Ce que disait la flamme

Chapter 2

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Le dernier sourire de Jean a été plus indifférent, pour ainsi dire moins fraternel. Lucie en apporte du froid au coeur. Les cailloux se plaignent, le loquet de la porte gémit sèchement, puis le trottoir de la rue a des résonances dures. La sirène brutale d'un automobile la fait frissonner tout à coup, les sabots tapageurs d'un cheval exaspèrent ses nerfs un moment plus tard. Tout l'éblouissement des résidences luxueuses l'aveugle. Il faut qu'elle réagisse contre le malaise aigu. Le message est accompli. Son père sera content, il aura de l'ouvrage, dès qu'il sera guéri. Elle devait être satisfaite d'elle-même, ne pas traîner ce regret au fond de l'être. Pourquoi le fils du patron n'a-t-il pas eu un sourire d'adieu autre que celui-là, aussi? Il a été bon, oh oui, très bon pour elle, mais il n'était plus le même, au départ, comme s'il eût été ennuyé, soucieux de se libérer d'elle. De nouveau, elle courbe sous la pensée d'être pour lui la passante qu'on ignore, que souvent on méprise. Elle s'égare, elle est ingrate, ne lui a-t-il pas promis de venir voir son père? Au moment où il a dit cela, elle a compris qu'il offrait de la sympathie et de l'espérance. Sensitive que la moindre émotion bouleverse et la moindre blessure déchire, elle se torture encore de vaines inquiétudes; et c'est tout. Elle est certaine qu'il viendra, qu'il ne dédaigne pas l'ouvrier, puisqu'il est compatissant au malheur de celui qui est son père. Elle laisse gonfler au coeur la source d'espérance! La brise imprègne son front de tendres fraîcheurs, la marche lui devient légère et grisante, les arbres de la Grande Allée, où elle s'engage, lui murmurent des refrains moins tristes...

Une minute plus tôt, un écran de feuillage et de branches avait, séparé les yeux de Jean de la jeune fille qu'ils n'avaient cessé d'accompagner. Il a admiré la grâce des mouvements, d'une souplesse inconsciente, d'un charme inné. Elle était harmonieuse sans effort, et sans inégalités. Depuis qu'elle a disparu, il reste quelque chose d'elle, un parfum de beauté que Jean respire, un rayonnement d'âme qui l'enveloppe. Il s'attarde à glaner de menus souvenirs. Mais bientôt, en son imagination infidèle, les traits de l'ouvrière s'atténuent, s'estompent de rêve. Ils pâlissent et s'éloignent devant une vision déjà ancienne, celle d'une femme sculptée dans le mystère et drapée d'idéal. Cette jeune fille ne l'a pas réellement touché, il s'en rend bien compte, elle n'a que ravivé le noble désir qu'il a parfois eu d'aimer une femme. Non pas qu'il eût été la victime de songes maladifs ou de lubies romanesques, mais il espérait l'amour qui a des ailes blanches et vole au ras des cimes. Il s'accuse d'égoïsme pour avoir, tout à l'heure, exclu de son ambition virile celle qu'il aimera. Cette ambition de vie meilleure que vient de semer la Providence en ses facultés d'agir, il en greffe l'amour sur l'amour qu'il destine à l'épouse devinée, à la famille qui naîtra de leur âme et de leur sang, à la race dont il est solidaire.

Jean est traversé par une allégresse forte et enivrante. Elle fait circuler en son être la personnalité plus large, moins dépendante qu'il attendait. La vie lui est généreuse et vaste, il reprend mieux contact avec ce qui l'entoure, il communie avec la lumière, vie de l'espace. Qu'ils sont purs, ces nuages tissés de laine blanche, et que leur course à travers l'azur est paisible! Ils viennent de là-bas, les cirrus fragiles et dispersés, de l'horizon bleu que les montagnes voilent. Celle qu'il aimera les contemple aussi peut-être: leurs plis immaculés auraient-ils recueilli le souffle de son âme? C'est le ciel encore, la ligne flottante des sommets pâles comme des pervenches! Elle est si lointaine, si étrange, si éthérée, qu'elle semble onduler comme un mirage de mystère. Elle est pour Jean le symbole de l'avenir embué d'espérances infiniment douces. Ne s'illumine-t-il pas déjà, cet avenir troublant, aux lueurs de la traînée mauve au-dessous de laquelle s'enfonce la plaine invisible de Bellechasse et de Lévis? Le jeune homme aspire les effluves d'énergie que la brise moissonne le long des campagnes, à la fenêtre des chaumières, aux profondeurs des sillons. Une bouffée de courage enfle sa poitrine, il sent frémir en lui la passion du travail. Il trempe sa volonté dans la force de vie qui éclate à l'intérieur des bourgs épars sur les hauteurs de Lévis. Ils s'échelonnent dans la forêt nimbée de soleil: Saint-Louis-de-Pintendre, entonnoir d'émeraude où dévalent champs blonds et fermes grises; Saint-Jean-Chrysostome, camée de verdure où les _habitants_ ont enchâssé des toits d'agate et des murs d'émail; Saint-David-de-l'Auberivière dont la colline avec amour penche vers le Saint-Laurent.

