Catherine de Médicis (1519-1589)

Part 54

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A la première entrevue, ainsi que Catherine tenait son vieil ami le Cardinal «embrassé», il «pleura et soupira fort, raconte-t-elle, monstrant avoir regrect de se voir embarqué en ces choses cy.... et sur les remonstrances que je luy fis, il me confessa franchement avoir fait une grande folie, me disant qu'il en falloit faire une en sa vie, et que c'estoit là la sienne, mais qu'il y avoit esté poussé par le zèle qu'il a à nostre religion». Elle le fit parler--car elle le savait bavard--pour tâcher de découvrir «ses intentions», mais elle n'en tira que des déclarations de bonne volonté. Au jugement du bonhomme, l'unité de foi était facile à rétablir pourvu qu'on se hâtât. N'importe quel souverain trouverait bon que le Roi ne voulût qu'une religion en son royaume. Il se faisait fort «que tous les princes catolicques de la Chrestienté, _voire la royne d'Angleterre_», feraient «ligue... défensive» avec Henri III, «à l'encontre de princes»--il voulait dire le roi de Navarre et le prince de Condé--qui se soulèveraient contre lui[1278]. On peut juger par là de son intelligence.

[Note 1276: 9 avril 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 259.]

[Note 1277: _Ibid._, p. 261.]

[Note 1278: _Ibid._, p. 269.]

Henri III consentait, quoi qu'il lui en coûtât, à révoquer son Édit de pacification, mais il trouvait trop humiliant d'accorder à ses sujets catholiques des places de sûreté, comme aux huguenots, en garantie de sa parole. Catherine savait qu'il faudrait céder sur ce point comme sur l'autre, ou sinon, «ceret (ce serait) enplatre qui ne guéryra la playe»[1279]. On le vit bien à Jalons, près de Châlons, où elle était allée chercher Guise et Bourbon, qui de nouveau se dérobaient. Quand le médecin du Roi, Miron, qui circulait entre Paris et Epernay, soignant le «catarrhe» de Catherine et la congestion de l'État, apporta la nouvelle que le Roi interdisait l'exercice de la religion prétendue réformée en tout son royaume, le cardinal de Bourbon, écrit Catherine à son fils, «prenant la parole a commencé, joingnant les mains, à rendre grace à Dieu de vostre saincte intention, disant... qu'il falloit du tout extirper et desraciner cette hérésie, c'efforçant de monstrer qu'il ne falloit pas seulement oster l'exercice de la prétendue religion, mais.... la desraciner entièrement et qu'ils ne demandoient rien que cela, répétant si soubvent la mesme chose» qu'elle l'avait prié d'abréger ce propos. Mais le duc de Guise «que je voyois bien à son contenance avoir grande poyne d'oyr parler ainsy franchement le cardinal de Bourbon» intervint pour dire «qu'en traictant du faict de la relligion, il falloit aussy adviser à leurs seuretés et de leurs colligués... et qu'ils avoient toujours joinct... les deux poincts de la relligion et leurs seuretés et que l'ung ne se pouvoit faire sans l'aultre». Catherine proposa de mettre par écrit, immédiatement «quelque bonne résolution» pour décharger le pauvre peuple de tant de maux, et de renvoyer à plus tard le règlement des sûretés. Elle s'adressa au Cardinal qu'elle voyait si bien disposé. Et lui tout d'abord consentit à ce qu'elle disait, mais il s'aperçut «qu'il s'estoit un peu trop ouvert au gré de Monsieur de Guise» et il en vint lui aussi aux sûretés. Le Duc demanda que le Roi leur fit connaître par écrit son «intention» sur ce point, «pour y adviser et répondre». Quoi que la Reine dît, elle ne réussit pas «à les ranger à leur debvoir»[1280].

Il ne fut pas facile de se mettre d'accord sur le lieu d'une nouvelle conférence, le Duc refusant de revenir à Epernay et la Reine d'aller à Châlons, où il commandait en maître.

