Ce que disait la flamme

Chapter 11

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Un désir souvent l'obsède: il veut se définir un rôle par lequel il servira, il aura fait quelque chose de stable pour amollir l'égoïsme de ses compatriotes. Hélas! n'est-il pas enlisé lui-même dans l'égoïsme? Il retombe, épuisé d'énervement stérile, aux prises du doute, au gouffre de soi-même veule et repu. D'autres essaient de tarir l'indifférence: on leur préfère les démolisseurs à grands cris de haine. Que peut-il faire? A quoi bon ces élans de nervosité? Ah! qu'il est douloureux d'être impuissant! Pourquoi rêver si l'on ne peut créer? L'individu, comme le copeau traîné par le fleuve, est charrié par le flot des circonstances; elles ont décrété la mise en valeur de lui, Jean Fontaine en l'étude de la médecine: il n'a qu'à ployer le coup sous l'arrêt. De Paris qui approfondira ses horizons, il reviendra mûri pour la science ambitieuse, il pourra, des ombres du laboratoire s'illuminant, faire éclater un nom vers les sommets de la race canadienne-française. N'aura-t-il pas ainsi apporté du secours à celle qu'il veut plus consciente d'elle-même et, plus digne?

Silencieux au cours du dîner, il préparait sa confidence au père qui badinait avec Yvonne trop gaie peut-être. Et cependant, le même étouffement d'égoïsme l'oppresse, depuis qu'il a limité son ardeur patriotique à ce rôle. Quelque chose en lui désire pénétrer au vif de la bataille, frapper directement la grande ennemie, l'indolence, au coeur pour lui-même l'affaiblir. Et comme si un tel désir fût devenu nécessaire, il ne se résigne à le détruire qu'avec la blessure des chers désirs immolés. Il fuit, il est certain de fuir un devoir, une mission à la veille de se débrouiller nettement, de ravir son courage, d'entraîner sa noblesse.

Pour un épanchement filial, il n'y avait pas de meilleur endroit que la salle à fumer, plutôt resserrée, d'accueil simple et dont le silence murmurait au jeune homme des choses calmes et fidèles. Il attendait le moment, le mot, le geste, le sourire qui attire l'effusion. L'entretien ne courait-il pas vers les problèmes graves? La désertion de Dieu n'allait-elle pas toucher Gaspard? Ce n'était pas, à coup sûr, un truc pour le disposer au projet du laboratoire: Jean devinait que, par l'idée même, la vanité de son père serait comblée. Tout bonnement, la causerie avait pris le tournant vers Dieu. L'apathie de Gaspard, au lieu de la tristesse espérée de lui, fut douloureuse à son fils, lui arracha du coeur une révolte qu'à temps il refoula. Il n'avait pas le droit de châtier lui-même, de flageller son père. Une muraille de respect inviolé se dressa entre lui et l'accusation. «Ah! tas d'égoïstes que nous sommes!» allait-il s'exclamer, dur et mordant. Exaspération logique, née de tout le bouleversement de l'âme par les enthousiasmes, les impulsions généreuses, les incertitudes, les découragements, les remords de ne pas vouloir, les retours d'ardeur. Il avait cru tout cela enfoui dans les limbes intérieurs d'où rien à la surface ne remonte, et tout cela avait rejailli d'un seul flot brutal. Qu'il le sent vaste en lui et qu'il s'y prolonge loin, ce cri de rébellion, de honte où crève un sanglot. Il ne soufflette pas uniquement la façon molle dont lui-même et tant d'autres ont l'orgueil de leur foi, il est dirigé contre la masse des égoïsmes ligués pour le laisser-faire, ce destructeur d'une race qui pourrait grandir. La sécurité dans la jouissance, dans le confort, voilà la créatrice de paresse nationale. Gaspard Fontaine, en l'imagination de Jean éclairée par l'incident révélateur, s'enlaidit et s'épaissit d'égoïsme: n'étale-t-il pas, en son incarnation la plus énorme, la joie d'être satisfait, d'être serein, d'être saturé? Gaspard Fontaine est millionnaire: qu'importe le reste? Sur son million, il repose comme sur une couche romaine, molle et parfumée. Il ne s'en lève, il ne s'agite et ne se passionne que pour elle qu'il faut rendre plus sûre...

