Ce que disait la flamme

Chapter 13

Chapter 133,538 wordsPublic domain

--Mais, sapristi, il faut toujours bien avoir quelque raison d'entraver un mariage! Donne-les donc, puisque ça vaut la peine d'avoir l'air si penaud! Sais-tu qu'Henri Desloges est un personnage considérable, cousu d'or, sans tache, de notre classe, un homme qui s'est fait ce qu'il est? Un fils de juge ou de ministre m'aurait plu énormément: aurait-il été aussi franc, aussi désintéressé que le fils de mon copain Henri dont le million approche? Ce garçon-là, ayant de le reconnaître, eh bien... j'ai hâte de lui serrer la main! Allons, Jean, ton réquisitoire au plus vite!

Jean ne s'est jamais jugé coupable de voir nettement le défaut le plus exigeant de Gaspard: une vanité qu'il lui accordait sans mauvaise grâce, parce qu'elle n'était pas maligne, parce qu'elle était nécessaire. La foi imperturbable en l'avenir, malgré les revers, la prodigieuse venue du succès, la constance de la fortune à s'engouffrer dans ses mains jamais remplies, la certitude que le premier million s'achemine vers d'autres qui se profilent à l'horizon de l'imagination, la quotidienne pensée qu'à lui seul il doit tout lui-même et tout ce qu'il a, ne voilà-t-il pas autant de forces qui, sourdement, ont pétri l'orgueil de son père? Celui-ci est chrétien, mais non au point d'attribuer à la grâce, à la prière, tous les triomphes: Dieu lui a implanté les germes de l'ambition inéluctable, fort bien, mais c'est lui seul libre qui les a fécondés. Dieu est le créateur de la richesse, mais il ne choisit pas les hommes qui l'entasseront près d'eux. Ne s'enrichissent que les favoris de la chance ou les hommes dont le vouloir est plus fort que les fantaisies de la concurrence! Selon lui, on n'a pas encore découvert si la veine est une semence du ciel. Et d'ailleurs, ne s'énervait-il pas lorsqu'on attribuait l'origine de sa fortune à un sourire du hasard? Sa fatuité aime qu'on la caresse et déteste qu'on la froisse: elle se ramifie en toutes espèces de caprices, de manies, de coquetteries mêmes. C'est ainsi qu'il serait mal à l'aise si un veston cossu ne lui flamboyait sur la poitrine. Sous son regard, il déploie souvent la main gauche pour y voir se découper harmonieusement l'agate d'une bague. Il pousse le culte de la mode jusqu'à la superstition, c'est-à-dire jusqu'aux plus minces raffinements: une nuance d'habit se répand-elle chez les amis du Club de la Garnison, elle ne tarde pas à le revêtir lui-même. Sa résidence est d'un style déconcertant, moderne avec une ébauche légère de château de la Renaissance dessinée par deux tourelles et leurs pignons graves: cela suffit pour que le flatte l'illusion d'habiter une vague gentilhommière. Comment un homme aussi actif, aussi remuant peut-il s'astreindre à des habitudes si molles? Énigme de l'éternel masculin! Et trônant sur le siège moelleux de l'automobile royale, il'avait-il pas une sensation quelque peu analogue à celle qui gonflait la tête des beaux cavaliers au temps de Vaudreuil?...

