Ce que disait la flamme

Chapter 17

Chapter 173,368 wordsPublic domain

Il est plus ému que jamais il ne le fut auprès de Lucile. L'attrait qui d'elle émane et le pénètre, s'illumine et devient comme une chose vivante en lui. C'est de son propre coeur, étrange et bouleversé, défaillant et doux, qu'il a malgré lui chanté le lourd bonheur. Toutes les hésitations fondent, tous les leurres par lesquels il refusait l'amour s'envolent. Il est empoigné, asservi, enivré... Parce que Lucile, enfin, n'est plus une apparition voilée d'une buée sentimentale, un être uniquement réel en la mémoire qui refait l'original et l'idéalise, un rêve splendide créé avec un peu de beauté qu'on grandit soi-même, parce que Lucile elle-même lui est chère! Par quel aveuglement systématique et injuste se laissa-t-il obscurcir les yeux? Il était facile de voir ce qu'elle était, la loyauté du coeur, la haute et sereine envolée de l'âme, la clarté de l'intelligence, la noblesse innée d'elle-même entière. Auprès d'elle, il avait cédé à l'orgueilleux instinct de l'homme du monde qui, malgré sa bonhomie et sa déférence envers quelqu'un des classes inélégantes, croit toujours décerner une faveur. Tout ce qu'il pouvait fournir de condescendance et de respect, la jeune fille de l'ouvrier le reçut; bien que sa beauté opérât vivement sur l'imagination du protecteur, il n'en avait pas moins conscience d'être plus élevé, plus raffiné, plus distingué qu'elle. Et c'est un peu comme, du haut d'une falaise, on contemple une fleur jolie et fragile perdue là-bas au milieu des rochers, qu'il la regardait. Il était charmant de la voir si pure et fière, elle ne valait pas qu'on se donnât le trouble de l'aller cueillir. Après avoir tergiversé quelques minutes, il se flatta de n'avoir agi qu'activé par l'abnégation la plus belle, il se rendit le témoignage que pour une autre famille ouvrière, en des circonstances identiques, sans une adorable Lucile pour venir l'appeler au dévouement, il se fût prodigué avec les mêmes efforts et la même constance. N'éprouvait-il pas un intense plaisir à consoler, à secourir, à sauver? A connaître l'âpre jouissance du sacrifice, ne s'exaltait-il pas? Un soir que les frères de Lucile, au retour de l'ouvrage, se joignirent pour lui manifester leur gratitude et leur affection; des larmes ne débordèrent-elles pas jusqu'à ses yeux du coeur tout-à-coup submergé par une félicité inconnue? Il s'est rappelé bien des fois combien celles-ci furent bonnes en dépit de leur violence: pour se mentir chaque fois, d'ailleurs, pour se convaincre davantage que la seule joie de la pitié surabondante grandissait au fond de lui-même. Il ne se lassait pas de voir Lucile exquise et sérieuse, discrète et retenue, mais si l'émotion du coeur l'embrasait comme brûlée au vif et devenait inexprimable, c'était la pitié encore, avivée par un long sourire...

Jean ne s'habituait pas au sourire de la jeune fille. Plus il en recevait la tendre lumière, moins il le connaissait...

N'est-ce pas de lui, pourtant, qu'il gardait le souvenir le plus émouvant? Plus il y rêvait, plus celui-là le fuyait et l'attirait: il avait, l'hallucination étrange de rôder au seuil du mystère... Il ne s'ingéniait pas à comprendre le sourire énigmatique, il en admirait la rêverie inconsciente et vague. Il n'est pas indispensable d'avoir une initiation artistique excessive, pour ne pas s'en tenir à une impression terne devant le beau: Jean avait le goût assez mûri pour que tout l'épanouissement des traits de Lucile en un rire méditatif l'émerveillât.

Lorsqu'elle sourit ainsi, de son âme ardente visible, elle captive, elle impose comme de la vénération émue. Un reflet vermeil s'épand sur le visage qu'il échauffe. Les lèvres se prolongent en courbes plus molles et vibrantes. Les joues dilatées grouillent de tressaillements. Les yeux, surtout, creusés, insondables, irradiés, se remplissent d'âme douce jusqu'à leurs profondeurs, il semble...

Longtemps donc, le jeune homme ne perçut d'un tel sourire que l'étincelle et la beauté physique, ne songeant guère à en pénétrer la cause, les sources génératrices: il se complaisait si volontiers à ce culte du charme visible qu'il négligeait de réfléchir, même un peu, sur les qualités morales et la noblesse d'une vie si modeste. Tout l'être intime, dérobé, supérieur, de la jeune fille ne l'intéressait que médiocrement, échappait en définitive à la vision de son intelligence, à l'éloge de son admiration.

