Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 45
Quant à Lesdiguières, il persista toujours à refuser les entrevues qu'elle lui proposait même en terre savoyarde[1025]. Elle en fut réduite à charger Bellegarde de négocier avec son complice un accord ou plutôt une trêve entre catholiques et protestants, qui fut publiée au commencement de novembre à Monestier de Clermont[1026].
[Note 1025: _Actes et correspondances du connétable de Lesdiguières_, t. I, Introd., p. XXVIII-XXIX. _Lettres_, t. VII, p. 192, note. Roman, _Catherine de Médicis en Dauphiné_, Grenoble 1883; Dufayard, _Le connétable de Lesdiguières_, 1892, p. 57-61. Bellegarde mourut deux mois après sa réconciliation avec le Roi à Saluces (20 décembre). On a naturellement accusé Catherine de l'avoir fait empoisonner (voir les références de M. le Cte Baguenault de Puchesse, Introd. au t. VII des _Lettres_, p. XIII et XIV). Bellegarde a pu mourir très bien de la gravelle dont il souffrait depuis longtemps.]
[Note 1026: _Lettres_, t. VII, p. 192, note.]
Il était temps qu'elle rejoignît son fils. L'agitation, qui semblait apaisée dans le Midi, avait gagné le Nord et l'Est. Pendant la dernière partie de son voyage il lui était venu de ces régions des nouvelles inquiétantes. Il y avait eu des soulèvements de paysans en Basse-Normandie et même une émeute à Rouen[1027]. Des grands seigneurs de la province, La Rocheguyon, Cantelou, Pont-Bellenger, étaient compromis dans ces remuements et même suspects d'avoir voulu enlever le Roi à Saint-Germain. Ils avaient pris le large et s'étaient retirés en Lorraine, à Commercy, dont La Rocheguyon était damoiseau[1028]. Le bruit courait que le seigneur de La Petite-Pierre, un protestant, poussé sous main, disait-on, par le duc de Guise, projetait une entreprise sur Strasbourg[1029]. Des soldats et des gentilshommes en petites troupes se dirigeaient de différents points du royaume vers la Lorraine et la Champagne, où elles se massaient. Quelques-unes de ces bandes envahirent la Franche-Comté, qui appartenait à Philippe II, pillèrent le plat pays et prirent trois châteaux. Catherine a certainement compris que cette attaque était, comme celle de l'an précédent, une simple diversion pour occuper les Espagnols, diviser leurs forces et faciliter au duc d'Anjou l'attaque des Pays-Bas.
[Note 1027: Relation du secrétaire de Jérôme Lippomano, l'ambassadeur vénitien. Tommaseo, _Relations des ambassadeurs vénitiens_, t. II, p. 451.--Floquet, _Histoire du Parlement de Normandie_, t. III, 1841, règne de Henri III, n'en dit rien.]
[Note 1028: Damoiseau, nom donné à des vassaux de seigneurs ecclésiastiques. Le suzerain de Commercy, c'était l'évêque de Metz.]
[Note 1029: La Petite-Pierre ou Lützelstein, châtellenie lorraine dans les Vosges.]
Mais elle craignait d'irriter les cantons suisses limitrophes de la province espagnole et qui était garants de sa neutralité[1030].
Elle écrivit au grand écuyer, Charles de Lorraine, et à Saissac et Du May, qui commandaient sous ses ordres ces batteurs d'estrade, pour leur représenter les conséquences possibles de ces courses et de ces menées: rupture de l'alliance avec les Suisses, représailles du roi d'Espagne, et, en cas de tentative sur Strasbourg, conflit avec le Corps Germanique[1031]. Elle les priait d'y bien réfléchir. Si elle leur parlait si doucement, c'est qu'elle savait leurs liaisons. Charles de Lorraine, grand ami du duc d'Anjou, fut son compagnon de guerre aux Pays-Bas; La Rocheguyon était le frère de son favori d'alors, La Rochepot. Il n'aurait pas fallu, par une sévérité hors de saison, tourner contre le Roi les forces destinées à combattre Philippe II. Aussi avait-elle bien recommandé à Henri III de fermer les yeux sur les remuements de la noblesse de Normandie. Il avait eu bien raison de châtier les paysans qui s'étaient «tant oubliés», gens de peu et sans attaches, mais donner arrêt contre les seigneurs réfugiés à Commercy, c'était chose dangereuse[1032]. Ils armeraient pour se défendre et appelleraient leurs amis à l'aide. Mieux valait suspendre l'action de la justice que de risquer une insurrection. Les ménagements lui parurent encore plus opportuns, quand elle apprit ce qu'elle appréhendait par-dessus tout, une nouvelle brouille entre ses deux fils.
