Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 55
Il restait à imposer aux protestants et à leur chef cet arrêt d'extermination. Le roi de Navarre racontait plus tard à l'historiographe Pierre Mathieu, qu'en apprenant la paix de Nemours, il avait eu quelques heures de réflexion si douloureuse que la moitié de sa moustache avait blanchi. Son imagination avait peut-être au cours du temps traduit son émotion en une forme concrète, mais elle n'en a pas probablement exagéré le coup. Il devait craindre que le bloc catholique ne l'écrasât de sa masse et sous son élan. Mais il se ressaisit vite. Avec une dignité ferme, il demanda compte à la négociatrice de cette paix qui bannissait, lui écrivait-il, «une grande partie des subjets de ce royaulme et bons François» et qui armait, disait-il, «les conspirateurs... de la force et autoricté du Roy» contre eux et contre lui-même[1308]. Il déclarait fièrement qu'ayant cet honneur d'appartenir au Roi de si près et de tenir tel degré en ce royaume, il se sentait tenu de s'opposer «à la ruyne de la Couronne et Maison de France» de tout son pouvoir «contre ceulx qui la voudroyent entreprendre».
Et cependant Catherine ne désespérait pas, à ce qu'il semble, de l'amener à se convertir ou tout au moins à souffrir qu'il n'y eût «plus exercice en ce roiaulme que de la religion catholicque apostolticque et romaine[1309]». Mais supposer qu'il changerait d'Église et trahirait les proscrits pour assurer le repos de son fils, c'était bien mal le connaître et montrer peu de psychologie.
[Note 1308: _Lettres missives_, t. II, p. 98, 21 juillet.--Cf. t. II, p. 88.]
[Note 1309: Lettre à Bellièvre du 31 mai 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 308. Dans cette lettre elle dit que la conversion du roi de Navarre était le seul moyen «de veoir le repos bien asseuré en ce roiaulme».]
Il est possible que ses préventions l'aient empêchée d'apprécier l'intelligence de son gendre. Elle avait d'ailleurs une si haute idée de sa finesse qu'elle pensait l'avoir toute accaparée. Elle le croyait un peu fol, et il est vrai qu'il l'était, mais seulement en amour, et elle l'imaginait incapable d'une politique personnelle, mené et stylé par ses maîtresses et ses conseillers. Dans une lettre à Henri III, lors des conférences d'Epernay, elle le comparait à son oncle le cardinal, ce vieillard sans cervelle. «...Monsieur de Guise, disait-elle est comme le maistre d'escole et fait tout ainsy du Cardinal que faisoit en Guyenne, quand j'y estois, le vicomte de Turenne du roy de Navarre»[1310]. Aussi était-elle d'avis de bien traiter tous les personnages influents de son entourage. Elle recommandait à Bellièvre, qui s'occupait plus particulièrement des affaires de Navarre, d'être plein de prévenances pour le sieur de Clervaut, qui représentait son gendre auprès de son fils. Elle-même restait en correspondance avec Turenne, ce Mentor imaginaire. A tout hasard, elle conseillait de se préparer à la guerre.
Mais Henri III y montrait peu d'inclination. Il en voulait aux ligueurs, ses sujets en révolte, de lui avoir fait la loi; il en voulait à sa mère de lui avoir forcé la main et imposé la paix. En ses crises de colère et de dignité, il ne consultait et ne ménageait personne. Il s'en prit au successeur de Grégoire XIII, Sixte-Quint, dont cependant il avait besoin pour aliéner des biens du clergé jusqu'à concurrence de deux millions d'or de revenu. Il fit défendre au nouveau nonce, Fabio Mirto Frangipani, archevêque de Nazareth, à qui il prêtait des sentiments ligueurs et espagnols, de s'avancer plus loin que Lyon. A Rome, Pisani, avisé le premier, alla solliciter du Pape comme une faveur le rappel de Frangipani, et ajouta incidemment que le Roi l'avait prié de s'arrêter à Lyon. Mais Sixte-Quint, violent et autoritaire, sans attendre les explications d'Henri III, fit donner l'ordre à l'ambassadeur (25 juillet 1585)[1311] de sortir de Rome le jour même et des États pontificaux dans les cinq jours. Cette querelle entre le Roi et le Pape remettait en question la paix de Nemours.
[Note 1310: 29 mai 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 302.]
