Chapter 15
Grâce à ce dévouement, il n'est plus un patriote en rêve, le théoricien nébuleux d'une vaste sympathie entre les classes. De lui-même, il est allé compatir aux larmes d'une famille ouvrière, il a vu, senti, consolé, pleuré: il n'est plus emporté vers les humbles par un idéalisme vaporeux de collégien, mais d'une impulsion maîtresse d'elle-même et clairvoyante. Il n'osa pas, depuis le jour où il tenta d'échauffer le patriotisme de son père, lui remémorer que sa réponse était longue à venir. Jean, par les soins prodigués à François, par l'échange de sympathie entre les siens et lui, croit davantage à la possibilité de l'union canadienne-française réelle et vivante. Des arguments plus tranchés, plus décisifs, lui sont venus contre l'indifférence paternelle. Pourquoi Gaspard s'obstine-t-il à prolonger ce silence? Il est légitime qu'il médite avec une longue prudence, mais les causeries avec Jean n'y auraient-elles pas ramené Gaspard, au rêve de patriotisme, si des réflexions sincères l'eussent dominé? Le fils a la conviction d'être mieux armé contre le scepticisme de son père...
Il a fallu beaucoup d'indulgence filiale à Jean pour ne pas s'irriter contre la dureté sèche de Gaspard. Il est averti que les griffes de la mort serrent à la gorge un de ses ouvriers, il remarque distraitement: «Oui, c'est dommage, un bon ouvrier comme cela! Enfin, il faudra le remplacer!» Et c'est tout: une commisération vague, pas un tressaillement, pas un cri de chagrin lancé par le coeur. Il ignore si la famille de cet homme est affolée de misère ou d'amertume; il ignore si tous les soins requis peuvent être fournis au malade; il ignore si la maladie va lâcher prise: les ouvriers meurent sans qu'une fibre de ses entrailles ait bougé d'émoi!... François Bertrand, l'un de ses meilleurs ouvriers, docile et robuste, aurait disparu sans une larme, sans un adieu sincère de l'homme qu'il avait servi, qu'il avait aimé peut-être...
Et Jean, depuis qu'il eut cette vision d'égoisme, s'efforce de l'oublier, parce qu'une révolte l'en torture. Il refuse de prêter l'oreille aux murmures intimes qui lui chuchotent de l'aversion contre son père. Ils reparleront tous deux d'union, de fraternité, d'amour: Gaspard se défendra, se justifiera, ne sera pas odieux. La tendresse filiale vibre en lui comme de la pure lumière: il ne la veut ternir d'aucune souillure. Que ne peut-il, autant que Lucile, avoir le culte de son père en toute sa certitude, en un don confiant de lui-même! Elle entourait son père d'une admirable affection, la plus semblable à l'adoration et qu'aucun mot n'exprime...
Bien qu'il ne la revoie plus, qu'il ait décrété de ne plus la revoir, Jean ne cesse guère de revivre chacune des impressions cueillies auprès d'elle, d'entendre la cadence pure de ses paroles, d'être ravi par les qualités simples et franches, la sérénité de l'âme, le courage sans bruit, le coeur brave et sans ardeurs maladives...
La tentation d'aller une fois encore auprès d'elle afin de mieux s'en souvenir, l'a tout de même poursuivi. N'y aurait-il pas inconvenance, indélicatesse en une pareille démarche? Il eut l'intuition que peu de chose dirigerait la jeune fille vers l'amour... La peur d'être vaniteux fut sotte: Jean devint sûr que les yeux noirs commençaient à l'aimer... Une visite nouvelle gonflerait le sentiment prêt à déborder: il n'a pas revu Lucile, il craignait d'être cruel, de s'exposer à le devenir. Hier donc, il résolut de s'en tenir à l'adieu rigide et brusque. De s'y résoudre, une peine lui vint: au fond de lui-même, patiente, amère, étrangement suave, elle creusait... C'est elle, aujourd'hui, qui soudain violente et délicieuse l'a fait défaillir en présence de Lucile... «Comment puis-je vous comprendre?» vient-elle d'interroger. Tremblante d'avoir été si hardie, elle n'essaye pas de lire sur le profil du jeune homme un blâme, une gêne ou de la stupeur. La statue de Lavai hypnotise vaguement son regard: elle lui semble lointaine et pesante, l'effraye en quelque sorte. Alors que Jean se pose à lui-même la question infranchissable: «Comment puis-je me comprendre? Comment la décision prise hier ne m'a-t-elle pas figé sur place? Je ne me la suis pas même rappelée. Dès que j'ai aperçu Lucile, j'ai voulu courir vers elle, avant toute réflexion, de tout moi-même... et puis, j'ai reculé, mais la honte seule me pétrifiait. Il a fallu cette question d'elle pour faire surgir le devoir; avant elle, je me suis ému, compromis, j'ai agi comme un étourdi, comme un...» Le mot _amoureux_ se dresse fatal en sa pensée. Aime-t-il Lucile? Ah! non, c'est incroyable! Mais que répondre? Après tant d'exubérance, il ne peut tout à coup refroidir son humeur.
