Catherine de Médicis (1519-1589)

Part 52

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Mais elle était femme, et malgré sa haute culture, elle fut toute sa vie l'esclave de ses inclinations. Elle aimait et haïssait de toute son âme. Elle se résignait bien dans certaines occasions à dissimuler ses antipathies, mais s'avouait impuissante à changer son coeur «hault et plein de franchise» ou «à le faire abaisser, puisqu'il n'y a rien que Dieu et le Ciel, disait-elle, qui le puissent amollir et le rendre tendre en le refaisant ou le refondant»[1226]. Aussi, quand elle revint à la Cour en 1582, et y trouva plusieurs personnes--les d'Epernon, les Joyeuse--«eslevées en des grandeurs qu'elle n'avoit veu ny pensé», elle ne cacha pas son mépris pour ces parvenus de la faveur royale, «tant elle avoit le courage grand! Hélas! trop grand certes, s'il en fust onq', ajoute Brantôme, son grand amoureux platonique, mais pourtant cause de tout son malheur»[1227]. Henri III s'attendait à plus de complaisance: il fit pour l'attirer à lui beaucoup d'avances qu'elle enregistrait sans gratitude comme autant d'hommages dus à son mérite, ou qu'elle suspectait comme la couverture de mauvais desseins. Elle restait ferme dans son affection, on pourrait dire presque son adoration pour le duc d'Anjou, ce frère détesté. Pendant les six mois qu'il avait passés dans le Midi, dans le voisinage de la Cour de Navarre, à l'occasion de la paix de Fleix (novembre 1580-avril 1581), Marguerite s'était éprise de son grand écuyer, le beau Harlay de Champvallon, qu'elle revit à la Cour de France. Le bruit courut qu'il lui était survenu même accident qu'à Fosseuse. Fait plus grave, la Reine-mère elle-même la soupçonnait d'avoir voulu, après les promesses de Chaulnes, «destourner s'il est possible» le duc d'Anjou «de la bonne volonté qu'il monstre avoir de se conformer aux intentions du Roy, monsieur mon filz, et luy faire prendre quelque mauvaise résolution»[1228].

L'intrigue, sans l'inconduite, c'était assez pour Henri III. Mais il prétexta l'inconduite. Avant de rentrer lui-même à Paris, il lui fit signifier d'en sortir et de rejoindre son mari. Puis il lança derrière elle une troupe d'archers et le capitaine de ses gardes, Larchant, qui la rejoignirent près de Palaiseau, l'obligèrent à se démasquer et visitèrent sa litière, comme s'ils y cherchaient quelqu'un. D'autres soldats arrêtèrent en route Mme de Duras et la demoiselle de Béthune et quelques autres personnes de sa suite. Le Roi se fit amener ces prisonnières à l'abbaye de Ferrières près de Montargis et les interrogea lui-même «sur les déportements de ladite reine de Navarre sa soeur, mesme sur l'enfant qu'il estoit bruit qu'elle avoit faict depuis sa venue à la Cour»[1229]. Il ne découvrit rien de certain, mais il donna l'ordre à Marguerite de continuer sa route vers le Midi.

[Note 1226: Brantôme, t. VIII, p. 65.]

[Note 1227: _Ibid._, t. VIII, p. 61.]

[Note 1228: A Bellièvre, 31 juillet 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 116.]

[Note 1229: L'Estoile, t. II, p. 131.--Cf. sur cet épisode, Cte Baguenault de Puchesse, _Le Renvoi par Henri III de Marguerite de Valois_, Revue des questions historiques, 1er octobre 1901, et Armand Garnier, _Un scandale princier au_ XVIe _siècle_, Revue du XVIe siècle, t. I, 1913.]

Catherine était certes innocente de cet esclandre, si contraire à son humeur et si préjudiciable à sa fille. La lettre qu'elle écrivit ce jour même (8 août) à M. de Matignon[1230], lieutenant général du roi en Guyenne, n'en dit rien, et ce silence est significatif. Elle prévoyait, comme il arriva, que le roi de Navarre refuserait de recevoir une femme si publiquement diffamée. Mais elle n'osait contrecarrer Henri III. Elle lui fit demander par l'évêque de Langres, Charles de Perusse d'Escars, de renvoyer à leurs familles les dames de Béthune et de Duras, qu'il avait retenues, et après cette tentative d'intervention, que le Roi trouva «mauvaise», elle estima prudent «de remettre les choses au jugement et discrétion» de son fils, «puisqu'elles sont passées si avant»[1231]. Le roi de France, traitant son beau-frère en sujet, prétendait l'obliger à reprendre sa soeur sans vouloir s'excuser de son insulte, et le roi de Navarre le menaçait de répudier Marguerite s'il ne déclarait pas publiquement l'innocence de l'insultée. La négociation fut longue, difficile, comme on le devine, et quelque peu ravalée de questions d'argent et de places de sûreté.