Pourvu qu'il oubliât les parents, le milieu social, le travail de Lucile, elle était ravissante et harmonieuse. Dès qu'il revoyait l'entourage où elle avait grandi, elle ne cessait pas d'être belle, mais autrement, inférieure et indigne. Elle avait beau n'être jamais vulgaire ou sottement exubérante ou niaisement banale, il ne l'en estimait presque pas. Les manières de la jeune fille sans mignardise étaient gracieuses: il le constatait avec indifférence. Elle parlait une langue qui, sans imprévu ou richesse, était bonne et souple: à peine l'en louangeait-il. Elle causait de ses actes et des choses avec une distinction constante: il n'y discernait rien d'extraordinaire. Autant de finesse morale et de coeur ardent ne parvenaient pas à le séduire, elle n'était que la jeune fille de François Bertrand, une enfant douce et humble qu'il protégeait, à laquelle il faudrait bientôt faire un adieu sans remords et le moindre souci...

Il errait, puisqu'au moment de la séparation attendue avec froideur, un regret le tourmenta, réagit ensuite par une tristesse énervante. Il ne faillit pas, si rusé à rejeter l'amour par d'infinis prétextes, à détruire ces alarmes. Un attachement réel en lui s'était accru pour la famille Bertrand, et la satisfaction personnelle de lui avoir été sympathique et bienfaisant lui causait une jouissance. A l'heure où il fallut s'éloigner de l'une et renoncer à l'autre, il eut un chagrin subtil à se rappeler tant d'émotions profondes qu'il ne revivrait plus. La brisure d'abandonner Lucile fut de la souffrance à peine différente, aussi confuse, aussi nerveuse, aussi destinée à un prompt oubli...

Il y a quelques jours, impuissant à ne pas être entraîné vers elle, en dépit d'un ultimatum à lui-même de ne plus la voir, il reconduisait Lucile jusqu'à Lévis, jusqu'à la demeure paternelle. Cette entrevue lui démontra que l'amour l'avait envahi, sournois. A l'heure même où cette découverte l'éblouit, il ne s'efforça pas d'amoindrir en lui l'impérieux sentiment, il ne pouvait y réussir, trop dominé par la forte et, douce angoisse de le connaître en lui. Après avoir obtenu de Lucile un consentement joyeux à le laisser revenir auprès d'elle, alors qu'il dégringolait avec fièvre la Côte du Passage, il fut assiégé par un pêle-mêle de réflexions tumultueuses. Il s'estima ridicule de n'avoir pas même soupçonné qu'il aimait. Il s'empressa d'interroger cet amour et de savoir quel il était, sincère ou illusoire, mystique ou passionné, durable ou nécessaire. De l'analyse à tête calme eût seule conclu: aussi, beaucoup d'affirmations se battirent dans son esprit qu'elles ne gagnèrent ni l'une ni les autres: plus elles venaient à la rescousse, chacune à son, tour, plus Jean ignorait à laquelle se livrer, triste et indécis. Le plus sage à faire, jugea-t-il enfin, puisque la solution ne lui viendrait que le lendemain, était de s'imaginer l'hypothèse la plus alarmante comme vraie et de l'envisager avec franchise. Il admit, pour le besoin d'être moins perplexe, qu'une tendresse ardente, complète, invincible, à l'égard de Lucile le possédait, ne le lâcherait pas. Il fut alors comme frappé d'une crainte indéfinie au premier choc: mais la cause en devint lumineuse aussitôt. L'impétuosité, la violence de sa nature l'épouvantaient: s'il aimait vraiment, de tout son être, avec une conviction décisive, un abandon irrépressible du coeur, deux conséquences imposaient une alternative poignante: il devrait étrangler la passion au fond de lui-même ou se faire l'époux de Lucile. A l'évocation de l'ouvrière montée jusqu'à lui, il subit d'abord un frisson, une commotion de l'âme. Elle était si belle, si tranquille, si finement chaste, intelligente avec une si agréable spontanéité! La certitude l'en saisit avec force, il aimait Lucile Bertrand, il eut presque absolue l'impression de l'aimer avec ardeur, sans reprise de lui-même, assujetti, accablé par tant de joie...