Il est trois catégories de parvenus tranchées au Canada-français. Les uns, trop clairsemés, maintiennent au coeur l'amour de l'humble origine. D'autres évoquent sans cesse leur berceau modeste et s'exaltent de s'en être affranchis par le prestige de l'honneur ou de l'or; au lieu d'être un opprobre en leur esprit, l'obscurité de leurs parents n'est qu'un prolongement de gloriole et de suffisance. Les autres enfin, par une déformation lente, mais progressive de ce qu'il y a de plus intime en leur nature, ont la honte absolue de leur naissance et ne se la rappellent que pour en souffrir l'humiliation, presque la haine. Gaspard n'appartient ni à l'une ni aux autres pleinement, il a perdu la boussole à mi-chemin entre la dernière et les autres. Bien qu'il se soit égaré, une lueur de tendresse est en son coeur pour le diriger encore, Son père et sa mère, quand sa mémoire daigne en ranimer les visages un peu durs, amollissent quelques cellules au fond de ses entrailles: la moelle et le sang qui furent les leurs, il est conscient d'en être robuste. Mais comme il les a surpassés de tout l'envol de son désir et de toute la hauteur de son succès! Décidément, ils furent contents avec trop de facilité, ils furent des miséreux, des mesquins, des incapables. Oh! le précipice entre eux, les hères, et lui, le millionnaire auréolé! Les sourires, volontiers ou de force, ne lui rendaient-ils pas hommage comme à un roi? Des personnages d'élite ne l'honoraient-ils pas d'un tutoiement d'égal à égal? Ne frayait-il pas avec les groupes les plus éclatants de la société québécoise? Nulle association de bienfaisance, de jeux, ne voyait le jour sans qu'on entendît le nom de Gaspard Fontaine autour de son berceau: sa largesse était, inlassable, proverbiale, serait légendaire après sa mort. Quelle griserie de sentir les _gens instruits_ courber tout leur savoir devant, lui! N'ignorant pas que plusieurs se tordaient la face à rire de lui, des qu'il n'était plus là pour les avilir, il dédaignait ce qu'il appelait leur _jalousie bête_, et, surtout, membre du club de la Garnison, n'y est-il pas flatté, recherché, défendu, respecté? Que lui importent les gouailleries, les grimaces de quelques-uns, si tous ne peuvent ignorer son or et sa personnalité? Aller au club est, pour lui, une jouissance, un orgueil, une nécessité, un beau songe d'aristocratie. Comme il est loin du logement bas et morne où nos parents nichèrent quelque part aux profondeurs de Saint-Roch! Quand il remonte la Grande Allée, que le cornet d'alarme éclate ou bêle tour à tour, et que les ouvriers de la fabrique d'armes se massent pour ne pas être abattus par l'automobile, Gaspard Fontaine revoit son père comme eux sali, déprimé, hâve, lamentable, et son âme alors s'étrangle de honte... Jean n'a pas sondé toute la fatuité de son père, n'en a traversé que les couches de surface...

Après de tels mots claquant de fierté, après une mise en demeure tellement incisive, le fils vacille un peu, sent défaillir l'idée qu'il voulait communiquer en sa force totale. Est-elle assez mûrie en son cerveau pour y être déjà cueillie? Ne vaudrait-il pas mieux lui donner encore un peu de lumière pour qu'elle s'épanouît davantage, alléchât mieux les esprits qu'il veut lui conquérir?

--Je te le disais bien, que tes griefs contre Lucien étaient de la fumée, s'écrie la jeune fille. Monsieur l'avocat de la Couronne, vous avez la parole. Monsieur Desloges est un misérable, un ivrogne, un faussaire... Le jury vous écoute...

--Lucien Desloges n'est pas digne de toi, je le répète, dit Jean, dont le calme apaisa singulièrement, la fièvre de sa soeur. Tu espères, en m'exaspérant me faire jouer le rôle d'un méprisable et sot délateur?... Le motif est plus haut, plus sacré!...

--Ah! oui, l'idéal... je suppose...

--Oui, petite soeur. L'idéal, mais l'idéal vrai... Ce mot est de nos jours honni et déchu, parce qu'on l'a dénaturé... On ne le prononce qu'avec l'arrière-pensée d'une chose naïve et vaporeuse... chimère, sensiblerie romanesque, emballement: voila, les choses dont on ne le distingue pas et pour lesquelles on l'exile. On se rapproche du jour où le devoir ne sera plus que de l'idéal, ou plutôt, du vide... Adorer Dieu ne devient-il pas même la mission des femmes plus rêveuses, j'allais dire plus nerveuses?... Et quand Dieu lui-même ne sera plus que le vide, qu'est-ce qui ne le sera pas?

--Tu insinues que Lucien l'est déjà?