La Reine-mère la suivait de très près; malade de la fièvre, elle avait fait partir pour le Midi le diplomate selon son coeur, l'homme fin et insinuant qu'elle employait dans les affaires délicates, Bellièvre. Elle n'avait pas un mot de blâme pour son fils. «Vous congnoissez, écrivait-elle au négociateur, son naturel qui est si franc et libre qu'il ne peult dissimuller le mescontentement qu'il reçoipt»[1232]. Elle ne se plaignait que de la mauvaise volonté du roi de Navarre, craignant que la guerre ne s'ensuivît «à la ruyne de ce pauvre royaume menacé de toutes partz et à l'infamye trop grande de toute nostre maison»[1233]. Elle se réjouit d'apprendre qu'il consentait, moyennant le retrait de quelques garnisons royales, à passer sur l'humiliation de sa femme.

Ses lettres montrent avec quelle impatience elle attendait la réunion des deux époux. Elle était alors convalescente; quand elle sut qu'ils s'étaient enfin rejoints à Port-Sainte-Marie, le 13 avril, elle écrivit à l'heureux courtier de cette réconciliation, qu'après Dieu il lui avait «rendeu la santé de avoyr par vostre preudense et bonne conduyte hachevé une si bonne heuvre et sy ynportente pour tout nostre meyson et honneur, d'avoir remys ma fille avecques son mary»[1234].

[Note 1230: _Lettres_, t. VIII, p. 117 et 118, note.]

[Note 1231: Lettre du 21 août 1583 à Bellièvre, _Lettres_, t. VIII, p. 126.]

[Note 1232: 21 janvier 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 171.]

[Note 1233: 26 janvier 1584, _ibid._, t. VIII, p. 172.]

[Note 1234: 25 avril 1584, _ibid._, t. VIII, p. 180.]

Marguerite avait tant de raisons de se féliciter d'être sortie de «la longueur» de ses «annuis»[1235] qu'elle informa aussitôt sa mère de «l'honneur et bonne chère» qu'elle a reçus «du roy», son «mari» et son «ami». Mais son contentement dura peu. Henri de Navarre ne l'avait reprise que par intérêt, et peut-être le lui fit-il sentir dès le premier jour, s'il fallait en croire Michel de La Huguerye, un diplomate marron, alors au service des princes protestants d'Allemagne, et le plus imaginatif, pour ne pas dire pis, des mémorialistes. «Je ne vey jamais [au repas du soir], dit-il de Marguerite, visage plus lavé de larmes ny yeux plus rougis de pleurs»[1236].

[Note 1235: _Ibid._, t. VIII, p. 416 et p. 183 n. 2.]

[Note 1236: _Mémoires de la Huguerye_, t. II, p. 316.]

Catherine priait Dieu--ce qui prouve la nécessité d'une intervention puissante--que sa fille «puysse demeurer longuement» avec son mari et «y vivre en femme de bien et d'honneur et en prynsès (princesse) dont méryte ses condysions d'estre pour le lyeu dont ayl è naye»[1237]. Elle adressait à Bellièvre quelques conseils dont il devait recommander l'observation à la reine de Navarre. C'est la contre-partie de la morale au roi de Navarre et comme le résumé de l'expérience de la vieille Reine[1238]. Il importait surtout «aux prynsesses qui sont jeunes et qui panset (pensent) aystre belles»--plus belles peut-être qu'elles ne sont--de s'entourer «de jans d'honneur hommes et femmes», car «aultre (outre) que nostre vye nous fayst honneur au (ou) deshonneur, la compagnye que avons à nous (autour de nous, à notre service) y sert beaucoup». Que Marguerite n'objecte pas que sa mère a été moins difficile en d'autres temps, par exemple à l'égard de Mme de Valentinois et de Mme d'Etampes. C'est que François Ier, son beau-père, et Henri II, son mari, étaient ses rois, et qu'elle était tenue à l'obéissance. Mais bien qu'elle fût soumise à leurs volontés, ils ne lui demandèrent jamais et elle ne fit jamais chose contre son «honneur» et sa «réputatyon». Sur ce point, elle s'estimait irréprochable, et elle n'aurait point à sa mort à «en demander pardon à Dieu» ni à craindre que sa «mémoire en souyt (soit) moyns à louer». Elle ajoute, ce qui ouvre un jour curieux sur ses sentiments de parvenue, que si elle avait été fille de roi, elle n'eût pas enduré de son mari le partage.