[Note 1030: Sur la neutralité de la Franche-Comté, voir Lucien Febvre, _Philippe II et la Franche-Comté_, Paris, 1911, p. 54-57. L'accord conclu en 1511 entre Maximilien d'Autriche et les Suisses et celui de 1522 entre Marguerite d'Autriche et François Ier mettaient la neutralité franc-comtoise sous la protection des cantons. Un an auparavant, les Français avaient envahi déjà la Franche-Comté. Le duc d'Anjou, avouant l'agression, avait écrit à «Messieurs des Ligues» (2 octobre 1578) qu'il avait en vue le «repos et tranquillité des Flandres», mais ils ne voulurent entendre à cette raison de diversion. Ils obtinrent d'Henri III qu'il obligeât son frère (_Id., ibid._, p. 723 et note 2) à retirer ses troupes. Catherine ne s'exagérait pas les susceptibilités des gens des cantons.]
[Note 1031: _Lettres_, 13 octobre 1579, t. VII, p. 168.]
[Note 1032: Au Roi, Grenoble, 12 septembre 1579, t. VII, p. 128.]
En août, le duc d'Anjou était allé visiter la Reine d'Angleterre, qui le reçut à Greenwich dans son intimité, causant longuement avec lui et déclarant, s'il faut en croire l'ambassadeur d'Espagne, qu'elle n'avait jamais vu un homme qui lui plût davantage et qu'elle accepterait plus volontiers pour époux[1033]. Les espérances qu'il conçut durent à son retour lui rendre plus sensibles les marques de mépris et de défiance que son frère ne lui épargnait pas. Cependant, lors de la crise d'otite dont Henri III faillit mourir, il se montra--du moins c'est Catherine qui le dit--«tel qu'il devoit». Mais quelques jours après (fin septembre), profitant d'un voyage du Roi à Chartres[1034], il sortit de Paris et se retira dans son apanage d'Alençon. Bellièvre jugea la situation si sérieuse qu'il pressa la Reine-mère de hâter son retour[1035].
[Note 1033: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 391-393.]
[Note 1034: Henri III au duc de Montpensier, 30 septembre 1578, _Lettres_, t. VII, p. 149, note 2.]
[Note 1035: _Lettres_, t. VII, p. 156. La réponse de la Reine-mère où il est fait allusion aux dépêches de Bellièvre est du 6 octobre.]
Henri III, inconscient du danger ou dédaignant de s'expliquer, laissa tomber la correspondance. La Reine-mère était affolée. «Je vous prie, écrivait-elle à Villeroy, que je aye plus sovent des novelles du Roy, car c'et mourir et ouyr cet que j'oye (ouïs) et ne rien savoyr de la Court»[1036].
Aussitôt qu'elle eut réglé l'affaire de Saluces, elle prit la route de Paris.
Le Roi «s'achemina» au-devant d'elle jusqu'à Orléans, et, comme il l'écrivait à son ambassadeur à Venise, Du Ferrier (9 novembre), il la revit «avec une extresme joye et contentement», heureux qu'elle eût pu supporter ce long et dangereux voyage et sentant son «obligation à la dicte dame du bien qu'elle a semé partout où elle a passé»[1037]. Cet accueil la payait de ses peines. Après seize mois de séparation (août 1578-novembre 1579), elle retrouvait son fils tel qu'elle le souhaitait, reconnaissant de ses efforts, et peut-être plus affectueux qu'elle ne l'avait quitté. A Paris, le Parlement et le peuple allèrent à sa rencontre à une lieue hors des murs, comme pour lui faire honneur de la pacification du royaume.
