Ce que disait la flamme

Chapter 16

Chapter 163,578 wordsPublic domain

Après s'être réjouis de la boutade, ils recommencèrent à bavarder, moqueurs, exultants d'une joie incompréhensible. Jean perçoit les alentours comme en un décor d'irréel, subtils et confus. Les silhouettes grises de quelques ouvriers, là même, remuent de gestes bizarres, indistincts: leurs voix discordantes se fondent en une vague cadence. Le vacarme de toutes les paroles qui montent, de tous les rires qui s'entrechoquent, de tous les bruits qui volent est une mélodie puissante qu'une distance imaginaire affaiblit. La foule, est un grouillis de formes gaies ou sombres, hommes ou femmes, quelconques, indéfinissables. Vers le coin de l'horizon où le soleil se prépare longuement à fuir, une clarté magique dore les têtes et les épaules des gens, les colonnettes et le parquet du bateau, recouvre le Saint-Laurent d'un riche velours, transfigure au loin les vaisseaux alanguis le long des quais. Du fleuve il arrive un chant de gouttelettes ruisselantes et de remous harmonieux. Une guirlande pâle de mystère s'enroule autour de la falaise de Sillery. Tous les coloris, tous les sons, toute la nonchalance et tout le bonheur du soir, on dirait que l'orchestre des Italiens les fait tressaillir en l'âme des airs canadiens: ils éclatent, ils s'amollissent, ils rêvent, ils se raniment, ils s'exaltent, les refrains de jadis, ils renaissent, ils empoignent, ils font courir des bouffées d'orgueil. Sur l'aile de la transition la plus légère accourt maintenant la chanson d'Isabeau: tour à tour, elle folâtre et berce. De la musique, auparavant, Jean n'avait reçu que de fugitives caresses, transports et soupirs venus de fort loin jusqu'à lui. Dès que la mélopée d'Isabeau se met à vivre, il lui semble que lui-même s'éveille, il écoute avec le plus ému de lui-même, il se rappelle combien ce thème, joué par Yvonne distraite il y a quelques semaines, l'avait secoué, attendri, soulevé! Une émotion plus définie, plus consciente, aujourd'hui le pénètre! il ne s'alarme plus d'être attiré par le charme de Lucile, de regarder son beau profil avec tendresse...

--Je ne puis entendre l'air d'Isabeau sans qu'il me rende un peu distrait: vos dernières paroles m'ont échappé; me pardonnez-vous?

--Puisque vous êtes toujours distrait, alors... je serais bien mauvaise de m'offenser!...

--Vous avez raison, je n'aurais pas dû vous fausser compagnie de la sorte, mais vous faire connaître ma joie.

--Je ne vous ai pas fait de reproches!

--Pas même le plus sournois des reproches?

--Ce serait l'occasion de me fâcher, monsieur Fontaine.

--Sournois... il faut se comprendre.

--Sournois sans être hypocrite.. sournois franchement, n'est-ce pas?

--Sournois gentiment, comme les jeunes filles ont l'art de l'être.

--Il n'y a plus moyen de me fâcher!

--Ainsi, vous ne m'en voulez plus?

--De m'avoir oubliée pour Isabeau? dit-elle, malicieuse. Ah non, je ne suis pas jalouse.

--Isabeau n'est pas formidable.

--Ah! je ne sais pas... n'est-elle pas dangereuse, Isabeau, quand elle rend un jeune homme si distrait?

--Vous supposez qu'il existe une Isabeau réelle? demanda-t-il, en riant d'un coeur léger.

--Je n'ai pas le droit de savoir, pas même le droit de supposer...

Il allait dire: «Ne supposez rien, vous savez tout!» Ne serait-il pas malhonnête d'affirmer ainsi la liberté de son coeur? La crainte d'activer en elle une espérance que, de nouveau se contredisant encore, Jean pressentit vivante, le maintint silencieux. D'ailleurs, il fallait déserter le bateau: les commandements banals de l'accostage cinglaient l'air, le quai repoussa le flanc gauche d'un heurt violent. La masse des passagers grouillait, un cortège s'allongeait à la file, on commençait à plonger dans l'escalier vers la passerelle. Il n'est pas facile, à de pareilles minutes de hâte générale et de fièvre en l'atmosphère, de réfléchir d'une pensée vigoureuse, de démêler un problème. Les alternatives d'une joie parfaite et d'une refroidissante analyse taquinent l'esprit de Jean. Il est moins positif, moins tranchant, moins résolu que tout à l'heure. S'éloignera-t-il à jamais de l'exquise ouvrière! Il n'a pas le loisir de conclure, il lui faut se placer à la remorque de la foule...

