Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 8
Le Connétable répondit qu'il fallait qu'il fût publié. Doucement elle insista «... Quant à set (ce) que me mandès de mon pouvoir, je suys bien ayse, puisqu'i (il) fault qui (qu'il) souyt (soit) veu, qui (qu'il) souyt de façon que l'on conese que set que me mandés ay (est) vrai que je suys an la bonne grase deu Roy»[130]. Probablement, pour en finir, Henri lui écrivit, et la voilà contente, «car, écrit-elle au Connétable, j'é aystés an grant pouyne (peine) pour la longueur deu temps qui l'y avest que n'en avés seu (eu de lettres), par quoy je vous prye si ledist signeur et vous avés anvye que je ne retombe poynt malade que je aye le byen d'an savoir (avoir) plux sovant»[131].
Et aussitôt elle s'empresse. Elle annonce au Connétable que tous ceux du Conseil ont été d'avis que l'Amiral devait demeurer ici jusqu'à ce que le Roi en eût ordonné autrement. «Par quoy mandé nous vystement sa volonté, afin que ne fasyon (fassions) faulte à l'ensuyvre.» Elle met avec joie la main à l'administration. «Mon compère, écrit-elle au Connétable, vous verrez par la lectre que j'escris au Roy que je n'ay pas perdu temps à apprendre l'estat et charge de munitionnaire»[132].
Mais, pour tout remerciement, Montmorency la rabroua: «Il me semble estant ledit seigneur (Roy) si prochain de vous qu'il sera doresnavant que vous ne devez entrer en aucune despense ny plus faire ordonnance d'autres deniers sans premièrement le luy faire sçavoir et entendre son bon plaisir»[133].
[Note 129: Sur cette affaire, voir Ribier, _Lettres et Mémoires d'Estat... sous les règnes de Françoys premier, Henry II, Françoys II_, 1666, t. II, lettre du sieur du Mortier au Connétable, p. 388.]
[Note 130: Fin avril 1552, _Lettres_, I, 52.]
[Note 131: Autre lettre de fin avril, I, p. 52.]
[Note 132: 20 mai 1552, _Lettres_, I, p. 56.]
[Note 133: Citée par De Cruc, _Anne de Montmorency_, p. 115, sans indication de date.--Une lettre très ironique du Roi dans Lemonnier, _Hist. de France_, t. V, 2, p. 132.]
Ses initiatives inquiétaient. Pour la première fois, elle laissait voir le désir assurément légitime de tenir son rang. Sa prétention d'être régente pour tout de bon, et cette passion d'activité, c'était une révélation. Une Catherine apparaît que la Cour ne soupçonnait pas. La femme d'État perçait sous l'épouse obéissante.
Dans les affaires italiennes, elle montre à la même époque la même volonté d'intervenir. À son départ pour la France, Alexandre de Médicis était depuis deux ans duc héréditaire de Florence, par la grâce de Clément VII et de Charles-Quint et le consentement du peuple. Elle n'aimait guère ce frère bâtard, estimant peut-être qu'il occupait une place où elle se croyait, comme fille légitime, plus justement destinée. Quand la nouvelle survint qu'il avait été assassiné par un de leurs cousins, Lorenzino de Médicis (5 février 1537), elle prit la chose si doucement, racontait la reine de Navarre à un agent florentin, «que mieux ne se pouvait imaginer»[134]. Alexandre ne laissait pas d'enfant. Un Médicis, d'une branche cadette, intelligent et énergique, Côme, fils de Maria Salviati et de Jean des Bandes Noires, l'ancien compagnon de jeux de Catherine, accourut à Florence et se fit reconnaître pour chef par le peuple, et quelques mois après par l'Empereur. François Ier n'eut pas même le temps de décider s'il ferait valoir les droits de sa bru ou travaillerait à rétablir la République. L'oncle de Catherine, le fameux banquier Philippe Strozzi, souleva les ennemis du nouveau duc; mais il fut vaincu à Montemurlo (1538) et enfermé dans une prison où il mourut, non sans soupçon d'aide.
