Chapter 14
--Mon père, tout ce que j'ai dit n'est pas _l'idée_, mais la prépare, et j'espère maintenant qu'elle charmera ton sens des affaires, que ton énergie lui sourira... Elle est inspiratrice, elle pourra devenir merveilleuse... Il faut que ton or serve à ta race!... il faudrait organiser un vaste élan de la race! Oui, mon père, une coalition des fortunes canadiennes-françaises pour vivifier la sympathie, l'union entre les classes... Comme il y a des sociétés pour le bien réciproque de leurs membres, j'ai la vision de sociétés qui prodigueraient à notre race la force et l'amour... Ce n'est pas de l'utopie, c'est de l'action, par le dévouement, par la convergence des initiatives et des coeurs... On s'efforcerait de mieux connaître l'ouvrier, le campagnard, on finirait par les aimer... On multiplierait les moyens d'exterminer la pauvreté, de mettre les vices en déroute. Graduellement, l'envie cesserait de ronger les humbles, l'arrogance tomberait des fronts plus élevés... Un flot d'amour emporterait la race vers l'avenir... On ferait éclore au sein du peuple une émulation prodigieuse, on allumerait chez les travailleurs un zèle national d'exceller au premier rang de leur tâche... Par la conférence, la brochure, le journal, on infuserait aux autres classes la fierté des souvenirs, l'angoisse du présent, la foi en l'avenir... La jalousie démolit le Canada français: il n'y a que les coeurs assez puissants pour y vivre, après qu'on les a troués, dont l'amour ici demeure! On lutterait contre elle, on l'écraserait! Et surtout, mon père, il faut se mettre à la recherche des talents: comme il y en a chez nous, qui naissent pour une gloire dont l'ignorance ou la misère les séparent! On les trouvera, on les recueillera, on les soutiendra, on fleurira notre race de couronnes! Quelle phalange d'artistes, d'orateurs, de savants, de penseurs, d'individus forts pourrait s'aligner pour conquérir le prestige de notre race!... Elle a besoin de ton or, de ton coeur, mon père! Tu es un homme d'action, il sera facile d'enrôler quelques-uns de tes amis riches. Et quelques-uns ne suffisent-ils pas à l'origine des grands mouvements sociaux? Je ne te donne que les lignes essentielles. Ne sens-tu pas qu'il y a moyen d'ébranler cette apathie générale? Voilà mon idée, la coalition de l'or pour le relèvement de la race!... Oh! quelles possibilités! quelles ambitions! quelle race nous pourrions devenir!
Yvonne, les yeux luisants d'intelligence ramassée, immobile de surprise, écoute grossir une rumeur d'enthousiasme au plus vibrant de son être. Les aspirations d'autrefois, comme rallumées par une étincelle magnétique, réchauffent de nouveau le meilleur de son âme. Elle médite vivement, passionnément, elle accueille sans réserve un désir impétueux de savoir, d'être persuadée, de vouloir, d'agir... Elle n'a pas le loisir d'évoquer l'image de Lucien Desloges, elle ne peut que laisser tant d'impulsions jaillir des profondeurs d'elle-même...
Alors que son père est tiraillé par les contradictions, les incertitudes... Il incline plus vers le scepticisme que vers la confiance...
Cet homme énergique, aussi prompt à saisir un principe d'agir que l'aigle à fondre sur une proie, ne juge pas déraisonnable le rêve de Jean, lui donne vie en son imagination, lui voit accourir des succès probables, de moins en moins hypothétiques à mesure que les paroles incisives du jeune homme affirment. Aucune emphase ne gonflait ces paroles, elles taillaient les pensées avec une sobriété puissante, un relief pur. Le dernier cri même, de réelle exaltation, n'avait eu rien de frénétique, éclata vigoureux et maître de lui-même. Il a pénétré dans l'esprit de Gaspard comme une lame dans la chair. Quelques secondes, l'industriel ne peut l'arracher de lui-même, est sur le point de faire à Jean une promesse d'enthousiasme. Puis, les doutes l'assaillent, à leur tour plus irrésistibles; ils entassent les objections, les difficultés, le pessimisme... Le père n'osera pas tout de suite affronter l'espoir de son fils, il attendra plus de calme en celui-ci: devant ce regard triomphal, il prévoit l'insuccès. N'est-il pas facile d'esquiver?
