Catherine de Médicis (1519-1589)

Part 57

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Les chefs de la Ligue se réunirent à Nancy en janvier 1588 et arrêtèrent la liste de leurs exigences: octroi de nouvelles places de sûreté, destitution de d'Épernon et de son frère La Valette, publication du concile de Trente et établissement de l'Inquisition au moins «ès bonnes villes du royaume», confiscation et vente des biens des hérétiques, taxes énormes sur les suspects d'hérésie, mise à mort des protestants qui seraient pris en combattant et refuseraient de vivre «catholiquement» à l'avenir, etc.[1364].

C'était le moment où la grande «Armada» de Philippe II s'apprêtait à faire voile vers la Manche pour aller prendre en Flandre et débarquer en Angleterre l'armée du duc de Parme. Les chefs de la Ligue, associés à ce haut dessein catholique contre Élisabeth et le protestantisme européen, voulaient garder les ports de Picardie qu'ils occupaient et même ils tentèrent de s'emparer de Boulogne pour y recevoir au besoin la flotte espagnole. Bellièvre et La Guiche ne purent obtenir de Guise qu'il engageât le duc d'Aumale à restituer les places prises. Catherine était très mécontente. Elle écrivit à Bellièvre de sa main de dire au Duc qu'elle ne certifierait plus au Roi ce qu'il lui manderait, «car je suys bien marrye qu'yl (son fils) aye occasion de me dire come yl fyst yer (hier): «Vous m'avés dyst qu'il (les Guise) me contereront (contenteront) et vous voyé si j'é aucasion de l'estre» (1er avril 1588)[1365]. Et elle ajoute: «J'é tent de mal au dens que ne vous en dirés daventège.» Elle peinait à concilier des volontés inconciliables et ressentait d'autant plus vivement ses misères physiques. Le Roi, déclarait Villeroy, ne peut plus vivre comme il a vécu; «il veut être obéi». Mais les Guise étaient résolus à désobéir.

[Note 1364: Davillé, p. 145.]

[Note 1365: _Lettres_, t. IX, p. 334.]

Henri III avait envoyé à Soissons, pour faire une dernière tentative, Bellièvre, le conciliant Bellièvre. Peut-être le duc de Guise aurait-il continué les négociations sans conclure ni rompre, car, ayant lié partie avec Philippe II, il était obligé de subordonner ses mouvements à ceux du roi d'Espagne et la prise d'armes de la Ligue à l'apparition encore ajournée de l'Armada. Mais il devait compter plus encore avec les ligueurs parisiens qui, par zèle et aussi par peur, étaient impatients d'agir. Ils s'étaient élevés en armes contre les archers du roi, chargés d'arrêter trois prédicateurs factieux; ils avaient assailli le duc d'Épernon sur le pont Notre-Dame, et ils avaient lieu de craindre que le Roi, ainsi bravé, ne voulût prendre sa revanche. Aussi pressaient-ils leur chef d'arriver. Guise, pour avoir un prétexte d'intervenir, refusait obstinément toute concession à Bellièvre. Catherine lui faisait dire (22 avril) «le regret extresme que j'auray s'il ne donne contantement au Roi monsgr et filz»[1366]. Mais il lui importait beaucoup plus de contenter ses partisans que son maître: «... Je veoy, écrivait Bellièvre le 24 avril, ces princes estre tellement altérés des avis qui leur sont donnés du cousté de Paris que je crains fort que le succès ne soit pas tel que nous devons désirer pour le contentement du Roy et le repos de ce Royaulme»[1367]. Et, désespérant d'aboutir, il demanda son rappel.

[Note 1366: 22 avril 1588, _Ibid._, p. 336.]

[Note 1367: 24 ou 26 avril, _Ibid._, p. 335, note 1.]