Le débarquement s'opère avec lenteur, comme avec nonchalance. Lucile et Jean, qu'intimide une gêne soudaine et mystérieuse, s'ingénient à faire revivre un dialogue alerte entre eux. Ils se buttent au même obstacle sans cesse: ils ont l'obsession d'être gauches, d'être émus, de n'être plus les mêmes l'un pour l'autre. La voix de Jean, sans qu'il le veuille, est caressante et plus rêveuse qu'à l'ordinaire, celle de Lucile tombe en murmures de tristesse.

--Beaucoup de monde à cette heure du jour! dit Jean Fontaine, alors qu'ils remontaient la passerelle inclinée de la rue sur le ponton.

--Oh oui, beaucoup!

--Y en a-t-il autant chaque jour?

--Tous lea jours, c'est comme cela...

Une gêne entre eux s'attarde: leurs coeurs frénétiquement sautent.

--Ce n'est pas toujours comme cela, reprend-il, avec un sourire.

--Je l'oubliais, c'est le premier jour comme cela.

Un silence entre eux plane comme un oiseau de bonheur...

Jean a voulu s'écrier: «Ce n'est pas le dernier jour comme cela! j'espère!» Au moment même, il le désirait, il n'avait qu'obéi à un frémissant appel de son être. Mais l'intuition qu'il en serait dissuadé par le devoir, l'illumine, le contient: n'avait-il pas été sur le point de laisser jaillir une exclamation décisive, parce qu'elle eût lié son honneur, eût ajouté de nouvelles entrevues à celle-ci déjà troublante? Un dilemme en toute sa netteté le fascine: la revoir encore, ce sera bientôt l'amour en lui-même ou la barbarie d'une illusion déchirée en elle. Et les deux hypothèses également l'effarouchent. A supposer même qu'il aimât plus tard l'ouvrière, n'écraserait-il pas cet amour? Pour la première fois, il s'avoue, avec une étrange résignation, un commencement de tendresse pour la jeune fille. Il ne s'explique pas même d'avoir été si naïf. Il découvre en lui que, depuis les premiers jours, le doux sentiment est éclos, n'a cessé de vivre toujours plus large et plus invincible. Il le sent palpiter, grandi, fort, pénible à déraciner. N'a-t-il pas déjà souffert de l'arracher de lui-même? A coup sûr, il eut pitié de Lucile, lorsqu'il voulut ne pas l'enchanter de perfides espérances: mais de nier ainsi l'attraction dont elle le charmait, de tuer une à une les fortes impulsions vers elle, de faire jeûner son âme d'elle depuis le jour où il avait cru la séparation finale entre eux, ne s'était-il pas infligé des tourments qui peu à peu lui rendaient plus vive une subtile angoisse? Alors qu'il voulait la détourner de l'aimer, il travaillait à la proscrire de lui-même. Il s'interroge avec loyauté, regarde longtemps le merveilleux profil de l'ouvrière: est-il vrai qu'elle a ravi la tranquillité de son âme? Sentant peser sur elle une contemplation si vive, Lucile vers lui fit resplendir ses yeux noirs, sans coquetterie, sans arrière-pensée de séduire, et le coeur de Jean défaillit... Le jeune médecin eut souvenance des malaises nerveux par lesquels sa science diagnostiquait de telles commotions. Il sourit de son inexpérience presque ingénue, admit qu'elle avait suscité en lui de la réelle tendresse. Habitué aux notions limpides, conquises par une méditation laborieuse et sûre, il ne songea même pas à définir quelle affection le ravissait, profonde ou éphémère.

