Catherine de Médicis (1519-1589)

Part 53

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Aussi bien Catherine n'avait jamais eu l'idée de fonder un empire colonial ni même de reculer les limites du royaume. Tout son effort tendit à pourvoir au dehors l'un de ses fils pour l'empêcher de «brouiller» contre l'autre au dedans. L'expédition des Açores et le projet de descente au Brésil, comme aussi sa participation à l'envahissement des Flandres, n'ont pas eu d'autre objet. Tout au plus peut-on supposer qu'elle a, par vanité personnelle, détourné vers le Portugal des forces qui eussent trouvé un meilleur emploi aux Pays Bas. Mais les conquêtes sur terre et sur mer l'intéressaient par-dessus tout comme un moyen de rétablir ou de maintenir l'accord entre ses enfants: préoccupation maternelle, qui, si légitime qu'elle paraisse, exclut l'idée d'une grande politique.

L'annexion de la ville de Cambrai fut tout le bénéfice--et si vite perdu--de ce dessein familial. Ces agressions couvertes irritèrent Philippe II plus qu'une guerre franche. Enfin elles épuisèrent le royaume. Il est d'usage d'imputer la détresse financière aux prodigalités d'Henri III. Mais il ne faudrait pas oublier le prix des entreprises continentales et maritimes pour faire vivre en paix deux frères ennemis.

CHAPITRE XI

LA LIGUE ET LA LOI SALIQUE

Depuis la mort sans héritier de François de Valois, duc d'Anjou (10 juin 1584), la question de la succession au trône était posée. Le seul fils survivant de Catherine, Henri III, n'avait pas d'enfant, ni, semblait-il, aucune chance d'en avoir jamais. Qui régnerait après lui? La loi salique désignait le roi de Navarre, chef de la maison de Bourbon, qui, comme celle de Valois, remontait à saint Louis. S'il avait été catholique, ses droits auraient été, non seulement reconnus, mais acclamés. Il avait des qualités qui, de tout temps, en ce pays de France, ont été populaires: la bonne humeur un peu fanfaronne, l'esprit gaillard, la riposte prompte, et, depuis la prise de Cahors, un renom mérité d'héroïsme. Même les expériences de son coeur «innombrable» ne lui auraient pas nui. Mais il était hérétique et relaps. La nation catholique craignait que, devenu le maître, il n'employât, selon le dogmatisme intransigeant de l'époque, tous les moyens en son pouvoir contre les ennemis de son Église. Et même à le supposer tolérant, elle ne jugeait pas qu'il pût être roi sans être oint de la sainte ampoule et couronné de la main des évêques.

Henri III avait à coeur de sauvegarder l'avenir du catholicisme, et d'autre part il se sentait lié par la loi de succession, en vertu de laquelle il régnait. Quand il sut que la fin de son frère était proche, il envoya un de ses deux principaux favoris, le duc d'Epernon, visiter le roi de Navarre et peut-être l'engager à se faire catholique. Mais il se garda bien de reconnaître publiquement ses droits. Rien ne pressait d'ailleurs. Agé seulement de trente-deux ans, ne pouvait-il pas espérer, même après dix ans de mariage, avoir un jour des enfants de sa femme? En tout cas il attendrait patiemment le coup de la grâce ou de la politique qui déciderait le roi de Navarre à se convertir. Il aimait la paix et la jugeait nécessaire à son royaume. Les expéditions du duc d'Anjou aux Pays-Bas et la diversion de Catherine aux Açores avaient vidé le trésor. Ce n'était pas le moment de recommencer la guerre contre les protestants, et, pour une inquiétude, de mettre le royaume à feu et à sang.

Comme si ce n'était pas assez de ce désaccord avec ses sujets catholiques sur la question de succession, il continuait à braver l'opinion, entremêlant les débauches et les pénitences, les excès du carnaval et les retraites pieuses. Il donnait et dépensait sans compter. Il vivait toujours plus isolé dans le cercle fermé de ses affections. Joyeuse, aimable et doux, cherchait à plaire à tout le monde; d'Epernon, dur et violent, avait une hauteur d'orgueil qui n'admettait pas de supériorité et une passion de commandement qui ne souffrait pas de résistance. Il ne connaissait que son maître et ne ménageait personne. Il narguait le peuple de Paris, qui lui rendait haine pour mépris. Il contrecarrait l'action de la Reine-mère et minait tant qu'il pouvait son crédit.

