Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 59
[Note 1411: Cette thèse a été reprise, à grand renfort de textes, par Davillé, ce bon travailleur, dont le livre d'ailleurs contient çà et là tous les arguments contre le rôle qu'il prête à Catherine.]
[Note 1412: Davillé, p. 108, note 2.]
Il faut aussi se garder de trop solliciter les textes. En 1587, quand les protestants d'Allemagne envoyèrent une armée au secours des protestants de France, Guise, craignant pour la Ligue les suites de cette jonction, écrivit au duc de Lorraine de lever des soldats et de munir ses places pour barrer la route aux envahisseurs. Il l'assurait «que la France paiera le tout pourveu qu'on soit le plus fort», c'est-à-dire que s'il aidait à l'être, il serait indemnisé de sa peine et de ses dépenses. Henri III avait autant d'intérêt que le Duc à la défense de la frontière. «...Croyez que le Roy vous donnera le mesme secours que firent ses ayeulx (Louis XI) aux vostres (René de Lorraine) contre le duc de Bourgogne (Charles le Téméraire)»[1413]. Enfin, pour décider son cousin aux sacrifices d'hommes et d'argent, Guise employait les grandes raisons: il y trouverait «honneur, réputation, et commencement destablir _la belle fortune d'un gran monarque_». «Car de l'estime qu'on fera de vous despens non seullement vostre conservation, _mais ce que pouvez espérer_.» Quelle fortune et quelles espérances? Dans une lettre que les envahisseurs saisirent le 27 ou le 28 septembre sur un messager lorrain, Christine de Danemark, duchesse douairière de Lorraine, souhaitait à son fils Charles III bon succès sur cette armée allemande. «Et en ceste occasion, disait-elle, je désirerois bien que puissions jouyr de la couronne _qu'aultrefois m'avez escript_, et me semble que le temps ne seroit mal à propos d'y penser»[1414]. Les protestants conclurent, non sans apparence, de ces quelques mots que le Duc, en récompense du service rendu, se ferait reconnaître par Henri III héritier présomptif. Mais à la vérité ce n'est pas à la Couronne de France que pensaient la duchesse douairière de Lorraine et Guise. Les ducs de Lorraine se vantaient de descendre de Charlemagne, et plusieurs fois, au cours du XVIe siècle, ils employèrent leurs historiographes à le démontrer. En tête d'un ouvrage publié en 1509 ou 1510, et qui ouvre la série de ces généalogies tendancieuses, Symphorien Champier, médecin du grand-père de Charles III, le duc Antoine, et fameux polygraphe, avait inscrit ce titre significatif: _Le recueil ou croniques des hystoires des royaulmes daustrasie ou france orientale, dite à présent lorrayne_. Henri III savait ces prétentions et même il s'en irritait. Mais pour décider Charles III à donner Christine en mariage à son favori le duc d'Épernon, il lui laissa probablement entendre qu'il lui céderait Metz, et le reconnaîtrait pour roi d'Austrasie. D'Épernon, qui commandait à Metz, aurait eu en échange le gouvernement du Comtat Venaissin, à titre de vicaire du pape. Ce n'est pas une simple hypothèse. L'agent de Walsingham en France, Geffrey, écrivait à ce ministre d'Élisabeth, le 18 avril 1583: «Le duc de Lorraine ne la voullut donner (sa fille) à Monsieur d'Espernon [ce] qui a esté cause de rompre le desseing du _royaume d'Austrasie_ et du comtat de Venisse»[1415]. Jean-Casimir, qui suivait avec une curiosité intéressée les affaires de France, notait dans son Diaire en juin-juillet 1583, c'est-à-dire avec quelque retard: «Lorraine et ses mignons veult il (Henri III) faire roy»[1416]. Mais si Charles III n'avait pas voulu payer d'une mésalliance le titre de roi, il n'y renonçait pas. Le 4 juin 1588, La Noue écrivait à Walsingham: «Si Sedan et Jamès (Jametz) (deux villes de la principauté protestante de Bouillon menacées par le duc de Guise) se perdent par faulte d'assistance, Metz suivra le mesme chemin, dont s'ensuivra «ung nouveau establissement du roiaume d'Austrasie»[1417]. Rien de plus naturel que la duchesse douairière ait fait allusion, dans une lettre de septembre 1587, à ces espérances de la Maison de Lorraine soupçonnées de tout le monde et immédiatement réalisables.
