Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 51
La flotte partit enfin de Belle-Isle le 16 juin 1582. Elle comptait 55 navires, grands ou petits, portant, en outre des mariniers, 5 000 combattants, dont 1 200 gentilshommes, et elle se renforça aux Sables d'Olonne d'une huitaine de vaisseaux et de sept à huit cents soldats. D. Antonio était à bord du vaisseau amiral avec le comte de Vimiose et ses gentilshommes. Strozzi aurait dû, conformément à son Instruction, aller droit à Madère, mais il écouta D. Antonio, qui craignait que «si une fois le François y eust mis le pied, jamais on ne l'en eust sorty»[1186]. Il s'arrêta donc aux Açores, où Terceire continuait à tenir ferme pour le prétendant portugais et attaqua San Miguel, qui avait reçu une garnison espagnole. Il débarqua heureusement, mais ne poussa pas son succès à fond et manqua la citadelle. Il se hâta de rembarquer toutes ses troupes quand il apprit que la flotte espagnole approchait. Elle était forte de vingt-huit gros vaisseaux et de «six mille sept cens soldats tous vieils» et commandée par le marquis de Santa-Cruz, le meilleur marin de l'Espagne. Les chefs français réunis en Conseil ne s'accordèrent pas. Il y avait beaucoup de couards dans cette armée de mer et probablement des traîtres. Strozzi ne sut pas imposer sa volonté, qui était de combattre. Il attaqua une première fois et, laissé seul, eut de la peine à se dégager. Il résolut, malgré les avis, de recommencer l'attaque, et suivi seulement de sept à huit navires, parmi lesquels celui de Brissac, il aborda bravement les vaisseaux ennemis et fut accablé par la force du nombre. Blessé d'une arquebusade, il mourut à l'instant qu'on l'amena devant l'amiral espagnol ou fut achevé de sang-froid (26 juillet 1582). Brissac, qui s'était bien conduit, s'éloigna dès qu'il vit la partie perdue. Santa-Cruz fit décapiter les gentilshommes et pendre les soldats et les mariniers qu'il prit, «comme ennemys de la paix publique, perturbateurs du commerce et fauteurs des rebelles à son Roy»[1187].
[Note 1186: _Relation de Du Mesnil Ouardel_, app., _Lettres_, t. VIII, p. 397.--Cf. Conestaggio, _Dell'Unione del regno di Portogallo alla Corona di Castiglia_, 1642, liv. IX, p. 253-278.]
[Note 1187: Il s'en vante dans une relation dont il est question dans une lettre de Villeroy à Henri III, 12 septembre 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 405.]
Plus de trente navires retournèrent en France sans avoir combattu. C'était un désastre et une honte.
L'opinion s'émut du récit triomphal que Santa-Cruz publia de sa victoire et de ses exécutions (septembre)[1188]. Henri III en fut indigné. «J'ay l'escryst d'Espagne, il nous faust vanger avant l'an et jour, s'il est possible, de l'Espagnol»[1189]. Catherine, que les mignons avaient un jour humiliée jusqu'à lui faire refuser l'entrée de la chambre royale, venait, par un revirement subit, d'être chargée de tout le pouvoir, à la suite d'une crise de mélancolie aiguë, où le Roi «était lui-même en doute de ne pas devenir fou et finir sa vie violemment»[1190]. Elle profita de sa colère pour renforcer l'armée des Pays-Bas. Elle avait fait passer au Duc des reîtres. Elle leva des Suisses et enrôla en France des gens de pied et de cheval. Elle mit à leur tête le jeune duc de Montpensier, François de Bourbon, à qui elle envoya la solde des Suisses[1191]. Elle lui avança 3 000 écus pour les vivres de l'armée sur les 50.000 qu'elle cherchait à se procurer, «par emprunt soubz l'obligation particulliere d'aucuns des principaulx du Conseil du Roy»[1192].
[Note 1188: Dès le 28 août, l'agent florentin à Paris, Busini, savait que la flotte de Strozzi et de Brissac avait été battue par les Espagnols. La nouvelle certaine du désastre, car des bruits contraires circulaient, arriva à Saint-Maur où était la Reine-mère le 11 septembre 1580 (_Lettres_, t. VIII, p. 405). La bibliographie de l'affaire des Açores dans _Lettres de Catherine_, t. VIII, introd. p. IX.]
