Ce que disait la flamme

Chapter 12

Chapter 123,822 wordsPublic domain

--Que tu as bien deviné, mon père! s'écrie Jean, touché au vif de l'âme. Ma gratitude pour toi est une des émotions les plus pures et les plus douces que j'aie éprouvées. Je la dois à ta bonté; elle a été si indulgente, si naturelle. Je m'y attendais, mais pas de cette façon-là... La bonté rapproche, elle détruit les préjugés, les distances, elle purifie l'amour! Quand tu es particulièrement bon pour moi, je te comprends mieux, je me sens mieux ton fils. Il y a un égoisme supérieur de l'être qui repaie en amour l'être qui le satisfait!

--Pourquoi t'éloigner de moi encore? Ta philosophie, c'est elle qui met de la glace entre nous!

--Tu voudrais que je fusse un homme d'affaires? dit Jean, badin.

--A certains jours, oui... Ce soir, plus que les autres jours. Tu m'égalerais, Jean!...

--Comme tu es vain! Tu dis cela avec un air... de pacha!

--Qu'est'ce qu'ils viennent faire ici, les pachas?

--Mais c'est un mot favori des Canadiens-français! Ils dorment, ils engraissent, ils s'amusent, ils vivent comme des pachas. Cela veut dire qu'ils jouissent...

--Et cela veut dire que je me réjouis de mon succès? Faudrait-il que j'en aie honte?

--Il fut loyal, tu as le droit de t'en applaudir!

--Alors?

--Alors... alors... nous bredouillons, mon père, nous ne savons pas comment nous dire des choses que nous avons là! s'écrie Jean, dont le geste rapide montre le coeur. Nous essayons de parler, alors que nous voudrions parler... Comment se fait-il qu'après mes effusions de reconnaissance, je ne suis pas satisfait de moi-même, j'ai peur d'être ingrat?...

--Et qu'après t'avoir promis ce que tu désires, j'ai peur de n'être pas assez généreux pour toi?...

--C'est en cela que nous sommes étrangers l'un à l'autre: nos êtres qui le veulent, sont incapables du mot, du regard, du sourire qui les unirait dans l'amour!... Il y a, entre eux, l'ombre... infranchissable d'un malentendu. Nous ajouterions les analyses aux analyses, les conclusions aux conclusions, nous nous heurterions sans cesse à la même angoisse, j'allais dire à la même froideur. Dès que l'élan d'une âme vers une autre hésite, il n'y a pas de complet amour. Oui, mon père, j'avais raison: il se dresse entre nous l'ombre... l'infini d'une séparation morale.

--Ah! l'instruction! elle nous vole nos enfants, à nous, les gueux enrichis! murmure Gaspard, amèrement. Au moment même où je te tiens, tu me glisses entre les doigts...

--Au moment même où tu m'attires, quelque chose en moi ne s'élance pas, recule...

--Pourquoi te creuser la tête pour rien? Je te le dis encore, c'est mon ignorance qui te repousse!

--Mais tu es plus admirable d'avoir réussi malgré elle!... Tu pourrais avoir l'instruction la plus abondante que le même sourd malaise serait entre nous... Il y a autre chose...

--On n'est pas vulgaire, quand on a été soi-même avec tant d'énergie, tant de noblesse! dit Jean, une rougeur lui inondant la face, parce que certaines brusqueries de son père l'attristent. Tu pourrais être l'homme de manières les plus raffinées que la même ombre entre nous planerait, comme tu dis, glaciale...

--Nous ne sommes père et fils que de nom, alors!

--Nous le sommes avec beaucoup d'affection, mais nous ne le sommes pas idéalement, profondément...

--Encore ce mot embêtant, l'idéal!

--L'idéal est la cime des âmes! C'est en montant vers lui qu'elles deviennent supérieures!

--Je suis inférieur parce que l'idéal, je n'ai pas le temps de m'en occuper! s'exclame Gaspard sèchement, le regard dur, ses mains convulsives empoignant les bras du fauteuil.

--La voici, mon père, la séparation morale, la différence qui blesse. Tu n'ignores plus la raison de mon silence tout à l'heure. Plus tu as exigé que je parle, plus je devinais que toutes les démonstrations ne pourraient servir, que nous en sortirions meurtris même... Je ne te dédaigne pas: comment serais-tu inférieur de t'être développé selon la force irrésistible en toi? Par le courage, la ténacité, l'intelligence, comme tu peux l'être enfin, n'es-tu pas un être supérieur, très beau? C'est banal: une volonté victorieuse n'est pas inférieure! Je suis plus orgueilleux de toi, je le jure, que tu ne l'es de moi!