[Note 1413: _Ibid._, p. 126.]
[Note 1414: Cette lettre est rapportée dans les _Mémoires de La Huguerye_, t. III, p. 148-150. La Huguerye était alors au service de François de Châtillon, qui avait rejoint l'armée d'invasion avec une petite troupe de huguenots, et bien que ce diplomate marron, qui passa du parti protestant au parti catholique plusieurs fois en sa carrière, soit un imaginatif, comme il a déjà été indiqué plus haut, il n'est pas vraisemblable qu'il ait inventé ce document ni même qu'il l'ait altéré, car il l'aurait en ce cas éclairci. C'est ce qu'a fait l'éditeur des Mémoires de la Ligue, _Le Second Recueil_... p. 338, qui précise ainsi ce passage: «car jamais ne se présenta une plus belle occasion de vous mestre le sceptre en la main et la Couronne sur la teste». Par contre, il supprime l'incidente «_qu'aultrefois m'avez escript_» et cependant elle est essentielle, comme on le verra.]
[Note 1415: _Lettres_, t. VIII, p. 412.]
[Note 1416: Cité par Davillé, _Les Prétentions de Charles III_, p. 46, note 1, d'après le journal de Jean-Casimir qu'a publié F. v. Bezold, _Briefe des Pfalzgrafen Johann Casimir_, t. II, Munich, 1884, p. 130.]
[Note 1417: Hauser, _François de La Noue_, app. p. 314.]
Mais quand même la mère de Charles III aurait rêvé pour son fils la couronne de France, rien ne permet de supposer que Catherine de Médicis ait été complice de ses ambitions. Les sympathies de la Reine-mère pour le duc de Lorraine étaient grandes[1418]. Elle ne laissait pas échapper l'occasion de signaler à Henri III la volonté qu'il avait de le servir, mais tout le reste est conjecture. Elle n'eût pas osé recommander la candidature de Charles III ou du marquis de Pont-à-Mousson à Henri III, qui n'aimait pas les Lorrains et qui était sincèrement attaché à la loi de succession dynastique.
[Note 1418: Ajouter aux textes déjà cités une lettre du 2 juin 1587, _Lettres_, t. X, p. 475.]
L'intention que lui prête le cardinal Granvelle dans une lettre du 28 juin 1584, immédiatement après la mort du duc d'Anjou, de proposer le cardinal de Bourbon pour héritier présomptif, s'accorderait mieux avec son habitude d'ajourner la solution des difficultés. Exclure le roi de Navarre à cause de son hérésie et mettre à sa place son oncle, ce n'était pas méconnaître les titres des Bourbons ni la loi salique sur lesquels ils étaient fondés, mais déclarer que la règle immuable de succession dynastique comportait une exception, une seule, la profession de l'hérésie. Ce compromis permettait de gagner du temps. Peut-être aussi Catherine a-t-elle à même fin inspiré, quelques années plus tard, une consultation politico-juridique contre les droits immédiats du son gendre. L'auteur est un jurisconsulte italien, Zampini, qu'elle avait chargé en 1576 de démontrer que les États généraux étaient une assemblée consultative, qui donnait au Roi des avis, non des ordres. A sa demande, ou de lui-même (mais pourquoi cet étranger serait-il intervenu spontanément dans ce débat?) Zampini s'efforça de démontrer que les droits de l'oncle, indépendamment des croyances religieuses, l'emportaient sur ceux du neveu. Le fond de son argumentation était qu'Antoine de Bourbon, mort pendant le règne de Charles IX et du vivant de deux autres fils d'Henri II, n'avait jamais été lui-même héritier présomptif et par conséquent n'avait pu transmettre à son fils une qualité qu'il ne possédait pas. Après la mort du duc d'Anjou, le candidat éventuel à la couronne était non le fils d'Antoine, mais son frère le cardinal, qui était plus proche parent d'Henri III, «car le plus prochain en degré exclut tousjours celuy qui est le plus remot et esloigné»[1419]. Mais cette disposition du droit civil, à supposer même qu'elle pût prévaloir contre la règle de succession dynastique, n'écartait pas pour toujours le roi de Navarre--réserve faite de l'hérésie--elle l'ajournait simplement à la mort du Cardinal, dont il était l'héritier naturel. La thèse de Zampini décourageait, sans les désespérer, les partisans d'Henri de Bourbon et de la loi salique, et, vu la différence d'âge du Cardinal et d'Henri III, elle avait, sauf l'accident qu'on ne pouvait prévoir, les plus grandes chances de rester purement spéculative.