Puis les doutes affluèrent, les difficultés placèrent entre la jeune fille et lui une barrière hautaine qui lui parût démesurée, infranchissable. Le préjugé de classe, ainsi que des épines faisant reculer les mains désireuses d'atteindre une rose, enfonça un aiguillon acéré en plein coeur de Jean. Il fut déchiré, il souffrit, il se rebella... En même temps qu'une blessure entrait au plus intime de sa vie, une ombre opaque lui pesait sur le cerveau comme un nuage pénètre dans l'atmosphère. Écrasé sous l'amas des objections à un tel mariage, il chancela: il hésita, il s'inquiéta, il se tourmenta, il ne sut quelles pensées accueillir. Les résolutions les plus opposées l'attirèrent l'une après l'autre, il s'irrita. Et quand il revit la maison prétentieuse et royale de Gaspard Fontaine, il avait l'âme encore flottante, égarée, bizarre et grincheuse...

Au souper, le père et la soeur flairèrent le trouble qu'il déguisait mal, insistèrent et, las de ne pas réussir, le harcelèrent de taquineries. Yvonne feignait auprès de lui l'insouciance la plus espiègle, depuis le jour où il ouvrit ses yeux sur les conséquences d'une union avec Lucien Desloges, pour dérober les craintes, les indécisions qu'elle ressentait. Et depuis ce même jour Gaspard, échappé à ce que les paroles de son fils eurent de puissant et d'irrésistible, appréhendait la mise en demeure de communiquer son blâme et son indifférence. Une simple allusion l'eût gêné, parce que de la part de Jean, poli jusqu'à l'extrême, elle aurait équivalu à une demande impérative de se prononcer. Il se réjouissait que le moment de le faire tardât, se prédisant avec erreur que Jean lui-même finirait par abattre son enthousiasme. Tout ce qui, néanmoins, le détournait d'un malaise entre eux, était bienvenu de l'industriel, inspirait à sa verve une gaieté inextinguible: grâce à une plaisanterie d'Yvonne, Jean morose, après l'avoir quelque peu effarouché, l'amusa et lui assouplit la langue qui devint loquace et railleuse avec bienveillance. Le nom de Marthe Gendron fut décoché avec un cliquetis de rires et de malices gentilles. Le jeune homme avec eux se mit à badiner, eut conscience d'avoir été grotesque à force d'avoir été songeur et de ne pas avoir révélé pourquoi. Gomme si un dédoublement intime l'eût partagé en deux êtres, il put à la fois continuer la méditation profonde et sourire aux siens. Elle ne pouvait que s'aiguiser, au milieu du luxe et de toutes les élégances, à la vue des mets subtils, par l'emprise de toutes les habitudes chères et distinguées, l'obsession du jeune homme, obsession d'un amour à préciser d'une résolution, à choisir, d'une souffrance à guérir. Bien que ressaisi par l'ambiance amollissante, Jean garda intact le souvenir de Lucile, et le dernier regard demeura limpide en lui: rien de sa clarté heureuse ne s'effaça... Le retour à la vie somptueuse aurait pu atténuer l'impression vécue au moment de la séparation. Le contraire, étrangement, survint. Comme si une muraille se fût empilée roche à roche, l'obstacle à coup sûr grandit, les objections s'accumulant, dignes ou mesquines. Mais aucune de celles-ci, croyait-il du moins par une ruse de l'imagination, ne provenait de la jeune fille pour laquelle tant de respect lui adoucissait le coeur. Il lui sembla qu'elles étaient différentes d'elle, qu'elles étaient froides et mornes, entre elle et lui opposaient une ombre qui lui donnait le frisson, qu'il avait peur de traverser. Mais elle paraissait ignorer une telle angoisse, puisque les grands yeux noirs ne se lassaient pas de l'émouvoir, débordants de félicité pure...

Le soir, il voulut s'arracher à la tyrannie de ses inquiétudes. Il espéra que la vie étincelante de la terrasse Dufferin engourdirait la fièvre. Une molle draperie d'azur et d'étoiles enveloppait la ville et les horizons de trouble et d'infini... Jean, à ses deux amis qu'une pareille exubérance intriguait quelque peu, jetait à profusion du sarcasme, des phrases et de l'esprit, il avait les joues vermeilles de nervosité aiguë. Ce fut en vain qu'il jasa autant qu'un verbomane, que des éclats de rire l'empoignèrent, qu'il tâcha de frémir au contact de l'allégresse générale, énorme, de n'avoir plus conscience que d'elle plus forte que l'obsession agaçante. La vision de Lucile au-dessus de la foule lui revenait toujours en un mirage de sorcellerie. Quand il ne luttait pas contre la griserie du souvenir, il trouvait cela ineffable d'être ainsi persécuté. Mais l'irrésolution se hâtait de l'aigrir, pensée lancinante qui devenait une torture. Des soucis de mondain, presque laids, certes peu généreux, lui insinuèrent que le plus sage était d'étrangler sans délai une passion qui le menaçait de douleurs et d'embarras. Par ses relations, ses habitudes, l'inclinaison de sa nature, la discipline des convenances, n'était-il pas lié à une société dont l'arrêt prononcerait coupable l'ouvrière transmuée en madame Jean Fontaine?