--Si j'ai été mal apprise, pardonnez-le moi, murmure la jeune fille, inquiétée par le silence. Ne vous occupez pas de ce que j'ai dit, je n'ai pas assez réfléchi...
Un apaisement délivre Jean: ne pourra-t-il pas contourner l'explication périlleuse? Il se hâte d'insinuer:
--Vous avez dit cela... pour dire quelque chose, au hasard peut-être?
--Oui, monsieur, une manière de parler... tout bonnement.
--Cela vous convient à merveille; tout ce que vous faites, vous le faites tout bonnement...
Elle interrompt, délicieuse:
--Voulez-vous dire avec sincérité?
--Oui, mademoiselle, avec tout le charme de votre sincérité! ne put-il s'empêcher d'avouer au sourire qui l'émouvait.
Ils s'empressent maintenant d'atteindre l'autre côté de la rue Buade, là où le massif Hôtel des Postes est grave comme un roi. Jean, pour garer Lucile de l'étourdissante cohue, la dirige un peu maladroitement par le bras. Des rougeurs vives filtrent au visage de sa compagne, et lui-même, envahi par un malaise qui l'étonne, est rempli de douceur et d'humilité...
A la seconde où ils allaient dépasser le Chien d'Or, toujours isolé dans sa haine, deux amis saluèrent Jean avec la dernière courbe d'élégance, eurent un sourire énervant de malice curieuse. Ils avaient auparavant décoché une oeillade fervente à Lucile qui leur avait plu. Cette familiarité indiscrète le blessa au vif: il fut la proie tour à tour de la confusion et de l'agacement.
--Il fait très beau, n'est-ce pas, monsieur le docteur? fit l'ouvrière, gentille, encore agitée par le compliment, la voix d'où son âme l'avait, recueillie, la joie aiguë d'avoir été protégée ainsi...
--Un des plus beaux jours de la saison. A la campagne, c'était délicieux! répond-il, honteux de lui-même et d'être torturé par le respect humain.
--Vous en avez de la chance, vous!
--J'oubliais que vous êtes prisonnière du comptoir, en souffrez-vous?
--Nous nous connaissons si bien, tous les deux, que je ne puis lui en vouloir.
--Mais il y a des heures où la chaleur doit vous abîmer?
--Elle ne s'amasse pas trop dans la maison Seifert. Tout de même, j'ai hâte de me replonger dans le grand air. Quand j'arrive ici, devant le parc et le fleuve, c'est comme si je revenais à la liberté. Je descends l'escalier avec le plus de lenteur possible.
--Descendons-le ainsi, voulez-vous?
L'accent, quoique badin, vibre d'une subtile et grisante douceur. Leurs pas retardent et s'alanguissent à chacune des marches. Leur cadence les berce et les unit. Les banalités que laissent tomber leurs lèvres ont la résonance des choses profondes. Comme pour les associer au rêve qu'en lui rien ne repousse, Jean contemple vaguement les lignes les plus troublantes du paysage. Les Remparts, en leur toilette blanche un peu fanée, là-bas tournent et s'esquivent dans l'invisible. La flèche de l'Université Laval, comme reposant sur un socle d'arbres, a l'air d'une statue que la lumière colore d'une vie mystérieuse. Une brume d'or côtoie les rives de Montmorency. Le Bout de l'Ile est un bosquet lointain de verdure et de silence. Deux clartés, se rejoignent sur le fleuve, une coulée d'argent mobile et une surface d'azur pâlissant et moiré. Les coteaux de Lévis, sous les premiers baisers du soir, ont une âme où flottent des songes...