Henri III était exaspéré, comme le prouve un billet à Villeroy: «La passion à la fin blessée se tourne en fureur; qu'ils ne m'y mettent point.» Il fit défendre à Guise de venir à Paris sous peine d'être rendu responsable des «émotions» qui pourraient s'ensuivre. Mais les ligueurs parisiens décidèrent leur chef à passer outre. Le 9 mai, quelques heures après le retour de Bellièvre, il entrait lui-même à Paris par la porte Saint-Denis avec neuf ou dix compagnons. Aussitôt qu'il fut reconnu, les acclamations, les cris de «Vive Guise!» «Vive le pilier de l'Église!» éclatèrent. La foule se pressait autour de lui, confiante, familière, heureuse de le voir, de toucher son manteau. Mais cette explosion d'enthousiasme populaire était pour lui un danger de plus; il pouvait craindre la peur du Roi, plus redoutable encore que son orgueil. Il alla droit à l'hôtel que la Reine-mère habitait depuis quelques années près du Louvre, pour s'expliquer et se faire comme une sauvegarde de sa politique conciliante contre le premier mouvement de la fureur de son fils[1368].

Le ligueur anonyme, qui a laissé de ces mémorables événements un récit, à ce qu'il semble, bien informé, raconte que la naine de Catherine, regardant d'aventure par la fenêtre, s'écria que le duc de Guise était à la porte, et que la Reine-mère, croyant à une plaisanterie, dit «qu'il falloit bailler le fouet à ceste nayne qui mentoit». Mais «à l'instant, elle cogneust que la nayne disoit vray». Il ajoute, sans souci de la contradiction, qu'elle «fut tellement esmeue d'ayse et de contentement qu'on la vit (singuliers signes de contentement!) trembler, frissonner et changer de couleur»[1369]. L'ambassadeur vénitien écrit, le jour même, qu'elle «resta toute sens dessus dessous»[1370], et ce n'était pas de joie. Au fait, Catherine ne cacha pas à Guise qu'elle eût mieux aimé le voir en une autre saison. Mais il lui importait avant tout d'empêcher entre son fils et le chef de la Ligue une rupture irréparable, et peut-être craignait-elle pis encore.

[Note 1368: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p. 269.]

[Note 1369: Récit d'un ligueur anonyme, _Histoire de la Journée des Barricades de Paris, mai 1588_, _Archives curieuses_, t. XI, p. 368-369.]

[Note 1370: Cité par Berthold Zeller, qui cependant maintient, _Catherine de Médicis et la Journée des Barricades_ (_Revue Historique_, t. XLI, sept.-déc. 1889, p. 267), que la Reine-mère était d'accord avec Guise.]

Elle résolut, dans l'intérêt même d'Henri III, de s'entremettre en faveur de Guise. Elle le conduisit au Louvre dans son carrosse, raconte Jean Chandon, un maître des requêtes du Grand Conseil qui les vit arriver, et le mena droit au cabinet du Roi. Henri III debout reprocha au Duc d'être venu contre son commandement. D'après le même témoin qui l'ouït dire immédiatement après au chancelier Cheverny, présent à l'entrevue, Guise aurait répondu que la Reine-mère l'avait mandé. Catherine, avouant cette excuse qu'elle avait probablement suggérée, expliqua qu'elle avait fait venir le Duc «pour le mettre bien auprès du Roy comme il avoit esté toujours et pacifier toute chose». Henri III ne crut pas un instant que Catherine se fût permis à son insu d'envoyer cette invitation, ou eût dissuadé Bellièvre de transmettre sa défense. Il «prit, dit Jean Chandon, cette réponse pour argent comptant»[1371], c'est-à-dire pour ce qu'elle valait. Mais il ne pouvait plus incriminer le voyage de Paris, puisque sa mère en prenait la responsabilité.

Pendant les deux jours qui suivirent, Catherine chercha un moyen d'accord. Le mardi 10, elle eut une conférence avec le Duc et remit en avant la restitution des villes de Picardie. Guise aurait répondu, d'après l'anonyme ligueur, que ce n'étaient pas ses affaires et qu'il fallait penser à guérir tout le corps de l'État. Avec le Roi, les propos prirent un tour plaisant. Le Duc demanda la permission d'appeler à Paris l'archevêque de Lyon, Pierre D'Épinac, «l'intellect agent de la Ligue». Le Roi dit qu'il serait le très bien venu. Le Duc ajouta comme «en se jouant qu'il s'estoit toujours asseuré que sa Majesté ne le trouveroit mauvais puisque soubs main il leur auroit voulu oster et l'auroit fait pratiquer». Le Roi aurait dit aussi, pensant peut-être à son favori, le duc d'Épernon, dont les ligueurs exigeaient impérieusement le renvoi: «Qui aimoit le maistre, il aimoit son chien». Et l'autre de répliquer, mais est-ce croyable? «que cela estoit vray pourveu qu'il ne mordist et que le maistre, le chien et le valet doibvent estre discretz»[1372].