--Je t'admire, tu as un bon coeur, mon Jean! dit-il, un peu gêné cependant.
--Admirer n'est pas toujours admettre.
--Donne-moi le temps de mûrir tout cela!
--C'est juste et je vous en suis profondément reconnaissant, mon père! dit le jeune homme, attristé par l'accent figé, le sourire trop finaud de Gaspard.
--Je ne guis pas l'homme à me jeter en aveugle dans une entreprise, n'est-ce pas?
--Et moi qui espérais t'émouvoir! La chose me paraît si impérieuse et simple: il faut que notre race veille et se défende contre elle-même... Les races fières d'elles-mêmes seules ont le droit de vivre!... Nous sommes nous-mêmes: le serons-nous toujours? A doses subtiles, le génie anglais s'infiltre... les Anglais ne crient pas, ils ne se vantent pas, ils sourient à nos querelles, à nos haines, à notre destruction les uns par les autres. Sûrs d'eux-mêmes, ils attendent... Si notre indolence continue, nous sommes perdus. Je ne vois de salut qu'en la renaissance de l'orgueil national et qu'en sa vitalité! Orgueil de nos traditions, orgueil de notre histoire, orgueil de notre survivance, orgueil de notre mission canadienne!... Je n'ai pas de haine contre les Anglais, je les admire et je crois en eux, mais j'ai l'amour de ma race et, je crois en elle!... Il est fort bon d'insister auprès des Anglais pour la plénitude de nos droits, mais ne faudrait-il pas surtout lancer nos forces au coeur de la race, pour le nourrir, le fortifier, l'élargir, le faire battre hautement!... Accumulons de la valeur, de l'intelligence, de la noblesse, de la foi, de la beauté, soyons une race qui mérite d'être canadienne! L'admiration, entre les races comme entre les individus, fait éclore l'amour... Les préjugés, restes de barbarie lugubre en un siècle affamé de lumière, il faut qu'ils meurent! Et c'est l'amour qui les tuera! Et c'est l'amour qui nous sauvera par les Anglais eux-mêmes! Nous n'avons, pour les attendrir, que nos coeurs français de Canadiens! Hélas, ils ne veulent pas les laisser battre sur leurs coeurs anglais de Canadiens!... Oh! le jour où certains d'entre eux, nos défenseurs auprès de leurs frères, trouveront enfin les mots qui balayent; les haines! Ces défenseurs, nous les aurons, si nous en sommes dignes! Vingt siècles de christianisme seront-ils impuissants à faire jaillir un peuple de frères en Dieu?... Les Anglais n'étrangleront pas une race dont la voix chante avec extase leurs fleuves et leurs montagnes, parce que l'âme du Canada lui-même en serait déchirée! Ils n'éteindront pas une race dont le cerveau, inonde leur patrie de clartés sublimes, parce qu'elle en serait elle-même obscurcie. Ils ne tariront pas le sang d'une race qui, à travers les veines de leur Canada, roulera de la puissance et de l'immortalité, lorsqu'ils auront peur d'entendre un long sanglot fraternel! Ils ne frapperont pas au coeur une race dont le Canada vivra au point de n'en pouvoir être affaibli sans beaucoup en mourir!...
Yvonne demeura lourdement pensive...
Gaspard Fontaine courba la tête...
Jean laissa les dernières paroles vibrer en lui-même d'un prolongement infini...