Cependant le parti catholique se préparait à la lutte. Il voulait en finir le plus tôt possible avec le cauchemar d'une dynastie protestante; il aiderait le Roi et au besoin le forcerait à exclure du trône le Béarnais. Il désignait pour héritier présomptif le cardinal de Bourbon, oncle germain du roi de Navarre, un vieux barbon de soixante-cinq ans à la tête légère, dont les droits passaient après ceux de son neveu, mais qui s'était laissé persuader sans peine que sa religion lui créerait un privilège.

Le véritable chef du parti était le duc de Guise, Henri, brave comme son père, François, et, comme lui, cher aux gens d'épée et au peuple de Paris. Ses frères, le cardinal de Guise et le duc de Mayenne, l'un grand seigneur d'Église et l'autre capitaine heureux, sinon habile; ses cousins germains, les ducs d'Aumale et d'Elboeuf, l'aidaient de leurs charges et de leurs bénéfices à défendre la cause catholique étroitement liée à celle de leur maison. Il pouvait compter aussi sur un petit cousin de la branche lorraine de Vaudemont, le duc de Mercoeur, frère de la Reine régnante, nommé par Henri III gouverneur de Bretagne et marié par lui à la riche héritière des Martigues-Luxembourg, mais grand catholique.

A la différence des Guise, ces cadets essaimés en France et qui y avaient fait une si éclatante fortune, le chef de la branche aînée de Lorraine, le duc régnant, Charles III, s'étudiait à montrer autant de déférence pour Henri III, son beau-frère, que de zèle pour le catholicisme. Des quatre filles qu'il avait eues de son mariage avec Claude de Valois, il avait confié l'aînée, Christine, à Catherine de Médicis, qui l'aimait et l'emmenait partout avec elle. Il se gardait bien, connaissant la susceptibilité du Roi, de poser son fils, le marquis de Pont-à-Mousson, en prétendant à la couronne. Il laissait ses brillants seconds mener l'attaque contre la loi salique, espérant peut-être, s'ils réussissaient à la faire abolir, que son fils, qui était du sang royal de France par sa femme, et par lui de la branche aînée de Lorraine, apparaîtrait au Roi et aux Guise en lutte comme un candidat de conciliation.

C'était à Nancy[1265], sa capitale, mais non, il est vrai, dans le château ducal, que s'étaient réunis, quelques mois après la mort du duc d'Anjou (sept. 1584), Guise, Mayenne, le cardinal de Guise, le baron de Senecey, ancien président de la Chambre de la noblesse aux États de 1576, François de Roncherolles, sieur de Maineville, le principal agent du cardinal de Bourbon, et qu'ils avaient résolu de former «une ligue et association naturelle des forces et moyens communs». Les grandes villes montraient même ardeur pour la défense de leur foi. Paris n'avait pas attendu l'appel des princes. Un bourgeois, Charles Hotman, les curés de Saint-Séverin et de Saint-Benoît, Prévost et Boucher, un chanoine de Soissons, Mathieu de Launay, s'étaient concertés secrètement avec quelques autres bons catholiques, l'avocat Louis Dorléans, un maître des comptes, Acarie, le marchand Compans, le procureur Crucé, pour barrer la route au prétendant hérétique. Ces premiers adhérents de la Ligue parisienne en recrutèrent d'autres parmi les suppôts du Parlement, huissiers et clercs, commissaires et sergents, et dans les milieux besogneux et ardents de la basoche et de l'Université. Les mariniers et les garçons de rivière (débardeurs), les bouchers et les charcutiers, gagnés eux aussi, fourniraient, en cas d'émeute, des hommes de main. C'était la bourgeoisie moyenne et le peuple qui se mettaient en avant. Les grandes familles parlementaires étaient trop timorées ou trop loyalistes pour se risquer hâtivement dans cette aventure.

[Note 1265: Sur l'assemblée de Nancy, voir Davillé, _les Prétentions de Charles III, duc de Lorraine, à la Couronne de France_, p. 71 et _passim_, ch. III.]