--Si je te comprends bien, c'est irréparable, ça le devient chaque jour davantage.

--Ne dis pas cela, mon père, avant que nous ayons voulu!... Il doit y avoir, par le fait même d'un désir, un moyen d'en acquérir l'objet. Nous avons de la volonté beaucoup, tous deux; pourquoi ne pas lui confier la besogne de nous rapprocher? Nous savons où est le mal; nos égoïsmes sont trop exclusifs, nous rapetissent, nous enchaînent. Ah! ce qu'il faudrait, ce serait une grande générosité, un dévouement passionné qui nous arracherait de nous-mêmes, ferait bondir nos coeurs en un même frémissement d'amour! Quelque grande générosité pour notre race, par exemple! Tu ne me trouveras pas romanesque, je l'espère? Aux réunions du Congrès, j'ai compris, notre race implore de la bonté, des sacrifices... J'ai l'intuition que, si tu faisais quelque chose de noble pour elle, nous serions plus près l'un de l'autre, beaucoup plus près...

Cette pensée, comme si peu à peu tant d'autres l'eussent préparée, vient de surgir, naturelle et saisissante. Elle frappe Jean: bien qu'indécise encore, il en soupçonne la profondeur, la valeur, les possibilités. Sous le voile qui l'embrouille, il cherche déjà sa vertu d'action, de patriotisme efficace. En entendant ses lèvres l'énoncer, quelque chose de grave l'a troublé: il se faisait, dans l'esprit radieux, une éclaircie à travers les ombres alourdies par les rêveries impuissantes. Le cerveau confiant besognait, élaborait, attendait. Un cri d'allégresse, de tout l'être de Jean, triompha soudain:

--Ah! mon père! quelle grande idée! proféra-t-il.

Plus rien ne retenait l'essor de la pensée dont, au premier instant même, il entrevit les larges ailes. Comme elles battaient loin et haut! Quels espaces! Quelle vision d'action prodigieuse à travers les énergies de la race! Une ivresse parcourt Jean: ce qu'il avait désespéré d'atteindre, il vient de le découvrir...

Ce ne fut pas Gaspard qui donna la réplique à la débordante exclamation de Jean, mais Yvonne, depuis un moment rieuse au seuil de l'appartement.

--Encore une fusée de sentimentalisme! articule-t-elle, un peu mordante. Comme cela éclate et brille!

--Ah! te voilà, petite! nous sommes un peu sérieux pour toi.

--Au contraire, papa, je me sens très grave, capable de la philosophie la plus revêche... Regarde mon visage, sa pâleur, sa fixité, sa profondeur... Regarde les yeux béants, lourds de choses... ah! mais de choses portant la destinée des peuples...

Elle ne put mimer davantage ce qu'avec un accent morne elle disait: un rire spontané, strident, l'affola de malice et de joie. Et le calme ne revint pas vite. Les traits de Gaspard s'épanouirent en le plus jovial sourire. Entre la jeune fille et lui, beaucoup plus d'aisance allait et venait qu'entre lui et son fils: l'intarissable gaieté d'Yvonne le rafraîchissait. Au contact de son humeur ailée, il devenait spirituel avec une bonhomie rude; auprès de lui, elle détendait son masque joli de Québécoise très admirée, ne se regardait plus sourire au fond des yeux mouillés de ruse ingénue, au coin de la bouche onduleuse. Devenue moins factice, espiègle naturellement, gentille indiciblement, elle babillait, folâtrait, cajolait, enveloppait d'une tendresse à fleur d'âme. Ses caprices étaient respectés comme les plus austères confidences; ils étaient, nécessaires à Gaspard et, quand ils ne naissaient pas, il s'ingéniait à les faire éclore. Ces dons sans nombre, infimes ou considérables, bibelots ou parures, toujours offerts avec la même jouissance et, recueillis avec la même joie, familiarisèrent le père et l'enfant l'un avec l'autre, les habituèrent à la confiance, à l'exubérance, à la causerie affectueuse, bien qu'elle ne fût jamais intimement profonde...