--Je ne l'outrage pas, sois-en sure, Yvonne... Je le comprends, et n'est-ce pas lâche de maudire après avoir compris? Il n'y a que les âmes bornées qui mesurent le pardon, mais je te conjure de réfléchir... Lucien n'est-il pas un impulsif? Et ses impulsions ne suivent-elles pas le même cours toujours et, n'est-ce pas le plaisir? Tu n'as pas oublié la façon dont il a trahi l'essence, le tréfonds de lui-même. Je l'ai fait parler devant toi avec le dessein...

--Un piège! Crois-tu que je ne m'en sois pas aperçue? persifla-t-elle, avec beaucoup de violence.

--Pouvu que le piège brillât comme la planche de salut...

--Qui me délivrerait du monstre? L'amour ne voit pas le monstre, il ne voit que lui-même! Ce n'est qu'une manière de dire. Lucien est charmant! Il est jalousé, vilipendé, il est...

--Ton ravisseur! Il t'a prise à toi-même!...

--L'Yvonne de jadis affolée d'enthousiasmes puérils!

--L'Yvonne enfiévrée d'ardeurs généreuses... c'est elle que je supplie!

--Elle ne t'entend pas, elle est morte!

--Elle vit, n'est-il pas vrai qu'elle s'éveille, qu'elle s'attendrit? s'écrie Jean dont la voix presse, irrésistiblement douce.

Yvonne, malgré elle, en ressent le magnétisme et la plainte: moins rigide, elle commence à plier.

--Pourquoi du chagrin, mon frère? dit-elle. J'ai pensé que ta gorge allait crever...

--Laisse-moi t'expliquer. Je veux des mots profonds qui t'atteignent et te gagnent!... Toi aussi, mon père!... Lucien Desloges est aveuglant de brio, il est un dilettante exquis, mais il ne sera jamais autre chose!

--Qu'en sais-tu? proteste Yvonne, étonnée d'être si peu déchirée au vif de son orgueil.

--Tu le sais aussi bien que moi! L'intime de lui-même a jailli, te dis-je!... Si le procédé n'était pas loyal, il l'est devenu par le désir de t'être bon. Lucien renie tout. Pâmé devant lui-même, il n'a pas d'autres fiertés. Il n'a pas celle de la religion, qui est un lien d'étiquette mondaine à ses yeux; il n'a pas celle du travail, parce qu'il est un flâneur; il n'a pas celle du devoir, qui n'est pas moderne, qui n'est pas chic... Il n'a pas celle de l'amour...

--Voici un joli compliment, tu peux t'en vanter!

--Il n'a pas celle de l'amour, parce que c'est toujours lui seul qu'il aime...

--Puisqu'il s'aime autant lui-même, il a du moins cette fierté!

--Ce n'est pas la pure et vraie fierté, celle que rassasient les instincts moindres!...

--Parle donc franchement, tu veux dire les instincts vils?

--Non, Yvonne, je dis que sa fierté s'arrête là où le grand amour commence...

--Ah! ah! le grand amour, la fumisterie des poètes! Charlatanisme des romans pour ingénues! A d'autres, s'il vous plaît!

--Eh! bien, oui, Yvonne, le grand amour, l'amour qui ne mesure pas le dévouement, l'énergie féconde, la bonté suprême. Mon père, tu ne dis pas mot, mais tes yeux me prouvent que tu devines, que tu vas comprendre! Ma petite soeur, ton coeur est sur le point de s'ouvrir, je le sens frémir au plus vibrant de ta voix! La race canadienne-française périra d'égoisme, si elle meurt... Je sens que mon ambition de science elle-même est trop façonnée d'orgueil impur, ne vous offensez pas tous les deux! Je vous accuse avec indulgence, avec peine, avec la plus vive tendresse Yvonne, tu es une égoïste; tu l'es délicieusement, mais tu es égoïste! Tu parlais d'ardeurs puériles? Leur objet fut enfantin souvent, j'y consens, mais ce qui ne l'était pas, ce qui promettait des miracles, c'était l'âme de ces enthousiasmes, l'instinct brûlant de la beauté supérieure et des nobles dévouements! Je l'appellerai l'eau souterraine du sublime: peu à peu, le flot en serait devenu plus abondant, plus large. Aujourd'hui, par elle, tu serais entraînée vers quelque chose, de vaste, un magnifique rêve d'épouse. Nous, les hommes, pouvons à peine monter sans vos ailes... La terre nous rive à elle, quand votre sourire n'en écarte pas les chaînes!... Les hommes ont besoin du grand amour pour être forts... Yvonne, tu possèdes les dons capables de l'éveiller!...