[Note 1371: _Cabinet historique_, t. IV, 1858, p. 104-105, extrait de _La vie de Jean Chandon..._, publiée par un de ses arrières-petits-neveux, M.P.C. de B. (M. Paul Chandon de Briailles), Paris, 1857. Le témoignage de Jean Chandon est d'autant plus important que certains historiens en ont voulu tirer la preuve que Catherine, complice, avait en effet invité Guise à venir à Paris.]

[Note 1372: _Histoire de la Journée des Barricades de Paris, mai 1588_, _Archives curieuses_, 1re série, t. XI, p. 370-371. Voir aussi pour l'ensemble des faits _Histoire tres-veritable de ce qui est advenu en ceste ville de Paris depuis le septiesme de may 1588 jusques au dernier jour de juin ensuyvant audit an_, Paris, 1588 (attribué à l'échevin ligueur Saint-Yon), _Archives curieuses de Cimber et Danjou_, 1re série, t. XI, p. 327-350; récit royaliste: _Amplification des particularités qui se passèrent à Paris lorsque M. de Guise s'en empara et que le Roy en sortit_, mai 1588, _Archives curieuses_, t. XI, p. 351-363. Consulter, en se défiant des partis pris Robiquet, _Paris et la Ligue sous Henri III_, Paris, 1886, p. 313-358.]

Le lendemain, c'en était fini du badinage. Henri, qui se trouvait dans la chambre de sa mère quand le Duc y arriva, tourna la tête et feignit de ne pas le voir. Guise s'assit sur un coffre et se plaignit à Bellièvre des mauvais rapports qu'on faisait contre lui. Le Roi avait appris que les ligueurs se préparaient à la bataille et il prenait lui-même ses dispositions. Dans la nuit du mercredi 11 au jeudi 12, il fit entrer dans Paris, contrairement au privilège qu'avait la ville de se garder elle-même, le régiment des gardes françaises et les Suisses cantonnés dans le faubourg Saint-Jacques. L'Université s'agita. Des étudiants et des bourgeois se retranchèrent place Maubert avec «des futailles vides». Au lieu de disperser par la force ces premiers rassemblements, Henri III, surpris, envoya Bellièvre à l'Hôtel de Guise déclarer à l'instigateur présumé de cette résistance qu'il n'avait «aucun mauvais dessein contre lui»[1373]. La Reine mère arriva presque aussitôt; et, rassurée de trouver le chef de la ligue «en pourpoint», elle lui «fit entendre le mécontentement que le Roi prenoit de cette émotion» et le pria d'y mettre ordre. Il «répondit que de tout cela il ne savoit autre chose que ce qu'aucuns bourgeois lui avoient rapporté. Et sur ce qu'on desiroit qu'il fit poser les armes aux bourgeois, il dit qu'il n'étoit point colonel ni capitaine, qu'elles avoient été prise sans lui et que cela dépendoit de l'autorité des magistrats de la ville».

[Note 1373: Charles Valois, _Histoire de la Ligue, oeuvre inédite d'un contemporain_ (ligueur) (S.H.F.), t. I, 1914, p. 206.]

Cette réponse, pourtant si évasive, ne la découragea pas. Elle «retourna au Louvre en esperance que les choses s'apaiseroient»[1374]. Mais, pendant ces allées et venues, le peuple, irrité par la présence des soldats, s'échauffait peu à peu et inaugurait l'arme des révolutions, les barricades. Gardes françaises et Suisses furent cernés entre des retranchements improvisés et Henri III, pour les sauver, fut obligé de solliciter l'intervention de Guise. Mais les ligueurs les plus ardents parlaient d'aller prendre ce «bougre» de roi en son Louvre. Le vendredi matin, quand la Reine-mère sortit, selon son habitude, pour aller entendre la messe à la Sainte-Chapelle, elle trouva les rues barrées et fut forcée de passer «à beau pied» par les défilés qu'elle se faisait ouvrir dans les remparts de pavés et de tonneaux, et qu'on refermait derrière elle. «Elle monstroit un visage riant et asseuré sans s'estonner de rien»[1375]. Mais quand, à travers les mêmes obstacles, elle fut revenue à son hôtel, «tout le long de son disner elle ne fit que pleurer»[1376]. Elle ne désespérait pas encore de conclure un accord. L'après-midi, dans un Conseil au Louvre, elle soutint seule que le Roi ne devait pas quitter Paris. «Hier, dit-elle, je ne cogneus point aux paroles de M. de Guyse qu'il eust d'autre envie que de se ranger à la raison: j'y retourneray présentement le veoir et m'asseure que je luy feray appaiser ce trouble»[1377]. Mais elle le trouva «froid» à calmer la passion du peuple, disant que «ce sont des taureaux échauffés qu'il est malaisé de retenir» et qu'aller au Louvre, comme elle le lui demandait, «se jetter foible et en pourpoint à la mercy de ses ennemis, ce seroit une grande faiblesse d'esprit»[1378]. Alors elle dit à l'oreille au secrétaire d'État Pinart, qui l'avait accompagnée, d'engager le Roi à quitter Paris. Il en était déjà sorti secrètement, laissant pleins pouvoirs à sa mère.