VIII
LE VISAGE MERVEILLEUX DE RECONNAISSANCE ET DE LOYAUTÉ
A la rue Buade, tout près de la Basilique vieillissante, Jean Fontaine regarde vivre la nation canadienne. Vers six heures, en effet, lorsque le soleil là-bas plane en un firmament d'or, elle s'y rassemble, y passe, y bourdonne, y tressaille. Des hommes d'affaires, venus de la Basse-Ville, le journal du soir balancé par leur main lâche ou plié dans une poche de leur habit, détendent leurs visages même quand un pli d'angoisse les ombre: ils évoquent la richesse montante du pays. Une automobile que de radieuses femmes enguirlandent se promène avec grâce: la fraîcheur de la feuille d'érable aux joues, le regard animé par la brise du Saint-Laurent dont se grisa leur être le long des Remparts, elles retournent meilleures aux foyers de _chez nous_. Un jeune homme et une jeune fille se sont rapprochés l'un de l'autre: ils ont eu peur de la sirène qui tout à coup râla. Leurs yeux se parlent de tendresse et remercient la longue voiture de ne pas aller vite... Ils sont tous deux rayonnants de force et d'espoir: depuis Champlain et sa loyale dame un tel amour n'est pas rare au coeur des Canadiens, et c'est pour le Canada une source de puissance et de beauté plus débordantes chaque jour. Un prêtre, qu'auréole un sourire ineffable, dépasse une grille et se perd au fond d'une ruelle qui mène à l'antique séminaire: on dirait qu'il se plonge en un gouffre de traditions, de souvenirs et de choses éternelles. Un avocat traîne gravement une liasse de procédures et toise la foule de sa physionomie batailleuse: sera-t-il député, juge ou ministre? Il est le fils d'une démocratie virile, ambitieuse et sûre d'elle-même. Deux Américains suivent la conférence verbeuse dont un cocher les accable: sous leurs traits quelconques, y a-t-il de l'indifférence ou de la morgue? Peu importe que l'étranger la raille ou la nie, la patrie essore vers les altitudes et la splendeur! Au front rose d'un bambin, n'y a-t-il pas une clarté d'exubérance et de riant avenir? Un officier, d'une allure inflexible, arcboute chacun de ses pas sur la terre canadienne: qu'on vienne en outrager la liberté sainte, il sera le vengeur et le héros! N'y germera-t-il pas la liberté la plus riche, la plus haute et la plus pure dont ait frémi l'humanité? Comme du fond de leurs prunelles une même volupté d'être joyeuses et douces enivre ces Anglaises là, ces Irlandaises ici, plus loin ces Françaises, une même allégresse d'être libres idéalement gonflera l'âme des races un jour. Chacune des races n'a-t-elle pas, au plus vivant d'elle-même, une sève ardente et nécessaire dont la patrie ne sera que plus robuste et plus altière? Jean le désire et l'espère, alors que devant lui se succèdent le profil énergique d'un Anglais, le rire finaud d'un Irlandais, le sourire franc d'un Ecossais, les yeux rapides et chauds d'un Français. Le même reflet du soleil qui tombe les dore et les caresse, la même bouffée d'air les anime et les attendrit. Jean le désire et l'espère, le jour où les races, au lieu des rumeurs sauvages et dures qui grondent au plus mauvais de l'âme transmise, n'écouteront plus murmurer entre elles que le même souffle venu du ciel... Un vieillard très laid parvient à remuer gea jambes décharnées et tordues: la haine aussi ne mourra-t-elle pas de maigreur, hideuse et ratatinée? Deux ouvriers, la blouse déflorée d'usure et de taches, les pantalons rognés battant l'air, les doigts crispés sur leurs outils, font claquer des phrases françaises comme des drapeaux. «La journée a été raide!» s'écrie l'un. «Encore une dans le sac!» dit l'autre. Et le premier répond: «Deux jours, et ce sera la paye!» Et le deuxième ajoute: «S'il fait beau, dimanche, je mènerai les petits au grand air!» Vers l'ouvrier de sa race, une réelle poussée du coeur emporte Jean: ne rappellent-ils pas, les mots qu'il sème avec triomphe, l'orgueilleuse épopée de travail depuis la conquête? Les ancêtres n'offrirent-ils pas le plus héroïque de leur moelle et le plus vigoureux de leur sang pour que les fils, au jour de la trêve enfin surgie de l'aurore, eussent toute la justice et toute la liberté d'un grand soleil d'amour?
