Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 46
Des propos de table ou des conciliabules de ces condottieri et de ces grands seigneurs, presque rien n'a transpiré parce que probablement tout s'est passé en paroles. On sait que déjà Casimir avait promis à La Rocheguyon de lui fournir cinq mille reîtres contre la cession de Commercy. On peut supposer que le duc de Lorraine a dû le tâter sur l'entreprise que Guise, d'accord avec lui, tramait contre Strasbourg[1060]. Mais il est imprudent de pousser plus loin les hypothèses[1061].
Cette rencontre de personnages de divers pays et des deux religions était si symptomatique que la Reine-mère retourna auprès du duc d'Anjou, qui n'avait pas consenti à l'accompagner ou à la suivre à Paris. Elle alla le trouver à Bourgueil (près de Chinon) et passa plusieurs jours avec lui (14-17 avril 1580)[1062]. Elle lui parla des projets qu'on lui prêtait sur les Pays-Bas, mais ce n'était pas sa principale affaire et elle eut l'air de le croire quand il feignit de s'en départir, «considérant le peu que l'on a faict pour luy quand il y a esté»[1063]. Elle appréhendait par-dessus tout qu'il ne se rapprochât des huguenots et, pour cette raison, elle le dissuada d'épouser la soeur du roi de Navarre, Catherine de Bourbon, un parti qu'avant son voyage du Midi elle trouvait sortable. C'est qu'alors elle y voyait un moyen de se concilier le chef des protestants avec qui elle allait traiter. Les temps étaient changés et ses dispositions aussi. Ce mariage, lui dit-elle, exciterait contre lui «une grande inimitié de tous les catholiques du royaume et de la Chrestienté». Il lui fit remarquer, non sans malice, qu'elle et le Roi son frère ne voyaient point de «difficultés» à son mariage avec la reine d'Angleterre, «qui estoit du la mesme relligion». Mais elle lui représenta--c'est elle-même qui l'écrit à Henri III--«la grande différence d'acquérir à soy en se mariant un grand royaume comme le sien (celui d'Élisabeth) ou seullement cinquante mil livres de rente tout au plus, épousant la princesse de Navarre[1064]». Ce n'était pas assurément la peine de se brouiller avec le monde catholique à si bas prix.
[Note 1060: Sur cette entreprise qui aurait permis aux Lorrains d'ouvrir ou de fermer le passage du Rhin aux auxiliaires allemands, voir les références dans Davillé, _Les prétentions de Charles III à la couronne de France_, 1909, p. 26, note 7; et y ajouter celles de P. de Vaissière, _De quelques assassins_, 1912, p. 210, note 1.]
[Note 1061: Voir toujours le consciencieux Davillé, dont je n'accepte pas d'ailleurs les hardiesses érudites, p. 27 sqq.]
[Note 1062: _Lettres_, t. VII, p. 238-247.]
[Note 1063: Au Roi, 15 avril, _Lettres_, t. VII, p. 241-242.]
[Note 1064: 15 avril, _Lettres_, t. VII, p. 241.]
Elle lui proposa, au lieu de Catherine, sa petite-fille Christine, fille du duc de Lorraine. Mais il fit le sourd.