[Note 1189: _Lettres_, t. VIII, p. 61, note 2.]
[Note 1190: Albertani au grand-duc, d'après un avertissement de Cavriana, un Mantouan très intelligent, qui avait été le médecin de Claude de Lorraine et qui le fut de Catherine de Médicis, _Négociations diplomatiques_, t. IV, p. 443, 15 juillet 1582.]
[Note 1191: 13 octobre 1582, _Lettres_, VIII, p. 67.]
[Note 1192: 29 octobre, _ibid._, p. 68.]
Pour prévenir un revirement du Roi, elle suppliait Montpensier de débarrasser au plus tôt le royaume de ces gens de guerre, dont les pilleries et les oppressions faisaient «horreur à en ouyr parler»[1193] et de les conduire droit à son fils le duc d'Anjou, qui en avait «bon besouing pour estre (étant) ceul»[1194]. Qu'il forcât «toutes les dyficultés» et passât immédiatement en Flandres «en sorte que après tant de maulx et dommaige que en a souffert le peuple, elle (cette armée) puisse enfin rendre quelque utile service à mondict fils»[1195]. Henri III écrivit expressément au sieur de Crèvecoeur, son lieutenant général en Picardie, de faciliter le ravitaillement de ces troupes. Elle commanda elle-même au sieur de Puygaillard de les côtoyer avec les compagnies d'ordonnance jusque «sur la lizière de France»[1196]. D'après le duc de Parme qui exagérait, probablement à dessein, de moitié, cette armée de secours aurait monté à 22 000 fantassins et 5 000 chevaux[1197]. Le maréchal de Biron, qui passait pour le meilleur homme de guerre de France, devait la commander en chef: il l'avait devancée aux Pays-Bas.
[Note 1193: 30 septembre, _ibid._, p. 62.]
[Note 1194: 13 octobre, p. 67.]
[Note 1195: 29 octobre, p. 69.]
[Note 1196: 31 octobre, p. 69.]
[Note 1197: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 357, note 1 et note 3.]
Les sujets du duc d'Anjou, dont beaucoup étaient des calvinistes ardents, lui en voulaient d'être Français, catholique et impuissant. Il pouvait leur reprocher avec autant de raison de lui laisser presque toute la charge de les défendre et de l'en récompenser par une hargneuse méfiance. Il n'obtenait pas des États généraux les subsides nécessaires à l'entretien de sa maison, il n'avait nulle autorité dans les villes. De France, dit-on, lui vint le conseil de s'emparer des places fortes du pays pour parler en maître à ces bourgeois indociles. Les troupes françaises campaient devant Anvers, où les magistrats, se défiant de la soldatesque, ne laissaient entrer que le duc d'Anjou et ses gentilshommes. Un jour qu'il en sortait, sous prétexte d'une revue à passer, des soldats postés tout exprès aux abords de la porte surprirent le corps de garde avant qu'il eût le temps de relever le pont-levis. Le reste de l'armée accourut et, pénétrant dans la ville dont elle se croyait déjà maîtresse, se dispersa pour piller. Mais les Anversois tendirent des chaînes, barrèrent les rues et, de derrière les barricades ou du haut des maisons, frappèrent ou assommèrent les agresseurs, dont un petit nombre échappa ou fut fait prisonnier (17 janvier 1583). Dans toutes les villes des Pays-Bas où il y avait une force française, le même coup de main fut tenté, mais il échoua partout, sauf à Dunkerque, Termonde et Dixmude.
La Saint-Antoine d'Anvers, le plus mémorable de ces guets-apens, souleva l'indignation et, pour le malheur du duc d'Anjou, raviva le souvenir de la Saint-Barthélemy. Les villes fermèrent leurs portes à ce prince félon. Catherine désavoua le fait «dont nous (le Roy et elle) n'avons jamais rien entendu qu'après le malheur advenu»[1198]. Mais ce n'est pas une preuve qu'elle l'ait ignoré ou même qu'elle ne l'ait pas suggéré. L'idée de s'emparer de nombre de villes des Pays-Bas s'accorde bien avec son projet d'échange. L'important pour elle, ce n'était pas de vaincre le duc de Parme, mais de se procurer assez de gages pour imposer à Philippe II sa solution matrimoniale.