Même au lit et ne pouvant écrire, Catherine parlait, dictait, ordonnait, veillait à tout. Elle signalait à son fils les mouvements des Ligueurs, écrivait aux gens de Metz de se garder, ne cessait de recommander au Roi «d'estre... le plus fort»[1281]. «Quand vous serez préparé, vous aurez tousjours la paix plus avantaigeuse»[1282]. Le «bâton porte paix», déclarait-elle pittoresquement[1283]. Le Roi n'a pas assez de forces, constate-t-elle avec mélancolie. Elle le presse de «hâter» ses «forces» et de «les avoir les plus grandes» qu'il pourra, car «aultrement chacun vous vouldra donner la loy et... quand ce viendra à leurs seuretés, en vous demandant des choses trop déraisonnables»[1284].

[Note 1279: Ibid., p. 275.]

[Note 1280: 7 mai 1585, t. _Lettres_, VIII, 278-279.]

[Note 1281: 25 avril 1585, _Ibid._, p. 263.]

[Note 1282: _Ibid._, p. 251 et p. 272.]

[Note 1283: _Ibid._, p. 249.]

[Note 1284: _Ibid._, p. 280.]

A Sarry, où elle s'était fait porter pour attendre le Duc et le Cardinal, le marchandage sur les sûretés commença (12 mai). Les prétentions des chefs de la Ligue étaient exorbitantes. Ils demandaient pour le Cardinal Rouen et Dieppe; pour Guise, Metz; pour Mercoeur, deux places à son choix en Bretagne; pour Mayenne, outre le château de Dijon qu'il tenait, celui de Beaune ou la citadelle de Chalon; pour le cardinal de Guise, le gouvernement de Reims, qui serait détaché de celui de la Champagne; pour d'Aumale, les places de Picardie qu'il avait occupées, et en outre le maintien ou le rétablissement dans leurs charges des gouverneurs ou des capitaines qui s'étaient déclarés pour leur parti. La Reine-mère rabattit le plus qu'elle put de ces exigences et sur le reste demanda l'avis du Roi. Henri III restreignit encore les concessions et plus particulièrement celles qui touchaient le duc de Guise et les cardinaux de Bourbon et de Guise. Quand le secrétaire d'État, Pinart, eut lu les réponses à leurs articles, le cardinal de Bourbon se leva, raconte Catherine, et «nous a dit en collere, estant fort rougy (rouge), que c'estoit les mectre à la gueulle aux loups, puisque vous ne leur bailliez poinct de seuretez particulières, non qu'ilz en demandassent pour eulx, mais pour le faict de la relligion». La Reine eut beau lui remontrer qu'ils avaient grande occasion d'être satisfaits des réponses du Roi; mais «comme gens qui ne se contentent pas de la raison et qui auroyent peult estre bien envye de mal faire, se sont tous ostez de leurs places, monstrans n'estre pas contens». La discussion reprit quelques heures après autour du lit de la Reine, qui, pour ne pas rompre, leur fit quelques offres, «les moindres, écrit-elle, qu'il m'a esté possible»[1285]. Mais le lendemain le cardinal de Bourbon et le Duc vinrent dans sa chambre lui déclarer qu'ils n'avaient aucun pouvoir de diminuer les articles arrêtés de concert avec leurs «colligués» et qu'ils allaient les avertir de la réponse du Roi. Elle leur reprocha de lui servir cette défaite après l'avoir tenue deux mois là et «entretenue et abuzée si longuement de tant de déguisement»--et elle menaça de partir dès le lendemain[1286]. Mais probablement elle n'en avait pas grande envie. Le duc de Lorraine, bailleur de fonds de la Ligue et avocat-conseil de la Reine-mère, s'entremit pour empêcher la rupture, écrit Catherine à son fils, et «désirant au contraire (comme j'ay tousjours congneu qu'il faisoit) que nous peussions prendre une bonne résollution au bien de vostre service et repos de vostre royaume, et, comme je pense, pour le bien aussi de ses cousins parlant à eulx et leur remonstrant le tort qu'ilz se faisoient, a renoué nostre négotiation»[1287]. Le débat reprit. Elle représenta à Guise qu'obliger le Roi à priver ses serviteurs restés fidèles de leur gouvernement pour en investir les ligueurs, c'était «partir avec lui son royaume». Mais l'autre soutenait que «ce qu'ilz désirent n'est que pour seureté de la relligion»[1288]. Quelque concession qu'elle fît, les chefs ligueurs trouvaient toujours que ce n'était pas assez[1289].