Mais la longue tendresse assouplie du fils triomphe de l'amertume, et voilà pourquoi il ne sera pas rude, voilà pourquoi son instinct refréna le cri rebelle de honte.

--J'attends... depuis deux grosses minutes, dit Gaspard. Tu allais dire quelque chose de bien intéressant, si j'en juge par le feu qui brillait dans tes yeux, et puis... tout s'est éteint. Un petit étranglement à la gorge, et rien de plus!... Allons, sois plus expansif!

--Si je me suis tu, mon père, c'est qu'il valait mieux...

--Ne pas le dire? interrompt vivement l'autre, un peu froissé. C'est bien, garde-le!

--Ne t'offense pas!

--Je ne me fâche pas, mais tu piques mon intérêt, et puis, tu me flanques là, stupide, comme si j'étais de trop dans ce que tu penses. Et tu voudrais que ça m'amuse?

--Une distraction, c'était... oui... une distraction!

--Ah ça! Me prends-tu pour un _gobeur_? Où diable ai-je pria ce mot-là?... Détrompe-toi, j'ai du flair, et on ne me trompe pas comme on veut... Ce que tu allais dire, comme des rouages de machine fonctionnant l'un par l'autre, s'engrenait aux choses dont nous venions de parler, je l'ai senti!

--Les choses étaient trop sérieuses!

--C'est toi qui les avaient rendues sérieuses!

--J'ai, voulu réparer moi-même l'erreur... Si tôt après le dîner, n'est-ce pas ridicule d'être si austère?

--Monsieur le docteur Fontaine prend soin de nos estomacs, mais il n'est pas assez malin pour me rouler! raille Gaspard, heureux de sa répartie, de sa force à jouter contre l'adversaire. Il n'a pas une instruction raffinée, mais l'intelligence est lucide, foudroyante.

--Une autre fois, veux-tu?

--Mais pourquoi ces atermoiements, ces précautions oratoires, comme disent certains amis politiques au Club? Vas-y carrément, en vrai fils de celui qui te parle!... As-tu peur? C'est donc bien grave! On devient, fier, on ne daigne plus avoir confiance en moi.

--Au contraire, je me proposais de te confier quelque chose ce soir...

--Qui est à cent lieues de ce que tu me caches?

--Oui...

--Sois franc, j'écouterai l'autre chose ensuite!

--Ecoute-moi tout de suite. Il s'agit d'un projet... considérable... d'avenir. C'est venu, dans mon esprit, il y a quelques jours... Ecoute-moi, je t'en prie... Je pense la chose merveilleuse, elle te flattera, elle m'enchante... Je n'essayerai pas de te faire deviner, tu y perdrais les efforts de ton imagination. Prépare-toi à une confidence étrange, peut-être, mais pas banale. Tu te réjouis que je sois médecin? Eh! bien, je rêve d'être plus, de te faire honneur, d'exceller. Comme toi dans les affaires, je m'élèverai dans la science. Es-tu prêt à m'entendre?

--Tu ne te moques plus de moi, Jean? dit le père adouci, la curiosité avivée par la solennelle émotion du fils.

Le fils, au moment de le formuler en paroles à quelqu'un, à moins de certitude en la beauté, en la hauteur de son rêve. Comme s'il avait été l'ensorcelé d'un mirage, il a subitement l'impression de traverser un désert: c'est la monotonie de l'avenir aux troubles horizons qu'il revoit. Ne fut-il pas ébloui par une illusion faussement brillante? Il redoute l'ironie clairvoyante de Gaspard, le sarcasme froid qui fige l'enthousiasme. Le projet est fantaisiste, puéril, naïf. Le jeune homme est lourd de tout le poids en lui du rêve s'affaissant...

--A mon tour, je te le demande, ne te moque pas de moi, dit-il, après le silence qui devenait trop long.

--Il ne veut plus me le dire! As-tu encore envie de me laisser coi?... Tu me défends de me fâcher, il ne me restera plus qu'à me moquer de toi.

--Te sens-tu disposé à entendre une chose qui va te renverser? dit le fils, en qui la jovialité, de Gaspard fait remonter l'idéal. Il s'agit de mon avenir...

--Tu me l'as déjà dit! Ferais-tu, la petite bouche sur Paris maintenant? C'est qu'il faut y aller, tu sais! Qu'est-ce qu'on dirait? il est trop mesquin pour l'envoyer. Des fils d'habitants n'y vont-ils pas? Quand tu reviendras de Paria, tu seras lancé...