La Ligue se chercha des appuis au dehors. Les conjurés de Nancy députèrent au pape un Jésuite, le P. Claude Mathieu, ancien Provincial de France et supérieur de la maison professe de Paris, pour exposer leur dessein et solliciter sa bénédiction et protection. Grégoire XIII loua l'intention, mais s'excusa discrètement d'autoriser l'entreprise si elle se faisait contre la volonté du Roi[1266].

[Note 1266: P. Fouqueray, _Histoire des Jésuites_, t. II, p. 131.]

Philippe II n'avait pas mêmes scrupules. Le moment lui paraissait venu de rendre aux Valois coup pour coup. Jusque-là, il avait souffert sans riposter toutes les provocations, uniquement attaché à réprimer les révoltes dans ses États, et depuis la mort de D. Sébastien, à s'assurer la couronne de Portugal. Mais après l'achèvement de l'unité politique de la péninsule,--ce legs de ses prédécesseurs et la grande oeuvre de son règne--il avait les mains libres pour une action énergique au dehors. Son intérêt était d'accord avec ses rancunes. Souverain des Pays-Bas, dont une moitié, les provinces du Nord, se maintenait en révolte malgré l'assassinat de Guillaume de Nassau (juillet 1584) et les succès du duc de Parme, il ne pouvait, sous peine de perdre le reste, permettre l'avènement en France d'une dynastie huguenote. Roi catholique enfin, il se sentait tenu d'empêcher ce nouveau progrès de l'hérésie en Europe.

Le 31 décembre 1584, au château de Joinville, les ducs de Guise et de Mayenne, tant pour eux que pour le cardinal de Guise et les ducs d'Aumale et d'Elboeuf, le sieur de Maineville et le représentant du roi d'Espagne, s'engagèrent par traité à exclure du trône les Bourbons hérétiques, à déclarer le cardinal de Bourbon «successeur de la Couronne de France», à fonder une sainte Ligue perpétuelle, offensive et défensive, «pour la seule tuition, défense et conservation de la Religion catholique apostolique et romaine» «et pour l'extirpation de toutes hérésies en France et dans les Pays-Bas». Philippe II promettait un subside annuel de 600 000 écus, dont il ferait l'avance la première année par moitiés payables en mars et juillet[1267].

Le traité restait ouvert au duc de Mercoeur, que son alliance de famille avec Henri III n'empêcha pas d'y adhérer, et au duc de Nevers, un des fauteurs de la Saint-Barthélemy, attiré du côté des Guise par le péril de la foi, mais retenu dans l'obéissance d'Henri III par son loyalisme, et qui, ne sachant quel parti prendre, alla solliciter à Rome un conseil que le successeur de Grégoire XIII, Sixte-Quint, un pape autoritaire, aussi ennemi de la rébellion que de l'hérésie, s'abstint de lui donner.

Le duc de Lorraine, continuant son double jeu, refusa de signer le traité pour ne pas offenser Henri III, mais consentit à avancer aux contractants, dans les six derniers mois de la première année, les deux tiers du subside espagnol de la seconde, soit 400 000 écus[1268].

[Note 1267: Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, 1re partie, p. 441-443.]

[Note 1268: Davillé, p. 86.]

Après entente avec la Ligue parisienne, les princes catholiques datèrent de Péronne, le berceau de la Ligue de 1576, une Déclaration des causes qui ont «meu Monseigneur le Cardinal de Bourbon, et les Pairs, Princes, Seigneurs, villes et communautez Catholiques de ce royaume de France, De s'opposer à ceux qui par tous moyens s'efforcent de subvertir la Religion Catholique et l'Estat» (30 mars 1585).