[Note 1419: Matthieu Zampini, _De la succession du droict et prérogative de premier prince du sang de France déférée par la loy du Royaume à Monseigneur Charles, cardinal de Bourbon, par la mort de Monseigneur François de Valois, duc d'Anjou_, Lyon, 1589, p. 16.]
C'est trop donner à l'hypothèse que d'imaginer Catherine méditant un changement de dynastie. Les difficultés étaient grandes et les chances des Lorrains petites. L'exclusion du roi de Navarre comme hérétique au profit du cardinal de Bourbon affirmait les droits des Bourbons catholiques, c'est-à-dire, sans compter le vieux cardinal, de François de Conti, du comte de Soissons et du cardinal de Vendôme, qui, quoique fils du héros de la Réforme, Condé, n'étaient pas de sa religion. Les ligueurs prétendaient que Conti et Soissons ayant combattu à Coutras dans l'armée du roi de Navarre, étaient, comme fauteurs d'hérétiques, civilement et politiquement déchus. Mais l'incapacité de tous les Bourbons et l'abrogation de la loi salique n'auraient pas résolu la question de succession à l'avantage des Lorrains. Il y avait parmi les parents d'Henri III des ayants droit ou plus qualifiés ou plus puissants. Philippe II, qui avait épousé la fille aînée d'Henri II, pouvait réclamer l'héritage pour sa fille, l'infante Claire-Isabelle-Eugénie, à plus juste titre que Charles III pour le marquis de Pont-à-Mousson, qui était le fils de la cadette, Claude de Valois. Même en admettant qu'au même degré les mâles dussent être préférés aux femmes, le duc de Savoie, Charles Emmanuel, fils d'une fille de François Ier, n'avait-il pas, comme représentant d'une ligne plus ancienne, de meilleurs droits à faire valoir? Et les Guise, qui pouvaient mettre les forces de la Ligue au service de Charles III, ne seraient-ils pas tentés de s'en servir à leur profit? Entre tant de concurrents catholiques et contre l'héritier légitime, quelles seraient les chances du duc de Lorraine? Et au vrai il n'a jamais ambitionné, et encore sans franchise, qu'un morceau de France.
Catherine était assez intelligente pour comprendre que l'élection de ce petit prince amènerait le démembrement de la France. Deux prétendants seuls pouvaient maintenir le royaume en son entier: le roi de Navarre et le roi d'Espagne, celui-ci pour en faire un autre Portugal, celui-là pour assurer la nationalité française. Catherine aimait aussi peu Philippe II qu'Henri de Bourbon. Le zèle de l'un pour le catholicisme lui était aussi suspect que l'obstination de l'autre dans le protestantisme. Mais le roi de Navarre avait pour lui la tradition, sa race, un parti puissant et tous les catholiques qui ne subordonnaient pas le droit dynastique au droit religieux. Catherine n'avait pas de préférence à marquer tant que son fils était vivant, mais, si tièdes qu'on suppose ses sentiments pour sa patrie d'adoption, il est croyable que, forcée de choisir, elle se fût prononcée pour le seul candidat capable de sauvegarder l'indépendance de la Couronne.
Mais on ne lui eût pas demandé son avis. Après la sanglante exécution de Blois, qui tuait l'Union catholique, son rôle à elle était fini. Odieuse aux ligueurs, qui la croyaient complice du meurtre des Guise, elle était, pour toutes les raisons du passé, suspecte aux protestants. Elle mourut dans l'épouvante de ce qu'elle put deviner, et encore eut-elle ce bonheur, dans la ruine de ses efforts, de ne pas voir l'assassinat de son fils et la fin des Valois.