François Ier avait gardé rancune à Côme de son bonheur et de ses attaches avec Charles-Quint. Il refusa d'accorder à son ambassadeur la préséance sur celui de Ferrare[135]. Henri II, qui pouvait se prévaloir des droits de sa femme, était encore plus mal disposé[136]. Entre tous les _fuorusciti_ (bannis), napolitains, milanais, génois, etc., que la Cour de France recueillait pour s'en servir dans ses entreprises italiennes, il montrait une particulière faveur aux Florentins. «La mauvaise volonté du Roi envers vous, écrivait à Côme son ambassadeur à Rome, vient de ce que vous avez servi et servez l'Empereur... _et de ce que vous êtes maître de cet État de Florence auquel aspire Sa Majesté très Chrétienne_»[137].
[Note 134: «Che ella se ne passava tanto bene, che plu non si poteva imaginare.» Ferrai, _Lorenzino de Medici e la Società Cortigiana del Cinquecento_. Milan, 1891, p. 282.]
[Note 135: Eletto Palandri, _Les négociations politiques et religieuses entre la Toscane et la France à l'Époque de Cosme Ier et de Catherine de Médicis_ (Recueil de travaux publiés par les membres des Conférences d'histoire et de philologie de l'Université de Louvain), Paris, Picard, 1908, p. 41 sqq.]
[Note 136: À Reims, le jour du sacre, l'ambassadeur du duc de Mantoue prit le pas sur celui de Florence. _Id. ibid._ p. 54-55.]
[Note 137: Averardo Serristori à Côme, 27 mai 1551, dans Elleto Palandri, _Ibid._, p. 73. Cf. p. 67.]
Pendant le règne de François Ier et les premières années de celui d'Henri II, Catherine affecta de rester étrangère à ce conflit des puissances. Elle avait des revendications à faire valoir sur les propres de son frère Alexandre et ne tenait pas à se brouiller avec le souverain de la Toscane; elle entretenait une correspondance amicale avec lui et faisait gracieux accueil aux ambassadeurs qu'il envoyait de temps à autre en France pour tenter un rapprochement.
Elle disait, en 1539; à l'un d'eux, l'évêque de Saluces, Alfonso Tornabuoni qu'elle se recommandait à Côme et à la mère de Côme, Maria Salviati, et que si elle avait occasion de rendre service au Duc elle le ferait de bon coeur, «comme pour son propre frère, car elle tient Votre Excellence pour tel, et elle m'a donné commission de le lui dire de sa part»[138]. Lors du règlement de l'affaire de préséance, elle en écrivit à Côme ses regrets: «Je veodré (voudrais) que lé choses feusent pasé autrement, et sy je use plulx pleusant esté (et si j'eusse été plus puissante)»[139]. Elle reçut l'ambassadeur Ricasoli, lorsqu'il vint féliciter Henri II sur son avènement «avec une bénignité (_dolcezza_) et une démonstration d'affection qui ne se peut redire»[140]. Mais Côme, un Médicis aussi fin qu'elle et qui savait la valeur des compliments, ne croyait pas à tant d'amour.
[Note 138: Desjardins, _Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane_, III, p. 17.]
[Note 139: _Lettres_, t. I, p. 12, fin juillet 1545. Il faut entendre: et les choses se seraient passées autrement si j'avais été plus puissante.]
[Note 140: Desjardins, _Négociations diplomatiques_, III, p. 191.]