[Note 1237: En femme de bien et d'honneur, comme elle se doit de le faire eu égard au lieu d'où elle est née.]

[Note 1238: 25 avril 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 180-182.--Cf. Baguenault de Puchesse, _Les Idées morales de Catherine de Médicis_, Revue historique, mai-juin 1900.]

Depuis son veuvage, l'intérêt de ses enfants l'avait forcée d'accepter tous les services et de n'offenser personne; et d'ailleurs à la façon dont elle avait vécu jusque-là elle pouvait sans risques pour sa réputation «parler et aler et anter (hanter) tout le monde». Quand sa fille aurait son âge, elle pourrait faire de même «sans hofanse (offense) ni de Dyeu ni scandale du monde». Il n'y avait d'excuses à de certaines complaisances que l'ignorance ou quand les favorites «sont fammes sur quy l'on n'a puysance». Mais Marguerite était fille de roi, et «ayant espousé un prynse [qui] encore qui (bien qu'il) s'apèle roy, l'on set byen qui le (qu'il la) respecte tent, qu'ele faist ce qu'ele veult».

Elle ne devait donc plus comme autrefois «feyr (faire) cas de celes à qui yl (le roi de Navarre) feyra l'amour». Si son mari n'avait pas d'affection pour elle, c'est qu'elle ne montrait aucune humeur de ses infidélités. Il en a conclu qu'elle ne l'aimait pas, et même qu'elle était bien aise «qu'il ayme autre chause (chose) afin qu'ele en puyse fayre de mesme». Il faut donc qu'elle lui obéisse «en cet que la reyson veult et que les fammes de byen doivet à lor mary en ses aultres chauses»; mais qu'en même temps elle lui fasse connaître ce «que l'amour qu'ele luy porte et cet que ayl aist ne luy peuvest fayre endeurer». Assurément «yl ne le saret que trover tres bon et [que l'] aystymer et aymer d'avantege»[1239].

Parmi tous ces tracas, qui influaient sur son humeur et sa santé[1240], Catherine travaillait à dissoudre et à payer l'armée des Pays-Bas. Elle ne garda que quelques troupes chargées d'assurer la défense de Cambrai. Elle fit dire au duc d'Anjou qu'il ne comptât plus sur ses subsides; elle donna l'ordre à Crèvecoeur et à Puygaillard, qui l'avaient escorté à l'aller jusqu'à Cambrai, de le protéger au retour, mais sans sortir du royaume[1241]. Elle fournissait à l'ambassadeur de France à Madrid des arguments pour décider Philippe II au mariage: il était à craindre que le Duc ne se rengageât dans les affaires des Pays-Bas et que le feu ne s'allumât en ces quartiers, plus violent que jamais; la querelle de Gebhard de Truchsess attirait dans la région du Rhin des reîtres des deux religions et menaçait tout le voisinage. Mais pouvait-elle croire qu'après le désastre des Açores et la débâcle d'Anvers le roi d'Espagne prendrait peur des velléités de revanche de son fils et du contre-coup de l'affaire de Cologne?

[Note 1239: _Lettres_, VIII, p. 181. Voici la traduction en orthographe moderne de ce dernier passage qui est le plus difficile: Il faut donc que Marguerite obéisse à son mari «en ce que la raison veut et ce que les femmes de bien doivent à leur mari en toute autre chose», mais qu'en même temps elle lui fasse connaître ce «que l'amour qu'elle lui porte et ce qu'elle est (sa qualité d'épouse ou de reine) ne lui permettent pas d'endurer». Assurément «il ne saurait que le trouver très bon et que l'estimer et aimer davantage.»]

[Note 1240: Le médecin Vigor écrit au Roi (5 sept. 1583) qu'elle a été malade et qu'il a dû la purger pour la débarrasser de ses «passions mélancholiques», _Lettres_, t. VIII, app. p. 424.--Cf. _ibid._, p. 425, une lettre de Pinart au roi.]