[Note 1311: Guy de Bremond d'Ars, _Jean de Vivonne_ (Pisani), _sa vie et ses ambassades_, 1884, p. 182-185.]
Catherine ne fut, semble-t-il, informée qu'après coup. Son fils affectait de la tenir à l'écart des affaires[1312]. Elle saisit l'occasion de ce différend pour offrir ses bons offices, qu'on ne lui demandait pas. Au fond, elle trouvait au Roi autant de tort qu'au Pape, mais elle ne se serait pas aventurée à le lui dire. Elle commença par écrire à Pisani qu'elle était «très marrie de l'injure faite au Roi «en sa» personne»[1313]. Elle recommanda au cardinal Ferdinand de Médicis les intérêts de leur maison. Puis, ayant su quelque temps après que Sixte-Quint se préparait à excommunier le roi de Navarre et à le déclarer déchu de ses droits à la Couronne, elle adressa à Villeroy, n'osant l'adresser directement à Henri III, son avis sur les difficultés pendantes. Elle ne se préoccuperait pas, disait-elle, de la bulle annoncée s'il n'y avait lieu de craindre qu'elle n'apportât «plus de mal que ce que nous avons ou sommes prestz à avoir». Le roi de Navarre ne montrait pas grande envie de se soumettre à la volonté du Roi et ses dispositions n'en seraient pas changées. «... En tout cecy (renvoi de l'ambassadeur et obstination du roi de Navarre) je n'y vois mal que pour le Roy, car si je le voyois avoir les moyens pour estre fort, comme je voudrois qu'il le fust, je ne me soucierois pas d'un bouton de toutes les pratiques et menées, car il n'y aurait pape ny roy et moins encores ses subjets qui ne s'estimassent bien heureux les uns de luy complaire, les autres de luy obéir». On avait besoin du consentement du Pape pour tirer quelque argent du clergé. «... Jusque là si j'estais creue (et cette réserve prouve qu'elle ne l'était pas en ce moment), je ferois le doux à tous papes et roys pour avoir le moyen de avoir les forces telles que je peusse commander et non leur obéyr, car de commander et n'estre point obéy, il vaut mieux faire semblant de ne vouloir que ce qu'on peut, jusques à ce que l'on puisse faire ce que l'on doit»[1314]. Il ne faut pas s'émouvoir trop de l'insulte faite au Roi, car elle vient, dit-elle avec quelque dédain, d'un pape et non d'un prince. Et d'ailleurs «... vous savez comme l'on a affaire de luy pour avoir de l'argent et aussi pour l'empescher de faire quelque chose extraordinaire contre le service du Roy, veu le peu de raison qu'il a (Sixte-Quint passait très justement pour être colérique) et le peu de respect qu'il porte à tous les princes»[1315].
[Note 1312: Rares sont les lettres d'un caractère politique en août et septembre 1585.]
[Note 1313: 17 août 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 347.]
[Note 1314: 14 septembre 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 350-351.]
[Note 1315: 16 septembre 1585, _Ibid._, p. 352.]
Elle croyait si utile de «rhabiller ce désaccord» qu'elle offrait d'aller elle-même à Rome. Le Roi y avait envoyé M. de Lenoncourt, mais l'évêque d'Auxerre n'était pas l'ambassadeur qu'il eût fallu. Ce n'était pas, assurait-elle, par dépit qu'elle blâmait ce choix, bien qu'elle vît, «à dire la vérité», qu'on l'avait fait pour empêcher qu'elle n'y allât et ne fit «quelque chose» à son «avis»[1316]. Maintenant elle n'y pourrait aller que si son fils faisait entendre au Pape par le cardinal d'Este, protecteur des affaires de France, les raisons de son voyage et si Sixte-Quint renonçait à sa déclaration contre le roi de Navarre. Elle mettait tant de conditions à son envoi qu'il n'est pas bien sûr qu'elle en eût envie. Mais elle tenait à démontrer son affection à ce fils qui la boudait. C'est aussi à même fin qu'elle travaillait et réussit, après une négociation de près d'un an[1317], à décider le duc de Nevers à faire amende honorable à Henri III de sa velléité d'adhésion à la Ligue. Mais quelque zèle qu'elle montrât, elle n'avait plus même crédit. Le désaccord de la mère et du fils sur la politique à suivre allait grandissant. Henri III, par paresse, par scrupules dynastiques, par orgueil, par haine des Guise, ne se décidait pas à faire aux protestants la guerre sans merci à laquelle il s'était obligé.