[Note 1374: Charles Valois. p. 207. _L'Amplification des particularités_ (récit royaliste), _Archives curieuses_, t. XI, p. 357, parle aussi de cette première visite de la Reine-mère au duc de Guise.]

[Note 1375: _Histoire de la Journée des Barricades_ (ligueur), _Archives curieuses_, t. XI, p. 387.]

[Note 1376: _Mémoires-journaux de L'Estoile_, éd. des Bibliophiles, t. III, p. 144.--_Amplification des particularités, Archives curieuses_, p. 357.]

[Note 1377: Palma Cayet, _Chronologie novenaire_, éd. Buchon, Introd., p. 44.]

[Note 1378: _Mémoires-journaux de L'Estoile_, t. III, p. 144--Robiquet, _Paris et la Ligue sous le règne de Henri III_, 1886, p. 351 sqq.]

Les chefs de la Ligue étaient embarrassés de cette fuite qu'ils n'avaient pas prévue. Ils ne pensaient qu'à mettre Henri III en tutelle et à commander en son nom. Mais le roi fainéant se dérobait aux maires du Palais. Sous peine de le pousser entre les bras des protestants et de soulever les catholiques qui n'étaient pas de la Ligue, ils ne pouvaient gouverner sans lui ni contre lui. Force leur était donc de conserver les dehors de l'obéissance et d'agir de concert avec celle à qui il avait délégué son autorité dans sa capitale en révolte. Les vues de Catherine s'accordaient sur certains points avec les leurs[1379]. Elle s'efforça d'adoucir son fils et de lui ramener le peuple. Elle encouragea les Corps constitués, Parlement, Cour des aides, et les Capucins à envoyer des députations à Chartres où il s'était arrêté, pour excuser ou pallier la journée des Barricades. La municipalité que la Révolution avait installée à l'Hôtel de Ville fit elle-même, mais par écrit, assurer Sa Majesté de son devoir et de sa fidélité (23 mai). Dans la requête qu'elle joignit à sa lettre et que contresignèrent le duc de Guise et le cardinal de Bourbon, elle rejetait les malheurs de la France sur d'Épernon et La Valette, son frère et réclamait leur disgrâce comme fauteurs d'hérétiques et dilapidateurs du trésor public. Elle priait aussi le Roi de marcher en personne contre les réformés de Guyenne et de laisser le soin de «maintenir» la ville de Paris et «de pourveoir aux choses nécessaires» pendant son absence à la Reine sa mère, «qui par sa prudence s'y est acquise beaucoup de croiance et amour du peuple». Elle «tiendra les choses très tranquilles et sçaura, comme Elle a faict cy devant en semblable occasion, se servir de personnes affectionnées au bien de vos Estats»[1380].

Catherine profita de la confiance qu'elle inspirait aux ligueurs pour les mieux surveiller. Elle signalait à son fils l'occupation du château de Château-Thierry par Guise, et ses projets sur Melun, Lagny, Corbeil, Étampes, et autres lieux autour de Paris[1381]. Elle l'avisait que le sieur de Bois-Dauphin, un des lieutenants du Duc, pratiquait «sur le château d'Angers» et qu'il espérait l'avoir pour de l'argent[1382]. Elle l'invitait à bien prendre garde à Chartres.