--Je me meurs d'aller à Paris!

--Alors, Jean, nous aviserons après...

--Il s'agît d'après... Qu'est-ce que tu penses de... ou plutôt, qu'est-ce que tu vas penser de?... tu ne t'imagines pas ce que c'est... J'ai eu l'ambition...

--Tu ne l'as plus?

--Je l'ai encore... Tiens, je la remets entre tes mains, j'ai eu l'ambition d'ouvrir un laboratoire où...

--Un laboratoire? Qu'est-ce que c'est que ça? Un grand mot, très grand, si grand que je m'y égare! Quelle expression! presque du beau langage... A ton contact, je me débarbouille l'esprit. J'avoue qu'il en a besoin... Je suis égaré tout de bon, hein? Ouvrir un laboratoire, il est si peu ouvert que je ne suis p'as capable d'y entrer!

Gaspard, satisfait d'une volubilité si alerte, est de l'humeur la plus accueillante. L'orgueil empoigne Jean de nouveau: après tout, l'idée n'est pas tellement saugrenue, elle est même originale et très digne, pas loin d'être grandiose. Sobrement, l'éloquence du futur savant coule.

--Oui, mon père, depuis une semaine environ, j'ai songé à cela, à un laboratoire... Il est difficile, même avec l'auréole de Paris, d'attirer la clientèle de Québec. Les vieux praticiens ont le prestige. Ils nous tiennent dans l'ombre. Il faut attendre, être rongé par l'ennui, par la misère morale...

--Ne suis-je pas là, moi?

--Je te remercie d'être généreux, mais il s'agit de l'être autrement que tu ne l'offres. Tu vas comprendre. Il me semble que c'est du bonheur, du grand bonheur. Je me ferai un _chez moi_ de science, de recueillement, de travail. C'est ton vieux compagnon d'armes, le travail, celui qui prend tout entier, qui passionne. Comme toi, je veux être quelqu'un, me dévouer, réussir. J'aime la médecine, je veux me donner à elle!... Un laboratoire, clair, parfumé d'arômes bons à l'âme, où je ferai des expériences, où je me lancerai dans l'inconnu pour le conquérir, où je triompherai, quelle joie! quelle existence pleine, grisante, bénie! Tu ne me refuseras pas cela. Un moment, j'ai eu peur de toi, je te demande pardon...

--Tu avais bien raison de m'avertir! s'écrie Gaspard, un peu abasourdi. Je n'aurais jamais deviné une chose semblable... Mais ça ne se fait pas! C'est la première fois qu'un jeune homme de chez nous... et tu ne pratiquerais pas? Avoir étudié la médecine pour ne pas la pratiquer, c'est... c'est vraiment drôle!

--Pour ne pas dire grotesque?

--Non, mais... excentrique, comme disent mes amis anglais au club.

--Les Anglais ont pour idéal: «Cours droit au but que ton courage a choisi»! Il n'est pas facilement blâmé par eux, celui qui donne sa meilleure énergie à la tâche qu'il aime! La mienne entend l'appel de la science et répond!

--Cela ne t'empêcherait pas d'exercer ta profession, Jean?... Tout ce qu'il te faudra pour un laboratoire, je te le donnerai. Tu pourras faire semblant de pratiquer?... Je te pourvoirai de clientèle!...

Il a dit cela simplement, finement, avec une délicatesse de voix et d'âme merveilleuse chez une nature aussi rude. Jean, tout surpris, lui jette un long regard de reconnaissance. L'impression dissolvante de tout à l'heure, d'égoisme et de gras intérêts, est détruite par la générosité, par l'indulgence du père. C'est comme une réhabilitation, un renouveau de prestige. Un remords de ses répugnances l'étreint: n'originent-elles pas d'un patriotisme subtil au point d'en être grincheux? Ce n'est plus de l'enthousiasme de bon aloi, mais de l'irritabilité, une toquade.