Loin d'être terrifié par elle, saisi par un revirement d'humeur bizarre, il s'abandonne à l'ivresse qu'il éprouve. Bien que leurs paroles soient plutôt rares et superficielles, tous deux pressentent le bonheur dont ils se bouleversent l'un l'autre. Ils se sont dirigés le long de la rue maussade, étouffante qui mène à la Côte du Passage. Lents, leurs démarches égales font l'ascension de l'escarpement tortueux. Le rythme chaud de leur accent résonne jusqu'aux profondeurs les plus lointaines de leur être...

--Cela ne vous fatigue pas de gravir cette côte? s'inquiète Jean.

--Elle est si près de la maison! dit-elle, bien douce.

Cette réponse n'est-elle pas merveilleuse de naturel et presque sublime? Jean se propose d'élucider l'énigme d'un esprit tellement gracieux et vif chez une ouvrière. Comment la beauté seule de la jeune fille jusqu'ici l'a-t-elle émerveillé? Tout chez elle n'est-il pas enchanteur?

--Ah! je comprends, mademoiselle, la joie d'en approcher vous soulève...

--Oui, comme si elle me portait dans ses bras!

--Être porté dans les bras de la joie, savez-vous que l'expression est jolie! murmure-t-il.

--J'aime encore mieux la chose que l'expression. Vous n'ignorez pas que, pour moi, les expressions... eh bien...

--Vous ne vous rompez guère la tête à les chercher? badine Jean.

--Cela s'explique, n'est-ce pas?

--Le naturel est un charme que l'on ne définit pas.

--Je ne vous imaginais que très sérieux.

--Je vous affirme que je suis sérieux, autant que vous pouvez vous l'imaginer...

Elle objecte avec scepticisme:

--Bien vrai?

--Parce que je vous déclare un peu d'admiration?

--Vous me traitez comme un jeune homme de votre rang n'y manque pas, avec politesse, avec... bonté.

--Et la bonté, est-ce de la politesse? murmure-t-il, avec douceur.

--Vous avez raison, ce n'est pas la même chose, c'est quelque chose de... de...

--Oui, mademoiselle, quelque chose de plus...

Le regard dont Jean Fontaine accompagne cette phrase banale et que Lucile accueille avec ivresse, témoigne bien dea choses que les mots n'avouent pas... La jeune fille en a l'âme toute radieuse et lourde. Il lui semble, en effet, qu'elle va crouler sous la joie profonde. Elle ne peut que se taire, espérer que rien n'éteindra cette riche lumière en elle, que le jeune homme parlera sans la détruire d'un souffle glacé. Pour ne pas la perdre, elle dissipe tous les assauts contre elle; tous les raisonnements. Il est vrai que son compagnon n'est si bienveillant, si attable que parce qu'il y est forcé par l'habitude de la politesse: a-t-il pu se nouer entre eux d'autres sentiments qu'un lien de protection de lui à elle? Il est presque devenu son ami, à force de s'être dévoué: tandis qu'il est pour elle un être suprêmement généreux, d'une intelligence admirable. Elle n'avait jamais ressenti la gratitude avec une bonté si aiguë au fond de l'âme et telle qu'elle ne devrait jamais finir...

Et Jean, plus la minute de la séparation est imminente, sent faiblir l'énergie de la vouloir. Dès qu'il songe à ne pas avoir de pitié, une tristesse lourde l'oppresse et le coeur saute avec beaucoup de tumulte. L'effroi d'induire Lucile à l'amour s'apaise. Le jeune homme cède à l'émotion douce, entraînante... Elle occupe tout son être, elle en a banni le reste: il reviendra la chercher, la subir, la vivre profondément...

IX

LE SANGLOT DE THÉRÈSE

--Me permets-tu d'aller jouer avec les petites filles sur la grève? demande Thérèse Bertrand à la grande soeur.

--Mais...

--Il n'y a pas de «mais», il y en a une, tiens la plus petite des trois, qui m'a fait un sourire et puis une signe... Regarde comme elle a l'air fin, il me semble que nous nous accorderions bien... Vous ne vous occupez pas de moi, tous les deux...

Jean Fontaine, à la courbe des joues, aux lignes amples du front, s'éclaira d'une rougeur incommodante. L'indiscrétion de l'enfant narguait à l'improviste, un trouble avec brusquerie l'envahissait, le frappait de mutisme, tandis que Lucile, d'un ton fébrile, déconseillait Thérèse d'être opiniâtre:

--Tu ne les connais pas!