[Note 1379: Comte Baguenault de Puchesse, _Les Négociations de Catherine de Médicis à Paris après la Journée des Barricades_, Extrait du Compte rendu de l'Académie des sciences morales et politiques, tirage à part, Orléans, 1903, p. 8 et 9.]

[Note 1380: _Registres des délibérations du Bureau de la Ville de Paris_, publiés par François Bonnardot, t. IX (1586-1590), Paris, 1902, p. 132-133.]

[Note 1381: 2 juin 1588, _Lettres_, t. IX, p. 357.]

[Note 1382: 17 juin, _Ibid._, p. 371.]

Mais en même temps elle négociait. Elle travaillait à décider les ligueurs à rabattre de leurs exigences et le Roi à faire des concessions. Henri III trouvait particulièrement dur de reconnaître la municipalité révolutionnaire et de donner au duc de Guise le commandement suprême des armées avec le titre de lieutenant général. Mais la Reine le pressait de faire la paix au plus vite et à tout prix, pour arrêter la propagation de la révolte que le duc de Parme favorisait de tous ses moyens. «...J'emeres myeulx, écrivait-elle à Bellièvre le 2 juin, doner la motyé de mon royaume et ly (au duc de Guise) doner la lyeutenance et qu'i (il) me reconeust et (ainsi que) tout mon royaume, que demeurer haletant au (où) nous sommes de voyr le Roy encore plus mal. Je say bien que [mon fils] ayent le ceour (ayant le coeur) qu'yl a que s'èt une dure medecine [à] avaler; mès yl èt encore plus dur de se perdre de toute l'hautoryté et aubeyssance. Yl serè très loué de set (se) remetre en quelque fason qu'i (il) le puyse fayre pour set heure, car le temps amene baucoup de chause que l'on ne peult panser byen souvent et l'on loue ceulx que ceve (qui savent) seder au temps pour se conserver. Je preche le precheur; mès ayscusés [moi en ce] que jamès je ne me vis en tel anuy (ennui) ny si peu de clarté pour en byen sortyr. Cet (si) Dyeu n'y met la meyn (main), je ne sé que se sera»[1383].

Le Roi envoya son médecin, Miron, à Paris, porteur de propositions qui furent repoussées, et se décida, en désespoir de cause, à subir la loi de ses sujets révoltés. Il adjoignit à la Reine-mère Villeroy, qui amena les princes à formuler leurs voeux: reconnaissance de la Sainte-Union, jouissance des villes de sûreté pour six ans, publication du concile de Trente (sauf les articles contraires aux libertés de l'Église gallicane), levée de deux armées, dont l'une, commandée par le duc de Guise, marcherait en Guyenne, c'est-à-dire contre le roi de Navarre (15 juin).

La municipalité, de son côté, demanda que la police de Paris fût, comme dans des villes de moindre importance, donnée au prévôt des marchands, que la Bastille fût rasée ou confiée à sa garde, que les gens de guerre fussent logés à 12 lieues de Paris, qu'il fût fait justice des hérétiques, etc. Le Roi finit par céder à peu près sur tout, et signa l'Édit sur l'Union de ses sujets catholiques, qui fut enregistré au Parlement de Paris le 21 juillet[1384]. Il y confirmait la promesse faite à son sacre d'extirper du royaume toutes les hérésies, «sans faire jamais aucune paix ou tresve avec les hérétiques», et commandait à ses sujets «de ne recevoir à estre Roy... prince quelconque qui soit hérétique ou fauteur d'hérésie». Il déclarait éteint, assoupi, et comme non advenu «tout ce qui est advenu et s'est passé les douze et treisiesme du moys de mai dernier et depuis en conséquence de ce jusques à la publication des présentes [lettres] en nostre Cour de Parlement de Paris».

Il se sépara du duc d'Epernon, que la Reine-mère n'aimait pas et que les Guise et le peuple de Paris haïssaient à mort, et l'envoya dans son gouvernement d'Angoumois. Il ne tint pas aux ligueurs d'Angoulême que Catherine ne fût complètement vengée de l'hostilité du favori[1385]. D'Épernon ayant introduit des soldats dans la ville contre l'ordre exprès du Roi--un ordre dont il semble bien qu'il n'ait pas eu connaissance--le maire dépêcha son beau-frère à la Cour pour dénoncer sa désobéissance. Villeroy, confident de la Reine-mère et qui avait eu à se ressentir de la hauteur du Duc, présenta le messager à Henri III et celui-ci le fit repartir avec l'ordre d'arrêter le gouverneur, mais toutefois «sans faire de mal à personne». Les gens d'Angoulême n'oublièrent que les moyens de douceur.