Il aurait, plus loin encore, poussé le reniement de tous les sentiments qui affluèrent à son âme depuis quelques jours. Une mélodie éclatant soudain, venue d'un piano qu'une touche amoureuse faisait vivre, l'interrompit: Yvonne, au salon, pensive et désoeuvrée, se plaisait délicieusement aux caresses de l'air d'_Isabeau s'y promène_. Chanson où la brise murmure du rêve et que la douce plainte de l'eau sur le rivage berce, chanson où la grave harmonie du soir glisse un peu d'infini, chanson que la voix d'un homme rend fière et que les soupirs d'une femme rendent humble, chanson émouvante et chaste, refrain d'amour et de légende que tant de suaves larmes, versées le long des siècles à cause de lui et recueillies par lui, attendrissent au-delà de ce qu'en peut dire! Et surtout, chanson de chez nous, de la Nouvelle-France, du Canada serein et âpre, vaste et que le coeur en un battement renferme, chanson qui n'est plus la même depuis que nos ancêtres lui infusèrent l'âme de leurs grands songes, par ceux-ci calmant leurs angoisses et leurs douleurs, chanson autre et plus enivrante parce qu'y palpitent les échos de nos Laurentides, parce qu'elle anime le feuillage de nos îles, le silence de nos lacs, le flanc de nos barques, la symphonie de notre fleuve! Jean l'écoute s'alanguir, la chanson d'amour, et gronder, la chanson orgueilleuse, et rêver, la chanson de légende, il l'écoute supplier, frémir, exulter de bonheur et se désoler tour à tour. Il se rappelle un concert d'il y a cinq ou six ans: Albani, d'un accent jailli des profondeurs du génie, l'avait modulée si profonde, la chanson de chez nous, que tous les yeux de leurs pleurs l'avaient longtemps remerciée. Avec la tendresse lourde en l'être de Jean comme un amas de sanglots, rejaillit l'amour de la race...

VII

LE RÊVE DE FRATERNITÉ.

Gaspard, que les mélancolies d'un piano n'ont jamais remué, finit par s'énerver du mutisme où Jean s'attarde.

--Eh! bien, tu n'es pas content? Au lieu de jubiler, tu as la mine...

--Stupide? fait le jeune homme, absorbé par la réflexion ardente et conscient d'avoir, sans le vouloir, manqué de chaleur et de tact.

--Pas ça... Stupide, on n'emploie pas ce mot à tort et à travers. C'est un soufflet, et les soufflets, il ne faut pas en être prodigue. Mais tu avoueras que j'avais le droit de m'attendre...

--A la plus chaude reconnaissance! cria son fils, impulsivement. Ah! mon père! Tout mon coeur s'en est rempli! Comment te dire cela?... Tu m'as causé une joie telle que le seul moyen de t'en rendre compte, c'est de le croire profondément...

--Comme tu es drôle, ce soir!... Tu es distrait comme je ne me rappelle pas t'avoir vu. Depuis quelques jours, tu paraissais inquiet. A table, on n'obtient de toi que des réponses courtes; on dirait que tu veux te débarrasser de nous. Yvonne, pendant le dîner, s'est moquée de toi; rien n'y fait. Il doit y avoir autre chose que cette affaire de laboratoire... Je te l'ai accordé, tu n'as plus donc à t'en soucier!

--Tu m'as pardonné, n'est-ce pas?

--Avant ta confession? Avant que tu me répondes? Allons! tu me connais mieux que cela!

--La fatigue de mon doctorat n'a pas encore disparu, tu sais? Les nerfs sont épuisés, inconstants. Ils sont d'une sensibilité extrême. Le moindre attendrissement les bouleverse. Cette musique d'Yvonne, au moment où je voulais te remercier, comme on remercie un père tel que toi...

--S'il vous plaît, Jean, ne parle plus de moi! interrompt Gaspard, foncièrement joyeux d'être un père tel...

--Laisse-moi parler de toi, mon père! Dans mon rêve de science, je pense beaucoup à toi, aussi. Ne seras-tu pas fier, plus tard, d'un fils qui portera victorieusement ton nom? Il faut que ton or serve à ta race! Il ne s'agit plus de la race des Fontaine, mais de la race canadienne-française: elle a besoin d'unités qui, sur elle, étendent le respect qu'elles attirent, retendent comme une sauvegarde. Oui, contre le sarcasme des autres races! Par le travail, la constance, la vision nette de l'idéal vers lequel ta bonté me permet de monter, je sens que je l'atteindrai!