Elle était entourée de fuorusciti ardents à qui la maison de son maître d'hôtel, le poète Luigi Alamanni, servait de «synagogue». Elle prit en 1552 pour dame d'atour Maddalena Bonaiuti, femme d'Alamanni, qui lui peignait en noir (_sinistramente_) le gouvernement de Florence[141]. Ses cousins, Pierre, Léon, Robert et Laurent Strozzi, avaient leur père Philippe à venger. Ils cherchaient partout des ennemis à Côme et n'y épargnaient ni peine ni argent. Robert faisait fructifier les capitaux de la famille dans ses banques de Rome et de Lyon: Laurent était d'Église; Léon, chevalier de Malte; Pierre avait essayé du service de l'Empereur avant de passer à celui du roi de France. C'était un condottiere de race, brave, aventureux, haut à la main, et si lettré qu'il pouvait traduire en grec les Commentaires de César. Il avait épousé Laudomia (ou Laudomina) de Médicis, la soeur du meurtrier d'Alexandre. Catherine avait pour ce cousin à mine rébarbative une préférence marquée. Lorsqu'il avait rejoint François Ier au camp de Marolles[142] «avec la plus belle compagnie qui fut jamais veue de deux cens harquebuziers à cheval les mieux montez, les mieux dorez et les mieux en poinct qu'on eust sceu voir», la Dauphine, «qui estoit cousine dudict sieur Estrozze qu'elle aymoit, s'en cuyda perdre de joye, raconte Brantôme, pour voir ainsi son cousin parestre et faire un si beau service au roy et le tout à ses propres despans»[143]. Sans imaginer qu'elle l'ait aimé au sens où se plait à l'entendre l'historien des _Dames galantes_, il faut que son affection ait été bien vive pour se manifester avec un éclat presque compromettant.
[Note 141: Romier, I, p. 146 et 147. Cf. Hauvette, _Un exilé florentin à la Cour de France: Luigi Alamanni_, 1903, p. 137.]
[Note 142: François Ier avait dressé son camp à Marolles pour secourir Landrecies que Charles Quint assiégeait. Brantôme, t. II, p. 269.]
[Note 143: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, II, 269-270. Cf. VI, 163.]
C'était bien le serviteur qu'il lui fallait, entreprenant et fidèle. Au nom de la liberté, ce fils du vaincu de Montemurlo pouvait soulever contre Côme les partisans de Catherine et ceux de la République. Henri II, qui avait mêmes vues sur lui, le nomma, aussitôt après son avènement, capitaine général de l'infanterie italienne[144]. Il le fit chevalier de l'Ordre le jour de son sacre. Strozzi, si cher à la Reine, avait eu le talent de plaire à la favorite, à un favori, le maréchal de Saint-André, et aux Guise. Mais Montmorency le considérait comme un aventurier, et son crédit était grand.
La défiance du Connétable parut justifiée par la conduite du frère de Pierre, Léon, qui commandait les galères du Levant. C'était quelques mois avant la campagne d'Austrasie et l'occupation des Trois-Evêchés. Henri II avait pris parti pour les Farnèse, que le pape Jules III voulait dépouiller du duché de Parme, un fief de l'Église romaine, pour en investir l'Empereur, et il les soutenait d'hommes et d'argent[145]. Pendant ces premières hostilités, Léon, qui avait été, par intrigue ou pour incapacité, privé de sa charge en faveur du sieur de Villars, neveu du tout puissant Connétable, tua, de colère, un de ses serviteurs, Jean-Baptiste Corse, qu'il accusait d'avoir comploté sa disgrâce et même voulu attenter à sa vie, et il s'enfuit de Marseille à Malte avec deux galères (septembre 1551)[146]. Cette défection, à la veille d'une grande guerre--presque une trahison--risquait de ruiner tous les Strozzi et de compromettre la Reine, leur cousine et leur patronne. Aussi Catherine ne perdit-elle pas de temps. Six jours seulement après la naissance d'Édouard-Alexandre (le futur Henri III), elle se mettait à son écritoire, écrivait au Roi, au Connétable: «Je vouldrois, disait-elle à Montmorency, que Dieu eust tant faict pour luy de l'avoir osté de ce monde à l'heure qu'il luy donna la volunté de s'en aller»[147]. Elle ne pensait pas revoir jamais «chose qui aprochast de ceste faute» et pourtant elle était sûre «qu'il ne l'a point faict par meschanceté», s'étonnant «qu'ung si meschant homme comme Jehan Baptiste Corse eut eu puissance de luy faire peur ou doubte». Avant tout elle avait à coeur de certifier la fidélité de Pierre. Elle priait le Connétable de faire que «le Roy ayt tousjours le seigneur Pietre pour recommandé, car bien que son frère ayt failli, je suis, affirmait-elle, certaine de luy qu'il mourra à son service»[148] (26 septembre 1551).