Le coude alangui sur une table du café, voluptueusement à l'aise au milieu des toilettes raffinées et des groupes à la mode les plus éclatants, chez lui parmi la fièvre des conversations légères et l'éblouissement des lumières, des bijoux et des regards, énervé, mais las, l'énergie somnolente, il fut débordé par la sensation que la jeune fille était inférieure, indigne. Il crut même quelque temps s'être décidé à la ligne de conduite auparavant claire et inévitable, à ne plus retourner vers elle. Quelques lignes diplomatiques d'adieu, bien adroites, bien mûries, bien effectives, pacifieraient les exigences, les clameurs de la conscience. Et d'ailleurs, la conscience en gémirait-elle? Irritable, à cause des réflexions persistantes, de l'effort pour les évincer, de l'insuccès, il se sentit méchant tout-à-coup, dominé par une sorte d'impatience féroce. Des soupçons injustes, lâches, l'étreignirent. Il ne les secoua pas à l'instant même. Lucile, avec une hypocrisie rouée de femme, s'était mise en lumière avantageuse, avait masqué l'intention de plaire et de se capter un mari magnifique. Jean scruta sa mémoire pour y chercher les indices, les preuves de ce hideux intérêt. Il fut indispensable de questionner le visage, le sourire, les yeux de la jeune fille. Il repoussa violemment leur charme, leur émotion franche, il désira trouver en eux de l'imposture et de la comédie. Mais trop nimbés de reconnaissance et de bonté, trop ravissants, ils combattirent, insistèrent, furent victorieux de l'insulte, de la colère. Le coeur de Jean leur céda, fut emporté vers le repentir; et là, en ces lointains de la conscience, il eut de la pitié, de la souffrance, il eut honte de lui-même, il pressentit qu'un amour très grand triomphait, il connut l'extase de s'abandonner à lui...

Plus tard, au cours des heures tendues où le sommeil refusa de l'en affranchir, l'obsession le reprit, le hanta d'ombres pénibles. Il dormit enfin, mais il fut alarmé par des cauchemars et beaucoup de réveils brutals intervinrent. Il reçut d'une pareille nuit le mal de tête le plus âpre: le cerveau, d'un écrasement vigoureux, l'alourdissait tout entier. Jean ne dirigeait sa pensée qu'avec paresse et torture: il lui sembla qu'une paralysie partielle en affaiblissait l'élan. Peu à peu, le problème en lui se redressa, plus intense que la veille. Il éprouva encore une brisure de la dépression: elle reculait, elle s'évanouit. Un courage fervent, domptait l'âme, la poussait à connaître, à ne pas fuir, à vouloir. Jean, avec l'illusion d'être froid, parce qu'il est des moments d'énergie brûlante où l'on se croit impassible à force d'avoir l'esprit lucide, plus encore avec droiture et probité, Jean s'interrogea, se pénétra longuement. Devant l'image de Lucile, dont nulle préoccupation maussade aujourd'hui ne ternissait la douce et blanche lumière, il voulut ne pas se mentir à lui-même, accepter en leur plénitude les conclusions d'un jugement loyal. C'était l'heure pour lui de ne plus se laisser ravir par un idéalisme flottant, de ne plus errer au caprice d'une sensiblerie amusée, c'était l'heure de fixer le devoir et d'y fermement courir. Après l'accalmie des instincts médiocres, le soir précédent, il crut succomber à un amour tenace et merveilleux. Si puissante en fut l'ivresse qu'il ne devait plus en contester la profondeur, la nécessité, le lien durable avec sa vie même... Il n'est pas étonnant que, le lendemain, sous l'empire d'une clairvoyance réagissante, il ait ramassé toute sa raison contre cette passion pour l'analyser et la juger. Jusqu'ici, entraîné par un penchant auquel il se donnait avec bonheur, il n'a pas étudié le caractère, la pensée, l'énigme supérieure de l'humble amie. Il ne méprisa pas, il fut aveugle. N'ignorait-il pas le plus intime, le plus touchant, le plus sacré d'elle-même? Ceci l'attira, le retint comme le réel devoir montant de la conscience: aller vers Lucile, afin de lui être juste, de l'approfondir et d'illuminer son amour aux rayons d'une expérience vigilante. De cette décision, il ressentit un apaisement indicible...

