Chapter 18
Jean, dont l'intelligence est vive à déduire, assemblait les confidences, les émotions, les orgueils de Lucile, en dégagea une personnalité ferme, douce et originale. Le discernement calme, l'imagination discrète, les sentiments dignes, le langage inattaquable cessèrent de l'étonner. La clientèle du magasin l'avait pliée à la surveillance des mots qu'elle choisissait, des phrases qui tombaient de ses lèvres. On la devinait agréable et ravissante, on l'aiguillonnait à causer. La bienveillance ouvrait, son coeur, et l'exubérance comme un parfum s'en exhalait. Peu à peu, s'enhardissant, se familiarisant, mais toujours naturelle et réservée, elle devint coutumière d'expressions gracieuses, de ripostes alertes, d'idées, pittoresques et d'une tournure générale d'esprit charmante. A l'école, dont elle avait raffolé depuis l'âge de six ans jusqu'à s'a douzième année, époque où il fallut bien gémir de la déserter, elle s'était prodigieusement appliquée, inlassable à l'étude, prompte à saisir, d'une mémoire tenace, d'une curiosité intellectuelle débordante. Elle n'avait, en somme, que peu assouvi une faim intense de lecture, mais les impressions retenues des livres s'étaient gravées en elle comme un fer rougi dans la chair, en profondeurs indélébiles. Avant tout, elle croyait d'une ardeur saine et optimiste à la vie, à ce qu'elle devait être selon, elle, un ensemble de devoirs précis, indiscutables, même lorsqu'ils forçaient au sacrifice ou à la souffrance. Pouvait-elle, d'ailleurs, se figurer une obligation moins tyrannique? Sa vision de l'effort, de l'honneur et de la bonté ne les dessinait-elle pas comme autant de choses normales, souvent mises en pratiques? Tout cela jaillissait limpide aux yeux de Jean, et pourtant, le fait que rien de choquant, si peu que ce fût, ne rendît ces qualités morales désagréables, l'enchantait d'admiration. Qu'il n'y eût pas de raideur en cette vertu, de mignardise en cette gentillesse, de manie en ce dévouement, de bêtise en cette humilité, de naïveté en cette franchise, d'étalage en cette finesse, n'était-ce pas... attirant? Imprégnée du fluide religieux, aimant son Dieu d'un élan vrai, pratiquante émue, elle s'était tenue hors de l'excès, de la toquade et de la rigidité. Sa foi était plénière, docile, mais sans fièvres ou hébétement. Comme tout ce qu'elle faisait, sa prière était de la vie chaleureuse unie à de la sérénité...
Paix et ardeur, douceur et fermeté, bravoure et modestie, quel délicieux équilibre d'âme, quel rayonnement d'intime beauté! Lucile n'était si admirable que parce que l'amour l'avait façonnée, entourée, veillée, défendue, inspirée, guidée, ennoblie. En l'esprit convaincu de son ami, elle ne rappelait d'aucune façon l'héroïne de roman, elle valait beaucoup mieux, elle était elle-même neuve et personnelle, connue et précise, une oeuvre de la tendresse divine et humaine. Les âmes ouvertes à Dieu se gonflent d'un attendrissement qui les élève et les affine. Aussi méditative qu'impulsive, jamais servile, la piété de la jeune fille déposait en elle une joie sublime et rêveuse dont quelque chose lui demeurait toujours. Bien qu'il fût si différent, n'était-il pas un peu la même chose, le culte pour ses parente, mélange d'allégresse et de bonté pensive? N'était-elle pas un peu la même chose, l'affection pour ses frères, grave et chaude? Elle les chérissait tous, leur avait répandu son coeur en effusions et en services infimes ou grands. Eux-mêmes, de leurs yeux miroitant de reconnaissance ou d'amour, ne l'avaient-ils pas récompensée, remuée, enrichie? Et Thérèse à ses flancs ne s'accrochait-elle pas éperdument? Quelle expansion de l'être bon de _Cile_ vers la petite soeur croissante, quelles ivresses à l'instruire, à la dorloter, à la faire vibrer de sagesse et d'affections! Au milieu de la famille une et recherchant en cette union même le bonheur indispensable d'être compris, d'être aimé, comblée ainsi de tendresse et n'en ayant jamais assez pour diffuser elle-même en retour, heureuse par le sacrifice et la gratitude, Lucile à la maison comme devant Dieu ne s'affinait-elle pas d'une joie rêveuse et sublime?...