Le bruit des sabots et des voitures sur la pierre est un roulement qui chante. La Côte de la Montagne dévale et se tord: une ombre fraîche la baigne de chaleur apaisée. Comme alanguis de bonheur, les saules du jardin commencent à ranimer leurs têtes gracieuses, et tous ensemble, vieillis et fiers, ils paraissent causer de souvenirs étranges. L'entretien de Lucile et de Jean est calme et les enchante.
--Si je devine bien, le travail à la maison Seifert vous est agréable? s'informe à l'instant même le jeune homme.
--Tout le monde y est bon pour moi. Les gens bons font aimer la besogne qu'on fait pour eux. J'y travaille depuis deux ans, je m'attache vite, à peu de chose, je me suis attachée à la besogne qu'on m'a donnée... Le magasin est pour moi une sorte d'ami. Je ne sais comment vous expliquer cela: il me semble, au milieu des bijoux, des objets d'art, que je suis entourée d'amis...
Jean s'émerveille d'un langage aussi pittoresque aussi délicat. N'a-t-il pas jugé d'un arrêt trop sommaire, trop superficiellement, cette jeune fille, alors que la hantise du père malade l'obsédait, l'empêchait d'être elle-même, expansive et naturelle? Ce front cache peut'être une énigme captivante, il désire connaître davantage son esprit, son âme vraiment originale.
--Je ne m'étonne plus que vous y soyiez heureuse, dit-il, avec un sourire.
--Il est facile d'être heureuse.
--Avec votre coeur, oui, c'est, plutôt facile...
--Ce n'est pas bien clair, ce que vous dites là!
--N'est-il pas courageux, votre coeur? La vaillance rend le bonheur moins difficile.
--Qu'est-ce que vous en savez, de mon coeur? Allons! parlez-moi de mon coeur... il est... il est?
Une joie mélodieuse chanta de sa gorge. Jean l'écouta rire, un ravissement extrême au fond de lui-même. Il aimait le timbre à la fois souple et lent de sa voix, mais quelque chose de plus chaleureux, de plus suave y venait de bruire. Il s'abandonne à tout le charme que Lucile, à chaque instant, lui révèle et se flétrit d'injustice envers elle, de l'avoir méconnue, ignorée, presque dédaignée.
--Il est... eh bien... il est, balbutia-t-il.
--Vous en savez moins long que vous ne le prétendiez!
--Eh bien, eh bien, je le connais, je l'ai vu battre, je l'admire! Il est un coeur loyal d'ouvrière canadienne-française!
Elle ne badine plus: le ton convaincu du jeune homme le lui défend, l'a émue comme d'un mystère. Elle sent un orgueil d'elle-même la remplir, suivi d'une gratitude ineffable. Elle est certaine que le docteur Fontaine la respecte beaucoup, au-delà de ce qu'elle espérait, certaine et profondément joyeuse.
Et comme elle ne répond pas, toute à l'ivresse du respect dont, Jean l'entoure, c'est lui-même qui chasse la gêne croissante:
--Vous n'en doutez pas? dit-il, enjoué.
--Oui, monsieur, je vous redoute...
Un revirement d'humeur la fait vibrer au diapason de la gaieté brusque du jeune homme.
--Ce n'est pas généreux, cela! continue-t-il.
--Vous en revenez déjà, de mon coeur... de mon coeur?... je ne me souviens plus comment vous l'appeliez...
--Eh! bien, moi, je m'en rappelle, et.... j'y suis resté!
--Si je vous défends d'y rester?
--Vous ne voulez donc pas que je pense bien de lui?
--Ce n'est plus du tout la même chose, n'est-ce pas?
--Enfin, vous admettez.
--Que j'ai le coeur aussi... extraordinaire que vous avez semblé le dire?... Je sais, moi, qu'il est ordinaire.
--Oui, ordinaire... quand il ne juge pas à propos d'être peu ordinaire! Je ne puis expliquer la chose avec plus de clarté, je le regrette...
Tous les deux mêlaient un rire limpide et qui sonnait tendrement. Sous la verve de leurs paroles frémissait une délicieuse émotion d'être ensemble, d'effleurer les propos émouvants. Bientôt, l'espace leur arriva par la largeur d'une trouée vers la Basse-Ville.
--C'est ici que je descends à la Basse-Ville, monsieur le docteur, dit la jeune fille.
--Je vous suis, Mademoiselle.