Comme elles ont la poitrine à l'aise de le retrouver, le bon soleil canadien, les ouvrières que la maison Renfrew lui redonne après cinq heures d'intense besogne et de fronts captifs! Une bousculade les mêle en remous charmants, deux langues pareillement gaies crépitent: les jeunes filles dilatent leurs nerfs, caquettent, rient, se nomment, se taquinent, exultent, revivent. Trois d'entre elles, presque sautillantes, leurs bras enlacés, bavardes se sont envolées, de leur pied mince effleurent déjà la rue de la Fabrique. Jean se réjouit de les voir ainsi palpitantes et volages. Elles resserrent leur front de marche pour ne pas rudement jeter hors du trottoir une jeune fille qu'elles rencontrent. Un spasme d'émotion serre le jeune homme au plus aigu de l'âme: il a reconnu la silhouette exquise de Lucile Bertrand. Jusqu'ici flâneur au seuil d'un magasin de tabac célèbre à la Haute-Ville et d'où le regard circule à l'aise, il avance de quelques pas instinctifs vers celle qui l'attire. Puis comme si une paralysie lui eût gelé tous les membres, il arrêta net, immobilisé par un élan de honte au fond de lui-même. A ce moment, les amis foisonnent, et surtout, les amies reviennent de la Terrasse. Peut-il, sans être signalé commenté, jugé de vingt manières, se rendre auprès de la jolie ouvrière et la reconduire à travers les yeux dardés sur lui? Un vertige de malaise l'empoigne, un recul d'horreur le traverse. Mais comme elle est flexible et tranquillement harmonieuse, Lucile en une robe colorée d'ambre! Le tumulte de la rue s'apaise devant le calme de son allure. Le profil est une merveille de lignes délicates et sereines. Voici qu'il tourne un peu vers Jean: la jeune fille doit longer la grille de la Basilique. Le chapeau, le même dont elle avait fleuri sa tête la première fois qu'elle vint à lui, semble une couronne d'idéal. Des nattes copieuses au front roulent en écharpe de rêve. D'une ombre tendre émanent la finesse et la pureté du nez. La bouche est limpide et silencieuse comme l'âme. Lucile n'est pas charmante, elle est belle, paisiblement, hautement. Elle évolue dans un indicible mystère et, pour Jean, ce n'est presque plus humain. Les froideurs en lui se dissolvent, les hésitations fuient, la première impulsion revient et l'inonde. Du sang le heurte aux tempes de coups brusques, il rougit des mesquines répugnances. Il a l'amertume d'avoir été veule, de déchoir en son orgueil. Accourir vers elle n'est plus un hommage, un plaisir, c'est une réparation, un besoin de reconquérir sa propre dignité. Quelque chose de gravement joyeux bientôt remue les profondeurs de lui-même. A lui, béants de songe et de franche ardeur, les yeux noirs s'arrêtent au milieu d'un regard sur les alentours. Ils s'élargissent d'émoi, paraissent irradier la face entière. Jean les laisse creuser son âme d'une déchirure brève, puis la remplir d'un bonheur qui exalte. Il ne réfléchit plus; il ne s'inquiète plus, il se hâte vers les yeux qu'il est douloureux de ne plus voir...
La pensée de Lucile errait loin de Jean. Pour la première fois depuis la maladie vaincue, son père allait revenir d'un long jour de fatigue. Souvent, lorsqu'au magasin le désoeuvrement lui permettait le souvenir, elle avait eu de la préoccupation, des frissons courts d'effroi. Avant de partir, François avait raidi les muscles du bras, contracté les poings, dressé arrogamment sa poitrine et un cri de sa voix tranchante avait affirmé: «Ne craignez pas, c'est solide, c'est capable d'en rencontrer plusieurs!» Germaine, avec un bond d'amoureuse, se rua au cou de son athlète et l'enlaça. Des larmes riches affluèrent aux joues de Lucile. Elle est, curieuse, maintenant, de savoir combien la reprise du labeur a rudoyé le corps desséché. L'enivrement de la marche endort les craintes du jour: elle a l'intuition d'apaisantes nouvelles. Devant la Basilique, une prière lui sillonne l'âme. Et puis, c'est alors que ses yeux, distraits par le souci fixe, dévient, et rejoignent ceux de Jean lourds de contemplation. Son coeur tourne d'une chaude ivresse, mais elle est tôt dominée par la confusion. Elle éteint le sourire qui allait luire. Elle n'a pas le droit d'être à ce degré familière; et pourtant, ne la regarde-t-il pas avec bienveillance, avec... admiration? Oh! s'il venait; Quelle fierté cela pour elle serait! quelle douceur! Elle a le dos comme lourd d'une sensation que monsieur le docteur Fontaine approche d'elle. Comme c'est ridicule! Elle est finie l'idylle de bonté... Le jeune homme est remonté vers la splendeur, elle est redescendue vers l'humilité... Une peine sans aigreur la mord, en elle-même se prolonge...