Non pas que Jean s'aveuglât aux limitations de culture, à l'ignorance relative, au goût inachevé, à l'inexpérience mondaine de son amie, à quelques préjugés inséparables du milieu où elle était racinée. Il ne se la représentait pas comme une pierre précieuse romanesque dont rien n'atténuait la pure couleur.
Malgré le remords d'en tenir compte, il observait en elle plusieurs lacunes, la plupart mal définies, l'absence de ces riens considérables, de ces futilités nécessaires, de ces nuances vagues qui sont des qualités, de ces détails frivoles qui sont des charmes. Il manquait, à Lucile du poli, une distinction apprise que les belles relations donnent, une subtilité de l'esprit entraînante, un certain art d'être féminine et d'enjôler avec un sourire irrésistible d'indifférence. Et Jean, à qui ces attraits exquis ne semblaient pas moins exigibles que les profonds, ne s'offusqua pas toutefois. Il rougit plutôt de lui-même, de ces caprices de nature superficielle. Il se ressouvint des reproches à Yvonne, des exhortations à la vie sérieuse, sincère, altière, puissante. Pourquoi alors, ce souci unique de la vanité, du brio, de la parure? Etait-ce là de la franchise en face de la pensée et de l'idéal? N'avait-il pas adjuré la soeur volage de reléguer les ambitions stériles à l'arrière-plan de sa volonté, de ne pas vivre pour elles, s'il fallait ne pas vivre sans elles? Il s'est insurgé contre un amour appuyé sur elles et tendu vers elles. Et pour édifier un obstacle entre l'ouvrière et lui, n'est-ce pas de motifs illusoires et subalternes qu'il use? De telles réflexions le fouettèrent au sang: il était confondu, atterré, déçu inexprimablement de lui-même. Des moments de doute, de désenchantement, de veulerie, d'égoisme le sillonnèrent, comme des pointes de feu atroce. Mais trop homme d'énergie pour se laisser avilir par l'inertie et le pessimisme, il eut avant longtemps un sursaut de courage et d'orgueil, il remonta du puits morbide vers la lumière immense... Il fut ensoleillé par un devoir éclatant. Lucile avait en lui suscité une passion dont le plus noble et le plus haut de lui-même palpitait, un grand besoin d'indulgence et de paix, de vérité et d'abnégation. De quelle façon logique son amour ne faisait qu'un seul et même idéal avec l'action patriotique aperçue et voulue, et qu'il suppliait Yvonne et son père d'admettre, il l'entrevit. Sachant que tout peu à peu s'éclaircirait, que bientôt le mariage avec une jeune fille du peuple l'éblouirait comme un bonheur obligatoire et sacré, il se livra à la douceur de n'être plus lâche, à l'extase du souvenir...
Aussi n'a-t-il guère, cet après-midi, qu'affermi et savouré la tendresse pure et souveraine pour la compagne assise auprès de lui. Quand il alla vers elle, gravit allègrement la Côte du Passage, il ramassait les indices révélateurs du coeur de Lucile. Il pressentit qu'ignorante, par modestie et sagesse, de ce qui la troublait, elle commençait à l'aimer. Du moins pouvait-il ne pas se blâmer de suffisance: il ne s'était jamais enorgueilli de l'émouvoir. Autre chose fut la résolution de ne pas la fréquenter: n'eut-il pas alors conscience d'un péril ordinaire auquel, sans insulte ou présomption, il désira la soustraire? L'entretien qui maintenant confond leurs âmes, l'assure qu'elle aime, mais qu'elle ne le sait pas encore... De ce qu'elle n'est pas vaniteuse et calculatrice, un contentement si bon inonde Jean qu'il va le faire durer. A la minute où elle percevra combien sérieuse est l'admiration qu'elle exalte, résistera-t-elle à une vision de luxe et d'honneurs, n'en sera-t-elle pas amoindrie? Sans doute, il sera normal qu'elle soit flattée. Contradiction insoluble de la nature humaine! Il veut l'attirer jusqu'à lui, qu'elle soit belle et resplendisse, et il redoute qu'elle voie la destinée qui s'apprête et qu'elle s'en réjouisse, triomphe, s'enlaidisse d'intérêt. Eh! bien, oui, il faut qu'elle demeure intégrale en sa dignité, qu'elle ne soit pas ravie par l'éclat de la situation. Il n'est pas assez tard pour qu'elle apprenne un tel amour: voilà pourquoi il s'évertue à refroidir tous les mots embrasés qui débordent, à pacifier l'émoi qu'ils stimulent, à détourner l'espérance qui chaque fois peut en éclore. Ne vaut-il pas mieux prolonger l'heure indécise et suave jusqu'au jour où, plus amoureuse, entièrement, profondément, il n'y aura plus de place en elle que pour la félicité d'être aimée?...