--Ça ne fait rien! Il n'y a pas besoin de cérémonies entre petites filles. Ce n'est pas la première fois que je me présente... Je suis toujours bien reçue...

--Et si tu ne l'étais pas, cette fois?

--J'y vais, Lucile!

La grande soeur crispa des doigts fermes sur le poignet frémissant de Thérèse, celle-ci eut un accès de peine:

--Mais pourquoi? Tu ne comprends donc pas que j'aurais un gros plaisir? gémit-elle, un sanglot crevant la gorge délicate.

--Sois raisonnable! Elles sont des étrangères. Il y en a une qui te sourit, les deux autres te causeront peut-être du chagrin. Tiens! elle essaye de les faire sourire aussi, elles ne veulent pas, elles ont un regard dur!

--Comment peux-tu me tenir et voir cela en même temps?

--Vas-y, petite folle! s'écrie, Lucile, avec un rire harmonieux et scandé.

Il déborde si naturel, avec des gazouillements si frais, un rythme si limpide, le rire à la fois sonore et tendre. Jean regrette que la musique ne s'en prolonge guère; lorsque de la sorte elle vient à lui, n'a-t-il pas l'illusion d'être caressé, d'être remué par l'envol d'une âme claire et grave? Quand celle-ci lui ouvre un peu ses ailes, ne se sent-il pas au bord d'une mystère qui l'attire?

Une curiosité ardente le lui veut faire découvrir...

--C'est bon d'être si jeune, dit Lucile, revenue à l'émotion qu'elle désire éloigner de son être.

--Que voulez-vous dire?

--Eh bien, oui, d'être si jeune, de...

--De trouver aisément du bonheur?

--Je ne sais pas... oui, c'est à peu près ce que je pensais. Vous expliquez bien les choses que je ne suis pas capable de mettre en paroles...

--C'est vous qui me les suggérez, les paroles, c'est votre âme.

--Elle est si ordinaire, mon âme! Il me semble que parfois, votre manière de parler n'est plus ordinaire, mais si belle, si profonde... Pourquoi me flatter ainsi? Vous m'avez défendu de ne pas vous croire, et c'est impossible de vous croire.

--Prenez garde au mot _impossible_, mademoiselle.

--Prenez-y garde vous-même! répond-elle, songeuse.

Jean est cloué de stupéfaction. Elle ne le défie certes pas de vaincre le charme dont elle enjôle. Implore-t-elle avec humilité de ne pas la conduire à la souffrance? Elle n'a que jeté une des saillies imprévues chez elle coutumières. Aussi, dit-il avec légèreté:

--Est-il impossible d'avouer ce que l'on pense?

--Je ne fais pas autre chose, je dis ce que je pense. Ce n'est pas cela qui est impossible, c'est vous croire...

Il est conquis par la riposte, il sourit, il plaisante:

--Vous n'avez pas du tout confiance en moi, alors?

--Ce n'est pas généreux comme moyen d'exiger une réponse!

--Nous nous perdons, mademoiselle, et nous ne savons plus où nous sommes.

--Ah! vous le savez bien!

--Où donc, je vous en prie?

--Mais c'est à vous de répondre, je vous ai posé une question...

--Dois-je vous répéter qu'auprès de vous, malgré moi, j'admire? s'écrie Jean, avec une sincérité vibrante.

--Vous admirez? redit-elle, comme navrée, les cils un moment affolés, le bouleversement du coeur lui brillant au fond des yeux...

Des vagues infimes se gonflent au rivage du Bout de l'Ile, et leurs soupirs, lorsqu'elles se brisent le long des contours, ressemblent à une complainte amoureuse. Des éclairs de joie s'allument au flanc des rochers gris palpitants de lumière. Le fleuve est un ruissellement d'or qui fascine. Les arbres chuchotent des mots d'une douceur infinie...

Sur une terrasse fruste au bout du parc, il y a des bancs qu'atteignent les arômes de l'onde. Quand la chaleur n'est pas trop brûlante, il est merveilleux d'y aller s'asseoir. Le soleil aujourd'hui répand avec largesse une tiédeur saine au milieu de laquelle il est bienfaisant de vivre. Les deux amis ne songent pas encore à déserter la lumière si bonne...

