus vive, par la certitude, par l'adhésion claire de la volonté, comme elle se creusa, comme elle s'élargit, comme elle se fit, douce, la tendresse de Jean pour l'ouvrière! Elle ne contenait, rien de vague ou de stupidement romanesque, elle transportait le jeune homme d'une joie saine et clairvoyante, pour ainsi dire. Elle devint un respect bizarre, indicible, qui lui rendait Lucile auguste, une émotion poignante qui la lui faisait nécessaire...
Jean veut le lui dire, avec des mots bien des fois appris, qu'elle est indispensable au bonheur, à la vie, à l'avenir. Hélas! il ne trouve plus que des accents banals et rigides, mornes et indignes, mais il est grotesque d'être ainsi figé par le silence, et il prononce une phrase gonflée d'amour, au hasard:
--Nous n'avons donc rien à nous dire, Lucile...
Il ne l'avait, jamais nommée de la sorte, il ne lui avait, jamais parlé d'une telle voix bouleversée. La confusion agace beaucoup le jeune homme. Les syllabes attendries pénètrent Lucile de crainte et de ravissement. Elle n'ose toucher au silence, elle désire que Jean la trouble encore...
La hardiesse regagne Jean Fontaine: il insinue, taquin:
--J'attends, Lucile!...
--Quoi donc, monsieur Fontaine? élude-t-elle, charmante.
--Vous le savez, pourquoi ne pas m'obéir?
--Ah! vous donnez des ordres! c'est plus mystérieux encore...
--N'ai-je pas obéi, moi?
--Vous ordonnez que je vous appelle Jean? s'écria-t-elle, exubérante, de la pourpre chaude au visage.
--Vous ne me dites pas cela de la manière dont je vous redis Lucile...
Il répétait chaque fois le nom de la jeune fille avec une admiration lente, en un murmure passionné de l'âme entière. Un embarras inexprimable affolait Lucile, elle s'efforçait d'y échapper pour n'être pas idiote, par de l'espièglerie, de la naïveté joyeuse et volontaire.
--N'ai-je pas obéi? dit-elle, exquise de malice.
--Vous vous moquez de moi.
--Vous savez bien que non!
--On n'est pas sérieuse quand on se moque... Vous êtes plus gaie qu'à l'ordinaire, trop gaie...
--Il le faut bien, monsieur Fontaine.
--J'exige que vous tranchiez la tête à ce Monsieur Fontaine!
--Là! je ne vous obéis plus! Si je la tranche, il n'y aura plus de Jean!
--Vous voulez donc le garder? s'écria-t-il, une auréole de triomphe lui jaillissant au visage.
--Il le faut bien, Jean, que je sois gaie...
Il n'y a plus de badinage sur les lèvres, plus de malice au bout des yeux qu'envahit le bonheur. Le regard et le sourire de la jeune fille ont torturé Jean d'une félicité aiguë. Puis, ce fut de l'ivresse, une extase calme, de la bonté sans mesure au coeur. Il songea enfin qu'il devait ne pas commander, ne pas la forcer à l'aveu, il se repentit d'une rudesse imaginaire.
--Je vous demande pardon, Lucile, dit-il, avec de l'affection intense.
Elle s'égaya de nouveau, beaucoup moins, de cette humeur enjouée qui rêve, qui est de la tristesse douce:
--Si vous saviez comme vous m'avez fait peu de chagrin!
Il ne lui fit pas le reproche d'être légère, cette fois. Il devint lui-même enjoué, pour mieux se résoudre aux paroles décisives. Il suggéra:
--Vous me pensez ridicule, n'est-ce pas?