Ne vient-il pas de parler encore avec trop de chaleur et de rêverie? De nouveau, il détruira la violente impression en elle.
--Que nous sommes graves, mademoiselle! s'exclama-t-il, enjoué.
--Vous en êtes responsable. Monsieur Fontaine, réplique Lucile, vive à feindre l'insouciance. Un bonheur aigu, vague, entrait jusqu'aux profondeurs les plus sensibles d'elle-même: il n'a pas été détruit par la gaieté du jeune homme, mais il est devenu étrange, presque de la souffrance...
--Je suis donc bien coupable? dit Jean, moins léger, sourdement torturé par la justice du reproche.
--Cela me vaut la joie de vous pardonner...
--Est-ce le pardon qui oublie?
--Il le faut bien...
Thérèse, la petite soeur délicieuse, accourut au plus vif de son allure... Des sanglots rudoient sa gorge délicate, elle se masque les yeux d'une main secouée d'énervement.
--Mais qu'as-tu donc? s'écrie Lucile d'une voix si tendre que le jeune homme en tressaille jusqu'au meilleur de la vie...
Thérèse débite une phrase coupée d'un gros désespoir:
--Elles m'ont chassée... les autres... pas celle qui m'avait appelée...Elle est fine, celle-là... les autres... c'est des... Je leur ai dit que papa était un ouvrier... c'est pour ça!... Je ne suis pas assez pour elles. Ah! que ça me fait de la peine!...
Et les sanglots se pressent davantage. Lucile, comme si la plainte de l'enfant lui eût révélé son propre coeur, élève sur Jean Fontaine un regard d'impulsive et longue détresse...
X
LA JOLIE AMÉRICAINE
Depuis un quart d'heure, Lucien Desloges ineffablement minaude. Un sourire de bien-être intime lui flamboie sur le visage: la volupté de plaire à une femme savoureuse, d'être admiré, le parcourt, le hante et l'affole. Il s'agit d'une Américaine dont l'âge flotte autour de la trentaine et dont le minois est une effusion de grâce consciente: elle cause d'une bouche dédaigneuse avec un mari chauve, boursouflé, vétusté. Dans les yeux de l'éclatante jeune femme, une lueur de malice émue clignote: ils reviennent souvent à Lucien Desloges rapide à les prendre au vol, et parfois quelque chose de mélancolique les velouté. Alors, délirant de fatuité repue, hypocrite, il baisse la tête et simule d'être désolé...
Aussi, quelques distractions l'éloignent-ils d'Yvonne, que l'impatience grille au vif. Accoudés à l'une des tables du café de la Terrasse, ils poursuivent un entretien dolent et morne. Certains monosyllabes, tout assaisonnés d'une oeillade subtile qu'ils fussent, ont beaucoup aiguisé l'irritabilité de la jeune fille, trop pleins de l'oubli dont elle était humiliée. Aux premiers instants où Lucien la délaissa pour échanger avec l'Américaine un colloque de regards sournois et d'âmes touchées à la surface, elle a fait taire un cri rageur de dépit au tréfonds d'elle-même, comprimé une jalousie douloureuse. Orgueilleuse, elle a redoublé de brillante humeur et de volubilité. Le tourment a creusé davantage, des alternatives de chagrin et de violence l'ont amortie ou enfiévrée. Lucien, de plus en plus lointain, fort amusé là-bas, si laconique après la verve de tout-à-l'heure, laissant voir à l'inconnue un regret si coquin de ne pas être près d'elle, pousse la témérité jusqu'à l'insolence. Ce n'est plus de l'attention, du mutisme; c'est de la contemplation, langoureuse, diluée en songe. Yvonne d'abord a le coeur chargé d'une peine intolérable. D'un effort énergique, elle la dompte, et un afflux de colère lui enflamme le cerveau.
--On dirait que vous êtes ennuyé! dit-elle, à peine ironique à cause d'une lutte contre elle-même instinctive et dont elle ne s'explique pas la vigueur.
--Ennuyé? Quelle insulte vous vous adressez! répond-il, suave.