Il était trop à craindre, disaient-ils, que si la maison régnante s'éteignait sans lignée, «ce que Dieu ne vueille», il n'advînt «en l'establissement d'un successeur en l'Estat royal... de grands troubles par toute la Chrestienté et peut estre la totale subversion de la Religion Catholique, Apostolique et Romaine en ce royaume très-Chrestien». Il n'était que temps d'y pourvoir. «... Ceux qui par profession publique se sont tousjour monstrez persécuteurs de l'Église Catholique» (Navarre et Condé) étaient, surtout depuis la mort de Monsieur, «favorisez et appuyez». Ils faisaient partout «levées de gens de guerre, tant dehors que dedans le royaume»; ils retenaient «les villes et places fortes» qu'ils auraient dû remettre «de longtemps entre les mains du Roy». Ils pratiquaient les princes protestants d'Allemagne «pour avoir des forces afin d'opprimer les gens de bien plus à leur aise» et «renverser la Religion Catholique». Ils avaient à la Cour même des complices. «... D'aucuns (c'est-à-dire d'Épernon et Joyeuse)... s'estants glissez en l'amitié du Roy nostre Prince souverain» «se sont comme saisis de son authorité pour se maintenir en la grandeur qu'ils ont usurpée, favorisent et procurent par tous moyens l'effect des susdicts changemens et prétentions». Ils «ont eu la hardiesse et le pouvoir d'esloigner de la privée conversation de Sa Majesté non seulement les Princes et la Noblesse, mais tout ce qu'il a de plus proche (c'est-à-dire Catherine), n'y donnant accez qu'à ce qui est d'eux». Ils accaparent le gouvernement de l'État, dépouillant ceux qui en étaient investis, les uns «du tiltre de leur dignité et les autres du pouvoir de fonction», forcent les titulaires de certaines charges de les leur «quitter et remettre... moyennant quelques récompenses de deniers» et se rendent «par ce moyen» «maistres des armes par mer et par terre».

La promesse faite aux États généraux de 1576 de réunir tous les sujets «à une seule religion catholique» n'avait pas été tenue; le Clergé était «opprimé de decimes et subventions extraordinaires»; la Noblesse «anulie, asservie et vilennée»; les villes, les officiers royaux et le menu peuple «serrez de si prez par la fréquentation (fréquence) de nouvelles impositions, que l'on appelle inventions, qu'il ne reste plus rien à inventer, sinon le seul moyen d'y donner un bon remède».

«Pour ces justes causes et considérations», le cardinal de Bourbon, premier Prince du sang, Cardinal de l'Église catholique, apostolique et romaine, «comme à celuy qui touche de plus près de prendre en sauve-garde et protection» la religion et la conservation des bons et loyaux serviteurs du Roi et de l'État, et avec lui plusieurs Princes du sang, Cardinaux et autres Princes, Pairs, Prélats, Officiers de la Couronne, Gouverneurs de provinces, principaux Seigneurs, Gentilshommes, beaucoup de bonnes villes et communautés et bon nombre de fidèles sujets «faisans la meilleure et plus saine partie de ce Royaume» avaient «tous juré et sainctement promis de tenir la main forte et armes» à rétablir l'Église «en sa dignité et en la vraye et seule Catholique Religion» et la noblesse en ses franchises, garantir les droits des Parlements et des officiers, soulager le peuple, employer les deniers publics à la défense du royaume, et obtenir la réunion d'États généraux libres de trois ans en trois ans «pour le plus tard».

Les ligueurs protestaient de leur dévouement au Roi, promettant de poser les armes aussitôt qu'il aurait fait cesser «le péril qui menasse la ruine du service de Dieu et de tant de gens de bien». Ils sollicitaient les bons offices de Catherine auprès de son fils: «...Supplions tous ensemble très humblement la Royne mère du Roy nostre très honorée dame (sans la sagesse et prudence de laquelle le Royaume seroit dès pieça dissipé et perdu)... de ne nous vouloir à ce coup abandonner, mais y employer tout le crédit que ses peines et labourieux travaux luy devroyent justement attribuer et que ses ennemis lui pourroient avoir infidèlement ravy d'auprès du Roy son fils»[1269].

[Note 1269: _Le Premier Recueil de pièces concernant les choses les plus mémorables advenues sous la Ligue..._, 1590, p. 85-97.]