[Note 144: _Corresp. de Saint-Mauris, ambassadeur de Charles-Quint_, Rev. hist, t. V (septembre-décembre 1877), p. 107.]
[Note 145: Romier, I, p. 230 sqq.]
[Note 146: Brantôme, t. IV, p. 393.]
[Note 147: 26 septembre 1551, _Lettres_, I, 44.]
[Note 148: _Ibid._, _Cf._ I, 46.]
Dans une lettre à Henri II, tout en déclarant que son plus grand désir serait de savoir le coupable noyé, elle ne laissait pas d'indiquer les circonstances atténuantes. Quant à Pierre, elle se portait garante qu'il mourrait plutôt «de san (cent) myle mort que de vous faire jeamès faulte ny oublyer l'aublygazyon quy (qu'il) vous ha». Elle le suppliait de lui pardonner cette longue lettre, «pansant le deplésyr que je hay» dont rien ne la pourra ôter que l'assurance de n'être pas éloignée, par la faute de ce malheureux, «de votre bonne grâce an laquele, disait-elle, très humblemant me recommande». Et elle signait: «Vostre tres humble et tres hobéysante famme»[149].
[Note 149: _Lettres_, 45 et aussi p. 47.]
Elle n'obtint pas pour Laurent un sauf-conduit pour venir se justifier, mais le seigneur «Pietre», les affaires d'Italie aidant, fut plus en faveur que jamais.
Les fuorusciti s'étaient jetés avec passion dans la guerre de Parme, espérant y entraîner toute la péninsule. Ceux de Florence projetaient d'attaquer Côme. Catherine favorisait leurs menées et partageait leurs espérances. Quand elle apprit que le pape Jules III, las de sa politique belliqueuse, négociait avec Henri II une alliance de famille entre les Farnèse, clients de la France, et Côme, vassal de l'Empereur, elle se plaignit à son mari de n'avoir pas été consultée. «En cette circonstance, mandait à Côme son secrétaire d'ambassade en France, B. Giusti. la Reine a fait la folle: elle a pleuré devant le Roi, disant qu'on n'avait nul égard pour elle»[150].
[Note 150: Desjardins, _Négoc._, t. III, p. 278.]
Mais Henri II, comme on le vit bientôt, jouait double jeu. Quand les Siennois eurent chassé (26 juillet 1552) la garnison espagnole qui, depuis douze ans, occupait la citadelle, il leur envoya des secours. Sienne, à deux ou trois journées de Florence, pouvait servir de point d'appui aux ennemis de Côme. Après quelques hésitations, il nomma Pierre Strozzi, leur chef, son lieutenant général à Sienne (29 octobre 1553). Catherine crut que le moment était venu de faire valoir ses droits sur Florence. Elle obtint de son mari l'autorisation d'engager ses domaines d'Auvergne pour aider Strozzi à délivrer Florence de l'esclavage, et elle en vendit, paraît-il, pour cent mille écus[151]. Elle déclara aux ambassadeurs de Sienne, qui sollicitaient sa protection, qu'elle voulait être «la procuratrice» de la Cité. «Il est impossible, écrivait le 4 mai le Siennois Claudio Tolomei, de peindre l'ardeur et l'amour avec lesquels la Reine se dévoue aux affaires de Sienne et le courage qu'elle montre, non seulement en paroles, mais par ses actes»[152]. Le cardinal de Tournon déclarait à l'ambassadeur vénitien, Giovanni Capello, (10 juillet 1554) que «si la liberté de Florence était rétablie, la Reine en aurait tout le mérite»[153]. Henri II avait rappelé Léon Strozzi à son service (janvier 1554); il nomma Pierre maréchal de France pour accroître son prestige (20 juillet 1554).
[Note 151: Par une procuration du 28 novembre 1533, Henn II, à la sollicitation de sa femme, l'autorise à vendre, aliéner, engager tout ce qu'elle tient et possède... «par succession de ses feu père et mère en nostre pays d'Auvergne... afin de nous bailler les deniers qu'elle en pourra tirer et recouvrer.» _Correspondance politique de Dominique du Gabre_ (évêque de Lodève), _trésorier des armées à Ferrare_ (1552-1557), publiée par Alexandre Vitalis, Paris 1903, Append., p. 291-292.--Romier, p. 418.]