[Note 1241: A Bellièvre, 21 août 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 126; à Pibrac, chancelier du duc d'Anjou, p. 130-131; à Quincé, secrétaire du duc d'Anjou, t. VIII, p. 131; à Bellièvre, 4 septembre, p. 133; au chancelier de Cheverny, p. 132; au colonel Wischer du régiment suisse, septembre 1582, p. 143, à Crèvecoeur, 6 septembre, p. 135-136-137-138.]

Elle espérait avec un peu plus d'apparence que si nous avions «ce bonheur» de garder l'île de Terceire «que ce nous sera plus de moyen de parvenir au bien de la paiz pour toute la chrestienté». Et comme elle aimait les complications, elle chargeait l'ambassadeur de dire à la duchesse de Bragance que nous embrasserions ses affaires de même affection que celles de Don Antoine «que nous n'abandonnerons jamais»[1242] (6 septembre 1583).

Or le jour même de cette dépêche à Longlée, survint à Paris la nouvelle que Terceire s'était rendue le 26 juillet. Ce n'était pas le moment d'irriter Philippe II, avec qui elle négociait, par de nouvelles courses aux Pays-Bas. Mais il lui était moins que jamais facile de manier le duc d'Anjou, qui était revenu en France «furieux, mélancholique et malade»[1243]. Il ne se pressait pas de licencier ses troupes. Il refusa de paraître à l'assemblée de Saint-Germain[1244], une réunion de notables, s'imaginant qu'elle était dirigée contre lui[1245]. Il priait sa mère d'aller le voir à Château-Thierry, promettant en ce cas de faire ce qu'elle lui conseillerait, mais elle ne croyait pas beaucoup à cette promesse, «Dyeu le veulle et que se ne souyt à la coteume (ce ne soit comme de coutume)»[1246]. Elle le trouva au lit brûlant de fièvre, consumé par la phtisie qui le tua[1247]. Elle n'en paraissait ni émue ni inquiète, ayant d'autres soucis. Il laissait entendre qu'il serait forcé de vendre Cambrai aux Espagnols, si le Roi ne lui donnait pas les moyens d'en payer la garnison.

[Note 1242: A M. de La Motte-Longlée, 6 septembre 1583, t. VIII, p. 141.]

[Note 1243: _Mémoires de Nevers_, t. I, p. 91.]

[Note 1244: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI. 1, p. 233 sqq.]

[Note 1245: La Reine à Mauvissière, _Lettres_, t. VIII, p. 171.]

[Note 1246: A Bellièvre, 27 octobre 1583, _Ibid._, t. VIII, p. 151.]

[Note 1247: A la duchesse de Nemours, 4 novembre, _Ibid._, t. VIII, p. 152.]

Livrer ce boulevard de la frontière française, c'est, écrit-elle à Bellièvre un marché «dont le seul bruict apporte et à toutte la France tant de honte et infamie que je meurs de desplaisir et d'ennuy quand je y pense»[1248]. Cri d'indignation qui émouvrait davantage si l'on était sûr qu'il jaillît de son patriotisme blessé et non pas seulement de la douleur de perdre avec cette ville tout le prix des sacrifices faits par le Roi et le royaume. Le Duc s'en prenait à tout le monde de ses malheurs. Lors d'une tentative de meurtre contre son mignon, d'Avrilly, il fit mettre à la torture l'assassin, un soldat miséreux, qui revenait des Iles, et lui arracha par la torture l'aveu qu'il avait projeté de le tuer lui aussi, à l'instigation de Philippe II, de l'abbé d'Elbene, serviteur de la Reine-mère, du duc de Guise et de beaucoup d'autres personnages. Catherine repartit pour Château-Thierry et interrogea elle-même le prisonnier, qui raconta très simplement qu'un inconnu lui avait offert quelque argent pour attenter sur la vie du mignon. A la description qu'il fit du corrupteur, on crut reconnaître Fervaques, un favori en disgrâce, qui voulait se venger d'un rival préféré. Catherine était très «marrie», comme elle l'écrivait à Villeroy, qu'il eût couru ce mauvais bruit, et à un moment en effet bien inopportun, contre le roi d'Espagne. Elle resta plusieurs jours près de son fils pour le calmer. On lui avait fait accroire ou il s'était persuadé que son frère profiterait de ses échecs en Angleterre et aux Pays-Bas pour le dépouiller «de tous les aventèges et prérogatives qui ly (lui) ont esté [accordés] par luy (Henri III) et le feu roy son frère (Charles IX), en luy donnent son apanage. Et sela le tormente, dit-elle, plus que chause qui souyt (chose qui soit)». Elle se fit écrire par Villeroy une lettre particulière destinée à rassurer le Duc et à «le remettre du tout au bon train que je désire pour se conformer aux intentions du Roy... au moings, s'ilz ne se voient, qu'ilz ayent bonne intelligence ensemble, qui est le seul moyen de leur bien et [du bien] de ce roiaulme»; car elle craignait toujours que «il feist encores des follies». Il lui avait bien promis qu'il ne ferait rien «qui trouble le royaume ni puyse depleyre au Roy, mès, disait-elle, [ce] sont paroles»[1249].