Comme le fleuve toujours puissant et libre, Jean sera maître de lui-même, retrouvera le calme après les orages, reverra l'aurore après la nuit. Au moment même, les cloches de Sillery modulent un couplet de tendresse. Elles chantent éperdument, comme si elles voulaient éveiller les morts des Plaines d'Abraham et leur annoncer que l'âme française renaît toujours près de leurs tombes. Parce qu'il n'a jamais été aussi violemment ému par la nature, Jean se laisse envahir par une méditation intense devant la plaine qui ne s'est pas refroidie. Le sang des ancêtres y filtre encore, perle aux pétales des trèfles rouges. Le sol est tuméfié comme un visage qui a trop pleuré. L'herbe est chétive comme les coeurs affaiblis par de trop lourds souvenirs. Le deuil commence à s'appesantir sur l'âme de Jean, mais il le repousse. Ne sont-ils pas vivants, les morts français, puisqu'il vit, lui, Jean Fontaine, et que des paroles françaises arrivent à lui de la route ensoleillée? Il frissonne tout entier, il a vu, en un relief émouvant, tout ce qui ramifie un individu à sa race et de quel amour il doit l'aimer. Les héros, couchés là, tombèrent pour la leur, pour la sienne, pour que les descendants fussent orgueilleux d'elle! La tête de Jean se dresse vers les montagnes et dans l'avenir avec un élan de force et de fierté!...

II

LES AILES A TERRE

La montre de Jean indique six heures. Des nuances d'or s'égrènent dans l'azur au-dessus des montagnes. Des souffles tièdes, inconstants, folâtrent dans l'air: et quand ils effleurent les tempes du jeune homme, il a l'âme plus apaisée. Le calme a détendu les nerfs si vibrants tout à l'heure, une ivresse délicate les engourdit. Le chemin Saint-Louis gonfle d'une poussière pâle et soyeuse. Depuis quelques minutes, pas une voiture n'a soulevé les molécules grises en flots d'ombre. Les chrysanthèmes là, de leurs aigrettes pourpres ou rosées, dominent les géraniums glauques ou liserés de neige. Les feuilles des érables et des bouleaux échangent de fines mélodies à la sourdine. Trois enfants vagabondent sur la pelouse de la cour voisine, leurs habits de toile mauve ont la fraîcheur de l'herbe et leurs chuchotements faiblissent comme des murmures.

Yvonne Fontaine et son père ne tarderont pas à revenir. Jean leur communiquera-t-il son projet? Que diront-ils de cette vocation inopinée? Leur vanité en sera-t-elle éblouie? Il n'a pas le loisir d'être perplexe davantage, il reconnaît ce long bêlement d'un cornet d'alarme. C'est une coquetterie de son père: il aime qu'un tel charivari partout l'annonce. Le chauffeur a des ordres précis: la sirène aigre ne cesse guère de geindre, et tout le inonde sait que Gaspard Fontaine passe.

L'automobile roule sur des panaches blanchâtres comme volait sur les nuages le char fantastique des dieux. Il ralentit sa course fière, et l'on dirait qu'il vient se poser au bord de la route. Une main gantée de soie vive se démène; un sourire illumine une voilette orangée, la jeune fille est radieuse de revoir son frère. Le visage rubicond du chauffeur brille de joie sereine, les vernis scintillent, les cuivres flamboient, la machine halète et se repose.