Elle n'avait pas cessé, sauf dans les moments de grande pénurie financière, de faire travailler à la chapelle funéraire contiguë à l'abbaye de Saint-Denis où elle espérait aller retrouver son mari sous le mausolée de marbre. Mais, quand elle mourut, Paris était en pleine insurrection. Les ligueurs les plus ardents menaçaient, si son corps traversait la ville, de le traîner à la voirie ou de le jeter au fleuve[1420]. On le garda donc provisoirement à Blois, dans l'église de Saint-Sauveur, mais il avait été, paraît-il, si mal embaumé qu'il fallut le mettre en pleine terre. Il y resta vingt et un ans[1421].
[Note 1420: L'Estoile, janvier 1589, éd. Jouaust, t. III, p. 233.]
[Note 1421: Pasquier, _Oeuvres_, t. II, liv. XIII, lettre 8, p. 377.]
Henri III périt quelques mois après; Henri IV fut assez occupé pendant dix ans à conquérir son royaume sur ses sujets et sur les Espagnols pour faire des obsèques solennelles à sa belle-mère. Même quand il fut le maître absolument obéi, il oublia ou ajourna le transfert à Saint-Denis de celle qu'il avait si peu de raisons d'aimer. Ce fut la bâtarde d'Henri II, la bonne Diane de France, qui, mue de pitié, s'en chargea. L'année même de l'avènement de Louis XIII, elle fit exhumer la vieille Reine et transporter ce qui restait d'elle auprès du Roi son mari. Quand la chapelle des Valois, qui croulait faute de soins, fut démolie en 1719, le tombeau d'Henri II fut réédifié dans l'église abbatiale[1422]. C'est là que Catherine de Médicis repose, du moins en effigie. Quant à son coeur, même s'il avait été retrouvé, il n'y aurait pas eu place pour lui dans le monument gracieux qui, de l'église des Célestins où il avait été élevé, a passé aujourd'hui au musée du Louvre. L'urne de bronze doré que supportaient les trois cariatides de marbre de Germain Pilon réunissait les coeurs d'Henri II et de son vieil ami, le connétable Anne de Montmorency. La veuve, aussi déférente que l'épouse, s'était résignée à laisser s'affirmer jusque dans la mort un attachement qui, pour d'autres raisons, comme on le pense, que la faveur de Diane de Poitiers, avait été une des amertumes de sa vie conjugale[1423].
[Note 1422: Paul Vitry et Gaston Brière, _L'Église abbatiale de Saint-Denis et ses tombeaux_, Paris, 1908, p. 21.]
[Note 1423: On croit communément que l'urne était destinée à recevoir et a reçu les coeurs, unis cette fois, d'Henri II et de Catherine, mais il n'est pas possible que le secrétaire de l'ambassadeur vénitien se soit trompé. Dans sa relation écrite peu de temps après 1579, et en tout cas du vivant de Catherine de Médicis, il dit qu'Anne de Montmorency fut l'âme (_anima_) du roi Henri II, «comme on le voit par la sépulture de leur coeur dans un même vase à l'église des Célestins». Des trois distiques gravés sur le soubassement, le plus ancien et le plus équivoque ne contredit pas ce témoin:
_Cor junctum amborum longum testantur amorem Ante homines Junctus spiritus ante Deum._
_Amor_, en langage poétique, peut très bien signifier l'amitié de deux hommes.--L'urne actuelle du Louvre est une reconstitution moderne.]
_APPENDICE_
LES DROITS DE CATHERINE SUR LA SUCCESSION DES MÉDICIS
Le contrat de mariage[1424] de Catherine de Médicis portait qu'elle renonçait aux biens, meubles et immeubles de son père «au proffit et utilité de» Clément VII, mais son oncle étant mort en 1534, son cousin le cardinal Hippolyte en 1535, et son frère Alexandre de Médicis, duc de Florence, en 1537, et ainsi tous les mâles de la branche aînée ayant disparu, Catherine revint sur sa renonciation comme n'ayant été faite qu'en faveur du Pape. Elle poursuivit en Cour de Rome la restitution de ses biens patrimoniaux, que détenait Marguerite d'Autriche veuve de son frère assassiné. Le projet de transaction qui, après négociations et procès, fut en 1560 soumis aux deux parties, laissait à Marguerite la jouissance, sa vie durant, des biens situés en Toscane et la pleine propriété des joyaux; bracelets, pierres précieuses et autres meubles, ainsi que des biens-fonds des Médicis situés dans le royaume de Naples[1425]. Il attribuait à Catherine la nue propriété des immeubles de Toscane et du palais Médicis de Rome[1426] avec ses appartenances et dépendances.