[Note 1316: 14 septembre 1585, _Ibid._, p. 351.]
[Note 1317: Documents publiés par M. le Cte Baguenault de Puchesse, _Lettres_, t. VIII, _passim_, et t. IX, app., p. 397 sqq.]
Catherine appréhendait le danger de ces atermoiements. La Ligue marcherait contre le Roi, si le Roi ne marchait contre les hérétiques. Que le Pape publie la bulle privatoire contre le roi de Navarre, et il «se faut résoudre de faire, écrivait-elle à Villeroy, mais à l'intention de son fils, ce que du commencement de tout ce remument icy ceux (les ligueurs) qui les (le) ont commencé, en ont projeté. Car aussi bien si vous ne faictes de bonne voulonté, à la fin on sera contrainct d'en venir là»[1318].
[Note 1318: 14 septembre, _Lettres_, t. VIII, p. 351.]
Henri III parut décidé. Il se rapprocha de sa mère, et le 16 octobre il fit enregistrer par le Parlement une déclaration du 7, qui ordonnait à tous ses sujets protestants de se convertir dans quinze jours ou de quitter le royaume.
Mais il employa le moins possible les chefs de la Ligue à exécuter le dessein de la Ligue. Il ne confia pas d'armée au duc de Guise, et s'il consentit à donner à Mayenne le commandement de celle de Guyenne, il négligea de lui envoyer des renforts et de l'argent. Il eut ce contentement que Condé rejeta au delà de la Loire le duc de Mercoeur, qui avait envahi le Poitou, et qu'il fut à son tour mis en déroute par Henri de Joyeuse, un frère du favori, et forcé de se réfugier à Guernesey (octobre). Ce double succès des protestants sur les ligueurs et des troupes royales sur les protestants l'enhardit tant qu'il avoua les bourgeois d'Auxonne, qui le 1er novembre avaient emprisonné leur gouverneur pour la Ligue, Jean de Saulx-Tavannes. Catherine elle-même, qui n'avait capitulé à Epernay que par peur d'un plus grand mal, en profita pour faire la leçon au duc de Guise. «Pour le fait de ce qui est avenu à Aussonne, vous avez grande occasion de le remercier (le Roi) et par vos effets luy faire connoistre l'assurance que vous avez de sa bonne grace et vous connoistrez par là qu'il vous a dict vray, que, vous comportant avec luy comme la raison veut, luy faisant connoistre que vous vous voulez conformer à toutes ses volontez et avez toute assurance de sa bonne volonté, qu'il feroit plus que ne sauriez désirer. Je vous prie donc me croire, et qu'il connoisse qu'estes content et que n'avez plus nulle défiance qu'il ne vous ayme»[1319]. Elle voulait à toute force qu'il se rendît auprès d'Henri III pour louer Dieu tous ensemble «de nous avoir donné la victoire (sur les protestants) par ses mains seulle, sans que nul des nostres aist été en hazard»[1320]. Mais Guise aurait mieux aimé que ce fût par celles de la Ligue.
[Note 1319: _Ibid._, p. 364, 8 novembre.]
[Note 1320: 15 novembre, _Ibid._, p. 366.]
Cependant les huguenots n'étaient pas tellement «étonnés» de leur échec qu'ils songeassent, comme elle l'espérait, à se faire catholiques. Le roi de Navarre avait renoué avec Montmorency-Damville, à qui Joyeuse voulait ôter son gouvernement de Languedoc, l'ancienne alliance des huguenots et des catholiques unis (entrevue de Saint-Paul de Cadajoux, près de Lavaur, 10 août 1585). Il avait député Ségur-Pardaillan à Élisabeth et aux Allemands pour demander à l'une la somme nécessaire à la levée d'une armée et offrir aux autres «auprès de qui il (l'ambassadeur) allait sans argent ni latin» de les payer en terres, faisant «des colonies en ce royaume de ceux qui y voudront venir».