Un second escalier de fer est martelé de leurs pas. Les marches reluisent comme du verre et de la profondeur au-dessous, quand les talons les frappent, une harmonie sourde et languissante monte. Les deux compagnons protègent de leurs lèvres taciturnes un silence de leurs âmes. Jean n'a des alentours qu'une vision fuyante, une ébauche qu'il est heureux de sentir indécise. La Citadelle, au loin posée sur la falaise grise comme sur un nuage, semble monter vers le ciel où des pâleurs fauves se diffusent. Quelques arbrisseaux détachent leurs formes grêles du sol, comme avec une légèreté d'ailes. La rue Champlain s'enfuyait, légendaire et fascinatrice comme des reliques anciennes... Des pans de maisons se profilent avec une mélancolie sage; des toits se renfrognent en leur austérité d'aïeuls; des cheminées chancellent avec une bonhomie souriante; on eût dit que le pavé de bois se drapait, en un lourd manteau de gloire usée. De tous les recoins de l'enfoncement où la jeune fille et son ami plongent, émanent des parfums d'histoire douce et des effluves de subtile tristesse. A leur gauche, un mur de pierres est plissé de rides comme le front d'un vieillard. La façade pimpante d'un magasin voûté donne l'impression d'une grimace au milieu du vaste sourire affligé des choses. Les exclamations bruyantes des enfants là-bas, aux profondeurs de la ruelle, ne font parler que les échos sévères des âges vieillis qui refusent de mourir...
Et n'ont-ils pas raison de ne pas vouloir mourir, aussi longtemps que des coeurs seront là pour les faire vivre un peu de leur amour? Lorsqu'ils parviennent à la rue Sault-au-Matelot, comme si l'atmosphère de légende et de souvenirs les transformait, Lucile et Jean tout-à-coup se sentent l'âme plus grave, plus lointaine et plus orgueilleuse: la première minute auguste d'une passion moins inconsciente d'elle-même vient-elle en eux des siècles d'amour? Une félicité vague les oppresse et creuse au plus intime de leur être. Ils ne s'en rendent pas vraiment compte. Jean ne redoute plus la tendresse ni même n'a le loisir de l'appréhender: il en subit l'étreinte, si impérieuse qu'elle enlève à l'esprit toute capacité d'analyse. Et voici que leurs âmes, après un dialogue palpitant, vont se rencontrer moins loin des profondeurs...
--Mademoiselle Bertrand, Je vous demande pardon, s'écrie Jean, à brûle pourpoint. Je ne me suis pas encore informé de votre père. Ne m'en voulez pas, je vous en prie...
--Ah oui, c'est vrai! dit-elle, toute angoissée d'avoir si longtemps, depuis l'arrivée du jeune homme, écarté son père de la mémoire où tout le jour il avait régné.
--Il va mieux, n'est-ce pas?
--Mon père?... oui... Je...
--Vous m'inquiétez!
--Ce n'est pas ce que je veux dire... il a repris la besogne aujourd'hui même et j'espère qu'il s'est bien acquitté de la fatigue...
--Eh! bien, pourquoi hésitiez-vous?
--C'est que... je l'avais oublié! dit-elle, avec une franchise naïve, et d'une telle manière que Jean ne put ignorer que de lui la distraction pénible était née. Il ne s'était guère envolé que cinq minutes depuis la seconde où Jean l'atteignit sur la rue Ruade: et de quelle tristesse vive ne s'est-elle pas blâmée d'avoir sa peu longtemps négligé son père!
--Alors, à chaque minute du jour, la pensée de votre père vous a suivie? dit-il, parce qu'il est facile de comprendre.
--A ma place, n'auriez-vous pas eu peur? Il est encore si peu ce qu'il était. Il a tellement d'orgueil au travail qu'il serait tombé sur place avant de quêter du répit. A toutes les minutes du jour, j'ai eu peur...
--N'est-ce pas avoir un coeur loyal d'ouvrière canadienne-française que d'être affectueuse à ce point? murmure Jean, plus touché que le calme des paroles ne le témoigne.
--S'il suffit d'aimer son père pour être loyale, je le suis... Mais je me demande pourquoi je suis extraordinaire de l'aimer: je voudrais faire autrement que je ne le pourrais pas.
--On doit aimer son père, très bien... mais l'aime-t-on souvent comme vous l'aimez?