Le Cardinal en convenait lui-même dans une lettre à Mme de Nevers (29 mai). «La Reine nous parle de la paix, mais nous demandons tant de choses pour le bien de nostre relligion que je ne croi [pas] qu'on accorde nos demandes»[1290]. Guise informait aussi le duc de Nevers qu'il assemblait «des forces de toutes parts en diligence afin d'estre prest à conclure les choses le bâton à la main. Il se montrait si intransigeant parce qu'il avait avis de l'arrivée de 8 000 Suisses, que lui amenait le colonel Pfyffer.

[Note 1285: 29 mai 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 303 et 305.]

[Note 1286: _Ibid._, p. 306, 30 mai.]

[Note 1287: _Ibid._, p. 306.]

[Note 1288: _Ibid._, p. 307.]

[Note 1289: _Ibid._, p. 310, 31 mai.]

[Note 1290: _Lettres_, t. VIII, p. 292, note 1.]

Catherine désespérait d'aboutir. Elle écrivait à Villeroy pour le redire à son fils «qu'il (le Roi) n'aura jeamès la pays (paix), s'yl ne feyt quelque chouse pour Monsieur le cardinal de Bourbon et qu'il set (se) trompe s'il panse autrement, car quelque chouse qu'yl (le Cardinal) dye, yl n'y en a poynt qui veulle plus avoir cet qu'il veult que luy... et aussi Monsieur de Guise... car heu deus contemps (contents), les autres y (ils) les fayront contenter»[1291]. Elle protestait qu'elle disait au Roi la vérité, et, sachant qu'à la Cour on l'accusait de faiblesse pour les Lorrains, elle offrit de se retirer: «J'attends en grande dévotion, écrit-elle à Henri III le 10 juin, ce qu'il vous plaira que je fasse, car je n'ose partir sans le savoir, veu ce que m'avez mandé que après que tout seroit faict ou failly, je ne partisse que je n'eusse de vos nouvelles; ce que je souhaite estre bientost, car ne vous servant icy de rien je désire infiniment vous voir et avoir parlé une heure à vous seul et après j'iray où et faire ce qui vous plaira; car je ne plains ma poyne, sinon quand elle ne vous sert de rien»[1292].

C'est la seconde fois qu'elle met son fils en demeure de lui laisser les mains libres ou de la rappeler. La veille, les Ligueurs lui avaient présenté leur «_Requeste au Roy et dernière résolution des Princes, Seigneurs... pour monstrer clairement que leur intention n'est autre que la promotion et avancement de la gloire honneur de Dieu et extirpation des hérésies sans rien attenter à l'Estat..._»[1293] C'était leur ultimatum. Ils demandaient un édit contre les hérétiques sans réserve ni restriction, offrant, si le Roi voulait l'exécuter, avec les forces dont ils disposaient, de se départir de toutes autres sûretés «que celles qui dépendent de sa bonne grace, de leur innocence et de la bien-veillance des gens de bien».

[Note 1291: 3 juin 1585, _Ibid._, p. 311.]

[Note 1292: _Ibid._, p. 316.]

[Note 1293: _Recueil de pièces_, p. 325.]

En même temps, ils faisaient avancer leurs troupes. Le colonel Pfyffer, qui les avait rejoints, leur amenait des Suisses et se faisait fort de débaucher les Suisses du Roi. La Reine n'avait pas cessé de craindre une attaque sur Paris «où yl (le duc de Guise), écrivait-elle déjà le 21 mai, espère faire un grand efest (effet) pour les yntelligense qu'il s'asseure d'y avoir, à ce qu'il dyst tout hault sans nomer personne. Faytes-y prendre guarde, et surtout autour de vostre personne, car vous voyés tant d'infydélités que je meurs de peur»[1294]. Elle insiste: «Jé aublié de dyre au Roy qu'il pregne guarde à luy et dans Parys qu'il n'i avyègne neule sedytyon, aprochans ceus [d']ysi»[1295]. Henri III prit des mesures en conséquence; la garde des portes fut renforçée; les chefs de la milice parisienne qui étaient suspects furent destitués, et remplacés par des officiers de robe longue et de robe courte. Il se donna une nouvelle garde du corps, les Quarante-Cinq, «pour estre toujours auprès de lui». C'étaient pour la plupart des cadets de Gascogne, qui n'avaient rien à espérer que de sa faveur, et qui lui étaient dévoués jusqu'à la mort et jusqu'au crime[1296].