La passion du roi de Navarre à défendre son parti déconcertait Catherine qui, à défaut de conversion, se fût contentée, semble-t-il, d'une défection. Je «croy, écrivait-elle à Bellièvre, que, quant le roy de Navarre auré byen considéré l'état de toutes chauses, et du présant et de l'avenir, qu'il conestra que tout son plus grent byen c'et de se remettre du tout à la volanté du Roy, ay (et) luy aider par tous moyen à fayr poser les armes,... et que ryen ne le peult fayre que luy, set remetent (se remettant), come yl douyt (il doit) pour son byen à cet que le Roy luy demandera». Son grand argument c'est qu'Henri III, qui avait toujours jusque-là ménagé ses sujets huguenots, serait encore plus accommodant quand ils auraient désarmé et qu'il serait «seul fort en son royaume». Mais quand Clervaut lui demandait: «Que fera le roi de France pour le roi de Navarre?», elle éludait la question. «Que sarét-yl fayre d'adventège (davantage) quand yl serèt son fils que ly concéler (conseiller) de fayre cet que (qui) le peult asseurer de demeurer cet qu'il est nay (né) en cet royaume, et le prenant en sa bonne grase et protection, que peult-yl désirer d'aventège?»[1321]. Le roi de Navarre n'était pas assez naïf pour se rendre à merci.
Elle résolut d'aller le convaincre et partit en juillet 1586 pour Chenonceaux, où elle était plus près du théâtre de la guerre et des négociations. Mais elle avait affaire à forte partie. Il lui fit dire, écrivait-elle à Bellièvre, 10 août 1586, «que yl desirèt de parler aveques moy et cet (se) dégorger et que yl savèt byen qu'yl avoit le moyen de pasyfier cet royaume et qu'yl avèt tousjour coneu que je le désirès», et qu'«yl me fayrèt conestre que yl desirèt me donner contentement»[1322].
Mais ce n'étaient que paroles pour l'amuser, pendant qu'il négociait sous main avec le maréchal de Biron, que le Roi avait envoyé contre les protestants de l'Ouest. Quand il eut obtenu de lui qu'il levât le siège de Marans, près de la Rochelle, et qu'il consentît une sorte de trêve (août 1586), il fit le «dyfisile» pour aller la voir. Catherine, qui n'avait rien su de cet accord qu'après sa conclusion, se désolait de voir se perdre l'argent de son fils et croître la réputation de son gendre. Le roi de Navarre obtint encore que, pendant les conférences, Biron éloignerait ses troupes et qu'il ne se commettrait aucun acte d'hostilité «es provinces du Hault et Bas Poictou, Angoumois, Xainctonge, païs d'Onys (Aunis et Brouage)»[1323].
[Note 1321: Décembre 1585, à Bellièvre, _Lettres_, t. VIII, p. 376.]
[Note 1322: _Lettres_, t. IX, p. 28, 10 août 1586.]
[Note 1323: _Ibid._, t. IX, p. 405 et 407.]
Alors il fut encore moins pressé de convenir avec elle du rendez-vous. Il avait intérêt à gagner du temps, sachant que les princes protestants d'Allemagne avaient fait partir des ambassadeurs pour recommander à Henri III le rétablissement de la liberté religieuse, et que, faute d'argent, les armées royales commençaient à se ruiner.
Il multiplia les objections, ne trouva jamais les sûretés assez grandes, provoqua les défiances par des défiances. Mais elle s'entêta. Aucune fatigue ne lui coûtait quand il s'agissait de défendre les intérêts de son fils et aussi de satisfaire sa passion pour les exercices de haute école diplomatique. A soixante-sept ans, elle s'exposa, malgré son catarrhe et ses rhumatismes, aux froids de l'hiver, aux hasards des mauvais gîtes dans les châteaux forts ou les petites villes et aux coups de main des bandes et des voleurs. Des pillards arrêtaient ses courriers, dévalisaient ses fournisseurs, et se montraient «si asseuré (assurés), écrit-elle à Villeroy, que davant-hyer, où je diné, yl y ann'y avoit quatre; je ne l'é seu qu'après aystre partye[1324]». Elle alla chercher son gendre en plein pays protestant, au château de Saint-Brice, entre Cognac et Jarnac, sur la rive droite de la Charente. Elle était accompagnée du duc de Nevers, qu'elle voulait faire témoin de son zèle catholique et brouiller avec la Ligue par ses attentions, du duc de Montpensier, de quelques conseillers, de ses dames d'honneur et de sa petite-fille, Christine de