Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 47
«Vous n'avez pas, continuait-elle, quasy de quoy faire monter à cheval ceulx desquelz vous entendez vous servir et [vous] voullez aller combattre une armée hors du royaulme, forte et gaillarde, (l'armée espagnole) qui ne désire rien tant que de se hazarder pour accroistre sa réputation à voz despens»[1092]. Il ne s'agissait pas seulement de «faire une course» jusqu'à Cambrai, mais d'y «conduire une grande quantité de vivres et rafraichissemens». Pour protéger un pareil convoi, il lui fallait une armée au moins égale à celle du duc de Parme, car s'il y allait sans approvisionnements, son armée apporterait aux habitants plus d'incommodité que de secours. Elle lui signalait sans ménagements les fautes commises. Ses premières bandes, battues presque aussitôt après avoir franchi la frontière, s'étaient vengées en ravageant le pays, et, comme pour mieux braver Philippe II et l'inciter aux représailles, avant même que le traité de Fleix fût exécuté, ses serviteurs, «jusques aux principaux», avaient fait arrêter à leur passage en France des Espagnols de qualité. Même à l'intérieur du royaume, les soldats enrôlés sous son nom avaient commis «tant d'insolences», de désordres et de ravages que les députés des États de Normandie et de Bourgogne étaient venus demander au Roi d'être déchargés «du payement des deniers ordinaires». Que serait-ce si Fervaques, à qui il en avait donné commission, faisait de nouvelles levées? Il ne servait de rien de dire qu'on empêcherait les pilleries des gens de guerre, «c'est chose du tout impossible tant ilz sont maintenant dépravez, mesmes (surtout) n'estant payez de leur solde, comme ilz ne peulvent estre». Quand ils auront achevé de détruire et de ruiner les sujets du Roi, où le Roi trouvera-t-il de quoi le soutenir? Et alors «que pourrez-vous faire pour les Estats des Pays Bas qui vous appellent?» Ses devoirs de Français et de fils de France passaient avant toutes ses promesses. «Vous nous dictes que vous avez engaigé vostre foy à ceulx de Cambrai et que vous vous estes obligé de les secourir, s'estant jectez entre vos bras. Mon fils, vous avez passé ce marché sans nous à mon très grand regret»... «Combien que vous ayez cest honneur que d'estre frère du Roy, vous estes néanmoings son subject, vous lui debvez toute obéissance, vous debvez aussi préférer le bien publique de ce royaulme, qui est le propre heritaige de voz prédécesseurs, duquel vous estes héritier présomptif, à toute aultre considération: la nature y a obligé vostre honneur de (dès) vostre naissance». Il devait fermer l'oreille aux mauvaises suggestions. «...L'on vous a conseillé de luy demander (au Roi) secours d'hommes et d'argent... Prenez garde que ce ne soit une invention de voz ennemys, lesquelz congnoissans que le Roy ne vous peult accorder maintenant voz demandes, espèrent par ce moyen vous desunyr et empescher que vous ne paracheviez d'exécuter la paix, par où vous pouvez vous asseurer pour jamais de l'amityé du Roy vostre dict frère et acquérir une gloire immortelle.»
[Note 1092: _Lettres_, t. VII, p. 307. Cette grande armée à laquelle le duc d'Anjou n'avait rien à opposer, comptait 2 500 à 3 000 chevaux et 6 000 ou 7 000 hommes de pied.]
Rien ne pressait d'ailleurs. «Au fort de l'hiver», «il est quasi impossible de porter la guerre» aux Pays-Bas. Qu'il ne ruinât pas inutilement le Roi et le royaume par de nouvelles levées. Quand la paix sera bien établie au dedans, il viendra trouver le Roi et ensemble ils résoudront, conclut-elle, «ce qui sera de faire pour vostre grandeur et l'honneur de ce royaulme».