Les revenus des fonds placés sur le Mont-de-la-Foi (Mont-de-Piété) étaient partagés entre Marguerite et Catherine, le capital (20 000 écus) restant à Catherine, à charge pour les deux héritières de désintéresser les créanciers du cardinal Hippolyte. La question de la villa Médicis (villa Madame)[1427] était réservée, d'autant que le cardinal Alexandre Farnèse y prétendait aussi en vertu d'une donation d'Henri II[1428].
[Note 1424: Le contrat de mariage dans _Lettres_, t. X, p. 478 sqq. (en français); une copie en latin (moins complète) dans Reumont-Baschet, _La Jeunesse de Catherine de Médicis_, p. 312-318.]
[Note 1425: _Lettres_ t. IX, p. 438.]
[Note 1426: Dit palais Madame, à cause de Madame Marguerite, qui depuis la mort de son mari, l'occupait. Aujourd'hui palais du Sénat.]
[Note 1427: C'est la villa Médicis au Monte Mario, qu'il ne faut pas confondre avec la Villa Médicis du Pincio où est installée aujourd'hui l'Académie de France.]
[Note 1428: _Lettres_, t. IX, p. 446-447.]
Mais Catherine n'accepta pas ce compromis, sauf en ce qui regardait les bijoux et les domaines napolitains. Elle réclama la restitution immédiate des capitaux versés au Mont-de-Piété et la pleine propriété des biens-fonds de Rome et de Toscane. On recommença à plaider et à négocier. En septembre 1582, le tribunal de la Rote, la suprême juridiction pontificale en matière civile, condamna Marguerite à payer à Catherine 20 000 écus et à lui abandonner l'usufruit du palais Médicis avec ses appartenances et dépendances. Marguerite mourut en 1586 avant de s'être exécutée. Catherine s'entendit assez facilement sur les questions de créance et des biens de Rome avec les héritiers de la duchesse, son beau-frère le Cardinal Farnèse, et son fils le duc de Parme.
Elle eut d'autres difficultés avec les Médicis régnant en Toscane. Côme, qui s'était fait proclamer duc à Florence, après l'assassinat d'Alexandre, avait pris à ferme de Marguerite, moyennant 8 500 écus d'or par an, tous les biens sis et situés en ville et duché de Florence: maisons, palais, villas, campagnes, maremmes, etc., qui étaient ensemble estimés un peu plus de 322 429 ducats[1429]. Après la mort de l'usufruitière, François de Médicis, successeur de Côme, ne se pressa pas de laisser entrer la propriétaire en possession. Il prétendait garder l'héritage en nantissement de 240 000 écus qu'il avait dépensés pour l'entretien de ces immeubles. Catherine offrait, à titre de transaction, de lui céder le tout contre la quittance des 340 000 écus qu'il avait prêtés à Henri III, estimant qu'elle lui abandonnait «plus de cent mil escus de la valeur desdits biens»[1430]. Mais François marchandait, et Catherine avait entamé une action contre lui lorsqu'il mourut. Le mariage de son successeur Ferdinand avec Christine de Lorraine arrêta le procès. Catherine constitua en dot tous ses biens de Toscane à sa petite-fille. À Rome elle céda au grand-duc le palais Médicis, dit palais Madame[1431], moins les appartenances et dépendances que garda Saint-Louis-des-Francais[1432], et elle reçut en échange le palais que Ferdinand habitait au temps de son cardinalat et où fut transférée l'ambassade de France.
[Note 1429: _Lettres_, t. IX, p. 444-445.]
[Note 1430: 9 avril 1587, _Ibid._, t. IX, p. 199.]