Lucile dilate vers lui ses yeux profonds d'ébahissement et de doute. Il répète, la voix plus douce, irrésistible:
--Oui, mademoiselle Bertrand... comme vous l'aimez...
--Il est vrai que je l'aime beaucoup, prodigieusement, que je l'aime autant qu'il y a moyen d'aimer... Tant d'autres aiment leur père autant que j'adore le mien! Il ne faut pas m'en faire un éloge.
--Vous l'aimez comme très peu de jeunes filles aiment, je le sais et j'insiste!
--Comment cela, je vous en prie?
--Au cours de mes visites à votre père, je vous ai observée, comprise. Je connais votre coeur...
--Fait-il autre chose que son devoir?
--Le devoir, quand s'y joint un coeur comme le vôtre, est plus que le devoir...
--Je ne vous comprends pas...
--L'héroïsme!... Non plus l'héroïsme des contes où des choses incroyables arrivent, mais le dévouement si généreux, si pur, si fidèle qu'un seul mot paraît digne de lui: l'héroïsme... simple, admirable!
--Qu'il est facile d'être unie héroïne! plaisante la jeune fille, rougissante. Bientôt, je serai sûre que vous vous moquez de moi.
--Je suis déjà sûr, moi, que vous n'avez pas de confiance en moi... C'est la deuxième fois depuis dix minutes que vous m'accusez de mensonge.
--A la façon dont nous nous comprenons, ne l'oubliez pas...
--A quelle des deux façons?
--C'est vrai, il y en a deux...
--L'une où je suis un vilain trompeur, et l'autre où... où je...
--Où vous croyez ne pas l'être? insinue-t-elle avec une ombre de malice au bord des yeux.
--Pardon, où je ne le suis pas le moins du monde, et je l'affirme! répond-il, quelque peu décontenancé.
L'apostrophe piquante l'intrigue, le déroute. Assuré que Lucile, trop droite, trop noble d'instinct, ne fait pas d'avances grotesques et déplaisantes, mais ne se livre qu'à une humeur bien féminine, à celle d'agacer un peu l'homme qui admire et flatte, il ressent que la taquinerie lui porte un coup juste. Bien qu'une arrière-pensée perfide ne la lui ait pas dictée, n'a-t-elle pas intuitivement raison, sans beaucoup le percevoir? Ne voile-t-il pas un mensonge d'une sincérité qui le dupe lui-même? Sans doute, il n'avoue que ce qu'il éprouve, mais l'intention de prononcer, au terme de la route, un impitoyable adieu s'empare de la volonté, lui commande.
C'est alors qu'il se rappelle, un effroi le traversant, la décision ferme de ne plus se rendre auprès de Lucile. A coup sûr, il ne refoule pas assez la sympathie qu'elle fait sourdre en lui: déloyal, il insiste pour qu'elle ne se méfie pas de lui, pour qu'elle espère. Quelque chose d'intime, en effet, l'accuse d'avoir semé l'espérance au coeur de la jeune fille. Comment pourra-t-il, de manière à ce qu'il n'y reste pas de blessure, l'en retirer? Ne vaut-il pas mieux s'éloigner d'elle à l'instant même. Il peut, sans faillir à la courtoisie, ne pas l'escorter plus loin qu'au _guichet de la Traverse_. Ils ont précisément abandonné la ruelle Sault-au-Matelot, pour engager leurs pas sur la rue Dalhousie. Tous deux ne discernent qu'à travers des formes incertaines et de l'indécise lumière, les particularités du lieu où ils cheminent. Lucile timide hésite à croire. Jean se hâte de ne plus être indécis: comment la prévenir de ne plus l'attendre jamais? Rien d'assez rusé, d'assez délicat, d'assez probe ne contente son esprit. S'il va la reconduire jusqu'à Lévis, il trouvera le langage habile et doux qui la fera comprendre et le sauvera de la cruauté. D'une voix un peu rigide, sous prétexte qu'il veut désormais simuler l'indifférence, il insinue:
--Vous ai-je fait de la peine, mademoiselle?
An fond d'elle-même, une voix secrète dénonce à Lucile combien l'âme du jeune homme tout-à-coup change et durcit. Une pâleur lui tire le visage: elle est alarmée, se torture... Sans le vouloir, fut-elle insolente ou ridicule? Quelques secondes viennent de s'enfuir. Jean, d'un regard furtif, entrevoit, le malaise dont elle est douloureuse; il s'effraye de la deviner une telle sensitive...