Au fond, il appréhendait autant qu'elle, mais pour d'autres raisons, le retour des troubles dans le royaume. Il souhaitait le maintien de la paix pour recruter dans les deux partis les soldats qui étaient nécessaires à son entreprise des Flandres. Sa mère l'entendit «plusieurs fois» dire qu'il y avait «un moyen très grand et fort aisé» de pourvoir aux menées et défiances de ceux de la religion. Ce serait que le Roi fit une paix nouvelle ou accordât un pardon général et qu'il allât jurer l'amnistie ou la paix en sa Cour de Parlement devant les princes, les grands officiers de la couronne, les principaux du royaume, et les procureurs des grands personnages qui n'y pourraient venir[1065]. Il offrait son humble service pour cette oeuvre d'apaisement, et le maréchal de Cossé, qui était à Bourgueil, déclarait à Catherine et à beaucoup d'autres, comme elle le raconte avec intention à Henri III, que le Roi en devait donner expressément la charge à son frère afin de bien faire connaître à tous ses sujets qu'il voulait la paix et le repos du royaume. Elle répondit qu'elle n'était pas d'avis de faire un édit nouveau, celui que le Roi avait octroyé aux protestants suffisait; mais elle ne rejeta pas absolument l'idée d'envoyer un des siens avec un serviteur du Duc, s'informer de l'occasion des troubles, «combien que mon intention, expliquait-elle à Henri III, fust de n'en rien faire sans la résolution de vous mesme et de vostre volunté». Et toujours elle lui répétait qu'il y avait dans ces remuements autant de politique que de religion. Le lendemain elle le pressait de mander à Paris, suivant le conseil de son frère, les princes et les grands pour aller «jurer» devant eux en son Parlement «l'entretènement de la paix et le promectre solennellement et avec tant d'expression qu'il ne s'y puisse rien adjouster ny jamais trouver aulcune excuse»[1066]. Quant au «pardon général de tous les maux et faultes passées», que recommandaient le duc d'Anjou et le maréchal de Cossé, c'était aussi son opinion «fondée sur ce que il seroit très difficile de chastier ceulx qui les ont commis sans danger de rentrer aux troubles», mais elle s'en remettait à son «prudent avis». Elle l'engageait pourtant, s'il voulait bien pardonner cette fois, à déclarer «par parolles fort expresses» qu'à l'avenir il serait fait «justice» «sévèrement et exemplairement» des coupables, de quelque qualité, condition et religion qu'ils fussent. Elle était sûre que ce serment d'entretenir la paix servirait «grandement à aller au devant et empescher le mal qui se prépare». «Et quant il n'y auroit, affirmait-elle, que la bonne intelligence que l'on verra par là qui est entre vous et vostre dict frère, croiez que cela contiendra beaucoup de gens»[1067]. C'était l'intérêt du Roi de regagner son frère.
[Note 1065: Tours, 18 avril, _Lettres_, t. VII, p. 246.]
[Note 1066: Tours, 19 avril, _Ibid._, t. VII, p. 250.]
[Note 1067: Tours, 19 avril, _Ibid._, t. VII, p. 251-252.]
La guerre éclata soudainement dans le Midi. Le roi de Navarre adressa un manifeste à la noblesse (15 avril) et, cinq jours après, une lettre au Roi pour justifier la prise d'armes[1068]. Son grand argument, c'est que ses coreligionnaires étaient désespérés par les agressions des catholiques. Mais les catholiques pouvaient répondre qu'ils ne faisaient que rendre coup pour coup. Au vrai, les chefs protestants avaient résolu, d'accord avec les députés des Églises, à l'assemblée de Montauban (juillet 1579), de garder les quinze places que les articles de Nérac, signés le 28 février, les obligeaient à restituer dans les six mois[1069], c'est-à-dire à la fin août. Leurs craintes et leurs inquiétudes n'étaient qu'un prétexte. Ils savaient bien que Catherine ne les forcerait pas à se dessaisir et qu'elle négocierait toujours, même s'ils prenaient encore quelques châteaux, comme ils en étaient bien tentés. Turenne avoue que, pendant leur séjour à Montauban, «chacun s'employait à se préparer à un nouveau remuement et à recognoistre des places»[1070]. Ils recommencèrent à tirailler avec les catholiques, et subitement, en avril 1580, sans être assurés du secours d'une armée étrangère, contre l'aveu des gens de La Rochelle et de beaucoup d'Églises[1071], malgré la froideur du duc d'Anjou et l'hostilité de Montmorency, ils mirent toutes leurs forces en campagne. L'ont-ils fait, comme le dit Turenne, pour dégager le prince de Condé, aventuré dans La Fère, ou, comme le croit Marguerite, de peur qu'Henri III, outré de leur désobéissance, ne vînt en personne régler la question des places et les obliger à tenir leur parole? Il est probable que le roi de Navarre a été entraîné par des compagnons plus ardents et des capitaines âpres au butin, qu'il ne pouvait mener qu'à la condition de les suivre.