En un tour de main, Yvonne déclenche la porte. Elle fait jaillir, coquettement, son visage hors de la voilette. C'est un épanouissement de rose lumière! Le sourire ne s'alanguit pas, il éclate en une flambée des joues replètes, des lèvres avides et molles, des dents nerveuses, immaculées. Le tout charme, intrigue, éblouit. Quelle délicatesse! quels frissons de vie! quelle volupté d'être jolie! quelle neige empourprée d'aurore! un poème de l'exubérance! un sonnet gracieux et palpitant de la fraîcheur! Lemay l'eût intitulé: «Un rayon de mon pays!» Et il aurait eu raison: gouttelette claire où le soleil avait mis un peu de lui-même en un grouillement d'or!

Quelques instants lui suffirent à franchir l'allée de sable. Le mouvement de tout le corps un peu grêle est sûr, hardi, facile, un beau geste de force exquise.

Les yeux dilatés, complètement rieuse, elle raconte à Jean les joies de l'expédition.

--Quelle température délicieuse! Le plus joli petit voyage! Au ciel, de l'azur partout, de la lumière à s'en étourdir pour une semaine! Dans les champs, de l'herbe exquise et souriante! Les arbres dodelinaient leur tête comme pour nous saluer. Quand j'étais bien certaine que personne ne me voyait, je leur agitais mon mouchoir, et ils répondaient. C'était idiot, mais cela me faisait plaisir. Aux maisons, les grands, les petits, les vieilles, les beaux garçons nous contemplaient avec des yeux larges comme les fenêtres ou les portes. Papa jouissait de leur ébahissement, se renversait la tête comme un roi mérovingien. Que j'étais heureuse de le voir si content! L'automobile filait à perdre baleine, la gazoline crépitait, la sirène hurlait, la poussière montait comme une auréole à l'arrière et j'ouvrais la poitrine toute grande pour y recevoir l'air pur de l'espace!...

--Tu ne m'as toujours pas dit où tu avais laissé père? demanda Jean, habitué à ces déluges d'enthousiasme.

--Mais c'est lui qui m'a abandonnée! Tu vois, 'automobile repart: il nous le donnera bientôt. Une affaire pressante, à dit papa: il est arrêté chez le notaire... Tu aurais dû venir avec nous! Tu as perdu beaucoup, je te l'assure. Je suis positive qu'il n'a pas bougé d'ici, le grand frère sérieux...

--Mais oui, j'ai fait une longue promenade, pas aussi longue que la tienne, mais une promenade tout de même, réplique-t-il, le visage attristé de Lucile Bertrand lui revenant à la mémoire.

--Où donc? raille-t-elle, les yeux brûlants de malice. Tu avais l'humeur de tes jours de rêverie, quand nous sommes partis. Et c'est assez difficile de t'en arracher, les racines sont profondes!...

--J'ai parcouru deux milles au moins...

--Où donc es-tu allé? La moquerie flambe sur son visage. On dirait que tu joues avec moi comme un grand'père avec sa toute petite-fille. Aurais-tu rendu visite à Berthe Gendron? C'est qu'elle ne te déteste pas le moins du monde. Tu l'effarouches un peu, elle aime cela...

Yvonne éclata d'une rire joyeux, où il y avait trop d'artificiel, une préoccupation de ne laisser ignorer aucun des charmes du visage. Elle excellait à décocher la taquinerie: c'était des flèches mignonnes, barbelées d'ironie à peine méchante. Elle amusait beaucoup, la société de Québec lui en était reconnaissante et ne pouvait se passer de son gazouillis étincelant.

--Voudrais-tu me convertir à l'amour? s'était hâté de répondre Jean. Ce n'est pas la meilleure prédication... Berthe Gendron n'est pas l'argument irréfutable; je n'aurai jamais la foi, si tu n'en as pas d'autre...

--Oh! Monsieur l'incontentable, mais elle est ravissante!...

--Une créature d'un raffinement exquis, je m'incline...

--Alors? tu n'as plus qu'à aimer... Cela va tout seul, à grandes enjambées. On se laisse faire, on est rendu, c'est divin...

--C'est la dernière confidence d'une amie qui t'a si bien renseignée? tu deviens rouge comme un oeillet!... Serait-ce ta propre expérience que tu me lances tout-à-coup, à bout portant? Mais non, j'en saurais quelque chose, tu n'aurais pas oublié de me faire partager un peu de cette joie merveilleuse...

