Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 62
Le trait le plus ancien que les documents nous ont révélé du caractère de Catherine, c'est le souvenir des bienfaits et des injures. Le vicomte de Turenne, son cousin à la mode de Bretagne, qui la vit à Florence à neuf ans, dit que personne ne se ressentait plus que cette enfant du bien et du mal qu'on lui faisait. Les réformés en firent la cruelle expérience. Leurs révoltes, bien qu'elles apparaissent auréolées de prestige religieux, n'en étaient pas moins criminelles. Il n'y avait pas de tribunal en France ni ailleurs qui pût les absoudre ou les excuser d'avoir à Meaux, sans meilleure raison que leurs inquiétudes ou leur passion de prosélytisme, attenté sur la liberté du Roi et de sa mère. Catherine les jugeait dignes de mort et ne pouvant ni les traduire en Cour de Parlement, ni les réduire par la force, elle employa sans scrupules contre les plus redoutables d'entre eux les armes que lui suggéraient sa tradition italienne et son impuissance. Des tentatives d'empoisonnement et d'assassinat, elle glissa jusqu'au massacre. Elle était d'un temps où la vie humaine comptait pour rien ou peu de chose, et d'un rang qui passait pour dispenser des formes de la justice. Mais elle a outrepassé les bornes du droit royal de punir. Elle a ordonné l'égorgement en masse de gens de guerre, qui étaient d'anciens rebelles sans doute, mais réhabilités par les édits, rentrés en grâce et en faveur, venus à Paris pour un mariage, c'est-à-dire pour une fête de réconciliation, et dont quelques-uns étaient les hôtes même du roi en sa maison du Louvre. Le fait qu'elle n'a pas prémédité de longue main cette exécution, suivie de celle d'une multitude innocente dans toutes les parties du royaume, n'ôte pas à ce crime de l'ambition et de la peur son caractère atroce. Et cependant les moeurs d'alors étaient si cruelles et le préjugé du pouvoir absolu des rois si généralement établi que, malgré ce forfait, la Reine-mère a trouvé un appréciateur indulgent à qui on ne se serait pas attendu. Un homme qu'elle n'aimait pas et qui le lui rendait bien, son gendre, le roi de Navarre, devenu roi de France et, depuis son retour au catholicisme, maître obéi de ses sujets des deux religions, le signataire de l'Édit de Nantes, Henri IV enfin, causait un jour avec Claude Groulart, premier président au Parlement de Rouen, de son prochain mariage avec une autre Médicis, Marie, nièce du grand-duc de Toscane, Ferdinand. Groulart, catholique violemment modéré et qui rendait Catherine responsable de tous les méfaits de la Ligue, lui fit observer que s'il se mariait à Florence «d'où le mal seroyt (était) venu en France, de là la guérison viendrait». «Quelques uns m'ont desjà dit cela», me respondit-il, et adjousta (ce que j'admiray). «Mais, je vous prie, dict-il, qu'eust peu faire une pauvre femme ayant par la mort de son mary cinq petits enfants sur les bras, et deux familles en France qui pensoient d'envahir la Couronne, _la nostre_ et celle de Guyse? Falloit-il pas qu'elle jouast d'estranges personnages pour tromper les uns et les autres et cependant garder, comme elle a faict, ses enfans, qui ont successivement régné par la sage conduite d'une femme sy advisée? Je m'estonne qu'elle n'a encore faict pis».
Avait-il oublié la Saint-Barthélemy?
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE.
BIBLIOGRAPHIE SUCCINCTE.
CHAPITRE PREMIER La jeunesse de Catherine de Médicis.
CHAPITRE II Dauphine et Reine.
CHAPITRE III L'avènement au pouvoir.
CHAPITRE IV La Régente et les Réformés.
CHAPITRE V L'expérience et l'échec de la politique modérée.
CHAPITRE VI L'extermination du parti protestant.
CHAPITRE VII Une Médicis française.
CHAPITRE VIII Les débuts de la dyarchie.
CHAPITRE IX Campagne de pacification à l'intérieur.
CHAPITRE X Diversion en Portugal.
CHAPITRE XI La Ligue et la Loi salique.
APPENDICE Les droits de Catherine sur la succession des Médicis.
CONCLUSION.