[Note 1068: _Lettres missives_, 15 avril, t. I, p. 288 sqq; lettre du 20 avril au Roi, _ibid._, p. 296 sqq.]
[Note 1069: Anquez, _Histoire des assemblées politiques des Églises réformées_, 1859, p. 28, parle de deux assemblées: 1579 et 1580(?), sans dire en quel mois. La date de la première réunion, la seule certaine, est fixée par une lettre de Catherine au Roi du 15 juin 1579 (t. VII, p. 12). «... Le premier jour du mois prochain se doit faire un sinode général à Montauban où mon fils le roi de Navarre, le prince de Condé, le vicomte de Turenne, tous les principaulx et premiers, ensemble les députés de leurs églises se doivent trouver.» L'assemblée fut d'avis que le roi de Navarre ne restituât point les places, mais elle se prononça contre une prise d'armes avant qu'on sût la réponse d'Henri III aux remontrances qui lui seraient adressées (Anquez, p. 28). Ce cahier fut porté à Henri III par le sieur de Lezignant (ou Lusignan), _Lettres de Catherine_, 8 août, t. VII, p. 73.]
[Note 1070: _Mémoires du vicomte de Turenne, depuis duc de Bouillon_, 1565-1586, publiés pour la Société de l'Histoire de France par le comte Baguenault de Puchesse, 1901, p. 147.]
[Note 1071: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, p. 199.]
D'Aubigné, l'historien-poète, veut, lui, que la reine de Navarre et son entourage aient provoqué la prise d'armes. Henri III, le médisant Henri III, se serait plu à colporter l'histoire amoureuse de la Cour de Nérac, et les dames, pour se venger du diffamateur, auraient excité contre lui leurs maris et leurs amants[1072]. Mais si le ressentiment des femmes a fait battre les hommes de meilleur coeur, il y avait longtemps qu'ils en avaient «envie».
Marguerite aurait eu une raison de plus de détester le Roi, son frère, s'il est vrai, comme le rapporte l'agent florentin, Renieri, souvent bien informé, qu'il ait écrit à son mari que Turenne la «caressait»[1073]. Mais elle se défend dans ses Mémoires, avec beaucoup de vraisemblance, d'avoir voulu la rupture; elle a fait de son mieux pour réconcilier son mari et le maréchal de Biron; elle a remontré au Conseil de Navarre tous les dangers d'une agression, et, d'autre part, averti le Roi son frère et la Reine-mère de l'aigreur croissante des réformés. Si Catherine avait douté de Marguerite, elle ne l'aurait pas appelée à l'aide pour rétablir la paix. «Faictes luy congnoistre (à votre mari) le tort qu'il se faict et mettez peine de rhabiller cette faulte qui est bien lourde»[1074] (21 avril 1580).
[Note 1072: D'Aubigné, _Histoire universelle_, publiée pour la Société de l'Histoire de France par de Ruble, t. V, p. 383-384.]
[Note 1073: «... Che Turenne chiava sua moglie». Caressait est un euphémisme, _Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane_, t. IV, p. 320. Henri III n'était pas incapable de cette dénonciation. En tout cas, au début de la guerre, Turenne laissa la lieutenance de la Guyenne, qui le retenait près du roi de Navarre, et prit de son plein gré, du moins il le laisse entendre, le gouvernement du Haut-Languedoc, pour avoir tout le mérite ou assumer la responsabilité de ce qu'il ferait. Il ajoute: «J'avois outre cela un sujet qui me convioit à m'éloigner dudict Roy pour m'esloigner des passions qui tirent nos ames et nos corps après ce qui ne leur porte que honte et dommage.» _Mémoires_, p. 149. Il avoue la passion et se fait un mérite de l'avoir fuie. N'oublions pas qu'il écrit en sa vieillesse pour l'édification de ses enfants.]