La perspicacité de Jean ne fait pas erreur, elle a déniché un réel secret d'amour. Yvonne, que la vie mondaine s'était asservie plus étroitement chaque jour depuis deux ans, avait peu à peu retiré son âme à l'intimité qui jadis unissait le frère à la soeur. Elle chérissait encore l'ami de son enfance lumineuse, le confident toujours sympathique de ses premiers rêves de jeune fille, mais plus distraitement, avec moins d'impétueuse tendresse. Seul à voir naître la séparation morale entre eux, Jean fut le seul à en souffrir. Il ne s'en plaignit pas auprès d'elle, assuré qu'elle ne serait pas conquise par la frivolité. Elle avait un coeur trop affamé de jouissances élevées pour que cette effervescence de plaisir demeurât longtemps sa raison de vivre. Le tourbillon de la vogue s'apaiserait, et elle reviendrait à elle-même, au besoin des épanchements fraternels, au souci d'un avenir qui ne fût pas uniquement oisif et superficiel. Ainsi tranquillisé par le ferme caractère de sa soeur, harcelé d'ailleurs par les craintes de l'examen, Jean ne fit pas à Yvonne le reproche de le délaisser, de presque l'oublier. Inconsciente de la chose, elle avait perdu la coutume d'aller, aux heures où le désenchantement fait descendre le vide au fond de l'être, quérir auprès du frère le mot qui relève et le sourire qui pacifie.

La séduction aguerrie de Lucien Desloges avait agi sur elle, dès le premier jour où, présentés l'un à l'autre, ils s'étaient donnés à une longue causerie entraînante. Ce jeune homme avait un passé bien garni d'amour. Yvonne en fut avertie, plus que cela, notifiée par des chuchotements d'amies. Aux unes qu'elle redoutait, elle affirma que l'attraction du beau Lucien ne l'avait pas étourdie; aux autres, dont elle se croyait l'égale, elle déclara nettement qu'elle était capable d'avironner sa barque sans qu'on vînt se mettre au gouvernail. Elle ne s'en amusa que davantage à tenter la mise en cage de l'oiseau vagabond. Quelques jeunes filles, mordues au vif par la jalousie, éclatèrent en commérages d'indignation, remirent à flots les aventures de Lucien que l'oubli avait submergées. Yvonne, son orgueil de femme aiguillonné, résolut de se faire aimer...

C'est elle, à force de feindre l'amour, qui fut domptée par l'amour. Elle en est positive, elle aime Lucien Desloges. Il y a déjà plusieurs semaines qu'elle s'en faisait l'aveu irrésistible, lorsque, le dimanche précédent, il a fait sa déclaration avec une suavité impeccable. Elle y a cru de tout l'élan de sa vanité assouvie: fière de son triomphe, elle ne vit, depuis lors, que pour se réjouir et papillonner.

Plusieurs fois, cependant, elle a été sur le point d'initier Jean à son bonheur. Un scrupule invincible l'en a toujours dissuadée. Elle a pressenti qu'il ne lui pardonnerait pas cet amour tramé sans lui, à la dérobée du conseil fraternel. Ce qu'il vient de lui dire la confirme dans son inquiétude. Elle doit ne pas différer la confidence: plus celle-ci tardera, plus elle sera pénible. Pour que les reproches qu'elle attend soient moins rigoureux, elle va préparer son frère à la révélation de l'intrigue sentimentale. Une pensée lui surgit qu'elle accueille d'emblée: n'est-ce pas beaucoup la faute de Jean si elle est devenue moins familière avec lui? L'étude ne l'a-t-il pas trop guindé? Sa physionomie ne s'est-elle pas comme figée d'une couche de glace? Ce n'est plus elle qui est blâmable d'avoir maintenu Jean loin de sa joie merveilleuse, comme il l'appelle, mais lui qui doit s'accuser d'avoir, par ses airs de philosophe, éloigné les effusions anciennes.

Il est si intelligent que l'évidence va lui percer les yeux! Aussi, lui répond-elle, insinuante et câline.