--Tu ordonnes que j'attende l'homme, ou plus exactement, les ivresses de coiffer Sainte-Catherine...

--Je n'ordonne pas, je tâche de t'inspirer le haut désir qui ordonne!... Tu ignores combien de jeunes canadiens-français, grâce à toi, pourraient devenir nobles et grandir!

--Des noms, des noms, s'il vous plaît? interroge-t-elle, à la fois curieuse et acerbe d'énervement.

--A ce moment, quand Lucien te fascine? mais tu les prendrais tous en grippe!

--Je ne te croyais pas si retors! ne put-elle s'empêcher de murmurer, plus docile à mesure que le pouvoir de Jean l'empoignait.

--Comme si j'usais de manoeuvres sournoises! Allons, ma petite soeur, sois juste et bonne. Il n'y a rien de plus franc et de plus net que ma pensée. Elle est aussi limpide que merveilleuse. Lucien n'a pas la fierté de sa race... Les traditions l'offusquent, l'héroïsme des ancêtres l'ennuie, il n'a qu'un sourire dédaigneux pour nos tombeaux! Après la conversation de l'autre jour, il est impossible d'en douter... Notre race a besoin d'orgueil et d'amour! Si on ne lui donne pas tout cela, intensément, elle tombera d'anémie... L'orgueil et l'amour sont le sang d'une race! Ah, si tous voulaient, quels prodiges fleuriraient sous le grand soleil du Canada! Ah, si tu consentais, ma chère Yvonne, à devenir une femme de courage et d'idéal, pour ta race, pour...!

--Pour me sacrifier, n'est-ce pas? Une héroïne, une sainte, une martyrisée! Quelle jolie vision!

--Tu n'es pas sérieuse, tu sais qu'au lieu d'un martyre, c'est le bonheur que je te suggère, le bonheur durable, parce qu'il vit de l'éternel aux racines du coeur!

--Allons, c'est entendu! Je vais donner toutes mes robes au prochain bazar, copier l'habillement des étudiantes nihilistes de Moscou!

Mes cheveux que je laisse bouffer, je les aplatirai en bandeaux collants avec de l'huile. Il ne faut pas que j'oublie les lunettes montées en aluminium. Il sera plus facile, dès que j'en aurai sur le nez, d'avoir l'air sombre et responsable des femmes utiles à l'univers. Il ne me restera plus qu'à partir en croisade pour la race, comme une zélatrice de l'Année du Salut!

La mimique de la jeune fille était ravissante: Gaspard et Jean s'égayèrent à suivre les malices de la bouche et des yeux. Jean tout de même ressentit plus de confiance et devint plus agressif: il s'écria:

--Sois jolie, sois-le toujours, autant que possible! c'est, ton droit! Habille-toi délicieusement, c'est ton droit! La beauté enrichit une race... mais ton coeur, Yvonne? Quelle source! quelle puissance! Notre race demande le coeur de ses femmes, le tien!... La foi en elle s'écroule: les Canadiens-français se détachent de leur passé, en rougissent... La mollesse conduit les races, aussi bien que les individus, à l'inertie, à la honte, à l'impuissance... Parce que la foi des femmes est la dernière qui meurt, c'est elle qui éloignera les Canadiens-français de l'apathie, de In médiocrité, du reniement... Sois belle, sois jolie, sois exquise, brille et règne, mais ne seras-tu pas une croyante en ta race?

--Mais l'y crois! Invente un credo et je le réciterai!