Henri III crut habile de répondre à cet acte d'accusation. Il s'étendit longuement sur le chapitre de la religion. Qui avait montré plus de zèle que lui pour les intérêts de l'Église? N'avait-il pas dès sa première jeunesse porté les armes pour elle? On lui reprochait de laisser les huguenots en paix. A qui la faute? Les États généraux de 1576 ne lui avaient-ils pas refusé les moyens de pousser la guerre à fond? D'ailleurs la paix à laquelle la mauvaise volonté des trois ordres l'avait réduit n'avait pas été sans avantages pour la religion. Le culte catholique avait été rétabli dans nombre d'endroits où les bandes protestantes l'avaient supprimé. La tranquillité avait repeuplé les campagnes. Il avait donné tous ses soins à conférer les bénéfices à des ecclésiastiques dignes de les occuper. On se préoccupait déjà du choix de son successeur. C'était «se deffier par trop de la grace et bonté de Dieu, de la santé et vie de sadite Majesté et de la fécondité de ladite dame Royne sa femme[1270] que de mouvoir à présent telle question et mesme en poursuivre la décision par la voie des armes». La guerre aux protestants, loin de prévenir un mal incertain, ne ferait que remplir le royaume «de forces estrangères, de partialitez et discordes immortelles, de sang, de meurtres et brigandages infinis». «Et voilà, s'écriait le Roi, comment la Religion Catholique y sera restablie, que l'Écclésiastique sera deschargé de decimes, que le Gentil-homme vivra en repos et seureté en sa maison et jouira de ses droicts et prérogatives, que les Citoyens et habitans des villes seront exempts de garnisons et que le pauvre peuple sera soulagé des daces et impositions qu'il supporte.» Il revendiquait le droit de distribuer comme il lui convenait les charges et les honneurs. Depuis quand les Rois ont-ils été «astraincts à se servir des uns plustost que des autres: car il n'y a loy qui les oblige à ce faire que celle du bien de leur service». Mais, toutefois, il avait toujours grandement honoré et chéri les princes de son sang, et tels que l'on dit être «autheurs de telles plainctes ont plustost occasion de se louer de la bonté et amitié de sadicte Majesté que de s'en douloir et départir».

La guerre civile n'est pas «le chemin qu'il faut tenir pour régler les abus desquels l'on se plainct». Qu'on pose les armes, qu'on contremande les forces étrangères et qu'on délivre ce royaume du danger qu'il court. Alors le Roi «embrassera tres-volontiers les remèdes propres et convenables qui lui seront présentez pour y pourveoir»[1271].

[Note 1270: Le secrétaire de Jérôme Lippomano, ambassadeur de Venise en France en 1577-1579, dit de Louise de Lorraine: «Elle est d'une constitution et complexion très faible; et c'est pourquoi on l'estime peu propre à avoir des enfants. Elle est plutôt maigre de corps qu'autre chose...» _Relations des ambassadeurs vénitiens sur les affaires de France au XVIe siècle_, publ. et trad. par Tommaseo, t. II, p. 632 (Coll. Doc. inédits, 1838).]

[Note 1271: _Le Premier Recueil de pièces..._ 1590, p. 101-115.]

Guise vit qu'il n'obtiendrait rien que par la force. Il assembla de toute part des troupes, il leva six mille Suisses dans les cantons catholiques, enrôla des lansquenets et des reîtres en Allemagne et fit partout des amas d'armes. Ses parents, les ducs d'Elboeuf, d'Aumale et de Mercoeur soulevèrent la Normandie, la Picardie, la Bretagne. Mayenne occupa Dijon, Mâcon, Auxonne. La Châtre lui donna Bourges; Entragues, Orléans. Le gouverneur de Lyon, Mandelot, mécontent de la Cour, rasa la citadelle qui tenait la ville en bride (5 mai). Le Midi et l'Ouest restèrent fidèles au Roi ou à la cause protestante, mais presque toutes les provinces du Centre et du Nord se déclarèrent pour la Ligue. Guise s'empara de Toul et de Verdun, et bien qu'il eût manqué Metz, où d'Épernon le prévint, il barra la route aux secours que le Roi attendait d'Allemagne.

A la fin de mai il avait réuni à Châlons, où il établit son quartier général, 25 000 fantassins et 2 000 chevaux, sans compter les troupes du duc d'Elboeuf et de Brissac et les garnisons qui occupaient les villages autour d'Épernay[1272].

[Note 1272: Comte Édouard de Barthelemy, _Catherine de Médicis, le duc de Guise et le traité de Nemours, Revue des questions historiques_, t. XXVII, 1880, p. 489.]