Bellièvre, le diplomate insinuant, fut envoyé aux Pays-Bas pour réparer le mal. Il parvint à conclure avec les États un accord qui laissait Dunkerque au Duc, lui rendait les soldats faits prisonniers dans Anvers, mais l'obligeait à restituer les villes qu'il occupait et à licencier la plus grande partie de son armée (18 mars 1583)[1199]. Le Duc, sans argent comme toujours, quitta Dunkerque, qui se rendit aux Espagnols sans coup férir (15 juin 1583) immédiatement après son départ. Un agent étranger, qui le vit passer à Abbeville le 4 juillet, le dépeint «fort débile et comme apoplisé (frappé d'apoplexie) tellement qu'à grand'peine il chemine»[1200]. La Reine-mère alla le trouver à Chaulnes (11 juillet) et tenta de le ramener auprès du Roi son frère[1201]. Il promit, mais ne tint pas sa parole. Le Roi signifia sa volonté. Il ne souffrirait plus de nouvelles levées, qui foulaient le peuple, ni de nouvelles agressions aux Pays-Bas, qui risquaient de provoquer les représailles du roi d'Espagne. «Je l'ay faict exhorter, disait-il de son frère le 22 juillet, de se retirer de ses entreprises, cause de la ruine de la France.... qu'il se range près de moi pour y tenir le lieu qui luy appartient et vivre en paix avec les voisins»[1202].
[Note 1198: Lettre à Danzay ambassadeur de France en Danemark, 20 février, t. VIII, p. 90; à Mauvissière, 8 mars, t. VIII, p. 91.]
[Note 1199: Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, p. 434.]
[Note 1200: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 422.]
[Note 1201: _Ibid._, t. VI, p. 469.]
[Note 1202: _Id._, p. 468.]
Catherine ne pouvait passer outre, mais elle ne désespérait pas de réussir en Portugal. Immédiatement après la nouvelle du désastre des Açores, elle avait recommencé à armer. Elle eut l'idée singulière de confier à Brissac, qui n'avait été ni heureux ni héroïque, le commandement d'une nouvelle flotte, mais Henri III réclama pour son favori, Joyeuse, amiral de France, le droit de choisir le chef d'escadre. «Brissac n'a ni gaigné la bataille, ni raporté tele marque sur luy qu'à son ocasyon il faillust (fallut) désonorer autruy pour l'onorer», et il concluait: «Ou il faust conserver les personnes en honneur ou il ne s'en faust poinct servir. La Reyne sera mieulx et plus dilijammant servie».[1203] Elle n'avait qu'à obéir et à consulter Joyeuse. Le Roi, ayant bien marqué qu'il était le maître, la laissa continuer ses préparatifs. Mais il ne fut pas d'avis d'envoyer une armée navale ni «chefs si grants» que l'Amiral, «car se seroyt nous déclarer de tout, se (ce) que mes affaires ne portent pas»[1204]. On désigna Aymar de Chastes, un commandeur de l'ordre de Malte, pour diriger l'expédition. Elle se remua fort. Elle pria M. de Danzay, ambassadeur de France en Danemark, de s'informer si et à quel prix il pourrait lui procurer, là ou ailleurs, en Suède, ou à Lubeck et à Hambourg et autres villes de ces quartiers-là, «une vingtaine de grandz vaisseaux, le quart du port de XVII cens tonneaulx, autre quart de VIII cens et VI cens tonneaulx, equippez et artillez et s'il s'en trouvoit qui feussent en façon de roberges et gallions pour servir à voille et à rame, ce seroit ung grand plaisir»[1205]. Elle sollicita les bons offices de M. de La Gardie, «bon et naturel gentilhomme françoys», qui avait pris du service dans les armées du roi de Suède et qui fut l'ancêtre en ce pays du Nord d'une illustre famille[1206]. Elle s'occupa de faire payer Danzay de son traitement, qui était fort en retard, afin de stimuler son zèle[1207]. Elle avait hâte de recevoir une réponse. Comme elle était sans argent, elle fit demander au roi de Suède de lui céder «quelques ungs de ses grands vaisseaulx» en compensation de l'embargo qu'il avait mis sur les marchands français[1208].
[Note 1203: Octobre 1582, Lettres, t. VIII, app. p. 407.]
[Note 1204: Henri III à Villeroy, _Lettres de Catherine_, t. VIII, p. 65, col. 2, note 1.]