Le jeune homme n'avait pas du tout prévu que Lucile demeurerait silencieuse d'attendrissement. Comment, le plus tôt possible, ramener le sourire paisible entre eux?

Il est vrai qu'il a dévoilé, malgré lui, l'admiration accrue pour elle: mais ne pourrait-il pas se mieux contenir, dissimuler, ne pas l'émouvoir d'une joie aussi périlleuse? C'est elle qui, sans cesse ingénieuse à dénaturer les effusions de Jean, devint sereine la première.

--Pourquoi me dites-vous de pareilles choses? dit-elle, rieuse et tranquille.

Une gaieté moqueuse tressaille dans la voix de Jean:

--C'est la dernière fois.

--Je m'en doutais.

--Expliquez-vous!

--C'est impossible!

--Ce mot-là vous est très cher!

--Il est commode, il est nécessaire... les jeunes filles en ont souvent besoin!

--Surtout quand les jeunes gens ne veulent pas qu'elles s'en servent.

--Admettez que j'ai raison de l'appeler au secours, monsieur.

--Je n'aime pas trop de mystère...

--Du mystère? Mais puis-je vous forcer à me répéter ce que vous me disiez? Je serais stupide: vous avez juré que c'était la dernière fois!

N'est-ce pas là du jugement fin, de la subtilité charmante? Jean se laisse ravir: il n'a d'autre répartie qu'un sourire d'émerveillement.

--Je ne suis donc pas mystérieuse! conclut-elle, après le doux silence.

--Tout de même, je ne l'avais pas juré.

--Presque!

--Ai-je eu le ton si rude?

--Vous n'êtes jamais rude envers moi! fait-elle, impulsive et reconnaissante.

Un afflux de tendresse noie le coeur de Jean...

--Je serais un lâche de vous faire de la peine, s'écrie-t-il, affectueux et grave.

Pour voiler ce qu'elle éprouve, elle s'empresse d'être gentille:

--Vous parlez comme si vous étiez coupable...

--Je le suis au moins d'avoir été brusque.

--Non, vous dis-je!

--Je le sais!

--Vous m'avez surprise un peu, c'est tout! finit-elle par dire, vaincue, rougissante d'avoir laissé poindre son chagrin.

Assez maîtresse d'elle-même pour ne pas discontinuer son badinage, une déception quelque peu âpre lui avait du moins fait mal, lorsque Jean, soudain frivole, avait presque raillé: «C'est le dernière fois!» Un tumulte d'angoisses vagues l'assaillit: «Eh quoi! songea-t-elle, je l'avais cru sérieux. Il m'a parlé d'une voix si sympathique, si franche. Il ne peut m'avoir trompée. Il ne me promettait rien, c'est vrai. S'il m'admire sincèrement, pourquoi devient-il si indifférent? Je ne sais plus quoi penser, moi! S'il ne m'a donné aucune autre espérance, j'ai le droit d'espérer qu'il ne ment pas, que son admiration est réelle!» Toutes ces réflexions ne la détournèrent pas de sa présence d'esprit. Elle désirait tant ne plus être mordue par le doute, mais il fallait que Jean lui-même le calmât. Sans avoir jusqu'ici prêté l'oreille à la présomption, sans avoir consenti au rêve d'être courtisée par le jeune homme, sans même s'être flattée qu'à la revoir il finirait par la chérir, elle n'avait pu, si fine et intuitive, ne pas pressentir combien le jeune homme avait pour elle de l'estime et un respect ému. Est-il étonnant qu'elle chasse l'anxiété, dès qu'elle s'insinue en elle? Il ne peut, traîner contre elle un dessein ignominieux, petit à petit l'induire à l'opprobre. Elle s'insurge contre le soupçon, croit du meilleur de son âme à la noblesse, à la chevalerie de Jean Fontaine. Aux aguets, confiante, elle attend son retour aux paroles graves, à l'admiration dont, elle est si fière. C'est un orgueil radieux qu'aucune vanité n'assombrit: avec quel ravissement ne l'a-t-elle pus vu s'inquiéter de l'avoir offensée, avec insistance, avec le besoin d'être positif, elle en est sûre! Oh, comme elle a le désir de lui témoigner une reconnaissance vive de ne pas la mépriser, de lui faire l'honneur de sa courtoisie, devant tous, et de lui tenir des propos d'ami véritable!...