Henri était surpris par l'événement. Les Suisses qu'il venait de lever avec l'argent prêté par le banquier Zamet arriveraient-ils à temps? En son embarras, il recourut comme toujours à sa mère et la députa aux princes ligués. Il se comportait avec elle en enfant gâté; il la contrecarrait souvent; il écoutait volontiers les favoris et en particulier d'Épernon, qui la lui représentaient comme faible et timide, ou qui même insinuaient qu'elle était trop favorable aux Lorrains. Mais il savait par expérience quel fonds il pouvait faire sur sa tendresse? Avant même d'avoir connaissance du manifeste de Péronne, qui invoquait sa médiation, elle s'était mise en route pour aller trouver les chefs catholiques. Mais Guise n'était pas pressé de négocier sans avoir les mains pleines. Il la rejoignit seulement le 9 avril à Épernay «et, raconte-t-elle, estans entrez en propos, il a jecté des larmes, monstrant d'estre fort attristé». Pourtant elle n'en tira rien que des plaintes sur le voyage du duc d'Épernon en Guyenne, sur un entretien secret du Roi avec un agent de François de Châtillon, et sur le péril du catholicisme. Persuadée que c'étaient des prétextes et que la religion servait de couverture à ses exigences, elle s'efforça sans succès de savoir «les causes pour lesquelles ils se sont licenciez à faire un si grand mal que celuy qu'ils commençoient»[1273]. Mais il éludait les explications. Elle le soupçonnait d'empêcher Mayenne et le cardinal de Bourbon de venir à la conférence où elle les conviait[1274] et même il finit par s'en aller lui-même. Elle recourut alors au duc de Lorraine, qui, écrivait-elle à son fils, lui avait témoigné «un extresme regret de la grande faulte» où les Guise ses cousins «sont tombez et de s'estre tant oubliez d'avoir fait une si pernicieuse entreprise». Il assurait à sa belle-mère «que l'on ne feust point entré» en ces remuements, «si, dez qu'il alla à Joinville, il eust eu quelque commandement (instruction) de vous. Car il congnoissoit desjà le malcontentement qu'avoient ses dicts cousins; et combien qu'il ne sçeust leur delibération, si (toutefois) essaya-t-il tant qu'il peut (pût) de les destourner de rien faire à vostre préjudice». Elle ne savait pas ou cachait qu'elle savait le rôle équivoque de son gendre et proposait à son fils d'agréer ce médiateur, qui a «très bonne volonté», dit-elle, de lui faire «avec moy tout le très humble service qu'il pourra»[1275].

[Note 1273: _Lettres_, t. VIII, p. 245.]

[Note 1274: _Ibid._, p. 255, lettre du 16 avril 1585.]

[Note 1275: _Ibid._, p. 250-251, 14 avril 1585.]

Elle l'employa d'abord à ramener Guise à Épernay. Elle s'y morfondait, accablée de misères physiques: accès de goutte, crise de toux avec douleur au côté, mal à l'oreille, mal au pied, mal au coeur, pouvant à peine se tenir debout et ne se levant que le temps de refaire son lit, et cependant plus malheureuse encore de n'avoir personne avec qui négocier. Les chefs ligueurs, sachant son état, espéraient qu'elle perdrait courage et rentrerait à Paris. Le cardinal de Bourbon s'attardait à faire une «nonnaine» (neuvaine) à Notre-Dame de Liesse. Mayenne protestait que si le Roi l'assurait «de sa bonne grase» et lui commandait d'«aler lui faire cervice en Flandre»[1276], c'est-à-dire contre les Espagnols, il partirait immédiatement; mais, en attendant, il n'arrivait pas. Impatientée de leur mauvais vouloir, elle écrivit à son fils qu'elle allait «fayre parler au roy de Navarre» «et voy bien, disait-elle, qu'à la fin nous en tomberon là»[1277]. C'est peut-être la peur de ce rapprochement qui, coïncidant avec quelques échecs du parti à Marseille et à Bordeaux, décida les Guise et Bourbon à se hâter. Ils arrivèrent le 29 avril et consentirent une trêve d'armes de quinze jours.