[Note 1074: _Lettres de Catherine_, t. VII, p. 254.]
Le roi de Navarre, qui savait mieux que personne les sentiments de sa femme, lui écrivait le 10 avril, quelques jours avant la déclaration de guerre: «Ce m'est un regret estresme qu'au lieu du contentement que je desirois vous donner... il faille tout le contraire et qu'aïez ce desplaisir de voir ma condition réduicte à un tel malheur»[1075]. Parlerait-il ainsi à une complice et pouvait-il signifier plus clairement qu'il entrait en campagne malgré lui et malgré elle? De la prétendue cause passionnelle de la prise d'armes, il convient de ne retenir que le nom pittoresque de guerre des Amoureux.
Catherine fut outrée de cette révolte qui récompensait si mal sa longanimité. «Le Roy, écrivait-elle à son gendre, quelle occasion vous donne-[t]-il de ce faire? Il vous demande que luy observiez ce que luy avez promis et juré et de quoy avez esté tous contens, car ce n'est pas une loy ny commandement qu'il vous ait faict par la puissance que Dieu luy a donnée sur tous estans ses subjects.... mais c'est bien paix et traicté faict et disputté comme de per à per» (de pair à pair). Elle ne voulait pas croire que Dieu l'eût assez «abandonné» pour avoir commandé la prise d'armes.... «Je ne croyray jamais qu'estant sorty d'une si noble race (les Bourbons), vouliez estre le chef et général des brigands, voleurs et malfaicteurs de ce royaulme.» Il fallait «remettre les choses comme la raison le veult... et faire exécuter ce que le Roy vous mande.... affin que ce pauvre royaume demeure en repos et qu'il n'y ait occasion de dire que l'avez troublé». Les formules de politesse: «Et vous prie, pour l'amour que je vous porte, excuser ce que je vous dis....»; «Je prie Dieu qu'il vous le fasse bien prendre» n'enlevaient rien à la vigueur de la leçon[1076].
[Note 1075: _Lettres missives de Henri IV_, t. I, p. 528.]
[Note 1076: Chenonceaux, 21 avril 1580, t. VII, p. 252-253.]
La révolte dispensa Henri III de la manifestation théâtrale de bonne volonté que lui avaient suggérée son frère et sa mère. Il se contenta de publier, près de deux mois après (3 juin), une déclaration confirmative des édits de pacification. Il avait nommé son frère lieutenant général du royaume (4 mai), mais il ne lui donna aucun commandement. Trois armées marchèrent contre les protestants. Condé n'attendit pas l'attaque de Matignon dans La Fère et s'enfuit en Allemagne (20 mai). Mayenne pénétra en Dauphiné[1077], où en septembre il prit la forte place de La Mure. Le roi de Navarre avait emporté la ville de Cahors, mais cet assaut de quatre jours (28-31 mai), d'où il sortit «tout sang et poudre»[1078] avec la réputation d'un héros, ne servit qu'à sa gloire. Biron le poussa si vivement que Marguerite criait grâce à sa mère dans une lettre à la duchesse d'Uzès. «... Faictes luy souvenir ce que je luy suis et qu'elle ne me veuille rendre si misérable, m'ayant mise au monde, que j'y demeure privée de sa bonne grace et protection. Si l'on faisoit valoir le pouvoir de mon frère (le duc d'Anjou), nous aurions la paix, car c'en est le seul moyen»[1079] (fin juin).