[Note 1431: L'ambassadeur Pisani avait déjà commencé les réparations et se préparait à s'y installer. Lettre du 17 juin 1587, _Ibid._, t. VIII, p. 481.]
[Note 1432: Voir plus haut, p. 377, la donation à Saint-Louis-des-Francais.]
CONCLUSION
Si Catherine n'était pas l'auteur responsable de la Saint-Barthélemy, est-il paradoxal de prétendre qu'elle ferait assez belle figure dans l'histoire? Il n'y a rien à redire à ses moeurs; on ne lui connaît ni favoris de haut parage ni même simples valets de coeur. Elle fut, épouse ou veuve, la femme «de vie incoulpée», que célébrait Henri III. C'est une légende qu'elle a favorisé les écarts de jeunesse de ses fils pour les énerver et plus facilement les conduire. Elle eut le mérite, qui n'est pas petit, de défendre pendant trente ans l'État et la dynastie contre les forces anarchiques du temps. Entre toutes les reines de France du XVIe siècle--car Marie Stuart ne fit que passer--elle personnifie la civilisation et l'esprit de la Renaissance. Mais son crime est si grand qu'il a fait oublier vertus, qualités et services.
Seuls ou presque seuls les historiens de l'art, distraits de l'obsession du massacre par la nature de leurs études, trouvent de quoi admirer dans sa vie. Et c'est justice. En son mécénat, il n'y a de blâmable que le prix qu'il a coûté.
Née d'une Française de la plus haute aristocratie et de Laurent de Médicis, duc d'Urbin, petit-fils de Laurent le Magnifique, et comme lui chef de la République florentine, orpheline presque en naissant, mais élevée à Rome et à Florence, sous la tutelle de ses grands-oncles les papes Léon X et Clément VII, et transportée à quatorze ans, par son mariage avec un fils de France, de ces capitales de l'art et du catholicisme à la Cour de François Ier, la plus brillante de la chrétienté, elle aimait d'un goût atavique, que les impressions de l'enfance et de la jeunesse renforcèrent encore, le luxe, la représentation et la magnificence. Quand, à partir du règne de Charles IX, son fils, elle disposa librement des finances de l'État, elle s'entoura de dames et de demoiselles d'honneur, qu'elle voulut parées «comme déesses», multiplia les fêtes et bâtit des palais et des châteaux pour donner à la royauté et se donner à elle-même, le décor, les cortèges et l'éclat qui répondaient à ses rêves de grandeur. Son intelligence était vive et sa curiosité large et toujours en éveil. Elle recherchait la compagnie des doctes, des lettrés, des artistes, des collectionneurs. Elle collectionnait elle-même des tableaux, des objets d'art, des produits exotiques et, ce qui n'avait pas encore de nom, des bibelots. Elle amassait des cartes géographiques, des livres, des manuscrits. Elle savait probablement le latin et du grec, peu ou beaucoup. Elle patronna ou pensionna les écrivains italiens de son temps, Alamanni, l'Arétin, le Tasse et, parmi les prosateurs et les poètes de l'époque antérieure, elle était capable d'apprécier le franc réalisme de Boccace et l'idéalisme subtil de Pétrarque.
Grâce à cette teinture des langues antiques et à sa connaissance de la littérature italienne, sans oublier la française, elle fut mieux qu'un banquier de la République des lettres. Elle entremêla les ballets en usage à la Cour de chants, de musique et d'une action scénique, d'où allait sortir l'opéra. Elle inspira l'idée d'un nouveau genre dramatique, la tragi-comédie. Même s'il était vrai qu'elle a fait servir les moyens de séduction de son cercle de femmes à des fins politiques, elle souhaita que la poésie du moins restât chaste, comme le refuge de l'idéal. Elle recommanda expressément à Baïf, tout en le louant d'avoir adapté le _Miles gloriosus_ de Plaute à la scène française, de se garder des «lascivetés» des anciens, et elle invita Ronsard, qui, à cinquante ans, continuait de chanter le vin et l'amour avec l'enthousiasme d'un jeune homme, à imiter, comme il fit, l'adorateur de Laure en ses délicatesses de pur sentiment.