C'était la raison même. Henri III, incertain de la paix intérieure et de l'alliance anglaise, ne pouvait, avec un trésor vide, des revenus réduits et grevés d'anticipations, se lancer dans une guerre contre le puissant roi d'Espagne. Mais, à ce compte, il n'aurait pas dû promettre à son frère, si vaguement que ce fût, de l'assister aux Pays-Bas puisqu'il n'avait ni les moyens ni la volonté de tenir sa parole. Catherine, qui n'avait pas toujours parlé aussi net, avait sa part de responsabilité dans ce double jeu.
Le duc d'Anjou consentit à rester encore quelques mois dans le Midi. Sa mère était toute occupée d'une négociation matrimoniale, qui, si elle avait abouti, l'aurait fait si grand qu'il eût pu dédaigner la souveraineté des Pays-Bas ou l'acquérir avec toutes les chances de succès. Les projets de mariage entre la reine d'Angleterre et un prince français dataient de loin et, suivant l'intérêt de la politique anglaise, ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient. En 1578, quand le duc d'Anjou, après sa fuite du Louvre, avait préparé la campagne des Flandres, Élisabeth avait signifié son opposition. Elle redoutait moins de voir à Dunkerque et Anvers les Espagnols, lointains et entravés par la révolte, que la France, riveraine de la Manche et du Pas de Calais et qui ferait bloc avec sa future conquête. Aussi avait-elle fait dire au Duc que, s'il ne se départait de l'entreprise, elle mettrait «peine de l'en empescher», mais en même temps elle lui laissait entrevoir l'offre de sa main comme prix d'un renoncement[1093].
Après l'échec de cette première tentative, elle ne parut pas éloignée de récompenser même la désobéissance. Il était clair que le duc d'Anjou n'était pas capable de chasser les Espagnols, mais qu'il avait assez de moyens pour les tenir en alarme, double garantie de la sécurité de l'Angleterre. L'envie de se marier revenait à Élisabeth et pour les mêmes raisons qu'en 1571. L'internement toujours plus étroit de Marie Stuart, s'il assurait en Écosse la suprématie du parti anglais, excitait dans le monde catholique une vive indignation. Don Juan avait rêvé d'aller, aussitôt après la soumission des Pays-Bas, délivrer la reine prisonnière[1094] et détrôner la reine hérétique. Lui mort (2 octobre 1578), le pape Grégoire XIII reprit le projet de débarquement pour attaquer le protestantisme en son «repaire». Il s'entendit avec les Guise, mais essaya sans succès d'entraîner Philippe II. Il expédia en Irlande quelques réfugiés anglais et vingt-cinq à trente Italiens et Espagnols, qui abordèrent le 17 juillet 1579 sur la côte de Kerry et appelèrent les Irlandais aux armes. L'ordre des Jésuites, associé à ce dessein, fit partir neuf missionnaires, qui, au risque de la mort et d'atroces supplices, se glissèrent en Angleterre pour la convertir. L'invasion des «séminaristes» affola le peuple anglais. Avec une inquiétude plus explicable, le gouvernement surveillait Alexandre Farnèse, grand général et fin diplomate, qui, par les armes et des concessions, venait de ramener à l'obéissance la moitié des Pays-Bas.
[Note 1093: _Lettres de Catherine_, t. VI, p. 12-13, mai 1578.--Cf. p. 28.]
[Note 1094: Kervyn de Lettenhove, t. IV, p. 441 sqq et passim.]
Élisabeth jugea le péril si grand qu'elle décida de se rapprocher de la France. Mais sa coquetterie donnait comme toujours un air de candeur aux inspirations de sa politique. Elle était femme et sensible, elle aimait les hommages, s'attendrissait aux protestations d'amour et s'exaspérait de rester fille. Simier, que le duc d'Anjou avait envoyé en reconnaissance, était un des courtisans les plus raffinés de la Cour de France, écrivant et parlant à merveille le pathos amoureux du temps. Quand le Duc était allé lui faire sa première visite à Greenwich (août 1579), il l'avait trouvée tout émue par les compliments et les façons galantes de son interprète. Elle s'engoua de ce Valois, si séduisant malgré sa petite taille et sa figure, et elle l'appelait tendrement «ma grenouille». Ils se séparèrent, l'un emportant des espérances et l'autre manifestant des regrets, qui annonçaient de prochaines épousailles[1095].