Le Roi et la Reine-mère étaient tout disposés à employer ce médiateur. Il s'entêtait, malgré leurs représentations, dans son dessein des Pays-Bas[1080]. Le 22 août 1580, il avait fait occuper par ses troupes la ville et la citadelle de Cambrai. Les États généraux, épouvantés des progrès du duc de Parme et poussés par le prince d'Orange, étaient cette fois résolus à payer son concours du prix qu'il y mettait et à le reconnaître pour prince et souverain seigneur. Mais le Roi, s'il le laissait partir, pouvait craindre, en pleine guerre civile, une guerre avec l'Espagne et, s'il l'en empêchait, une coalition des malcontents catholiques avec les huguenots. Pour échapper à l'un et à l'autre danger, il fallait que le duc d'Anjou, de lui-même, ajournât l'expédition. Catherine avait acheminé Henri III doucement, suivant son habitude, à confier à ce frère détesté la mission d'apaiser les troubles. Elle savait combien les négociations avec les protestants du Midi étaient laborieuses et elle espérait gagner du temps, beaucoup de temps. Le Duc, qui manquait d'hommes et d'argent, escomptait pour ses futures conquêtes l'appoint des forces huguenotes que la paix rendrait disponibles. Peut-être Catherine lui avait-elle laissé entendre que le Roi, en récompense d'un succès diplomatique, ne s'opposerait plus à ses entreprises. «Mesmes la Reine mère, dit un rapport anonyme, a beaucoup diminué des remontrances qu'elle souloit faire»[1081].
Quand les députés des États eurent rejoint le Duc à Plessis-les-Tours, ils demandèrent, avant de le reconnaître pour souverain, que le Roi s'engageât formellement à le soutenir de tous ses moyens. On leur aurait fait voir en guise de réponse une lettre où Henri III promettait à son frère de l'assister «jusques à sa chemise», mais en négligeant de leur dire que le Duc avait promis de ne jamais se prévaloir de cet engagement[1082]. Le traité qu'ils consentirent à signer (Plessis-les-Tours, 19 septembre) portait seulement que le nouveau souverain des Pays-Bas s'assurerait l'alliance et l'appui du roi de France.
[Note 1077: _Lettres_, t. VII, p. 276-277 et références.]
[Note 1078: _Lettres missives_, I, p. 302.]
[Note 1079: Citée par Baguenault de Puchesse, _Lettres_, t. VII, p. 274, note 1.]
[Note 1080: Henri III à Saint-Gouard, son ambassadeur en Espagne, _Lettres_, t. VII, p. 477.]
[Note 1081: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 578, note 3.]
[Note 1082: [De Licques], _Vie de Mornay_, p. 55, cité par Groen van Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau_, t. VII, p. 403-404.]
Le Duc partit immédiatement pour le Midi, et y fut bientôt rejoint par Bellièvre et Villeroy, les deux hommes de confiance d'Henri III et de Catherine, qui devaient lui servir d'aides et de conseils. Les négociations avec le roi de Navarre commencèrent en octobre et aboutirent assez vite à la paix de Fleix (26 novembre), qui confirmait les article de Nérac, mais laissait aux protestants pendant six ans encore les places de sûreté. La Reine-mère remercia Bellièvre avec effusion «de la bonne et grande et dextre façon» dont il avait usé «en la conférence de Flex et aux affaires qui se sont traictez de delà» auprès de son fils le duc d'Anjou[1083].--«De ma part, lui écrivait-elle encore le même mois, vous povés panser come je l'é reseus (reçu la nouvelle), que, oultre la pays (paix) du royaume, voyr une entière récosyliation de tous mes enfans»[1084]. Elle se réjouissait déjà, dans une lettre à la duchesse d'Uzès, d'avoir ses deux fils et sa fille Marguerite réunis autour d'elle «aveques joye et contentement et repos de set royaume», et comme elle s'endormait de fatigue en écrivant, elle répétait les mêmes mots, mais avec une addition qui trahit sa préférence maternelle: «aveques plus de repos en se royaume et contentement pour le Roy _mon fils amé_»[1085].
[Note 1083: _Lettres_, t. VII, p. 310, décembre 1580.]
[Note 1084: _Ibid._, p. 320.]
[Note 1085: _Ibid._, p. 302.]