C'est aujourd'hui la troisième entrevue depuis le jour où, faible contre l'impulsion vers elle, il rejoignit la jeune fille auprès de la Basilique et ne s'en éloigna qu'au seuil de l'obscure maison paternelle. A la même heure, à ce même endroit, à la rue Buade vibrante, il l'attendit, il la chercha, il la revit, il la pria de ne pas le refuser. Troublé, conquis, timide, ce lui fut une chose peu facile de procéder à l'examen calme dont il avait réglé l'objectif et les détails à l'avance. Il eut besoin d'une énergie constante pour ne pas se laisser exclusivement amollir par la tendresse, d'une énergie obstinée pour vouloir se rendre compte avec certitude. Il garda assez bien la maîtrise de lui-même pour déchiffrer beaucoup l'âme de Lucile et s'en expliquer la prodigieuse finesse. Il apprivoisa sa confiance, elle donna libre cours à son exubérance d'esprit et de coeur. Jean, sournois, voilait son enquête; sous le masque de la sympathie, il exigeait de l'ouvrière une épreuve, posait des pièges, élucidait et transquestionnait, sans cesse poli et badin, aimable et gracieux. Un manège aussi bien dissimulé resta inconnu d'elle, et son compagnon glanait des confidences, à certains moments presque des effusions. Elle narra des incidents qui mirent en relief sa façon de vivre, des impressions qui avaient gravé leur empreinte et qui étaient significatives, elle permit à Jean d'entrevoir quelle fut sa vie de jeunesse première et d'adolescence épanouie, quelle était l'admirable et vraie substance de son être. L'accent ému dont elle étala pour ainsi dire la richesse d'une âme affectueuse et droite, convainquit le jeune homme que ne l'obsédait nul souci de se faire valoir, d'afficher de la beauté morale, de s'offrir comme type d'épouse sage et dévouée. Jean épia chez elle une arrière-pensée mesquine d'intérêt, elle ne perça jamais. Pour être certain qu'elle ne déguisait pas le triomphe de le séduire, il essaya des flatteries hypocrites et rusées: elles furent accueillies avec un embarras si spontané, qu'il se crut méprisable de s'en être servi. Simple et distinguée, d'une manière exquise, elle déroula sa vie et son caractère, comme la plus ordinaire et la plus irrésistible des confidences. Elle s'aperçut qu'on la faisait souvent discourir d'elle-même, elle attribua cet entêtement de nouveau à la bonté, à la courtoisie; ne s'ingéniait-il pas à mettre une sourdine à l'instruction qu'elle estimait bien vaste? Il se préoccupait de ne pas la rendre confuse, de ne pas la blesser. Il excellait à lui faire oublier son infériorité, si bien qu'elle se leurrait parfois d'être égale et même supérieure, à cause des paroles amicales et soumises. Elle retrouvait auprès de lui l'aisance des causeries délicieuses avec Thérèse, la petite soeur qui l'adorait. Comme il était modeste, respectueux et délicat! Il était impossible de le craindre, de le soupçonner, de l'outrager. Il ne raillait jamais, la franchise abondait en son regard toujours...

C'est ainsi que Jean, par ce qu'elle révélait d'elle-même et par une intuition pénétrante, eut bientôt de Lucile une opinion lumineuse et décisive. La grande affection du père et de la mère l'un pour l'autre l'avait depuis longtemps émerveillée, et à les voir si heureux, si touchants, elle habitua son coeur à leur union mystérieuse... Sans la comprendre, elle en devinait le charme, la noblesse, la solidité. Leur joie perpétuelle avait animé d'indéfinissables rêves en elle, les avait développés, affinés. Certains de leurs sourires ardents l'attendrissaient elle-même, longuement pensive après eux. Quelques paroles chaudes en informèrent Jean: «C'est bien simple, dit-elle, ils ont tant de bonheur, papa et maman, que cela me rend heureuse, moi aussi!... heureuse!... tellement!...»

Tout son visage avait fulguré de souvenirs. N'était-ce pas de leur affection splendide que découlait l'admiration de la jeune fille pour ses parents? Elle était fière d'eux, les chérissait outre mesure, ne les distinguant qu'à travers une auréole de beauté morale...

Jean ne put douter qu'elle n'était glacée d'aucune naïveté, d'aucune ignorance, d'aucune vulgarité chez eux. Au contact des personnes élégantes foisonnant à la maison Seifert, elle eût pu être gâtée par l'envie, écouter le regret d'appartenir à une classe méconnue d'elles. Bien loin de regagner le logis de son père avec des rancoeurs et d'y rentrer, le dépit noir au fond de l'âme, elle s'y précipitait radieuse de plaisir et de sincérité.