Par la souplesse câline, la magie de son influence, Yvonne était dangereuse. Jean le savait. Le consentement de Gaspard ne le rassure pas sans laisser flotter en lui une inquiétude. Il redoute l'incisive raillerie de sa soeur: au premier choc de la nouvelle qu'elle aura du laboratoire, elle s'emballera pour ou s'esclaffera contre le rêve de son frère. Et les roulades vives, mordantes, prolongées du rire qu'il entend, aigrissent le meilleur de sa sensibilité. Il n'y a pas d'âcreté en sa peine: la légèreté de la jeune fille, il la comprend, il sait qu'elle est impulsive, il ne voudrait, pas la blesser. Mais ne se mêle-t-il pas, aux accents de voix tapageurs et mélodieux, quelque chose d'attristant, d'irréparable? Une boutade contre la philosophie, sa raideur, est aisément pardonnable, et ses plus fidèles prêtres, à certains moments, ne la renient-ils pas avec une moue désintéressée des lèvres? C'est que la joie d'Yvonne, outre qu'elle a déprimé Jean par tant d'enthousiasme refoulé tout à coup, lui rappelle aussi leur entretien de l'autre jour, l'amour de Lucien Desloges. A vrai dire, il ne s'en est guère préoccupé depuis lors. Quand ils se revoyaient tous à table, le père, le soeur et le frère, et que parfois une distraction coupait la verve de la jeune fille ou même inclinait ses yeux tièdes vers l'assiette, une peine torturait le jeune homme. La piqûre était bientôt guérie. Le tourment d'ignorer comment il pourrait ne pas être un inutile à sa race, alors qu'à lui venait d'elle un appel décisif et touchant, ne lui causait-il pas assez d'incertitudes et d'angoisses? La hantise de son impuissance le captivait: Yvonne et sa tendresse gaspillée en faveur d'un oisif ne l'alarmaient plus que superficiellement. A se croire tellement égoïste lui-même, il ne blâmait presque plus Yvonne et son ami de concentrer leur rêve en des ambitions exclusives, sans générosité, sans haute noblesse.

Et maintenant, c'est autre chose. Le jeune médecin entrevoit sûrement la tâche de sacrifice et d'honneur que lui déploie l'avenir. Elle est un devoir, la vanité qui, devant les triomphes dont elle se sent capable, les veut et les attend! Jean sent un recul à l'idée glaciale d'être présomptueux: elle fond déjà, le laissant positif de son courage et de n'être pas vil. L'égoisme n'est-il pas moins impur, dès qu'il s'élève en des espaces de noblesse et de clarté? La sensation de livrer beaucoup de lui-même, en s'oubliant presque tout entier, ne l'a-t-il pas empoigné au cours de la tirade à son père? Et la certitude que la race cueillera de lui un peu de gloire n'a-t-elle pas fait circuler en ses veines une brûlante sève? Ah! sa race! qu'elle n'est plus la même en lui depuis le réveil des orgueils latents! Comme ils ont grandi, comme ils ordonnent, comme ils tressaillent! La race est devenue une atmosphère vaste et sainte où l'on vit d'elle, pour elle, dans les bornes de soi-même élargies par l'amour jusqu'à l'étreindre. Ce qu'il y avait de sonorité fausse et déclamatoire en l'enthousiasme s'est tu: ce n'est plus de la fièvre, une idée fixe nerveuse, une émotion volage de la sensibilité, un incarnat de honte au front parfois, mais une conception nettoyée de vague et qu'aucune hésitation ne souille. Elle a fini de l'illuminer, de le préciser, de le lui rendre cher, l'idéal patriotique: la vision soudainement lui a déroulé tout un ensemble d'efforts et de puissance «Ah! mon père, quelle grande idée!» cria-t-il, exultant! Elle l'inonda tant de sa lumière qu'il eut, deux ou trois secondes, l'impression de ne plus vivre qu'en elle, mystérieusement, profondément, là où l'âme est le moins loin de l'infini. Les mots concis, limpides, forts, se préparaient à jaillir de son cerveau: l'intimidation d'Yvonne les a figés au fond de lui-même...