Lorraine. Le roi de Navarre avait avec lui le vicomte de Turenne et le prince de Condé. La première entrevue (13 décembre) fut peu cordiale[1325]. Après les embrassades et quelques propos communs, écrit-elle à son fils, elle se plaignit à son gendre de la longue attente qu'il lui avait imposée, et lui du tort qu'on lui avait fait. Elle voulut lui démontrer que la déclaration de juillet contre les protestants n'avait pas «seulement esté pour le salut du royaume, mais aussi pour son bien particulier quand il voudra faire ce qu'il doibt». Il répliqua qu'on avait levé «plusieurs armées pour tascher à le ruyner», mais que «graces à Dieu» on ne lui avait pas «faict grand mal» et qu'il aurait «bientost de grandes forces de reytres». Elle soutint qu'il n'avait point de reîtres, et que «quand il en auroit, ce seroit sa propre ruyne, car il achèveroit de se faire hayr des catholicques, de qui il debvroit rechercher l'amytié». Comme elle le pressait de lui dire ses intentions, il objecta qu'il ne pouvait rien faire par lui seul et qu'il devait consulter les Églises. Elle lui représenta, dit-elle, «par les plus vives raisons que j'ay peu, comme elles sont très grandes et très véritables en cella, que vous luy tendiez les bras pour son grand bien, et que s'il tardoit plus à les recepvoir, il y auroit regret toute sa vie». Mais elle n'en tira rien, et encore «après beaucoup de difficultez», que la promesse d'en parler le soir à ses partisans[1326]. Les propos furent quelquefois très vifs, ainsi que nous le savons par d'autres témoignages, qui malheureusement sont suspects de quelque arrangement «.... Le Roy, qui m'est, aurait dit le roi de Navarre, comme père, au lieu de me nourrir comme son enfant, et ne me perdre, m'a faict la guerre en loup, et quant à vous, Madame, vous me l'avez faite en lionne.--Mais mon fils,... voulez-vous que la peine que j'ay prise depuis six mois ou environ demeure infructueuse?--Madame, ce n'est pas moy qui en suis cause; au contraire c'est vous. Je ne vous empesche que reposiez en vostre lict, mais vous depuis dix-huict mois m'empeschez de coucher dans le mien.--Et quoy! seray-je toujours dans ceste peyne, moi qui ne demande que le repos!--Madame, ceste peyne vous plaist et vous nourrit; si vous estiez en repos, vous ne sçauriez vivre longuement»[1327]. C'était la bien connaître.
[Note 1324: 7 novembre 1586, _Lettres_, t. IX, p. 81.]
[Note 1325: Références sur ces conférences dans _Lettres_, t. IX, p. 76. Documents en app. t. IX, p. 402-430. Guy de Brémond d'Ars, _La Conférence de Saint-Brice_, R. Quest. Histor., octobre 1884.]
[Note 1326: Récit de la Reine-mère à son fils du 13 décembre, _Lettres_, t. IX, p. 112-114.]
[Note 1327: _Lettres_, t. IX, p. 114, note.]
Il revint le lendemain avec Condé, et tous deux demandèrent deux mois pour faire venir les députés des Églises et écrire en Angleterre et en Allemagne, «comme ils y sont tenus envers leurs amys». Les conseillers de la Reine-mère, qu'elle tira à part pour les consulter, furent d'avis de n'accorder qu'un mois ou six semaines, mais les princes ne cédèrent pas[1328].
Les deux dernières entrevues furent plus courtoises, mais sans plus d'effet. Elle lui avait fait dire que c'était la volonté du Roi et la sienne qu'il revînt au catholicisme et fît cesser l'exercice de la religion réformée dans les villes qu'il occupait. Il s'étonna qu'elle eût pris la peine de le venir trouver pour lui renouveler une proposition dont il avait les oreilles rompues. Quand ils se revirent, elle insista jusqu'à l'importunité sur les avantages d'une conversion. Enfin, voyant qu'elle ne gagnait rien sur lui, elle offrit de lui accorder une trêve générale d'un an «à la charge qu'il n'y eût nul exercice de la religion [réformée] dans le royaume.» Mais il répondit que l'exercice de la religion ne pouvait être suspendu que par un concile libre et légitime. Ils se séparèrent sur la promesse vague de se revoir un peu plus tard en compagnie des députés des Églises «pour adviser aux moyens d'une bonne et perdurable paix»[1329] et en attendant ils prolongèrent la trêve de deux mois et demi sans conditions.