[Note 1248: A Bellièvre, 22 novembre, _Ibid._, t, VIII. p. 157.]

[Note 1249: 2 janvier 1584, _Ibid._, t. VIII, p. 169.]

Alors que tant de gens le poussaient à brouiller, il eût été dangereux de le désespérer. Les États généraux des Pays-Bas, tremblant pour Ypres, que les Espagnols assiégeaient, le sollicitaient de nouveau d'intervenir, bien résolus cette fois à intéresser le roi de France lui-même à les secourir. Le Duc arriva subitement à Paris (12 février 1584) chez sa mère, qu'il trouva au lit grelottant de fièvre, et, conduit par elle au Louvre, il se jeta aux genoux de son frère, le priant de lui pardonner et jurant de l'honorer et le servir désormais comme son maître et son roi. Henri l'embrassa et l'assura de toute son affection. «... Je n'eus jeamés, écrivait la Reine-mère à Bellièvre une plus grande joye depuis la mort du Roy monseigneur (Henri II) et m'aseure que si eusiés veu la façon de tous deux qu'en eusiés pleuré comme moy de joye»[1250].

Après que les deux frères eurent fêté ensemble le carnaval trois jours durant, François s'en retourna à Château-Thierry. Sa mère l'y suivit et le trouva fiévreux et harassé des plaisirs de Paris et de la Cour. Elle lui fit écrire «de très bonne encre» une dépêche à Montmorency pour lui annoncer sa réconciliation avec le Roi et une autre à l'un de ses capitaines, Rebours, qui pillait le pays, pour lui commander de prendre les ordres du lieutenant général de Picardie, Crèvecoeur[1251]. Henri III laissait entendre à Duplessys-Mornay, alors à Paris et le principal conseiller du roi de Navarre, qu'il se préparait à faire la guerre aux Espagnols[1252]; et il est possible que cette espérance ait contribué à décider le chef du parti protestant à reprendre Marguerite. Les propositions des États généraux étaient bien tentantes; ils offraient au roi de France, «pour l'induire» à les assister, de lui remettre deux villes ayant un libre accès à la France, et en outre, si le Duc venait à mourir sans enfants légitimes, tous les Pays-Bas pour être et demeurer «perpétuellement unis et annexés à la Couronne de France aux mesmes conditions qu'ils estoyent avec son Alteze»[1253].

[Note 1250: 11 mars 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 176.]

[Note 1251: 29 mars 1584, _Ibid._, t. VIII. p. 177.]

[Note 1252: Lettre de Du Plessy-Mornay au roi de Navarre, 9 mars 1584, _Mémoires et Correspondance_, t. II, p. 542-543, 545, 549.]

[Note 1253: Kervyn de Lettentove, t. VI, p. 158-519.]

Le duc d'Anjou était rongé par son mal avec des répits qui donnaient à sa mère l'illusion d'un retour à la santé. Le 22 mars elle écrivait qu'il se portait bien, mais qu'il était «débille et ne pourroit [être] aultrement aiant esté si fort mallade et si bas que l'on l'a veu». Elle s'étonnait que le Roi n'eût pas envoyé visiter son frère et croyait qu'il suffirait de l'en faire souvenir[1254]. Mais Henri III même averti ne se dérangea pas. Le 18 avril, elle estimait que si le Duc «ne fet quelque gran desordre que sa vie est asseurée pour longtemps».[1255] Le 26 avril il eut un nouveau flux de sang qui faillit l'emporter[1256]. Le 10 mai, il paraissait guéri[1257]. Le 10 juin, il était mort.