[Note 1383: 2 juin, _Lettres_, t. IX, p. 368. Voir aussi la lettre découragée au duc de Nevers du 20 juin, _Ibid._, p. 371.]

[Note 1384: _Le second Recueil contenant l'Histoire des choses plus mémorables advenues sous la Ligue_, Paris, 1590, p. 574-581 (autrement dit _Mémoires de la Ligue_, t. II).]

[Note 1385: Girard, _Histoire de la vie du duc d'Épernon_, Paris, 1663, t. I, p. 196 sqq. Girard, qui renvoie à de Thou, Davila et d'Aubigné, raconte le fait d'après ce que lui en a dit le duc d'Épernon lui-même.]

D'Epernon, investi dans le château, criblé de tous côtés d'arquebusades, obligé de barricader toutes les portes, de se prémunir contre les pétards et de se défendre contre les assauts, fut contre toute espérance sauvé par un secours qui lui arriva de Saintes (10-11 août)[1386].

[Note 1386: Sur cette «ténébreuse affaire», voir Nouaillac, _Villeroy_, p. 129-133.]

Cependant Catherine, qui était, la paix conclue, restée à Paris, continuait à servir son fils sans mécontenter les ligueurs. Elle dissuada les gens du Parlement de députer au Roi pour demander le paiement de leurs gages et des rentes sur l'Hôtel de Ville. Elle confirma dans ses fonctions la municipalité révolutionnaire de Paris, qui avait, en témoignage d'obéissance, donné sa démission. Mais elle répondit par un refus aux requêtes des villes ligueuses, comme Abbeville et Bourges, qui, ayant été dépouillées par les rois de leurs privilèges, pensaient profiter des troubles pour en obtenir le rétablissement.

Elle eût voulu achever la réconciliation générale, en ramenant le Roi au Louvre. Elle alla le visiter à Chartres et s'efforça sans succès de le décider au retour. D'ailleurs il accueillit bien le Prévôt des marchands et les échevins. Il conféra à Guise, le 4 août, le commandement en chef de toutes les armées; au cardinal de Bourbon, comme à son plus proche parent, le privilège de créer un maître de chaque métier en toutes les villes de son royaume; aux autres chefs de la Ligue des faveurs de diverses sortes, mais il resta hors de Paris. Il en voulait, comme toujours, à sa mère de lui avoir conseillé la capitulation. Soudainement (8 septembre), il renvoya les principaux de son Conseil, qu'il savait partisans de la politique de concessions: le chancelier Cheverny, le surintendant des finances Bellièvre, les trois secrétaires d'État, Villeroy, Pinart et Brulart, et il les remplaça par des hommes sans attaches et sans passé: Montholon, un avocat de grand renom et de grande intégrité, dont il fit un garde des sceaux, et Beaulieu-Ruzé et Révol, qu'il nomma secrétaires d'État. Les chefs de la Ligue savaient Henri III si fantasque en ses sympathies qu'ils crurent à un changement de personnes et non de système. Mais il tint aussi sa mère à l'écart, et, tout en lui témoignant des égards, il prétendit gouverner par lui-même. Dans une lettre du 20 septembre à Bellièvre, elle se plaignait «du tort, dit-elle, qu'on m'a fest de aprendre au Roy qu'il fault byen aymer sa mère et l'honorer come Dyeu le comende, mès non ly (lui) donner tant d'aultoryté et creanse qu'ele puyse empecher de fayre cet (ce) que l'on veult»[1387].

[Note 1387: _Lettres_, t. IX, p. 382.]

Le jour de l'ouverture des États généraux à Blois (16 octobre), il la loua hautement, elle présente, devant les députés des trois ordres, d'avoir tant de fois conservé l'État, qu'elle ne devait pas seulement avoir le nom de «Mère du Roy», mais aussi de «Mère de l'Estat et du royaulme». C'était son oraison funèbre. Elle cessa d'être consultée en toute occasion et employée en toutes les affaires, comme il est facile d'en juger par sa correspondance politique qui, si abondante à d'autres époques, se réduit désormais à quelques lettres.