--Aurais-tu deviné juste, que tu ne peux me gronder? Je me serais mariée que tu ne t'en serais pas même aperçu. On aurais fait le repas de noces le plus assourdissant que tu n'aurais rien entendu. Il n'y avait que l'étude, pour toi, cette année. L'autre jour, j'ai lu...

--Tu as eu le temps de lire? Quel tour de force! interrompit-il d'une voix légèrement ironique.

--Eh! bien, je n'ai plus d'examens à passer, moi, et je ne suis pas toujours grave comme un jour lugubre d'automne, fit-elle vivement.

--Tu ne te fâchais pas comme cela autrefois, ma petite Yvonne...

--Autrefois, tu ne me piquais pas au vif. Tu me blesses, je crie que ça fait mal, voilà tout... Dusses-tu t'évanouir encore de surprise, je te répète que j'ai lu dans un magazine américain...

--Ah! je ne m'étonne plus!...

--Veux-tu que je te dise ce que je pense?

--Je l'exige!

--Eh bien, tu n'es pas charmant, quand tu railles ainsi... plus que cela, tu me fais de la peine... et...

--Vrai? c'est l'Yvonne d'autrefois que je retrouve? Ton coeur est bien là, toujours secoué de battements affectueux? Je croyais qu'on l'avait changé ou refroidi. La vie mondaine t'a prise presque totale, il faut ne pas y être expansive et le coeur se dessèche à ne jamais jaillir... La source du tien n'est pas encore tarie, puisque j'ai entendu couler une larme. La solitude aigrit souvent: me pardonnes-tu d'être barbare?...

--J'ai lu, dans un magazine américain, souligna-t-elle, d'une voix tendre et qui pardonnait, que les brahmines hindous se renferment si profondément dans leurs songes qu'ils semblent ne plus être que des statues, oui, du marbre pendant... la médecine, il n'y avait plus que la médecine ici-bas pour toi! Comment faire des confidences à la statue de la médecine?

Elle plaisante du bout des lèvres, mais un remords grandit au fond d'elle-même, et Jean, à la façon dont elle esquive son regard et détourne le soupçon qu'il a formulé, comprend qu'elle essaye de fuir sa curiosité. Il saura, il attendra qu'elle-même se démasque. Il lui répugne de pénétrer en son âme de force. Est-il vrai qu'elle aime? Avec quelle adresse elle aurait muré son coeur! Un bataillon entier d'admirateurs l'assiègent, tous gratifiés des mêmes sourires pour leurs prouesses de toilette ou leurs assauts d'esprit. Lucien Desloges est le plus prodigue d'égards, de compliments et de menus cadeaux. Elle ne peut s'être éprise de ce jeune homme brillant, mais désoeuvré, amolli, dont l'intelligence chôme et le coeur s'est usé le long d'un chemin accidenté. A vingt ans, certaines jeunes filles se croient déjà embrasées, lorsque l'aube de l'amour seule commence à luire: tout au plus, Yvonne laisse-t-elle éclairer son imagination par un premier rayon d'amour. Cela ne fait pas nécessairement monter dans l'âme le soleil de la grande passion. Elle hésite, mais elle va tout lui dire, comme jadis elle racontait ses fredaines de pensionnaire.

Peu absorbantes, ces réflexions rapides lui ont permis de suivre l'entretien.

--La science ne tarit pas le coeur, a-t-il dit. Je puis l'aimer sans que ma tendresse pour toi y perde en vigueur et en sincérité...

--Des reproches? Je t'ai négligé, c'est vrai, mais tu en es responsable! Tu n'as pas cessé d'être le bon, l'incomparable frère que je respecte et que j'adore. Mais la médecine grave et sèche t'a métamorphosé. Parfois, tu as le visage si austère que tu me rappelles ces formidables savants qui ont de grosses lunettes, le crâne reluisant...

--Et la science!...

--Mais tu en as de reste, tu en as trop, puisque tu m'effrayes...

--Autant que cela, vraiment? voilà l'unique raison d'être moins expansive? L'étude m'a sculpté la physionomie en forme d'épouvantail? Allons, ma petite Yvonne, trêve de badinages, et soyons francs. Tu ne m'as pas fait de confidences, tout simplement parce que tu n'en avais pas à me faire. La vie mondaine l'a si bien enchaînée, que ton âme n'en a plus assez grand de libre pour réfléchir et rêver...

--Depuis quand est-il nécessaire de rêver?...