--Crois donc à ses fils, à celui dont tu ferais l'époux digne de l'idéal revenu en toi, mais assagi, plus raisonné, sans exaltation creuse! Le credo qu'une jeune fille récite à sa race est la foi qu'elle garde en ses fils. En sommes-nous rendus à l'époque où les jeunes filles, déchirant leurs rêves, n'ont plus qu'à s'écrier: «Il n'est plus de jeunes gens qui les méritent! Faisons descendre notre âme jusqu'à ceux que le siècle nous envoie!» Une jeunesse sans idéal méprise le devoir, et le devoir est la flamme qui fait resplendir les races, le levier qui les lance au faîte de l'histoire!...

--Le devoir n'a pas été créé pour Lucien, probablement...

--Lucien ignorera le devoir aussi longtemps qu'il sera incapable d'amour.

--Je te jure qu'il m'aime! De l'amoureux il a l'accent, le regard, la douceur fidèle!...

--La douceur éternelle?

--Tu m'insultes! Ne suis-je pas digne qu'on m'aime longtemps?

--Je te sauve, ma petite soeur! Vois-tu, je comprends mieux certaines choses depuis quelques jours! L'homme qui me peut aimer sa race n'aura jamais au coeur les autres grands amours...

Comme ceux-ci, l'amour de la race est un besoin de pitié souveraine et de dévouement... J'ai bien peur que Lucien, railleur intarissable des traditions canadiennes-françaises, ne te rende malheureuse. Comment peut-il aimer vraiment l'homme qui renie l'amour? Les ancêtres ont souffert, ont travaillé, ont souri auprès des berceaux, ont cru, ont adoré: tout cela n'est-il pas de l'amour? Les dédaigner, n'est-ce pas être inférieur à leur tendresse, à leurs sacrifices, à leurs efforts vers quelque chose de plus élevé, de plus digne? N'est-ce pas avoir le coeur moins grand qu'ils ne l'eurent?

--Ils ne firent pas autre chose que s'aimer, les ancêtres! fit Yvonne, devenue inexprimablement grave.

--Ils étaient pauvres, ils étaient peu savants, mais de toute leur vaillance, ils marchaient vers l'avenir... Ils préparaient l'essor de la race: c'est à nous de la faire monter!...

Peu à peu le langage ramassé, palpitant, de son frère émeut Yvonne, pénètre en sa volonté. Il n'est pas étonnant que le cerveau de Jean, assailli par les aspects nombreux de l'idée qu'il fallait rendre lumineuse, ne les ait pas débrouillés sans quelques longueurs et quelques répétitions. Le jeune homme n'oubliera jamais l'intense peine à travers laquelle viennent de fuir les nuages de sa vision patriotique, de s'en approfondir les clartés. Les formules, les arguments se joignent les uns aux autres pour sculpter un idéal harmonieux et solide. Et cet idéal, en son esprit réjoui de le tenir, éblouit, de tout son rayonnement. Il en voit le prolongement, les fertiles conséquences: elles seront moins vagues et plus fermes, les paroles qu'il faut dire pour que du rêve sonore éclate un principe d'action, une force de salut. Les traits de Jean étincellent de ferveur et de magnétisme, une pourpre riche déborde à ses joues. La voix martèle avec puissance, brûle de foi chaude, tranche avec une affirmation décisive. Les yeux dardent un éclair en un lointain qui les fascine et les ravit. Sur la défensive longtemps, puis intéressée, prise, retenue, captivée même, Yvonne a cessé de ricaner et de mordre. Une conviction s'ébauche en elle, mais elle s'embue d'incohérences. La jeune fille n'oppose aucun obstacle à l'élan de l'intelligence vers de la certitude. Elle entrevoit les tâches possibles, les superbes dévouements, mais l'effroi du ridicule ou l'ombre sévère de l'effort les repoussent. Tout de même, elle brave, elle s'offre, elle somme Jean de lui préciser un rôle...

--Veux-tu dire ce que je pourrais faire? insinue-t-elle, avec un grasseyement de malice aux profondeurs! du gosier.