[Note 152: Romier, t. I, p. 418 et notes.]
[Note 153: _Id._, I, 428.]
Mais Strozzi fut vaincu à Marciano (2 août 1554) par les troupes espagnoles, renforcées de celles de Côme, et ces grands espoirs furent détruits. On cacha quelques jours la mauvaise nouvelle à Catherine, qui était enceinte de deux mois. Quand elle l'apprit, elle pleura beaucoup; mais avec cette maîtrise, «dont elle donna plus tard tant de preuves», elle se ressaisit vite. Elle envoya un de ses valets de chambre visiter Pierre, qui avait été grièvement blessé. Elle écrivit aux Siennois, pour relever leur courage, une lettre curieuse où un mot fait impression: «Davantage (de plus) de notre côté, pour la dévotion que nous avons (non moindre que la vôtre) _à la Patrie_, nous vous prions d'être assurés que nous nous emploierons et procurerons continuellement envers le Roi, mon dit Seigneur, de sorte et manière que sa puissance ne vous manquera en compte aucun pour l'entretenement et conservation de votre État et liberté en son entier»[154].
La patrie dont elle parle, ce n'est ni Sienne, ni Florence, ni même la Toscane, mais l'Italie. Le souvenir de Rome maintenait vivante parmi les divisions territoriales de la péninsule l'idée d'une patrie commune. Et puis le mot sonnait si bien.
Catherine put croire encore quelque temps que ses revendications sur Florence et sur le duché d'Urbin resteraient le principal objet de la politique française; mais Henri II avait bien d'autres affaires. Il se dégoûtait d'une lutte stérile en Italie et ne pensait qu'à sauvegarder ses conquêtes en Lorraine. Quand Sienne, que les Espagnols assiégeaient, eut capitulé, après une défense héroïque (17 avril 1555)[155], il conclut une alliance avec le pape et négocia la paix avec Charles-Quint. Catherine fut mécontente de cette «volte-face»[156], mais on se passa de son approbation. Une trêve glorieuse conclue à Vaucelles (5 février 1556) laissa les Trois-Évêchés et le Piémont à la France.
[Note 154: Lettres, X, p. 13, Villers-Cotterets, 29 septembre 1554. C'est visiblement une lettre écrite en français et traduite en italien.]
[Note 155: Courteault, _Blaise de Monluc historien_, ch. VI: la défense de Sienne, p. 229-298.]
[Note 156: Romier, I, 522.]
L'année suivante, Henri II, à la sollicitation du pape Paul IV Carafa et du cardinal-neveu, un condottiere revêtu de la pourpre, recommença la lutte contre la maison d'Autriche, malgré le Connétable, grand ennemi des aventures italiennes. Une armée française, commandée par le duc de Guise, passa les Alpes. Mais, contrairement aux désirs de la Reine, c'était pour conquérir le royaume de Naples et non la Toscane. Côme avait négocié avec tout le monde pour éviter une attaque. Peut-être Catherine espérait-elle qu'après Naples le tour de Florence viendrait. En attendant elle réclamait du Pape, pour ses clients et ses parents, le prix de l'intervention française. Elle rappelait avec quelque humeur, en mars 1557, au cardinal Carafa que, lors de sa légation en France (juin-août 1556) il lui avait promis «que Monsieur de Saint-Papoul (Bernard Salviati, évêque de Saint-Papoul, son cousin) serouyt (serait) le premyer cardynal» que le Pape ferait. Et cependant une promotion de cardinaux avait eu lieu (15 mars 1557), où il n'était pas compris. Elle s'en déclarait «heun peu aufansaye (offensée)», «veu, disait-elle, que je l'aves ynsin (ainsi) dist à tout le monde, m'aseurant que vous ne m'eussiès veolu porter heune parole pour vous moquer de moy.» Elle réclamait pour Salviati une promotion «aur (hors) de l'aurdinayre». Que le Pape «panse au lyeu que je tyens et que j'é moyen de reconestre le plesyr que vous me fayrés»[157].