Mais l'opinion protestante se déchaîna contre ce mariage avec un prince français et papiste. Le Parlement, consulté sur le contrat dont le Conseil privé de la Reine et Simier avaient arrêté les clauses, supplia si fermement Élisabeth de refuser sa signature qu'il fallut le proroger. Elle proposa au Duc, comme moyen de se concilier les esprits, de renoncer au libre exercice du culte catholique. Mais la Reine-mère représenta doucement à sa future bru «que rien ne touche tant que ce qui est de la conscience et religion que l'on tient... Par ainsy je vous supplie luy laisser (à mon fils) ce qui est par vous déjà accordé et qui est de son salut d'avoir moien de servir Dieu et le prier et luy faire souvenir qu'il a ung maistre qui le conservera et aussi peut le chastier[1096]», s'il méfait. Derrière ces «retranchements» elle voyait venir la rupture, et dans les entretiens qu'elle eut avec le duc d'Anjou à Bourgueil, en avril 1580, elle ne s'était pas fait scrupule de l'entretenir d'un autre mariage avec sa petite-fille, Christine de Lorraine. Par orgueil et par calcul, Élisabeth ajournait le mariage, mais entendait garder le fiancé. Elle recevait du duc des lettres passionnées, et ne doutait pas qu'elles fussent sincères. Elle était touchée de ses plaintes et compatissait au désespoir qu'il affectait. Elle se laissa un jour dérober par Simier un mouchoir qui lui était destiné. Elle invita Henri III à nommer des commissaires pour rédiger un nouveau contrat, mais sans vouloir prendre d'engagement et en se réservant de les mander au moment voulu[1097]. Elle s'inquiétait et s'irritait de l'opposition de son peuple.
[Note 1095: Froude, _History of England from the fall of Wolsey to the defeat of Spanish Armada_, t. XI, 1887, p. 494.]
[Note 1096: A la reine d'Angleterre, 8 février 1580, _Lettres_, t. VII, p. 225.]
[Note 1097: Catherine au Roi, _Lettres_, t. VII, p. 244.]
Catherine se prêtait de bonne grâce à ces jeux de l'amour et de la politique. Elle ne croyait guère au mariage, mais elle négociait avec zèle comme s'il devait se faire. En tant que femme, les questions matrimoniales l'intéressaient. La recherche de son fils par cette grande souveraine la flattait, et elle y trouvait un moyen de distraire les Anglais pendant la guerre des Amoureux. Ses flatteries à la Reine, ses protestations de belle-maman avant la lettre, contribuèrent sans doute, avec l'âpre esprit d'économie, à détourner Élisabeth d'avancer à Condé, qui s'était enfui de La Fère, 300 000 écus dont il pensait se servir pour lever des reîtres en Allemagne. En août, quand la Reine se déclara prête à recevoir les commissaires, Catherine lui écrivit sa joie «de voyr ayfectuer cest heureus mariage». C'est «à cet coup» qu'elle mourra contente de se voir «honorée d'une tele fille», ajoutant «... Je prie à Dieu m'achever cet heur de vous voyr byentost mère». Et toute transportée «d'aise», elle s'excusait d'espérer que par la grâce de Dieu ce premier enfant serait accompagné «d'une belle lygnée»[1098]. Elle voulait oublier les quarante-sept ans de la prétendue.