--Tu ne l'ignorais pas, il y a si peu longtemps encore: depuis qu'il y a des coeurs larges et de l'infini pour les remplir, répond-il, machinalement. Ta question m'attriste beaucoup... Rappelle-toi les années où tu n'aurais pas songé à me la poser...

--Je n'ai donc plus de coeur!...

--Tu en as moins, petite soeur! Tu m'as un peu désillusionné. J'espérais que tu livrerais moins de toi-même aux choses mondaines, que tu les subirais plutôt qu'elles ne te prendraient si vite et ne te garderaient si longtemps. Cela m'a fait beaucoup de peine... Je me souviens des états d'âme--pardonne-moi ce mot prétentieux qui est juste--des états d'âme délicieux que tu me racontais presque tous les jours. Souvent, ta pensée errait dans le rose, enveloppée d'une poésie subtile et charmante. Parfois, des mirages bleus, fantômes lointains de bonheur, se profilaient à l'horizon de ton être. Plus rarement, ta physionomie s'estompait de mélancolie: des ombres furtives peuplaient ton imagination de noir et des paroles infiniment tendres m'arrivaient comme une larme de ton coeur. Ton âme entière, rayon de soleil et lueur de crépuscule tour à tour, se reflétait dans la mienne. La poésie vivait près de moi, frémissante, pure, nécessaire... Un jour, cette chose à laquelle je n'avais pas songé, cette chose caressante et presque fatale, la vogue t'a souri, fascinée, emportée loin de moi. Que j'en ai été malheureux! C'était de l'égoïsme, à coup sûr, mais j'avais peur qu'on te changeât, que même on t'enlevât, si peu que ce fût, du charme naturel et spontané que j'aimais en toi. Je savais que ta personnalité originale, indépendante et fière, ne serait pas détruite par le grand vent de joie superficielle qui allait passer, j'espérai qu'elle n'en serait pas même ébranlée! Yvonne, ma petite Yvonne, tu m'as déçu... Tu n'es plus la même!...

--Plus la même? Tu serais joliment embarrassé de le prouver! interrompt-elle, avec moins d'assurance que n'en laisse paraître le défi de son accent gouailleur.

--Oui, tu n'es plus la même, Yvonne... Tu veux que je précise? que j'accuse?...

--N'est-ce pas que ce n'est pas facile et que les mots n'accourent pas à ton esprit?...

--Ce n'est pas le motif de mon hésitation. C'est que je n'ai peut-être pas le droit de me plaindre. Souvent, on exige trop des êtres qu'on chérit, on les accuse d'amertumes dont on devrait inculper l'égoïsme seul. Eh! bien, je le devine, je le sens, je l'affirme, tu n'es plus la même, et précisément parce que tu ne t'en es pas même aperçue. Ton sourire triomphe: tout est là, pourtant, dans ce fait pénible que tu ignores ce que tu es devenue après avoir oublié ce que tu étais. La plus délicate fleur de ton âme, imperceptiblement, d'émotion frivole en émotion frivole, s'est effeuillée... Tu veux que je définisse? Comment préciser les nuances? Tu viens de sourire: ton sourire est plus charmeur, plus savant, mais il a perdu sa plus douce lumière, ce rayon qu'il m'apportait de l'au-delà de ton être. Tes yeux sont plus malicieux, plus caressants, mais il n'y monte plus ces tendresses profondes, ces reflets de l'idéal inondant l'âme. Ta voix est plus chaude et plus enjôleuse, mais je n'y entends plus filtrer la source mystérieuse et pure...

--En somme, me voici, devenue un monstre de perversion raffinée, je ne sais plus quelle odieuse coquette! essaye-t-elle de badiner.

--Je ne dis pas cela, Yvonne, je dis que tu es à la veille de te ressaisir... La frivolité n'aura servi qu'à te faire mieux savourer les émotions supérieures de la vie. Tu n'es pas celle qu'assouviraient les joies futiles, impuissantes. Ton coeur impulsif réagira, s'attendrira des espérances d'autrefois... N'est-il pas vrai que tu n'es plus la même qu'à la surface et que la soeur d'il y a deux ans vit encore? Allons, regarde-moi avec tes yeux naturels, pas ceux du bal ou de la promenade, mais ceux que tu ouvres sur ton âme vraie de jeune fille...