Elle avait eu double négociation à conduire, avec ce gendre qui se montrait intraitable, avec son fils, dont les instructions changeaient d'une lettre à l'autre. En janvier 1587, il écrivait à sa mère qu'il était résolu à la guerre, si le roi de Navarre refusait «de se réduire à la religion catholicque et y ranger ceulx de son oppinion»[1330]. Mais le même mois, il prévoyait une trêve d'un ou deux ans pour permettre la réunion d'une assemblée des États ou des principaux du royaume, qui aviseraient «au salut d'iceluy». Il faudrait pourtant que le roi de Navarre l'aidât «au faict de la religion». S'il se convertissait, il lui conserverait le rang «qui luy appartient en ce royaume» et ne souffrirait «qu'il luy en soit faict aucun tort». En outre, il lui donnerait une pension «telle que l'on a accoustumé de donner à un filz de France, qui est de cent mil livres tournois par an; mais il luy fault oster l'espérance d'avoir un appanage»; car c'est chose qu'il n'accorderait jamais. Toute cette affaire doit être conduite très secrètement pour ne pas encourager la désobéissance des huguenots ou provoquer l'inquiétude des catholiques[1331].
[Note 1328: _Ibid._, p. 115-116.]
[Note 1329: _Ibid._, p. 118 note 1 et p. 121, 18 déc. 1586.]
[Note 1330: Janvier 1587, _Ibid._, t. IX, p. 431.]
[Note 1331: _Ibid._, IX, p. 436-437.]
Peut-être Catherine a-t-elle employé d'autres arguments pour décider son gendre à changer de religion et de parti.
Après la mort du duc d'Anjou, la reine de Navarre avait plus intérêt que jamais à maintenir en étroite union son frère, qui n'avait pas d'enfant, et son mari, que la loi salique appelait à lui succéder. Mais il aurait fallu aimer les deux rois ou mieux encore être aimée d'eux. La réconciliation des deux époux n'avait pas été suivie de cet accord parfait que la Reine-mère recommandait à la protection divine. Le roi de Navarre s'était épris, et comme toujours follement, de Diane d'Andouins, veuve de Philibert, comte de Guiche et de Gramont, la belle Corisande[1332], comme il l'appelait, qui n'était pas d'humeur à se laisser traiter de haut ou mettre de côté. Elle s'estimait d'assez grande maison pour épouser le roi de Navarre et, en ayant l'espérance, comptait bien se débarrasser de cette intruse légitime. Marguerite, irritée des bravades de la maîtresse et des rebuffades de l'amant, s'était enfuie de Nérac, où elle ne se croyait plus en sûreté, et réfugiée dans Agen, ville de son apanage (mars 1585). Elle s'unit aux princes catholiques qui allaient imposer à Henri III l'humiliant traité de Nemours, leva des troupes, se retrancha, et, femme de l'héritier présomptif, se déclara contre l'héritier présomptif. C'était bien choisir son temps pour se ressentir des infidélités de son mari.
La Reine-mère s'était d'abord apitoyée sur le sort de sa fille, qui vivait à Agen «fort desnuée de moyens», et elle avait prié Villeroy de la faire secourir de quelque argent, «car à ce que j'entendz elle est en très grande nécessité, n'ayant pas moien d'avoir de la viande pour elle»[1333]. Mais ses bonnes dispositions ne durèrent pas. Henri III, qui ne pardonnait pas à la Ligue de vouloir le mettre en tutelle, avait de nouvelles raisons de détester sa soeur, qui s'y était affiliée. Il tenait la preuve authentique, bien qu'elle niât effrontément, qu'elle avait demandé asile au duc de Lorraine, cet allié honteux du parti catholique, en intention peut-être de se rapprocher du duc de Guise et des principaux chefs ligueurs. Catherine en fut malade de chagrin. En ces nouveaux troubles, écrit-elle à Villeroy, elle recevait de sa fille «tant d'ennuyz» qu'elle en avait «cuidé (pensé) mourir»[1334]. Dans une lettre à Bellièvre du 15 juin, elle parlait de cette «createure» que Dieu lui avait laissée «pour la punytyon» de ses péchés, «mon flo (fléau), disait-elle, en cet (ce) monde»[1335].
[Note 1332: De Jorgains, _Corisande d'Andouins, comtesse de Guiche et dame de Gramont_, Bayonne, 1907, ne dit rien de cette rivalité.]
[Note 1333: 27 avril 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 265.]