[Note 1294: _Lettres_, t. VIII, p. 290.]

[Note 1295: Lettre du 7 juin à Brulart, _Lettres_, t. VIII, p. 313.]

[Note 1296: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p. 247.]

Cependant sa mère le pressait de traiter avec les chefs ligueurs à tout prix. Il finit par céder et envoya Villeroy à Epernay porter les articles de sa capitulation. L'accord fut arrêté le 20 juin et signé le 7 juillet à Nemours. Le Roi prit à sa charge les forces levées par la Ligue, permit aux cardinaux de Bourbon et de Guise, aux ducs de Guise, de Mayenne et de Mercoeur d'avoir une garde à cheval qu'il paya, concéda des places de sûreté à tous les chefs du parti, et des avantages et des faveurs à leurs clients et à leurs amis.

Naturellement, le traité conclu, les ennemis de Catherine l'accusèrent de l'humiliation de son fils. Pour se rendre nécessaire, elle aurait encouragé le duc de Guise à prendre les armes, et favorisé de tout son pouvoir le succès du parti catholique[1297]. Mais sa correspondance prouve qu'elle défendit de son mieux les intérêts du Roi, et qu'elle subit une paix humiliante pour éviter une guerre, dont les suites auraient pu être plus humiliantes encore, ou même funestes. Henri III n'aurait pu faire tête aux ligueurs qu'en appelant les réformés à l'aide, mais c'eût été reconnaître pour successeur le roi de Navarre, malgré son hérésie, et risquer de soulever le reste des catholiques. Entre deux maux, Catherine avait choisi le moindre.

Et vraiment, sauf ce calcul des chances et sa tendresse pour ce fils qu'elle savait incapable d'un effort suivi, quel autre motif aurait pu la déterminer à rapprocher au prix de tant de concessions Henri III et le duc de Guise? On n'imaginera pas que ce fut par excès de zèle religieux. Il est vrai qu'en vieillissant elle est devenue plus dévote. Et, sans vouloir rien préjuger de sa croyance d'alors au Purgatoire et à la rémission des péchés, il est remarquable toutefois qu'en 1568 elle ne se fût pas décidée, malgré les sollicitations du peintre Vasari, à faire les frais d'un service perpétuel en l'église de Saint-Laurent de Florence pour le repos de l'âme de son père, de sa mère et de son frère naturel, Alexandre. Mais les épreuves, qui allaient se multipliant, lui rappelèrent la nécessité de recourir à Dieu, ce maître souverain[1298].

[Note 1297: Davillé, _Les prétentions de Charles III à la couronne de France_, p. 91, et références, note 2.]

[Note 1298: Déjà en 1575, quand les huguenots et les catholiques unis se préparaient à faire la loi à Henri III, elle lui recommandait d'apaiser l'ire céleste, en renouvelant les ordonnances contre les blasphémateurs, en nommant des gens de bien aux bénéfices ecclésiastiques et aux évêchés. _Lettres_, t. V, p. 145-146.

Le péril de son fils la fait souvenir alors qu'il y avait peut-être une âme en peine, celle d'Henri II, et, mêlant ses inquiétudes de mère à ses regrets d'épouse, elle fonda (23 janvier 1576) une messe perpétuelle en l'«église, collegial et chappelle royal Nostre Dame de Cléry» pour le roi Henri défunt, pour elle et les rois ses enfants, «et pour la paix et repos de ce royaume et pour la conservation d'icelluy». Elle donna et légua au chapitre une rente de 220 livres sur les revenus de la baronnie de Levroux--terre et baronnie incorporée et unie au domaine de Chenonceaux--à charge pour le doyen et les chanoines de dire tous les jours à perpétuité une messe basse au principal autel, à sept heures du matin, après la messe fondée en cette église par «deffunct et de bonne mémoire le roi Loys unziesme»--à qui, on se le rappelle, elle pensait beaucoup en ce temps-là--et chaque an «ung service et obit complet le dixième jour de juillet», jour anniversaire de la mort d'Henri II. _Lettres_, t. VIII, p. 412. Trois jours après (26 janvier 1576), Catherine affectait aux embellissements de Chenonceaux les revenus de la baronnie de Levroux; mais elle réservait expressément 220 livres pour la fondation de Cléry (_Lettres_, t. VIII, p. 24, note). En 1582, quand elle disposa de la baronnie en faveur de la comtesse de Fiesque (Alfonsina Strozzi), elle proposa aux chanoines et obtint d'imputer les 220 livres sur le duché d'Orléans qui lui avait été attribué.]