La preuve que je ne m'égare pas, que je réussirai, c'est toi, ton sang qui est le mien, et par lequel s'effondrent les obstacles! Ce qui m'entraîne vers la science la plus haute, c'est la fièvre qui t'emporte vers les sommets de la richesse. Si l'on venait t'accuser d'être un orgueilleux mesquin, tu sourirais de mépris: «Allons donc! dirais-tu, je désire toujours plus d'argent, parce que je ne puis faire autrement, parce que c'est ma destinée!» On ricanera, on s'esclaffera même, on s'écriera: «Il devient fou! Quel fat! Il se croit plus futé que les autres!» Eh! bien, je leur répondrai:--«Vous n'en connaissez rien! Je vous pardonne de me faire de la peine, mais je passe outre, parce que je ne puis pas faire autrement, parce que c'est mon destin!» Quelque chose de plus fort en moi que l'orgueil frémit, c'est le devoir! Est-ce ma faute, si j'en ai la conviction ardente? Je ne m'appartiens plus, une conviction me possède! Je peux me tromper, mais si je ne le crois pas, je dois lui obéir, je dois vivre pour elle! Je pressens qu'un jour elle ajoutera quelque chose à ma race, de l'honneur, du prestige, un peu plus de raison de survivre. Le Dieu qui fait germer les devoirs au fond des consciences m'ordonne: je marcherai, j'essaierai!

--Mais tu n'es pas dans ta vocation, Jean!

Plonge-toi dans la politique!... c'est du feu, ça! Quel discours!

--Ce n'est pas un discours, mon cher père, c'est tout moi-même qui a débordé. Tu me demandais pourquoi j'étais si étrange. Eh bien, tout cela avait besoin de jaillir. Je me sens libre, plus fort, plus heureux!...

Oui, tout cela devait jaillir à torrents. Lorsque, sans pouvoir les écouler au dehors, une âme, riche comme celle de Jean Fontaine, s'est remplie d'émotions lourdes jusqu'à souffrir de leur profondeur et de leur puissance, il faut qu'elles s'épanchent en une effusion presque délirante. Il ne peut y avoir la sérénité, la mesure, le choix, la réserve: le tout se précipite, rugit, s'écroule.

On songe au dégorgement des eaux quand s'ouvre une digue: elles se pressent, elles se mêlent, elles se repoussent, elles luttent pour s'unir en une vague qui tombe invincible. Et le grand calme de l'onde redevient maître des choses... Jean éprouve une délivrance de tout l'être, une paix sereine de vivre. Il en fut de même lorsque, la dernière question de l'examen franchie lestement, il eut le cerveau allégé de l'obsession pesante. A l'âge de seize ans, il avait aimé une jeune fille au cours d'un été à la Rivière-du-Loup, avec le ravissement, le culte, les surprises, la fougue naïve, le don absolu du premier amour.

Peu avant la fin des vacances, un superbe garçon, étudiant, blond, le teint duveté, héros d'amourettes incontestable, après quelques sourires d'initié, après quelques badinages murmurés joliment à travers les dents pointillées d'or, avait détrôné le collégien plus respectueux, moins neuf, trop servile. Le collégien, dont le coeur était déjà large assez pour une affection grave, ressentit les affres du chagrin qui, derrière les yeux fièrement dédaigneux, grossit et broie toujours davantage. Un matin qu'un écrasement sous la poitrine, à gauche, l'oppressait douloureusement, il fut soudain terrifié par un choc au cerveau, et des sanglots crevèrent à jets brûlants durant quelques secondes. Il arrivait à Jean de se ressouvenir de la paix descendue en lui, lorsque finirent les sanglots d'alors. Depuis la longue et véhémente effusion à son père, Jean se les est rappelés encore, inondé par une vague semblable de repos et de douceur. Elle ne pouvait grandir sans éclater, la tension de l'esprit; elle ne pouvait croître sans déborder, la fièvre du sang. La bonté de Gaspard avait déjà secoué Jean d'un tressaillement, une impulsion d'amour l'avait énergiquement poussé vers le bienfaiteur. La chanson de tendresse et de légende acheva de lui remplir l'âme, de la tendre pour enfin l'amollir: en un remous de force et d'enthousiasmes se heurtant, elle se dégonfla. Et maintenant, elle est paisible comme une rivière dont rien ne trouble le cours. Tant d'idées, de sensations, d'affaissements, d'entraînements l'agitèrent le long de la semaine! Il ne tâtonne plus, il ne s'angoisse plus autour d'un idéal qui fuit, d'une tâche imaginaire que la race exige de lui: le jeune homme se complaît en une vision d'amour transparente. Il est soulagé des tergiversations: une certitude calme le tient. Oh! le bonheur de rêver à elles, quand on est sûr de l'élan vers les hauteurs!....