Mais si tentée que parût la reine d'Angleterre de prendre époux, elle ne perdait pas de vue les intérêts de son pays. De tout temps ses avances matrimoniales aux Valois avaient eu pour principale fin de se prémunir contre l'alliance de l'Espagne et de la France et de les opposer l'une à l'autre sans en favoriser aucune à son détriment. Elle fit dire à Henri III que, s'il faisait la guerre au roi d'Espagne, elle l'y aiderait secrètement, mais à condition que ce ne fût pas dans les Pays-Bas. Les desseins du duc d'Anjou sur les dix-sept provinces lui donnaient de la jalousie, et ce n'était pas une susceptibilité d'amoureuse. Il ne fut plus question de contrat ni de commissaires, quand elle apprit que les États généraux avaient délibéré de reconnaître pour prince et seigneur le duc d'Anjou. «O Stafford, écrivait-elle à son envoyé extraordinaire en France, je trouve qu'on a mal agi envers moi. Dites à Monsieur que désormais il ne sera qu'un étranger pour moi si ceci s'accomplit.... Nous ne voulons pas placer si complètement notre confiance dans la nation française jusqu'à mettre entre ses griffes toute notre fortune pour être dans la suite à sa discrétion. J'espère ne pas vivre assez pour voir ce moment»[1099].
[Note 1098: 18 août 1580, _Lettres_, t. VII, p. 277.]
[Note 1099: Wright, cité par Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 542-543.]
C'était au moment des pourparlers de Plessis-les-Tours. Le Duc, pour l'apaiser, offrit de lui communiquer les dépêches relatives aux Pays-Bas et d'admettre son ambassadeur en tiers dans les délibérations[1100]. Elle revint à son projet de ligue contre l'Espagne, qui était en train de s'annexer le Portugal. Mais quand le Roi demanda ce qu'elle ferait pour son frère aux Pays-Bas, l'ambassadeur anglais répondit qu'il n'avait «charge ny pouvoir de sa maistresse, d'entendre à ce party, mais seullement résouldre ce qu'il falloit faire pour traverser ledit roy catholique en Portugal»[1101]. Ce fut au tour du duc d'Anjou de bouder. Alors elle fit de nouvelles avances. Elle pressa l'envoi des commissaires[1102]. Le Duc, très refroidi, fit partir Marchaumont pour «entendre la façon dont» ils seraient reçus[1103]. Catherine arrêta le messager au passage, étant sûre, écrivait-t-elle à Villeroy, que la reine d'Angleterre prendrait «pour rompture de ceste négociation, et en (pour) mocquerie si elle veoid qu'on veuille encore retarder lesdicts commissaires». «Comme ladicte Royne est femme couroigeuze et mal endurante, elle ne fauldra pas de... faire si grand prejudyce à l'advansement de mondict fils (le duc d'Anjou) qu'elle n'espargnera rien des grandz moyens qu'elle a pour luy nuyre et faire non seulement contre luy, mais aussy contre le Roy du pis qu'elle pourra, comme de susciter une nouvelle guerre avec ceulx de la Religion, les assistans de moyens, praticques et intelligences en Allemaigne et partout ailleurs où elle pourra, et si (ainsi) elle se liguera avec le Roy d'Espagne et aydera par despit à sa grandeur et à la ruyne, tant qu'ilz pourront tous deux, de ce royaulme.» Mais si son fils l'épouse «il peult sans [aucun] doubte espérer estre [le] plus grand prince, après le Roy son frère, qui soit en la chrestienté».
[Note 1100: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 545.]
[Note 1101: Catherine au duc d'Anjou, 13 décembre 1580, _Lettres_, t. VII, p. 305.]
[Note 1102: 12 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p. 320.]
[Note 1103: 17 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p. 323.]
Avec les moyens de la Reine «sa femme, qui ne luy peuvent déffaillir» et l'assistance du Roi, son frère, et du royaume de France, il peut, comme la Reine le laisse entendre, se faire élire roi des Romains[1104]. Elle se plaît à rêver tout éveillée.