--Me permettez-vous de vous accompagner, mademoiselle Bertrand? lui demande alors la voix que tout elle-même reconnaît.
Un tressaillement la parcourt. Le visage flambe rouge. Elle balbutie:
--Oui... monsieur... certainement, monsieur le... docteur!...
--Je ne veux pas vous déranger...
--Oh! non, Monsieur, mais c'est vous qui... vous êtes trop aimable de prendre la peine de... de...
--Venir auprès de vous? Je m'en faisais une joie! dit-il, impulsif.
Lucile interroge de ses yeux larges où combattent la méfiance et la gratitude. Est-il sincère eu comédien?
--Ne vous moquez pas de moi, je n'aime pas cela! dit-elle.
--Ai-je l'accent des trompeurs?
--Il y a des flatteries qui mentent... Je ne veux pas vous accuser d'être un vilain menteur: il y a une sorte de mensonge qui n'en est pas un, n'est-ce pas?
--Me voici menteur tout de même...
--A la manière dont nous nous comprenons; oui...
--Et si je ne l'étais pas, et d'une manière dont nous nous comprendrions aussi? fait-il, moins enjoué, d'un ton où quelque chose de profond vibre.
Lucile ne peut douter, c'est de l'émotion vraie qu'elle entend sourdre... vers elle... en elle... Une oppression la rend heureuse.
--Comment puis-je vous comprendre? répond-elle, devinant obscurément l'habileté de l'objection rapide.
L'embarras saisit Jean au cerveau. La réponse à faire est longue à se débrouiller. La torture de la gêne s'avive. Il ne peut esquiver le sentiment dont il est poursuivi. Une certitude monte en lui: la jeune fille le charme et lui agite le coeur. Plus encore, ce soir, que d'autres jours où près d'elle il eut le plus vague de lui-même attendri, captif. Il ne redoutait pas l'amour, la possibilité d'adorer une ouvrière était chose inconcevable. Il admirait Lucile comme on s'attarde à un paysage devant lequel on ne se lasse pas de rêver: du paysage elle avait pour lui l'imprécise et fuyante beauté. Sans devenir nécessaire à la vie humaine, elle pénétrait son être d'horizons lointains et doux. Ils devinrent plus lointains et doux, ils s'approfondirent au cours des visites au malade. Le jeune homme, pendant les quatre semaines d'angoisses, alla fréquemment raviver l'espérance au foyer que glaçait l'ombre de la mort. Il y alla d'abord parce qu'une pitié l'embrasait pour cette famille vaillante, il ne songea bientôt qu'à réveiller au front nacré de Lucile une joie qui l'idéalisait. Qu'elle était resplendissante, alors, de vie chaleureuse et pure! Le paysage en lui se précisait un peu, devenait une de ces minutes graves où le soleil enveloppe d'une âme rose les cimes de nos Laurentides, la grâce de nos collines et les deux bras du fleuve autour de l'Ile. Un rêve pareil était-il de la mièvrerie romanesque? La sensation de vivre plus largement, plus merveilleusement, dès qu'il retrouvait, le sourire et le profil de la jeune fille, naissait-elle de nerfs amollis par l'étude et que peu de chose troublait? Pourquoi ce prolongement de choses indécises et tendres au meilleur de soi-même? Le jeune médecin, gavé de notions autoritaires, réclamait d'elles une explication rassurante, cherchait une cause scientifique au désordre sentimental. Cette froide analyse ne l'obsédait plus, quand la présence de Lucile activait l'élan du mal. Son esprit ne raffinait plus, le coeur seul débordait par tout l'être.