[Note 1205: 13 novembre 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 71.]
[Note 1206: _Ibid._, p. 72.]
[Note 1207: _Ibid._, p. 75.]
[Note 1208: 23 mai 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 103.]
Elle fit partir Aymar de Chastes avec 2 500 soldats pour secourir Terceire. Et ce qui prouve bien que l'intervention en Portugal n'est pour elle qu'un moyen de pression, c'est qu'elle répond à de nouvelles plaintes de Tassis, comme elle a répondu aux premières, qu'elle est prête à «postposer» son «intérest privé» «au repoz de la Crestienté». L'ambassadeur ayant laissé entendre «que son maistre seroit très aise d'entrer en des traités pour tirer des Païs-Bas mon dict fils, par le moïen duquel (desquels) l'on pourroit après convenir de tout ce qui estoit controverssé entre nous», elle lui fit observer, écrit-elle à Longlée, résident de France à Madrid, que «si son dict maistre avait envye d'en passer plus avant, il vous en pouvoit déclarer son intention». Elle terminait sa lettre en recommandant à Longlée d'aller visiter de sa part le plus souvent qu'il pourrait les infantes ses petites-filles[1209].
[Note 1209: 25 mai 1583, Catherine à M. de Longlée, qui avait remplacé Saint-Gouard à Madrid avec le titre de résident, t. VIII, p. 104.]
Ce n'était pas sans motif. Mais elle aurait voulu que le roi d'Espagne prît l'initiative de ce mariage pour n'avoir pas, comme la première fois, l'ennui d'un refus. Et puis, elle craignait si elle s'avançait trop de provoquer gratuitement les inquiétudes des huguenots et de la reine d'Angleterre.
La reculade du duc d'Anjou, les succès des Espagnols, qui en peu de temps s'étaient emparés de dix ou douze bonnes et grandes villes, tenaient en alarme le monde protestant. Le bruit courait que le Duc, qui était sans argent et désespéré, avait conclu un accord avec Parme. Catherine rassura Élisabeth, qui, malgré l'engagement signé par Henri III[1210] de la défendre contre tous ses ennemis et de ne traiter que de son consentement, affectait d'être inquiète. Elle reparla du mariage, dont elle ne voulait pas encore désespérer, lui écrivait-elle, l'assurant qu'elle n'avait jamais autant désiré le succès des entreprises de son fils que «le contentement de voir un général repos en toute la Chrestienté par le moyen» de ce mariage. «Je vous supplie croire que vous n'aurez jamais une meilleure soeur et amie ni qui désire plus vous voir contentement en l'amytié du Roy mon filz, comme je vous puis asseurer de l'avoir, ni qui s'emploie de meilleur coeur à y faire tous les offices.... en quoy [je] n'auray grande peine pour le voir si résolu de vous aymer»[1211].
[Note 1210: Le 7 septembre 1582, _Lettres_, t. VIII, app., p. 409.]
[Note 1211: 26 juillet 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 116.]
Elle chargeait l'ambassadeur de dire à la Reine qu'il n'y avait «nulle apparence» «que soyons d'accord avec lui (le duc d'Anjou) pour paciffier avec le roy d'Espaigne au préjudice d'elle». Le Roi, son fils, «ne demande que la paix et repos en son royaume et avec ses voisins»[1212].
Élisabeth profita de l'occasion pour donner congé à son fiancé. Son ambassadeur, le sieur de Cobham, alla dire à la Reine-mère qu'il souhaitait que le mariage dont il était question--avec l'infante--réussît. Sur cela elle lui répondit qu'il ne parlait donc plus de celui de la Reine et de son fils. Il répondit «franchement et honnestement», raconte Catherine, que le Roi n'ayant point d'héritier, il fallait au duc d'Anjou une femme plus jeune que sa souveraine «qui estoit trop âgée pour avoir enfans. Et je luy ay sur cela respondu, selon la vérité, que quand bien il ne s'en espereroit des enfans que pourtant ne laisserions nous pas de souhaiter ledict mariage, et, quoiqu'il se feist pour le mariage de mondict filz, que ce ne seroit jamais sans sa bonne grâce et contentement»[1213].
[Note 1212: _Lettres_, VIII, p. 115, 25 juillet, à M. de Mauvissière.]