Elle ne s'était jusque-là préoccupée, à ce qu'il semble, que du corps de son mari, à qui elle préparait un «sepulchre magnifique» à Saint-Denis. Maintenant, elle paraît tout à fait convaincue de l'efficacité des oeuvres au sens catholique. Dans une lettre du 27 avril 1582, elle annonce à son ambassadeur à Venise, Arnaud Du Ferrier, qu'elle voue un présent à Notre-Dame de Lorette, et, comme il n'est achevé, elle désire que le bon Père Edmond Auger--ce Jésuite dont en 1573 elle dénonçait le prosélytisme au duc d'Anjou--demeure en Italie encore quelque temps afin que l'offrande soit présentée «de sa main» «comme une chose» qu'elle a «très au coeur»[1299]. C'est probablement la lampe (_lampade_) dont il est question dans un acte du 8 avril 1587 et dans une lettre du 2 août de la même année, qui devait brûler perpétuellement devant l'autel de la Madone et à l'entretien de laquelle elle affecta une somme annuelle de cent écus pris sur ses revenus de Rome[1300]. Après une entrevue de ses fils, Henri III et le duc d'Anjou, à Mézières, et une nouvelle réconciliation, elle écrivait de cette ville même son intention de donner aux Murate de Florence, les bonnes Murate, dont elle sollicitait les prières pour le Roi et pour elle, des biens-fonds en Toscane, d'un revenu de 6 000 écus[1301]. Par contrat du 5 juin 1584, elle les gratifia en toute propriété d'un grand domaine de quatre fermes qu'elle avait acheté au Val d'Elsa, à charge pour l'abbesse et les nonnes de chanter tous les jours le _Salve Regina_ pour le salut, santé et conservation de son très cher fils, Henri III, roi de France, et de célébrer une messe solennelle des morts le 10 juillet pour l'âme d'Henri II. Elle demandait pour elle-même de dire à son intention, de son vivant, la veille de Sainte-Catherine, les vêpres, et le jour même (25 novembre) la messe; et à perpétuité, quand Dieu l'aurait rappelée à lui, les vêpres et matines des morts, le jour anniversaire de sa mort, et le lendemain l'office et messe des morts[1302]. Dans la lettre qu'elle leur écrivit le 14 août 1584, pour leur annoncer l'envoi de l'acte de donation, elle les prévenait aussi qu'elle mettait à leur disposition mille écus d'or d'Italie, dont la moitié devait être employée à l'achat du bétail pour les métairies dont elle les faisait propriétaires «et le surplus au paiement d'une statue de marbre qui me représentera, laquelle sera mise» en leur «église suyvant le pourtraict (le dessin)» qu'elle adressait au grand-duc de Toscane[1303]. La donation faite à Saint-Louis des Français à Rome (mai 1584) est plus connue parce qu'elle a duré[1304]. Après de longs procès contre Marguerite de Parme, veuve d'Alexandre de Médicis (voir l'appendice), Catherine avait recouvré une grande partie des biens-fonds des Médicis, entre autres le palais des Médicis--aujourd'hui palais du Sénat--situé tout à côté de l'église Saint-Louis et de l'hôpital de la nation française, ainsi que des maisons et boutiques et autres constructions contiguës à ce palais. De toutes ces dépendances, la Reine assigna le revenu aux gouverneurs et administrateurs de l'église et de l'hôpital aux mêmes conditions de prières et de messes. Sixte-Quint avait chargé Saint-Gouard, alors ambassadeur à Rome, de remettre à Catherine de sa part «une medaille qui, avec un cent de semblables, a esté trouvée dans une cassette d'airain, presque toute consommée de la rouille, parmy les fouilles qu'il a faict à Saint-Jehan de Latran près le baptistaire de Constantin». Le Pape était «après à verifier si ce aura esté ledict Constantin ou sainte Hélène, sa mère, qui les y aura mises, et lors il se déllibère d'y appliquer une infinité de très grandes indulgences[1305]». Saint-Gouard, marquis de Pisani, très fin courtisan sous sa rudesse apparente, n'aurait pas ajouté qu'il ne faillirait pas d'envoyer les indulgences à la Reine si elle n'y avait pas eu foi.