Henri III nomma les commissaires, parmi lesquels trois princes du sang, le comte de Soissons, le duc de Montpensier et le prince Dauphin[1105], pour traiter, passer, accorder et contracter le mariage (28 février 1581). Après de laborieuses négociations, le contrat fut signé le 11 juin 1581, mais à l'épreuve on vit bien qu'il n'aurait pas plus d'effet que le premier.
[Note 1104: A Villeroy, 17 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p. 323-324.]
[Note 1105: Le comte de Soissons, Louis de Bourbon, fils du prince de Condé, qui avait été tué à Jarnac, mais catholique, et le duc de Montpensier se firent excuser. _Lettres_, t. VII, p. 363 et note.]
L'hiver fini et les négociations du Midi s'éternisant, le duc d'Anjou écrivit à sa mère (Libourne, 1er avril 1581) qu'il allait, comme il l'avait promis par sa déclaration de Bordeaux du 23 janvier, marcher au secours de Cambrai. Trois semaines après, il partit, et de peur des reproches et des empêchements, il s'achemina vers Alençon, sans visiter au passage sa mère et son frère. Catherine eut «un regret extresme», «voyant, écrivait-elle à Bellièvre, que son honneur et sa personne ne courront moyngs de hazard que feront les affaires du Roy... les ayant laissées imparfaictes et confuses»[1106]. Elle le suivit à Alençon, et, dans les trois jours qu'elle passa près de lui (12-15 mai), elle le pressa et le supplia sans succès d'ajourner l'entreprise des Flandres jusqu'au complet rétablissement des affaires du royaume. Mais elle n'obtint rien. De colère, elle s'en prit aux mignons du Duc, qui assistaient à l'entretien, les accusant d'avoir, par leurs brigues et conseils, provoqué toutes ces brouilleries, et déclarant qu'ils méritaient le gibet. François se plaignit qu'elle manquât à sa promesse de ne l'insulter ni lui ni les siens et il sortit sans vouloir ce jour-là en écouter davantage[1107]. Elle écrivit à Montpensier, que son fils aimait beaucoup, d'user de toute son influence pour le retenir[1108]. Le duc d'Anjou continua ses levées, et le 25 mai il leur donna rendez-vous à Gisors[1109]. Des grands et des seigneurs des deux religions, le grand écuyer, Charles de Lorraine, Guy de Laval, fils de d'Andelot, le catholique Lavardin et le huguenot Turenne, favoris du roi de Navarre, un ancien mignon du Roi disgracié, Saint-Luc, La Châtre, La Guiche se préparaient à le joindre avec des soldats et leurs gentilshommes. La Rochepot l'attendait en Picardie avec de l'infanterie[1110]. Ces bandes que leurs chefs n'avaient pas le moyen de payer vivaient sur l'habitant, pillaient le plat pays, saccageaient les villages qui résistaient. Les Parisiens effrayés appelèrent à l'aide Henri de Guise. Catherine retourna voir son fils à Mantes (fin juin ou commencement juillet). Le Duc, tout en confessant qu'il n'avait de «quoy exécuter telle entreprise et en rapporter l'honneur et avantage» qu'il s'était «promis», ne s'en voulut «desmouvoir», «dont je suis encores plus affligée que je ne vous puis écrire, disait-elle à l'ambassadeur de France à Venise, Du Ferrier, le voyant à la veille de perdre sa personne avec sa réputation et mettre ce royaume, auquel j'ay tant d'obligation, au plus grand danger où il fut oncques.... Vous pouvez de là comprendre en quelle douleur et perplexité je me trouve....»[1111].
[Note 1106: 29 avril 1581, _Lettres_, t. VII, p. 373.]
[Note 1107: Lettre d'un agent anglais, Shauenbourg, du 26 mai, citée par Kervyn de Lettenhove t. VI, p. 138.]
[Note 1108: 28 mai 1581, _Lettres_, t. VII, p. 381.]
[Note 1109: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 133.]
[Note 1110: Lettre de Renieri, agent florentin, du 16 mai, _Nég. diplom. de la France avec la Toscane_, IV, p. 365.]