--Au programme, tout naturellement, les ambitions s'accumulent... Devenir Canadienne-française ardemment, passionnément, j'allais dire... Être éprise de ta race, de sa légende et de son histoire, avoir conscience de son génie et de son destin... Parler ta langue avec respect, avec amour... Ne pas railler ceux qui exaltent l'ancêtre et la tradition, ne pas te faire complice des égarés qui ont perdu le chemin du grand passé... Ai-je besoin de te le rappeler, devenir une femme digne, complète, admirable d'intelligence et merveilleuse de coeur, une femme sereine et forte, un rayonnement de la race, un envoi d'ailes ambitieuses pour l'élever!... Oui, ma petite Yvonne, être supérieure ne gaspillerait nullement le charme de ton regard et les délices de ton salon!... Dois-je le redire? te faire une mission de guider ton mari vers la même noblesse et la même force... Ah! si vous êtes ainsi généreux, ainsi beaux, quels enfants libres et forts ne s'envoleront-ils pas de votre nid pour battre de l'aile aux cimes de l'énergie et de la bonté!... Et tu appelles tout cela un martyre? comme si vivre en la plénitude de vivre était une souffrance. Ne te sens-tu pas moins éloignée du bonheur, Yvonne? Ne revois-tu pas ce que ta jeunesse fière attendait?... Ah! comme il serait puissant, ton coeur! N'y a-t-il pas des pauvres qu'un peu de lui ferait si riches de joie? N'est-il pas des haines qu'un sourire apprivoise et des laideurs qu'une larme efface? N'y a-t-il pas des jeunes filles dont il faut détourner la fange? N'y a-t-il pas la croisade invincible de toutes les bienfaisances, de tous les relèvements, de tous les orgueils, de toutes les espérances?

--Ah! la voici, ta fameuse idée! Faire de la vraie besogne pour la race! interrompt Gaspard, frémissant d'intérêt, anxieux d'aborder la solution pratique, la seule qui l'émerveille. Jusqu'à ce moment de la discussion entre la jeune fille et Jean, ses lèvres tendues n'ont pas bougé. C'est qu'ébloui par la verve enthousiaste de son fils, ou plutôt, dompté par la conviction dont elle déborde, il est comme roulé par elle sans rien pour la refouler, pour la combattre. Il en avait même oublié la flatterie d'une alliance avec Henri Desloges. Une pensée plus grave l'occupe sourdement. Une domination telle émane de Jean qu'il essaye de le comprendre et réfléchit avec une anxiété vague, une espèce de remords. Sa vie n'est-elle pas confinée à la griserie d'être riche et à la fièvre de l'être chaque jour davantage? Est-il d'autres fiertés qui le soulèvent, d'autres enthousiasmes qui le secouent? Autour de lui, la religion ne flotte-t-elle pas comme une buée froide? Elle est un devoir hebdomadaire et machinal entre deux cigares, un catholicisme inerte parce que rien de profond ni de vécu l'anime. Quand l'orgueil d'être Canadien-français l'a-t-il ému, l'a-t-il pénétré, l'a-t-il effleuré même? L'insouciance, les égoïsmes, les mépris que Jean dénonce, Gaspard est conscient de leur existence au fond de lui-même. Il a de la race un concept fugitif: elle est un être douteux, estompé dans le brouillard. Envers elle, de quoi est-il débiteur? Est-elle pour quelque chose en l'origine, en l'essor de sa fortune? En quoi servirait-elle à lui procurer les autres millions? La race était donc un être inutile, improductif, qu'un homme raisonnable devait ignorer. D'ailleurs, n'y avait-il pas assez d'orateurs, de journaux pour s'occuper d'elle? L'instinct des affaires énorme, jaloux et vorace, empêchait les autres de vivre...

C'est la première fois qu'une idée limpide, qu'un frisson réel de patriotisme l'agite. Tant d'amour accumulé résonne en l'âme du fils que les entrailles paternelles vibrent. Le coeur cède... Mais la raison peu à peu reconquiert son empire, et froidement, clairvoyante, provocante, elle ordonne qu'on la satisfasse. Il est bon de rêver l'effort pour la race, mais le rêve est-il de _la vraie besogne_?