[Note 157: Mars 1557, _Lettres_, X, 17-18. Salviati ne fut fait cardinal que quatre ans après.]
Elle se vantait. Depuis la chute de Sienne et l'abandon des projets sur la Toscane, elle ne comptait guère. Mais elle ne se résignait pas à se désintéresser des affaires d'Italie. Elle multipliait les lettres, répétait les nouvelles, les assurances, les promesses et s'agitait dans le vide, ne pouvant employer autrement son besoin d'activité. Elle annonce au cardinal Carafa (avril 1557) comme s'il ne le savait pas, que le Roi a décidé de secourir le Pape et «que y (il) ne changera plulx de aupynyon». Elle lui conseille d'écrire «quelque auneste lestre à Monsyeur le Conestable», reconnaissant par là même qu'elle ne peut rien[158]. Elle avait avec lui une correspondance qu'elle tenait, semble-t-il, à cacher. Le secrétaire français du Cardinal s'étant enfui, il s'empressa de lui faire dire, pour la rassurer, que ce serviteur infidèle n'avait lu aucune de ses lettres (1er mai 1557)[159]. Son «secret» d'Italie, c'est la revanche de son effacement en France. Elle intervient, mais à des fins très personnelles, dans la politique étrangère.
[Note 158: _Ibid._, p. 19.]
[Note 159: Georges Duruy _Le cardinal Carafa_, Paris, 1882, App., p 387.]
Quand les Carafa, effrayés par la marche sur Rome du duc d'Albe, vice-roi de Naples, se hâtèrent de traiter avec Philippe II, elle écrivit doucement au duc de Palliano, l'aîné des neveux de Paul IV, que le Roi son mari, «a esté bien ayse de ce que Sa Saincteté s'est accommodée en ses affaires par l'accord qu'il a faict avec le Roy d'Espeigne, ayant (Henri II) mieulx aymé se mectre en poyne pour la (Sa Sainteté) mectre en repoz et tranquillité que d'en avoir usé aultrement»[160]. Elle glissait sans dignité sur la défection, mais elle n'oubliait pas ses intérêts. Elle recommandait au Duc les procès qu'elle avait engagés en Cour de Rome contre sa belle-soeur, Marguerite d'Autriche, à qui elle disputait l'héritage de son frère bâtard, Alexandre, le duc de Florence assassiné, et de son cousin, le cardinal Hippolyte, mort lui aussi. Elle remerciait le Pape, ce pape qui venait de trahir la cause française, d'avoir ordonné aux juges de passer outre aux artifices de procédure et elle le suppliait «de leur commander derechef qu'ayant son bon droit en bonne recommandation» ils missent fin au procès[161]. La plaideuse paraît oublier qu'elle est Reine de France[162].
[Note 160: _Lettres_, t. I, p. 111, 27 octobre 1557.]
[Note 161: _Ibid._, p. 112 (décembre).]
[Note 162: Toutefois il n'est pas croyable qu'elle ait écrit en ce même mois de décembre 1557 à Carafa la lettre publiée au tome X de ses _Lettres_, p. 20, et où elle proteste de sa reconnaissance et de son dévouement. C'eût été se compromettre que d'écrire en ces termes au Cardinal-neveu, qui avait rejoint Philippe II à Bruxelles, comme légat du Pape, et qui négociait le prix de la défection des siens. Les faits dont il est question dans cette lettre sans date prouvent d'ailleurs qu'elle a été mal datée par les éditeurs. Catherine remercie le Cardinal de son zèle pour la grandeur de ses fils et du bon accueil fait à Rome au maréchal Strozzi. Or Strozzi arriva à Rome fin janvier ou commencement février 1556 (Duruy, _Le cardinal Carlo Carafa_, 1882, p. 100-101). L'allusion aux fils de France ne peut s'entendre que du traité d'alliance entre Henri II et Paul IV (13 octobre 1555), dont l'article XXII donnait le royaume de Naples et le duché de Milan à deux des fils cadets d'Henri II (Duruy, _ibid._, p. 80-81.) La lettre est donc probablement de février ou mars 1556.]