Et l'intelligence agile et riche de la jeune fille étonne Jean. D'où lui viennent, ces délicatesses d'âme, une telle alacrité de jugement, d'aussi jolies trouvailles de l'esprit? N'est-il pas admirable qu'elle soit toujours convenable, réservée sans pruderie, exubérante sans vulgarité, noble sans niaiserie! Peut-on être plus délicieuse, avec plus de grâce et de goût? Jean n'a-t-il pas la sensibilité la plus vivante, et n'est-elle pas déchirée par les vulgarités de caractère et les mesquineries de pensée? Quelques maladresses, quelques trivialités, quelques sentiments désagréables devraient échapper à Lucile au fil de la causerie familière. L'énigme de cette retenue, de cette finesse morale attire Jean qui veut la saisir. Il résout de la faire causer d'elle-même, de son existence, de ses rêves, de son âme profonde...

Après la minute de silence où leurs âmes essayèrent tant de s'expliquer l'une l'autre, il reprit avec une humilité qui rassura Lucile davantage:

--Votre surprise.. je crois plutôt... que c'était de la peine... oh! légère... un désappointement qui brise un peu... Ne dites rien, nous nous sommes compris! C'est ma faute: je fus superficiel après avoir déclaré ma vraie pensée!

--Mais non, c'est ma faute, parce que j'ai douté.

--Nous ne recommencerons pas à nous quereller, dit-il. Nous sommes très loin de ce que je désirais savoir tout à l'heure. Quand vous avez dit: «C'est beau, c'est bon d'être si jeune», n'avez-vous pas laissé paraître un regret quelconque? Votre père est guéri: vous êtes adorée par toute votre famille... J'ai cru voir dans vos paroles une ombre; de tristesse... Je ne veux pas être indiscret: ne me répondez que si vous le jugez bon vous-même.

--Cela m'embarrasse beaucoup...

--Oubliez que je vous ai demandé cela!

--C'est comme... des nuages en moi... c'est, impossible d'avoir les mots. Tenez, j'aurais besoin de vous pour me deviner, pour m'exprimer.

--Vous êtes heureuse et vous ne l'êtes pas?

--Non, ce n'est pas cela, il me semble que rien ne manque, que je suis vraiment heureuse... et pourtant, c'est un peu cela...

--Il manque quelque chose? ajoute Jean, avec un sourire.

--C'est presque rien...

--Et c'est beaucoup!

--Je l'ignore....

--Ne le devinez-vous pas?

--Je me laisse faire par l'impression... je n'essaye pas de la comprendre... je sens que je ne suis pas capable... c'est comme si j'attendais et si j'avais déjà ce que j'attends, de la tristesse et de la joie... N'est-ce pas ridicule, tout cela?

--Mais non! protesta son ami.

--Il me semble que ce n'est pas ridicule, mais... nécessaire. Tenez, cela me rappelle ce qu'on nous enseigne à l'église: le bonheur entier n'est pas de ce côté de la vie... A force d'en parler, cela devient plus clair... Ce doit être le besoin du grand bonheur complet... Ici-bas, nos joies ne sont que... le début du ciel. Et notre être fait pour tout le ciel souffre de n'en avoir qu'un peu, de l'attendre encore...

--Je vous comprends, murmure-t-il.

--Comment me procurez-vous une telle confiance en moi? J'espérais que vous m'expliqueriez vous-même, et j'ai tout dit sans hésiter, sans doute... Je crois que c'est à peu près cela, oui, monsieur Fontaine, à peu près cela, de la tristesse et de la joie, un peu de joie à la surface et beaucoup de tristesse au fond...

--Et ceux qui rient toujours, n'est-ce pas le contraire?

--La tête rit, le coeur pèse toujours... ils finissent par le savoir.

--Un jour, ils savent qu'en réalité leur coeur était lourd! redit Jean, comme un écho vibrant aux profondeurs de son être...