[Note 1111: 29 juillet, _Lettres_, t. VII, p. 385.]
La raison de son grand trouble, c'est qu'elle ne parvenait pas à calmer Henri III. Le Roi, indigné que son frère armât «sans son consentement, voires contre son gré et vouloir,» qu'il foulât ses sujets et le lançât dans une guerre avec l'Espagne, paraissait résolu à se faire obéir même par la force. Il convoqua les compagnies d'ordonnance à Compiègne. Il ordonna au sieur de La Meilleraye de rompre toutes les bandes, fussent celles de son frère. «Je vous le commande aultant que vous m'aymez et debvez obeissance à vostre Roy.... Aydez vous de la noblesse, du peuple, du toxain et de tout qu'il sera besoing, je vous en advoue et le vous commande»[1112].
Catherine voulait empêcher à tout prix cette lutte plus que civile. Convaincue qu'il importait au bien du royaume et du Roi de contenter le duc d'Anjou, elle changea de politique, sinon de sentiments. Sans doute elle aurait mieux aimé voir François à la Cour, paisible et docile, que de le servir en ses entreprises étrangères. Mais le seul moyen qui lui restât d'accorder les deux frères, c'était de soutenir les ambitions de l'un pour assurer la sécurité de l'autre. Une première fois à Blois ou à Chenonceaux, à son retour d'Alençon, en mai 1581, elle aurait essayé sans succès de décider le Roi à soutenir le Duc sous main[1113]. Elle lui avait représenté, raconte l'ambassadeur d'Espagne, Tassis, que le Duc, «se voyant sans souffisans moyens pour exécuter ce qu'il a en teste par faulte de la faveur de son frère, de rage ne voulsist convertir sa furye contre luy et allumer ce royaulme de nouvelle guerre civile»[1114]. A la longue elle lui persuada de souffrir ce qu'il n'aurait pu défendre, sans de gros risques. En juillet il était résigné, tout en continuant à désavouer l'agression. Le seigneur de Crèvecoeur, lieutenant général du Roi en Picardie, rapporte l'agent florentin Renieri, vint à la Cour, «pour savoir de la bouche du Roi la vérité sur l'entreprise de Monsieur, à qui Sa Majesté répondit qu'elle ne se faisait pas de son consentement. Crèvecoeur m'a dit que la Reine-mère lui demanda si le Roi pouvait empêcher la dite entreprise. Il dit que oui. De quoi elle se montra mécontente[1115]».
[Note 1112: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 133.]
[Note 1113: Sur ce premier échec à Blois, voir une dépêche de l'ambassadeur vénitien, citée dans _Lettres_, t. VII, p. 375, note.]
[Note 1114: Jean-Baptiste de Tassis, cité dans Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 140, note 2.]
[Note 1115: Renieri, 25 Juillet, _Négociations diplomatiques_, t. IV, p. 377.]
Elle alla encore une fois, par acquit de conscience, trouver son fils à La Fère-en-Tardenois pour le détourner de cette aventure (7 août), mais déjà elle avait pris toutes les dispositions pour la protéger. Le sieur de Puygaillard, qui commandait les troupes royales, avait l'ordre de côtoyer l'armée d'invasion et d'empêcher les Espagnols de l'attaquer avec avantage. C'est sous la protection de ce lieutenant du Roi que le duc d'Anjou mena au secours de Cambrai les troupes que le Roi lui avait défendu de rassembler et qu'il avait abandonnées aux coups des populations. Il entra dans la ville le 18 août, la débloqua ensuite et marcha sur Cateau-Cambrésis, qui capitula le 7 septembre. Mais la Reine-mère restait anxieuse. «Je suis, écrivait-elle à Du Ferrier, le 23 août, en une extresme peine de l'issue du voyage auquel mon fils s'est embarqué»[1116]. Elle craignait que la fin ne correspondît pas au commencement.
[Note 1116: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p. 209. _Lettres_, t. VII, p. 391.]