--Alors, je me suis trompée!
--Est-il nécessaire de le dire? Peut-on s'ennuyer auprès de vous, Yvonne?
--Vous étiez si gai, il y a quelques moments, si bavard, si... intéressant!...
--Ah! ça, je ne suis plus intéressant? Prenez garde!
--Je vous ai insulté?
--Ce n'est pas ce que je veux dire... Je ne prétends pas... enfin... sans l'être à chaque minute, il m'arrive d'être...
--Charmant!
--De quel ton vous l'avez dit! Comme si je ne l'étais guère...
--Vous aimez que je vous le redise, malgré ces grands airs d'homme satisfait de ce qu'on lui donne! s'écria la jeune fille, blessée par une oeillade soudaine et longue à l'Américaine splendide.
--Vous me croyez donc bien fat?
--Mais non, Lucien! fait-elle, désarmée.
--Mais si!
--Non, je vous le répète!
--Inutile de vous sauver, je vous tiens!
--Vous étiez guéri de votre susceptibilité, il me semble...
--On peut, sans être ombrageux et désagréable, s'insurger contre l'accusation de fatuité, L'opinion publique, sous bien des rapports, ne saurait m'inquiéter, mais j'abhorre qu'on me proclame un fat. C'est inepte, déloyal, radicalement faux!... C'est de la calomnie, du commérage, de l'envie! Qu'il est. difficile d'être respecté, jugé selon la valeur personnelle, le naturel, la sincérité, la... On a beau...
--Ne vous indignez pas, Lucien! Pourquoi, n'est-ce pas?
Il se fâchait en définitive, la rougeur du teint passait au cramoisi extrême. Les prunelles s'immobilisaient d'une fixité dure, les ailes du nez battaient nerveuses, une rigidité soudaine lui concentrait le reste du visage. La voix tendue, mordante, grinçait d'aigreur.
Puis, de la pâleur amollit tous ces traits raides: de l'amertume les relâchait. Un désappointement venait d'apaiser l'acrimonie de Lucien. Il a incliné son visage vers l'étrangère, soudain préoccupé de voir quel effet sur elle avait produit le changement de physionomie, de la langueur à l'énergie, de l'oisiveté à la pensée vivante. L'Américaine se levait alors, désertait le café de la Terrasse, lui avait tourné le dos sans quelle eût manifesté le plus superficiel chagrin et même l'indice le plus imperceptible d'attention. Eh quoi! elle ne se souviendrait pas de lui, elle partait sans adieu, sans tristesse? Ce ne pouvait être l'indifférence, il l'avait certes remuée. Deux ou trois minutes, retenu par la discussion belliqueuse avec sa compagne, il avait négligé la délicieuse inconnue: le dépit motivait ce départ, cet abandon sommaire. Rasséréné, il n'en reçut que plus béat les protestations d'Yvonne, angoissée par le visage abattu de Lucien, repentante de sa jalousie, de sa mesquinerie d'humeur...
--Ne soyez pas offensé, je vous en prie, disait-elle, caressante. Ce n'est pas la première fois que je vous taquine... Nous avons eu déjà ces querelles gentilles qui font plus de bien que de mal: elles rapprochent davantage après avoir si peu éloigné. En un mot, je le regrette, je ne recommencerai plus, ou plutôt, oui, je recommencerai, puisque c'est indispensable et que ce n'est pas malin. Dites, Lucien, n'est-ce pas amusant?
Le départ de l'Américaine lui fut une délivrance exquise. Yvonne étincelle de gaieté, les yeux mouillés d'un pardon généreux. Son ami n'a pas deviné la fureur jalouse: c'est préférable ainsi et rassurant! N'abomine-t-il pas de tels reproches?
--Certains envieux m'accusent, je le sais! reprit-il, assombri.
--De quoi? interroge-t-elle, feignant d'ignorer.
--Je viens de le dire! s'exclama-t il, hébété.
--J'espérais que vous l'aviez oublié.
--A dire le vrai, les ennemis ne me chiffonnent guère... Mais, à certains moments, ils sont encombrants, ils sont pesants sur l'âme...
--Des ennemis, Lucien? vous badinez! Mais pourquoi? Des ennemis, ça n'a de raison d'être que pour détruire...
--Eh bien?
--On tente de vous écraser?
--Puisqu'on est lâche et injuste!...