Elle affectait de rapporter tout l'honneur de la négociation à Bellièvre pour se dérober aux exigences du duc d'Anjou. Il réclamait comme récompense de son grand service les moyens d'aller guerroyer en Flandres. Elle priait Bellièvre de lui redire après Villeroy «de ne se présipiter, et, en se perdent (perdant), nous perdre tous»[1086]. Mais il alléguait les raisons d'honneur et d'opportunité qui l'obligeaient à secourir au plus vite Cambrai qu'Alexandre Farnèse bloquait[1087]. Il pouvait invoquer les engagements pris par le Roi, et dont le dernier, du 26 novembre 1580, portait expressément qu'il aiderait et assisterait son frère de tout son pouvoir et se joindrait, liguerait et associerait avec les provinces des Pays-Bas qui auraient contracté avec lui, aussitôt qu'elles l'auraient effectivement reçu et admis en la principauté et seigneurie desdites provinces[1088]. Le Duc escomptant l'effet de ces promesses, recrutait partout des soldats et ordonnait à ses gentilshommes de monter à cheval. Mais Henri III se dérobait. Les États généraux des Pays-Bas, réunis à Delft pour ratifier le traité de Plessis-les-Tours, y mettaient pour condition que le roi de France donnât assurance sous son seing d'aider son frère de ses forces et moyens «pour tousjours maintenir ensemble les provinces»[1089]. Mais, au contraire, Henri III demandait l'annexion de l'une de ces provinces à la France comme prix de son concours. C'étaient des exigences inconciliables et il pensait en tirer parti.
[Note 1086: _Ibid._, p. 31.]
[Note 1087: Bellièvre à la Reine-Mère, Coutras, 11 décembre, _Lettres_, t. VII, app., p. 453.]
[Note 1088: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 599.]
[Note 1089: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 597, note.]
La Reine-mère prétendait que le Duc restât dans le Midi ou qu'il se tînt tranquille jusqu'à la complète exécution de la paix. Est-il possible ou seulement raisonnable, lui disait-elle dans une de ces grandes lettres, qui sont de véritables mémoires politiques[1090], «que le Roy offence le Roy catholique et se mecte en danger de avoir la guerre contre luy, devant que d'avoir estably, comme il convient, les affaires de son royaume et d'estre asseuré de la fidélité de ses subjectz».
«Nous avons trop esprouvé, avouait-elle, le peu de respect... que ceulx de la nouvelle relligion des provinces de Languedocq et Daulphiné portent au Roy et mesmes à mondict filz le roy de Navarre pour nous asseurer de leur fidélité devant l'exécution et accomplissement de leurs promesses: j'ay la mémoire encores trop ressente de leurs deportemens en mon endroict»[1091].
[Note 1090: Au duc d'Anjou, 23 décembre 1580, _Lettres_, t. VII, p. 304-309.]
[Note 1091: _Ibid._, p. 305.]
«D'avantage, mon filz, trouvez-vous qu'il soit à propoz que le Roy vostre frère et vous entrepreniez ceste guerre contre le plus puissant prince de la Crestienté, devant que de vous estre randuz plus certains de la volonté et amityé de vos voisins, spéciallement de ceulx qui ont intérest à la grandeur dudict Roy catolicque comme la Royne d'Angleterre et les princes de Germanie?» La reine Élisabeth, il est vrai, a fait plusieurs fois dire par son ambassadeur qu'elle était prête à former une Ligue avec la France, mais quand le chancelier Cheverny, Villequier et le secrétaire d'État, Pinart, sont allés le trouver, pour en traiter avec lui, il s'est déclaré sans pouvoirs.
Les cantons suisses font difficulté de renouveler l'alliance «pour les excessives sommes de deniers» qui leur sont dues et qu'il faut réunir le plus tôt possible sous peine de perdre quasi l'unique alliance et amitié dont la Couronne est «appuyée». Au contraire, les Espagnols ont de nombreuses intelligences dans le royaume, et loin d'assoupir les divisions, «lesquelles se rendent tous les jours plus dangereuses par la licence effrénée qui croist et augmente à vue d'oeil», une guerre étrangère fournira aux factieux «plus de moien de nuire et accomplir leurs desseings».