Puis, avec une lucidité croissante, il a démêlé toutes les conséquences d'un mariage avec Lucien Desloges: le pressentiment de leur vie dolente, éparse au vent de la fantaisie, se creuse. L'Yvonne d'autrefois, d'il y a deux ans, comme elle eût soulevé un homme au-dessus des joies mesquines, purifié son ambition, comme elle l'eût raffermi, complété, inspiré! Yvonne aurait été la femme pour laquelle on est quelqu'un: tant d'hommes, sans leurs femmes, auraient sombré dans l'insignifiance ou l'irréparable bêtise! Et la voici transformée, exquise à l'extrême, étincelante, mais enchaînée à un fat dédaigneux de sa race et du passé grandiose, mais sans les ailes anciennes vers le plus pur et le meilleur.

Une confiance nouvelle s'empare de son frère: n'est-il pas irrésistible, ce soir, l'embrasement qui se ranime en tout lui-même? Un peu de ce magnétisme ne l'émouvra-t-il pas elle-même? Pour ne pas gâcher la cause, par un zèle maladroit, il appelle à son aide la bonté, la douceur, un véritable élan fraternel. N'y a-t-il assez d'étincelles pour raviver en elle la flamme large et merveilleuse de l'idéal?

Précisément, la minute est venue d'être sur le qui-vive et d'être habile: Gaspard, distrait par Yvonne si joyeuse, n'a pas toutefois oublié le cri passionné du fils.

--Bon! achèves-tu de rire? dit le père.

--Veux-tu que je recommence, papa? Je me trompe: c'est à Jean qu'il faut en demander la permission. Il ressemble... ah! je ne sais à quoi... tiens, au gros érable tout vieilli, tout pensif au coin du parterre. Allons! un sourire de toi, s'il vous plaît, gentil, de vieux garçon délicieux! Je lui offre Marthe Gendron: il refuse net, Monsieur le docteur fait le petit bec. Hier, au café, je l'ai vue. Elle était ravissante en linon lilas. Un américain superbe la harcelait des yeux, mais elle me jasait de toi. Elle agonise, te dis-je...

--Ta première cliente, Jean! ricane Gaspard.

--Un cas facile à guérir! ajoute Yvonne.

--Tellement facile que tous les hommes sous ce rapport-là sont médecins! réplique son frère, dont un sourire dilate le visage.

--Demain, Lucien et moi, allons chez les Gendron, au Bout de l'Ile; tu viens?

--J'irai! acquiesce Jean.

Mais une distraction l'absorbe: il a les yeux ailleurs, très loin... Ils s'adoucissent et rêvent. Lucile, transfigurée d'une beauté reconnaissante et fine, le remercie d'être bon, de se souvenir. Au moment précis où elle s'est dessinée toute en lui, une morsure lui a fouillé le coeur. Elle est bizarre, la pitié qu'il donne, mélangée d'une semblable ivresse: jusqu'en la tristesse de savoir Lucile affligée déborde un peu de la grande joie de tout-à-l'heure...

--Avec quel enthousiasme il accepte! plaisante Yvonne. Qu'est-ce que tu en as fait, de ton enthousiasme? Tu me reprochais d'avoir fait prendre la clef des champs à mon idéal... Si tu l'avais entendu l'autre soir, papa, au retour de l'excursion à Lorette, tu t'en souviens?

--Il faisait bien beau! répond-il. Jean, tu n'as pas de flair!

--C'est ce que je lui ai dit. Je le prenais en compassion: au lieu de m'en avoir du gré, il m'a fait une dissertation, oh! très bien! très savante et même très gentille, sur les nuances romanesques envolées de mon âme...

--Ma chère petite soeur, je n'ai pas disserté, je ne me rappelle avoir parlé qu'avec mon coeur. Et les coeurs ne dissertent pas: quand ils ne chantent pas, ils pleurent...

--Il a bien du temps à perdre, le tien, s'il pleure sur moi...

--Tu ne réfléchis pas même à ce que tu dis, Yvonne. A certains moments, tu deviens presque gamine. Il est permis d'être légère à une jeune fille, mais non d'être disgracieuse. Je pousserais la bonté jusqu'à en être ennuyeux que tu n'as pas le droit de me faire de la peine: il est des erreurs qui ne se redressent qu'avec beaucoup d'amour...

--Alors, je ne t'aime plus?

--Ce n'est pas moi qui l'ai dit le premier!

--C'est vrai, dimanche... oui, papa, je suis un très vilain personnage.

--Tu te moques de nous, petite fille? réplique Gaspard, ignorant de toute la querelle morale entre ses deux enfants. Toi, vilaine? La chose la plus fine, la plus charmante qu'il y ait moyen de rêver!