--Mais dans quel combat êtes-vous assaillant ou assailli? On ne détruit que les adversaires! Si vous étiez sur le gril en pleine fournaise politique, ou si vous jouiez des coudes pour trouer votre chemin jusqu'au premier rang d'une profession, ou si vous vous acheminiez à une allure inquiétante vers les millions, ou si... enfin, si pour d'autres hommes vous étiez l'obstacle à leur but, l'empêchement, à leur ambition, je comprendrais... mais je ne vois pas... n'est-ce pas? j'ignore comment...
--Vous hésitez: qu'est-ce que vous alliez dire?
--Comment vous pouvez avoir des ennemis!
--Ah! je n'en ai pas! On ne convoite pas ma situation, le nom que je porte, les relations dont je m'honore, l'existence douce et raffinée qui est la mienne! Il y a des gens qui me détestent, mademoiselle. Vous me surprenez! Je vous croyais une jeune fille glorieuse d'elle-même: n'y en a-t-il pas qui me tiennent rancune d'avoir mérité votre coeur?
Ces dernières paroles ont frémi d'une conviction impétueuse, indéniable. En dépit de leur emphase, la jeune fille a tressailli de joie à cette flatterie. A l'idée que Lucien, parce qu'il est chéri d'elle, a des ennemis presque sûrs, elle est, comblée, elle exulte. Un contentement si vif ne va pas sans un repentir plus aigu d'avoir été maussade, querelleuse, détestable. Afin de cacher un peu tant de satisfaction, elle élude le madrigal:
--Quand il s'agit de femmes, est-ce d'ennemis qu'il faut parler? dit-elle, enjôleuse.
--Vous préférez qu'on les appelle des rivaux?
--C'est moins terrible, moins lugubre, moins solennel, moins romanesque...
--Mais, au fond, c'est la même chose!
--Tiens, vous êtes romanesque! s'exclama-t-elle, riant éperdument, sans qu'il y eût toutefois de la dissonance vulgaire en l'accès de plaisir.
--C'est bien vous, cela, Yvonne! Quand faites-vous la réponse à laquelle il est normal de s'attendre? Il n'y a rien de plus déconcertant, de plus fantaisiste que votre manière d'avoir l'esprit présent. Je ne m'y habitue pas. C'est trompeur et stupéfiant, mais c'est charmant!
--Mais c'est vous qui vous trompez, car je ne vous trompe pas, je vous l'assure!... Au contraire, je fais de mon mieux pour être claire et franche.
--Si vous ne trompez pas, êtes-vous du moins charmante?
--Vous avez l'art d'expier les fautes contre la galanterie... Vous oubliez quelque chose, cependant: cela m'alarme d'être stupéfiante. Je ne saisis pas trop bien, et j'en ai de l'angoisse...
--De la véritable angoisse, pénétrante, cruelle?
--Celle qui est la plus insupportable, le doute...
--Vous devenez profonde!
--C'est la millième fois que j'entends dire que le doute est atroce!
--Et douter de soi-même est effroyable, n'est-ce pas? On vous torture donc!
--Avec sauvagerie! dit-elle, joyeuse.
--Puisque vous êtes charmante, cela dit tout: il n'y a pas d'autre soulagement à vous donner!
--Stupéfier quelqu'un, ce n'est pas le rendre stupide? Je croyais... Ce ne serait guère un don populaire!...
--Sans doute, mais il y a un genre de stupéfaction qui est l'admiration la plus absolue. Oui, mademoiselle, on vous admire jusqu'à en être stupide!
--C'est bien l'unique circonstance où vous l'êtes!
--Où vous me croyez finaud de l'être, plutôt...
--Ah! l'adroite riposte!
--Ah! la gentille vaniteuse!
--Comment cela? dit-elle, agressive.
--Encore une volte-face d'humeur insolite, inexplicable, je suppose?
--Oui, vous n'êtes pas stupéfait?
--Stupide, irrémédiablement stupide, cette fois-ci, je l'avoue franc et net... j'ai perdu la voie...
--Il est pourtant facile de la retrouver!
--Guidez-moi par cette main-là, si mignonne, si nerveuse, si exquise!
--Vous ne m'échapperez pas!... Votre compliment de tout à l'heure n'avait pas le sens commun! Je l'ai accueilli à titre de badinage. L'admiration, autant que vous le disiez, c'est de l'extase. On ne ravit pas les gens à propos de tout et à propos de rien... Or, vous étiez sérieux, si je puis encore me rendre compte de quelque chose...