[Note 1299: _Lettres_, t. VIII. p. 53.]

[Note 1300: _Ibid._, t. IX, p. 227, et t. IX, p. 451. Sur les biens-fonds de Catherine à Rome et en Toscane, voir en appendice, _Les droits de Catherine sur l'héritage des Médicis_, p. 413-414.]

[Note 1301: _Lettres_, t. VIII, p. 112.]

[Note 1302: _Ibid._, t. VIII, p. 442.]

[Note 1303: _Lettres_, t. VIII, p. 208.--En 1588, elle renonça à faire payer aux Murate les frais de la statue et même leur envoya un portrait d'elle «au vif très bien faict». _Lettres_, t. VIII, p. 208, note 3. C'est peut-être celui qui est dans le couloir du Musée des Uffizi au palais Pitti.]

[Note 1304: Texte de la donation, _Lettres_, t. IX, p. 493-494--Cf. t. IX, p. 451, 221 et 227.]

[Note 1305: Lettre de Pisani du 30 juin 1587 en app. dans _Lettres_, t. IX, p. 481-482.]

Mais bien qu'elle multipliât les oeuvres pies à mesure qu'elle approchait de sa fin--et cela autant et peut-être plus par habitude traditionnelle que par ferveur--elle continuait à distinguer la religion de la politique. Elle resta toujours ennemie des pratiques outrées: flagellations, retraites, processions et pèlerinages, où son fils cherchait l'aide de Dieu, oubliant de s'aider lui-même. A propos d'un voyage à pied à Notre-Dame de Cléry, elle écrivait avec humeur à Villeroy: «... La dévotyon ayst bonne et le Roy son père enn a fets dé voyages à Cléry et à Saint-Martyn-de-Tours, mès yl ne laiset (laissait) rien de cet qu'yl falloyt pour fayre ses afayres»[1306]. Elle n'était ni enthousiaste ni dupe des affectations de zèle. Elle savait ce qu'elles cachent le plus souvent d'ambition et, pour la sincérité des intentions, elle assimilait les souverains catholiques, Philippe II et le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, bandés contre Genève et l'Angleterre protestante, aux chefs huguenots qui avaient tenté de la faire prisonnière à Meaux avec ses enfants[1307]. Ce n'est donc ni par sympathie personnelle, ni par illusion, ni par connivence, qu'elle souscrivait aux exigences des princes catholiques, mais parce qu'ils étaient les maîtres de l'heure. Une de ses maximes était de gagner du temps au prix des sacrifices nécessaires et de savoir attendre le tour de roue, celui-là favorable, de la fortune. En conséquence, le 18 juillet, quelques jours après la paix de Nemours, le Roi porta lui-même au Parlement un édit, qui révoquait tous les édits de pacification, n'autorisait plus qu'une seule religion dans le royaume, bannissait les ministres, obligeait les simples fidèles à se convertir ou à s'exiler dans les six mois, déclarait tous les hérétiques incapables d'exercer aucunes charges publiques, états, offices, dignités et leur ordonnait de restituer les places de sûreté.

[Note 1306: 9 mars 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 178, cf. L'Estoile, II, p. 149-150.]

[Note 1307: Lettre à Villeroy du 13 novembre 1586, _Lettres_, t. IX, p. 83. Sur les armements de Philippe II contre l'Angleterre et la préparation de l'_Armada_, voir les lettres d'Henri III et de ses ambassadeurs à Venise, Charrière, _Négociations de la France dans le Levant_, t. IV, p. 542-562 et les notes; et sur les projets de Charles-Emmanuel contre Genève, Rott, _Histoire de la représentation diplomatique de la France auprès des Cantons suisses_, t. II, 274, 279, 283 et références; et aussi le chapitre V du t. I d'Italo Raulich, _Storia di Carlo Emmanuele I duca di Savoia_, Turin, 1896, p. 230-314. Toutefois Catherine semble croire que les levées de soldats même en Italie menacent surtout l'Angleterre.]