Un peu aigre, Yvonne articule:

--Il paraît que je suis un cerf-volant.

--Ah! tu n'as pas le calme et la hauteur des cerfs-volants...

--Mais la fragilité, le superflu, le besoin du vent...

--Ne te fâche pas, je t'en prie. A quoi bon le venin qui empoisonne? Je n'ai pour toi aucune aversion...

--Il ne manquerait plus que cela!

--Aucune animosité, aucune rudesse, mais de l'amour, celui qui perçoit le plus merveilleux de toi-même! Les jeunes filles ont des ailes qu'on dirige: selon l'influence, elles rasent, la terre ou montent en pleine lumière...

--Et mes ailes, où vont-elles? Voici une rime, tu ne devrais plus m'en vouloir, ô mon cher poète.

--Je voudrais qu'elles aillent très haut battre pour la race, pour le Canada!... Le Canada sent les premiers frissons de la vie nationale: pour ne pas mourir de faiblesse et de matérialisme, il a besoin des femmes, de leur âme ardente, croyante, héroïque, inspiratrice!

--Tu ne savais pas que nous avions un tel patriote! dit Gaspard, que _la grande idée_ de son fils persécute. Eh! bien, sache-le, tu as perdu le plus beau discours!

--Pourquoi n'es-tu pas avocat, Jean?...

--C'est qu'il a bien d'autres choses en tête, Yvonne... Jusqu'ici, je me suis demandé si je devais le dire, moi, ou bien attendre que tu...

--Que je fasse un autre discours? Ah! non, de tels discours ne s'improvisent qu'une fois.

--Il parierait très bien, tu sais, dit Gaspard, gaillard et songeur.

--Dis-le toi-même, mon père.

--Qu'est-ce que tu penses, Yvonne, d'un laboratoire pour monsieur le docteur?

--Un laboratoire? Mais qu'est-ce que tu veux faire de cela, Jean?

--Tiens! on ne vous enseigne pas ça, au couvent? Pourquoi les payer si cher, les religieuses? s'étonne Gaspard.

Yvonne se rengorge: altièrement comique, elle persifle:

--S'il vous plaît, ne m'insulte pas, je fus incomparable en chimie! Quel séduisant souvenir à graver dans ma mémoire! j'eus un prix d'assid... uité.

--C'est vraiment bien réussi! dit son frère.

Il sourit du meilleur de lui-même. Parce que la mimique est irrésistible, et aussi, parce que l'instinct railleur d'Yvonne a besoin d'être adouci pour qu'il ne s'enflamme pas contre le rêve de science. Une intuition qu'elle accueillera l'originale vocation par un rire cinglant, peu à peu refroidit Jean Fontaine...

--Sérieusement, là, ton laboratoire, ce sera du clinquant pour éblouir les clients. Pour un sentimental, une aussi étrange réclame, ce n'est pas joli... N'oublie pas, en effet, papa, que Jean est un des rares humains en qui surnage la vieille chevalerie. Au nom des preux, des croisés, il m'a supplié de redevenir la princesse rose de la quinzième année. Il a fait les choses avec une galanterie suprême. Il mit genou en terre, inclina sa perruque brune, mouilla ses yeux de noble langueur, m'offrit son épee ardente au service de ma régénération...

--Qu'est-ce que tu me bredouilles? Au nom du ciel, parle de manière à ce que je vous comprenne objecte Gaspard.

--Je voudrais tant parler de manière à ce qu'elle me comprît! Elle nargue: la raillerie est l'argument déloyal de ceux qui nient. Et nier, c'est détruire... Quand tu railles, Yvonne, j'ai peur d'avoir tort. Sois gentille, ou plutôt soit généreuse, comme on l'est pour ceux qu'on aime un peu...

--Beaucoup, Jean... murmure-t-elle, enfin domptée par la voix frémissante et tenace.

--Eh bien, je désire ne rien te cacher d'un trouble sur le coeur. Je te parlerai loyalement, avec tout ce qu'il y a de tendresse et de meilleur en moi-même! Il ne faut pas que tu ries de la décision que je viens de prendre! Je sens que tu me ferais du mal...

--Je suis capable d'être sérieuse, tu sais...

--Et bonne, surtout. Sur un enthousiasme tendu au point où le mien l'est, il ne faut pas laisser tomber du sarcasme. Il en pourrait mourir. Il suffit d'une blessure pour qu'un enthousiasme ne soit plus le même après l'avoir sentie. Tu promets, petite soeur?