--Quelle indignation! Et parce que j'ai déclaré ma pensée intime! Ce n'était qu'une manière d'exprimer combien le charme de votre esprit est divers, inépuisable, compliqué, c'est-à-dire adorable!
Cette tirade jaillit avec une aisance parfaite, alors que le visage du beau Lucien se voilait de gravité et que le regard s'alanguissait d'un long reproche, tempéra l'aigreur d'Yvonne. Elle retourna le ressentiment contre elle-même, s'incrimina: Lucien ne la gratifiait-il pas de flatteries semblables à chaque instant, ne l'en avait-il pas saturée? N'avait-elle pas dû se plier aux phrases, à l'exagération, aux superlatifs doucereux? Sous le langage orné, enguirlandé, pour ainsi dire pommadé, elle discernait une louange véritable. Certes, il écoutait les mots rares et harmonieux s'arrondir sur ses lèvres, il se délectait de souplesse intellectuelle, d'originalité, d'un langage fécond. Tout cela, elle le connaissait, elle l'avait compris, excusé, admis. Elle s'y était même si bien résignée que loin d'en être offusquée, elle y trouvait de la grâce et de la culture. Ne le blâmait-on si aigrement d'une conversation habile et surveillée que parce qu'on avouait une impuissance à l'imiter, à l'égaler? Si donc elle a cru équitable d'en justifier, de presqu'en admirer Lucien, n'y a-t-il pas de l'injustice et de la petitesse à l'en flétrir aujourd'hui? Elle rattache l'exaspération des nerfs à l'agacement causé par l'incident avec l'Américaine, elle en est confondue...
--Je suis sotte, n'est-ce pas? dit-elle, avec une tendresse peu adaptée aux paroles banales.
--Cela s'accorde mal avec la déclaration que je viens de vous faire!
En somme, il a l'esprit vigilant, très adroit. Pourquoi se livre-t-elle à une prévention hostile?
--Eh bien, oui, simplement, je vous demande pardon, Lucien.
--Nous ne nous comprenons plus... Votre colère n'était pas de la simulation, un caprice! Vous jouiez à l'emportement, c'était de la variété, c'était gentil!... Comment! Vous... vous étiez...
--Fâchée, d'une colère odieuse, stupide!
Le front du jeune homme se teinta d'une ombre soupçonneuse, quelques plis se tendirent entre les sourcils.
--Oui, Lucien, je suis détestable, redit-elle, servile et roulante. Depuis quelque temps je m'égare en moi-même... Mon caractère se gonfle d'amertume, devient revêche et laid... Ne suis-je pas horrible, dites?
--Ceci n'explique rien...
--C'est vrai.
--Alors!
--Je ne sais...
--Pardonnez-moi ce mot sévère, mais c'est ridicule!... N'en Êtes-vous pas vous-même convaincue?
--Ridicule, mais vrai! dit-elle, frémissante.
--Est-il besoin de vous rappeler que je le sais, moi?
--Comme le dit mon frère, l'hypothèse n'est pas la science... Vous avez un soupçon, pas autre chose!
--Combien de fois, Yvonne, depuis quelques semaines, avez-vous obstinément refusé de répondre à mes questions violentes peut-être, mais légitimes? Vous m'aviez promis, ce soir où Jean mit fin à un interrogatoire qui en est resté là, d'expliquer avec une franchise totale une transformation d'humeur aussi extraordinaire qu'elle fut singulière... Vous fûtes si caressante, si gentille aux premiers entretiens qui nous réunirent ensuite, que je n'osai vous reparler de la... enfin... de ce qui avait eu lieu. Vous n'avez pas oublié ce jour où de nouveau ce petit air grognon et ces réponses... maussades revinrent. L'endroit n'était pas favorable à un aveu complet, je n'insistai pas. Il y a environ une semaine, ici même, au café, vous eûtes encore l'esprit acéré... désagréable. Nous étions cernés de gens qui auraient pu s'amuser de notre querelle, je m'abstins encore. Aujourd'hui, nous sommes seuls, nous avons beaucoup de temps à nous, je vous prie de me fournir une explication entière. J'ai votre confiance ou je ne l'ai pas: si je ne l'ai pas, il vaut mieux... vous comprenez, n'est-ce pas? Avant d'exiger, cette fois, j'ai voulu être sûr que je ne m'emballais pas, j'ai feint d'être sourd, j'ai attendu!...
--C'est impossible...