[Note 1213: _Ibid._, p. 120, 9 août, à Mauvissière.]
Le même jour (9 août), elle écrivait à Longlée de dire au Roi catholique le désir qu'elle avait qu'il lui plût de donner une des infantes ses filles, ses petites-filles à elle, en mariage au duc d'Anjou et par même moyen accorder tous leurs différends, et donner repos à la Chrétienté. Elle demandait une réponse dans les six semaines[1214]. S'il lui tardait tant d'être fixée sur les intentions de la cour de Madrid, c'est que les affaires des Pays-Bas risquaient d'avoir leur répercussion dans le royaume. On avait dit au Roi et à sa mère qu'immédiatement après l'attentat d'Anvers, le prince d'Orange avait expédié le sieur de Laval au roi de Navarre et aux huguenots du Languedoc, «leur donnant avis de prendre garde à eux et mesme reprendre les armes pour se réunir et courre dorénavant une mesme fortune»[1215]. Ses efforts pour réconcilier le duc d'Anjou avec les États généraux n'avaient pas rassuré la Reine-mère; elle s'inquiétait de son mariage avec Louise de Coligny, fille de l'Amiral et veuve d'une autre victime de la Saint-Barthélemy, Téligny. Ce mariage «pourchassé depuis l'accident d'Envers» et qui fut contracté le 12 avril 1583, c'était, pensait Catherine, «pour avoir toujours davantaige d'apuy avec ceulx de la religion prétendue refformée de ce royaulme et les maisons qui s'en seront rendues prindpaulx chefz, mais je crains, ajoutait-elle, que ce soit plus en intention de troubler le repos que non pas de l'entretenir»[1216].
[Note 1214: 9 août 1583, à Longlée, _Lettres_, t. VIII, p. 119.]
[Note 1215: Villeroy au maréchal de Matignon, 1er février, _Lettres_, VIII, p. 85, note 1.]
[Note 1216: 29 mars 1583, Catherine à Bellièvre, _Lettres_, t. VIII, p. 96.]
Aussi lui faisait-elle dire par Bellièvre «que son bien, seureté et conservation principalle, ensemble celle des Estats generaulx desdicts Païs-Bas dépendra tousjours du repos qui sera maintenu en la France...» et que «quand il adviendra que les menées et praticques de ceulx qui le veullent rompre seront si fortes qu'elles pourront effectuer au dedans, nulz n'en recevront plus grand dommaige que les dicts Païs-Bas»[1217].
Les protestants du Languedoc, toujours intraitables, refusaient de restituer la place forte de Lunel. Châtillon recrutait des soldats pour le duc d'Anjou[1218]. Le Roi obligea sa mère à mander le gouverneur du Languedoc à la Cour. Elle l'assurait qu'il serait reçu honorablement et lui faisait toutes sortes de promesses. Il répondit qu'il y serait venu sous sa parole, si elle avait été dans le même degré d'autorité qu'autrefois, mais qu'il savait bien le contraire. Elle montra, non sans intention, la lettre à son fils, qui se mit en une colère extraordinaire[1219]. «Les affaires du Languedoc, écrivait Villeroy le 3 avril[1220], se brouillent tous les jours davantage....» En cette province, «les choses s'échauffent bien fort», ajoutait Catherine le lendemain et «mon cousin le duc de Montmorency est prest à y reprendre les armes»[1221]. Mais celui-ci se serait bien gardé de fournir à Henri III un prétexte pour abandonner le duc d'Anjou. Le roi de Navarre était si préoccupé de l'affaire des Pays-Bas qu'il faisait dire au prince d'Orange que «si les Estats peuvent faire trouver bon à Monseigneur (le duc d'Anjou) que le Roy de Navarre pour plus grande asseurance leur soit donné pour régent et lieutenant général, il acceptera volontiers ceste charge pour le zèle et affection qu'il a à leur conservation et défense»[1222].
[Note 1217: A Bellièvre, 4 avril, t. VIII, p. 97.]
[Note 1218: Catherine au duc de Montmorency, 29 janvier 1583, t. VIII, p. 85.]
[Note 1219: 30 mars 1583, _Négociations diplomatiques_, t. IV, p. 461.]
[Note 1220: _Lettres_, t. VIII, p. 97, note.]
[Note 1221: _Ibid._, p. 97.]