--Je suis convaincue d'être très bonne, dit-elle, avec un sourire merveilleux de franchise.

--Cela prendrait quinze ans, peut-être, avant que j'eusse une clientèle intéressante... La profession est congestionnée.

--Tu es de ceux qui se trouent un passage!

--Je ne veux pas attendre...

--Mais, Jean, la clientèle, ça ne se mendie pas!

--J'ai trouvé quelque chose de mieux, d'admirable, il me semble...

--Ton laboratoire? Ce n'est pas de la pose, alors?

--Y a-t-il de la pose quand le plus pur de l'être se donne? et à la science, oui, ma petite soeur, à la vraie science!

--Ah! je comprends! Tu veux devenir un Pasteur! s'écrie-t-elle, charmée. Que c'est fin!... mais c'est très chic!

--Un Pasteur est l'oiseau rare, je limite ma perspective à celle d'être un jour le savant qu'on respecte...

--De plus en plus la statue de la médecine, un brahmane de la science, perdu en elle, extasié!

--De plus en plus isolé de toi, n'est-ce pas, Yvonne?

--C'est qu'il est triste!... Avant longtemps, ce n'est pas à toi que voleront mes confidences, tu peux en faire ton deuil!...

--C'est à Lucien que tu rêvais, lorsque tes mains si douces éveillèrent le chant d'Isabeau?... Je l'appréhendais! répond Jean, dont beaucoup de tendresse répare le blâme.

Gaspard, abasourdi, se hâte d'éloigner ce mystère:

--Lucien? Je ne connais pas ce Lucien, moi! dit-il.

--Pardon, petite soeur! Ce n'était pas à moi de le dire.

--J'en suis très heureuse, interrompt la jeune fille, une couleur de grenat lui teintant le visage à l'instant même. Si tu n'avais pas été ici, papa saurait tout...

--Je reviendrai tout à l'heure...

--Non, reste, je n'ai pas honte d'affirmer devant toi mon amour! Papa, monsieur Henri Desloges n'est-il pas un de tes grands amis?

--Henri Desloges, le gros marchand de bois, un de mes plus grands amis! Au club, c'est avec lui que je m'accorde le mieux! Je ne suis pas capable d'expliquer cela... eh bien, il me semble que nous sommes taillés dans la même étoffe, que nous sommes deux habits presque semblables. Comme si, l'un en face de l'autre, nous nous retrouvions l'un dans l'autre... Mais il ne s'agit pas de mon bavardage.

--T'a-t-il parlé de son fils? demande la jeune fille, adorablement ingénue.

Les lèvres de Jean remuèrent: elles allaient lancer une boutade mesquine. Il se souvint que le sarcasme est presque toujours une lâcheté: ne devait-il pas être généreux sans bornes?...

--Il m'a dit que son aîné travaillait avec lui quand il avait du temps de reste. Il m'a laissé entendre qu'il ne songeait pas encore très sérieusement à la besogne assidue. Est-ce ton Lucien, l'aîné? Je l'ai connu, pourtant: ma foi, je ne m'en souviens plus!

--Depuis assez longtemps, il est beaucoup plus assidu auprès de ma soeur qu'aux factures ou aux rêveries financières, explique Jean, sans la plus infime pointe de malice au bord des yeux, aux commissures des lèvres.

--Et tu ne le refuses pas? il est donc charmant! s'écria Gaspard... Car, enfin... je ne sais comment faire un compliment qui te convienne...

--C'est que tu es gentil, mon papa chéri! Toi, au moins, tu vois les choses à travers le prisme du bons sens. Regarde-moi cet original empesé dans son idéal rigide, il veut tout simplement m'arracher du coeur l'amour de plus en plus clair, de plus en plus tenace, oui, tenace que j'ai là!...

Et, d'un geste gracieux et provoquant, elle se frappa victorieusement la poitrine. Jean, contre lequel cette menace éclate, baisse la tête et commence à désespérer...

--C'est un parti superbe! dit Gaspard. Je ne m'informe pas du jeune homme davantage. Tu l'as choisi! Ma petite Yvonne est incapable de faire une bourde...N'est-ce pas que tu as bien pesé ton coeur?...

--Pesé et repesé, toujours le même poids!

--Ce poids, je le sens très lourd sur mon coeur de frère, murmure Jean dont la peine s'avive.