[Note 1254: A Villeroy, 22 mars, _Lettres_, t. VIII, p. 178-179.]

[Note 1255: 18 avril, à Bellièvre, _Ibid._, t. VIII, p. 180.]

[Note 1256: A M. de Foix, _Ibid._, t. VIII, p. 284.]

[Note 1257: Charles IX, miné comme le duc d'Anjou par la phtisie, trompa jusqu'à la fin les prévisions de son entourage. Le jour même de sa mort, Marillac, son premier médecin, assurait à la Reine-mère que «Sa Majesté se portoit bien et alloit guérir». _Mémoires du chancelier Cheverny_, éd. Buchon (Panthéon littéraire), p. 233.]

La Reine-mère eut certainement du chagrin, mais pas aussi grand ni de telle nature qu'on le souhaiterait. Elle pleurait surtout sur elle, se «voyant privée de tous» ses enfants, elle veut dire en sa langue ses fils, «hormis d'un seul qui me reste, encore qu'il soyt, Dieu mercy, tres sain». Elle souhaitait pour elle et pour le royaume qu'il eût des garçons, ressentant outre son mal «ancore cetuy-là» qui pourrait survenir, «finisant cete race», à qui elle avait tant d'«obligation».

Il ne lui restait plus «grande consolation que de voyr ce qui reste du Roy monseigneur»--Marguerite et Henri--«bien ensemble». C'était son grand souci. «Je vous prie dyre à la Royne de Navare ma fille qu'elle ne soit cause de me augmenter mon affliction et qu'elle veille (veuille) reconestre le Roy son frère comme elle doit et ne veille fayre chouse qui l'ofence»...[1258].

Le duc d'Anjou avait légué à son frère par testament la ville de Cambrai. Henri III eut peur d'accepter et honte de restituer cette conquête à Philippe II. C'est probablement Catherine qui suggéra une combinaison à l'italienne. Le Roi renoncerait à la succession et elle, comme mère et héritière du défunt, entrerait en possession. A ce titre et vu «la dévotion» du clergé et du peuple de Cambrai, envers son fils et la Couronne de France, elle déclara prendre la «ville et cité de Cambray avec ce qui en dépend et le duché de Cambrézis, ensemble tous et chacuns les manans et habitans» sous sa «protection et sauvegarde»[1259]. Elle laissait en suspens la question de souveraineté et peut-être par cet expédient pensait-elle empêcher «aulcune alteration en la paix qui est entre le Roy catholicque et nous»[1260].

[Note 1258: A Bellièvre, 11 juin 1584, _Lettres_, t. VIII. p. 190.]

[Note 1259: Déclaration du 20 juillet 1584, _Ibid._, t. VIII, app., p. 444.]

[Note 1260: A M. de Maisse, 12 septembre 1584, _Ibid._, t. VIII, p. 219.]

Elle battait en retraite, comme toujours, sur un air de bravoure. En cas d'agression, «la France ne se trouvera poinct tant despourveue de moyens qu'elle n'ayt de quoy se deffendre et repoulser l'injure que l'on luy vouldra faire»[1261]. Mais les actes juraient avec les paroles.

Le 2 juillet 1584, elle avait défendu aux députés des États généraux d'avancer plus loin que Rouen, où ils venaient de débarquer[1262]. Le 9 avril 1585, elle leur refusa formellement tout concours[1263] et, avec de vagues assurances de bonne volonté, elle les abandonnait à leur sort[1264]. Son fils mort, il ne fut plus question que d'échapper aux représailles.

[Note 1261: _Ibid._, t. VIII, p. 219.]

[Note 1262: _Ibid._, t. VIII, p. 193.]

[Note 1263: _Ibid._, t. X. p. 470.]

[Note 1264: Sa revanche contre Philippe II se borna désormais à suivre avec une sympathie rancunière les déprédations du fameux corsaire anglais, Drake, dans les mers et les colonies espagnoles. Lettre à Châteauneuf, ambassadeur de France en Angleterre, 30 juin 1586, t. VIII, p. 18 et à Villeroy, 15 août 1586, t. VIII, p. 32. Dans sa galerie de portraits des souverains et des princes, elle avait admis celui de ce simple chef d'escadre, honneur significatif. Bonnaffé, _Inventaire_, p. 77, no 179.]