[Note 1222: Instruction du 14 février au sieur Caluart, Groen von Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau_, 1re série, t. VIII, p. 167.]
Les événements d'Allemagne expliquent peut-être ce «zèle». L'archevêque-électeur de Cologne, Gebhard de Truchsess, ayant embrassé le luthéranisme et rendu public son mariage avec la comtesse Agnès de Mansfeld, son abjuration enlevait dans le Collège électoral la majorité aux catholiques et permettait aux protestants, le cas échéant, de disposer de la couronne impériale. C'était une éventualité d'une importance incalculable. L'Allemagne catholique armait pour déposer l'Archevêque et prévenir l'avènement d'un empereur hérétique. Le roi de Navarre, à son tour, délibérait d'envoyer Ségur-Pardaillan à la reine Élisabeth (juillet 1583) pour lui proposer la formation d'une Ligue protestante contre les princes papistes[1223]. Mais il différait le départ de son ambassadeur quand un éclat de colère d'Henri III faillit provoquer cette guerre civile que la Reine-mère s'efforçait de conjurer.
Marguerite avait en 1582, quand elle reparut à la Cour de France, vingt-neuf ans. C'était un milieu dangereux pour une femme de cet âge, aimable et belle et qui revenait de Gascogne avec un grand appétit de plaisirs. Aussi a-t-elle arrêté prudemment ses Mémoires à cette date, comme si elle eût craint d'avoir trop à dire pour sa justification. Pourtant, elle excelle dans le récit de sa vie antérieure à dissimuler qu'elle fut une des grandes amoureuses du temps. Elle réduit à un jeu de conversation ou à un pur commerce de sentiment les liaisons dont elle fut soupçonnée. Elle raconte avec un air de vierge innocente combien sa mère l'étonna, quand, pensant à la démarier quelques jours après la Saint-Barthélemy, elle lui demanda si le roi de Navarre son mari «estoit homme». «Je la suppliay, dit-elle, de croire que je ne me cognoissois pas en ce qu'elle me demandoit (aussi pouvois-je dire lors à la vérité comme cette Romaine à qui son mari se courrouçant de ce qu'elle ne l'avoit adverty qu'il avoit l'haleine mauvaise, luy répondit qu'elle croyoit que tous les hommes l'eussent semblable, ne s'étant jamais approchée d'aultre homme que de luy)»[1224]. Elle aimerait à laisser croire qu'elle n'eut d'autres aspirations que les plus nobles et d'autres passions que les intellectuelles.
[Note 1223: Instruction du 6 juillet, _Mémoires et Corresp. de Du Plessis-Mornay_, Paris, 1824, t. II, p. 272-294.]
[Note 1224: _Mémoires de Marguerite de Valois_, éd. Guessard, p. 36.]
Peut-être sa première éducation avait-elle été assez négligée. Ce fut dans sa demi-captivité du Louvre en 1576 qu'elle commença, dit-elle, à prendre goût à la lecture, où elle trouva, on peut la croire, soulagement à ses peines, et, si elle n'anticipe pas, «acheminement à la dévotion». Après l'élan d'enthousiasme de la Pléiade, l'esprit se repliait curieusement sur lui-même et s'interrogeait et s'étudiait. A la différence de Charles IX qui se piquait d'être poète, Henri III était plutôt porté vers la philosophie, l'histoire et les sciences. Il faisait débattre devant lui, dans l'Académie de musique et de poésie que son prédécesseur avait fondée, des sujets de philosophie morale: Des passions de l'âme et quelle est la plus véhémente;--de la joie et de la tristesse;--de l'ire;--de l'ambition. Marguerite s'adonna aux mêmes spéculations, «lisant en ce beau livre universel de la nature», et, des merveilles qu'elle y découvrait, remontant au Créateur, car «toute ame bien née faisant de cette congnoissance une eschelle, de laquelle Dieu est le dernier et le plus hault eschelon, ravie, se dresse à l'adoration de cette merveilleuse lumière et splendeur de cette incompréhensible essence, et, faisant un cercle parfaict, ne se plaist plus à autre chose qu'à suivre ceste chaisne d'Homère, cette agréable encyclopédie, qui, partant de Dieu mesme, retourne à Dieu mesme, principe et fin de toutes choses»[1225]. Elle s'élève à l'idée première sur les ailes de Platon.
[Note 1225: _Ibid._, p. 76.]