Ou plutôt, selon Jean, le trouble ne dépassait jamais l'imagination. La parole qu'au hasard avait un soir jetée son ami, Paul Garneau, se fit quelquefois entendre: «Épouserais-tu l'enfant d'un ouvrier?» disait-elle, nette et mordante. Pouvait-il se figurer, traînée par la vague du peuple, une jeune fille plus suave, plus digne, plus attrayante que Lucile? Il se posait, lucide, l'interrogation vitale: «Pourrais-je aimer Lucile Bertrand au point de la choisir comme femme?» et le même sourire toujours lui plissait le coin des lèvres, sourire où il n'y avait, pas d'horreur, ni même de crainte, mais où palpitait la conscience d'un obstacle fort, indiscuté, subi, définitif. A peine lui vint-il un regret qu'elle fût née de parents incultes. Il ne se résignait pas à l'inéluctable, il acceptait le fait volontiers et sans la plus légère piqûre de chagrin. C'est, que Jean s'est créé de l'épouse un modèle un peu compliqué, si teinté de nuances que bien des jeunes filles ne pourraient les unir toutes en un chef-d'oeuvre harmonieux. Et depuis le bon accueil de son père au laboratoire, la silhouette d'une compagne exige quelques perfections, quelques délicatesses de plus. Si beaucoup de sagesse et de poésie entre dans sa conception du bonheur, elle est parfois capricieuse. Toujours est-il que Lucile ignorait les subtilités de jugement, les affinements d'éducation, les qualités d'émotion, les floraisons d'intelligence désirées, nécessaires. Il joint les impressions qu'elle éveille à celles qu'en lui les dernières semaines ont fait éclore. Le patriotisme lui avait inspiré un devoir clair et magnifique, élevé l'être au-dessus des ambitions repliées trop sur lui-même. Au lieu de ne plus le ravir que d'une beauté superficielle, la nature canadienne lui a dévoilé beaucoup de son mystère intime et leurs âmes sont moins inconnues l'une de l'autre.
La bonté pour la famille ouvrière est la conséquence d'un patriotisme qui tâche de réellement vivre. L'admiration pour la jeune fille sert à fortifier la généreuse ardeur qu'il ressent pour les groupes inférieurs de la race. En effet, peu à peu, sous l'influence d'entrevues moins brèves entre elle et lui, Lucile est apparue comme le symbole charmant dea classes besogneuses, une fleur timide et fière qu'on ne devait pas briser. A travers le visage modeste et calme de la jeune fille, il avait mieux compris, mieux vénéré, mieux estimé le peuple. Il dut s'éloigner d'elle, après la chute de la maladie. Un instinct profond lui annonça qu'il n'oublierait pas le visage merveilleux de reconnaissance et de loyauté...
A la dernière visite, il y eut huit jours la veille, il reçut des yeux noirs un regard dont la tendresse presque douloureuse lui noya le coeur d'émotion. N'était-ce pas, en quelque sorte, un adieu? L'arrêt de ne plus la revoir n'était-il pas final? Au moment de la séparation, un désir très vif de ne pas la fuir à jamais l'amollit quelques secondes. Les yeux lourds d'âme s'étaient déjà refermés, cachaient toute la pensée douce, vagues et presque ternes: le remords de les abandonner lâcha prise en la conscience du jeune homme. Ne l'éblouissaient-ils pas à tout moment de leurs profondeurs et de leurs chauds rayons?
Sans qu'elle-même le voulût, ne s'illuminaient-ils pas de songe ou d'ivresses? La gratitude avait humecté ses prunelles de trouble. Quelle fatuité d'avoir cru se l'être attachée! Dès que cette excuse l'eût soulagé de la poignante inquiétude, il s'éloigna moins affligé...
Mais aux sources de lui-même, quand lui revenait l'image triste, demeurait une persistante douceur. Il ne luttait pas contre elle, ne la soupçonnant pas de le conduire à l'amour peut-être... Elle eut donc la liberté sans mesure de le pénétrer chaque jour de son mystère et de sa bonté, de l'asservir... Il s'illusionnait toujours de l'idée qu'un tel souvenir n'était pas autre chose que la pitié satisfaite d'avoir agi. Penser à Lucile était du bonheur, mais celui de l'homme qui n'a pas chancelé devant l'effort et le devoir. Plus il revoyait l'image reconnaissante, plus il la remerciait de n'avoir pas été un lâche et d'avoir si allègrement rempli une tâche de fraternité...