Sans être charmé par si beau songe, Gaspard vit une minute de félicité. Il n'est pas uniquement joyeux de ses largesses, l'orgueil paternel aussi le grise. Il a de son fils un concept, inviolable, exalté même, et il admire la noble maîtrise de sa personnalité. Jusqu'à un certain degré, les sentiments que l'un à l'autre se vouent Jean et son père, ont de l'analogie: ils sont à base d'admiration et d'habitudes harmonieuses, et aussi, d'une espèce d'effroi jamais avoué. Cette gêne entre eux se révèle quand la vigueur respective de leurs caractères se donne libre cours, Celle du fils, intellectuelle, disciplinée, dompte Gaspard; celle du père, concentrée, violente, sauvage, brusque, fascine Jean. Les deux pouvoirs ne se heurtèrent jamais, n'eurent jamais l'occasion d'imposer, l'un ou l'autre, une supériorité d'endurance. Leurs discussions n'étaient pas des conflits, mais l'expression normale de leurs mentalités l'une à l'autre familières: rien d'acerbe n'y intervenait pour les aigrir l'un contre l'autre. Les horizons de l'un ne se déployaient guère, la culture de l'autre s'affinait toujours par l'étude: ce rêve de science pouvait-il sourdre ailleurs qu'en l'imagination d'un ambitieux rêveur d'altitudes? Gaspard s'étonna beaucoup moins que ne l'appréhendait son fils; leurs entretiens, ceux où plus d'expansion jaillissait, accoutumèrent l'industriel à ce u'il appelait les belles phrases, les originalités, le romanesque, les nuages: sans comprendre l'utile de ces choses, il avait comme une devination de leur beauté morale, était heureux que Jean les connût. Ce projet d'abord mit son instinct d'homme calculateur un peu mal à l'aise: n'est-il pas étrange qu'un jeune médecin ne veuille pas faire comme les autres, uniment s'arrondir une clientèle, devenir un spécialiste à la mode? C'est inconcevable, peut-être chimérique, une telle carrière, mais il admire, il approuve, il croit. Ses entrailles de père ont vibré tandis que Jean déversait le trop plein de lui-même. Comme la voix sonnait l'ardeur et la virilité, comme les yeux s'allumaient de foi, comme le visage défiait les périls, embrasé de triomphe! Sa propre jeunesse en lui ressuscite, les cris de fierté lancés contre le sort de nouveau l'ébranlent: le torrent d'énergie circule en ses artères avec la vivacité d'alors. Souvenances qui l'émeuvent, font perler à ses yeux une larme, la larme si bonne des regrets sans amertume: son fils lui, devient cher étrangement, comme si des nuages le lui eussent voilé, comme si les ressemblances entre eux par magie se fussent illuminées. A sentir leurs âmes plus prochaines, plus identiques, à revivre en ce jeune homme qu'il croît superbe, une volupté inconnue le grise: un flot plus riche d'amour l'emporte vers Jean...

--Me permets-tu, mon Jean? s'exclame-t-il, brusquement.

--Quoi?

--Eh bien, oui, je ne sais comment te le dire. Ce n'est pas clair dans mon esprit... Je me sens tout curieux... Je ne me rappelle pas avoir eu le coeur comme je l'ai là!... Enfin, je suis fier de toi! En t'entendant parler, en te voyant surtout, j'ai eu du plaisir, du gros plaisir, quelque chose de profond. Tu as un mot dont je me souviens: j'ai été pris!... Comme la vie est capricieuse! Voici la chose que je voudrais t'expliquer: il me semble que je ne t'ai jamais connu, que je te découvre ce soir. Au fur et à mesure que tu t'instruisais, je te sentais plus loin de moi. Il y avait entre nous un fossé toujours plus creux: l'ignorance... Tu étais mon fils, mais si différent de moi que, franchement, tu... tu me paralysais quelquefois... Sais-tu ce qui m'a ouvert les yeux? Ton courage d'il y a une minute, ta crânerie!... Après cela, nous ne sommes plus des étrangers, dis? Ah! oui, avoue que tu ressens la même chose, que...