--Eh bien, oui, j'aurais pu vous faire de la peine, redit-il. Les malentendus ne sont pas rares... Vous aviez l'impression que je me moquais de vous. Je crus vous respecter...
--Et moi, je n'ai pas cru vous offenser!... Si j'avais eu peur de vous blesser, je n'aurais rien dit. Vous n'aviez pas compris que je badinais?... Vous me faisiez des louanges, c'était une manière de les accepter. Je ne sais pas comment je me serais tirée d'affaire autrement. J'ai eu foi en votre sincérité, mais n'aurais-je pas été sotte de ne rien répondre?...
Elle a parlé sans aigreur, mais d'un accent net et qui réclamait un droit, qui vibrait comme une défense. Elle n'était pas arrogante ni querelleuse, elle avait la sensibilité fière: à la modestie s'alliait une dignité qu'il ne fallait pas méconnaître. Jean ne se pardonne pas d'avoir été presque rude à force de raideur, il en a la certitude maintenant. Peu importe qu'il ait essayé de lui faire oublier les tendres paroles suggestives d'espérance: il a voulu n'être pas cruel, il n'a réussi qu'à la froisser, qu'à l'attrister. De la faire souffrir, il est bouleversé: un désir aigu de réparer le maîtrise...
--Je vous remercie de m'avoir accompagnée jusqu'ici, dit alors la jeune fille. Vous êtes venu vous informer de mon père: je vous remercie pour lui! Je n'ai pas besoin de vous dire que, tous les jours, il parle de vous, qu'il n'oubliera jamais votre fidélité auprès de lui!
Ainsi donc, elle ne s'est leurrée d'aucune espérance. La vanité ne loge pas sous le front de lis. Jean se remémore qu'elle n'a jamais tenté de l'éblouir, de l'ensorceler. Du charme inné seul rayonnait d'elle. Il respire largement d'être sûr: elle n'aura pas de chagrin.
--Me refusez-vous d'aller plus loin? demande-t-il, avec trop de joie.
--Ne vous êtes-vous pas assez dérangé pour moi?
--Je suis trop heureux de l'avoir fait!
Il est devenu superficiel, il est lointain, Lucile en a l'âme comme déchirée. Les veux noirs se creusent d'une tristesse infinie. Le jeune homme surprend leur détresse qui cherche à fuir... Un flot de miséricorde l'attendrit, l'inonde à la gorge.
Il ignore ce qu'il doit croire, il s'égare au milieu des contradictions nombreuses dont il est assailli. Dominé par le besoin de ne pas la quitter aussi malheureuse, il court, au guichet, n'entend pas Lucile bredouiller une protestation, se procure les billets nécessaires et, du ton le plus bas et le plus humble, il dit:
--Venez, mademoiselle!... Il faut vous hâter! Le bateau est à la veille de partir.
Quelques moments plus tard, leur causerie effleure des insignifiances. Installés au pont supérieur du bateau qui trépide sous eux, ils ont leurs épaules serrées l'une contre l'autre: ils s'étaient nichés dans l'unique place offerte à leurs regards, il avait bien fallu ne pas être plus distants l'un de l'autre. D'être si voisin de la jeune fille et de sentir quelques-uns des cheveux venir le caresser au visage et s'envoler comme effarouchés de leur audace, Jean cède à un élan d'affection profonde: c'est du respect très élevé, une douceur inexprimable d'être fort, d'être bon et de protéger. Comme si rien de morose et d'inquiétant ne les eût séparés tout à l'heure, ils babillent avec une gaîté discrète.
--Vous m'auriez fait des gros yeux si voua aviez perdu le bateau à cause, de moi.
--Je n'ai pas encore appris à les faire...
--Il en est qui l'apprennent, si vite!
--Comment l'avez-vous appris, monsieur le docteur, vite ou lentement?
--Je ne m'en souviens plus, j'étais très jeune...
--Mais vous n'avez pas oublié comment les faire?
--Qu'est-ce que vous en savez, mademoiselle?
--Ce que vous en dites!
--Et qu'est-ce que j'en ai dit, s'il vous plaît? dit-il, moqueur.
--Que, depuis l'âge où vous les avez appris sans le savoir, vous vous êtes rendu souvent compte que vous le saviez.
--Le mot souvent est de vous.
--C'était pour tâcher de voir comment vous faites les gros yeux...