Le secrétaire de Lippomano, l'ambassadeur vénitien, qui écrivait sous la dictée de son maître, parlait d'elle avec enthousiasme. «C'est, dit-il dans sa Relation, une princesse infatigable aux affaires, faite à point pour prendre de la peine et pour gouverner un peuple aussi remuant que les Français. Puisqu'ils commencent à connaître son mérite, il faut qu'à leur honte, ils la louent et se repentent de ne l'avoir pas appréciée plus tôt»[1038].
[Note 1036: 10 octobre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 163-164.]
[Note 1037: _Lettres_, t. VII, p. 194, note 2, et 195, note 1.]
[Note 1038: _Relations des ambassadeurs vénitiens_, publiées et traduites par Tommaseo dans la Collection des Documents inédits, t. II, p. 449-451. J'ai, pour plus d'exactitude, changé quelques mots à la traduction de Tommaseo.]
Mais il ajoutait, et la réserve était d'importance, qu'elle avait plutôt «assoupi que réglé les différends de la Guyenne, du Languedoc, de la Provence et du Dauphiné».
C'est la vérité même. Le succès de l'oeuvre ne répondait pas à l'habileté de l'ouvrière.
CHAPITRE X
DIVERSION EN PORTUGAL
Catherine ne s'émouvait pas outre mesure de cette recrudescence d'agitation. Elle se croyait maintenant si sûre de l'amour du Roi qu'elle s'en estimait beaucoup plus forte. Confiante à l'excès dans son habileté et dans la vertu du nom royal, elle se flattait qu'en voyant agir ensemble la mère et le fils les huguenots et les politiques entendraient plus facilement raison. Mais c'était à la condition, comme elle le savait bien, que le duc d'Anjou ne prît pas parti contre son frère et qu'il restât en fait neutre et en apparence ami. Il n'était pas allé la saluer au passage à Orléans, sous prétexte qu'il avait été pris d'un «dévoiement d'estomac» au moment de monter à cheval, mais en réalité pour ne pas se rencontrer avec le Roi. Inquiète de cette mauvaise excuse, elle ne s'arrêta que quelques jours à Paris, juste le temps de se reposer, et repartit pour aller causer avec le Duc et le bien disposer en faveur de la paix.
Elle le rejoignit à Verneuil-en-Perche (près d'Évreux). Des conversations qu'ils eurent elle n'a pas tout écrit à Henri III, se réservant de lui en raconter plus long en tête-à-tête. Ils ont dû parler, quoiqu'elle n'en dise rien, des affaires des Pays-Bas où elle savait qu'il se «rembarquait». Peut-être lui a-t-il avoué qu'il venait de signer le 25 octobre avec le sieur d'Inchy, gouverneur de Cambrai, un accord secret qui lui assurait la possession de cette ville libre impériale, mais dépendante du roi d'Espagne[1039]. Très franchement il l'entretint des sollicitations qui lui étaient venues de divers points du royaume. Voulait-il lui faire peur afin de l'incliner à le soutenir en ses entreprises de Flandres? A-t-elle elle-même, par quelque vague promesse de secours, provoqué ses confidences? En tout cas elle sut de lui, comme elle le rapporte à Henri III, et de Christophe de Savigny, seigneur de Rosne-en-Barrois, qui était là, que les malcontents des deux religions, à Commercy et ailleurs, s'étaient assuré le concours de certains colonels de reîtres et du «Casimir» et qu'ils se cherchaient un chef. Le Duc expliqua que, pour mieux faire service au Roi, il avait «sans rien respondre jusques icy ecousté ce qu'ils lui ont voulu dire», bien résolu toutefois à ne jamais refaire chose qui pût déplaire à son frère. Il montrait, disait-elle, en tous ses propos, «ne désirer rien tant en ce monde» que de rendre au Roi «le très humble service» qu'il lui doit. Il ajouta «deux lignes» de sa main à cette lettre de sa mère pour confirmer l'assurance de sa fidélité[1040].
[Note 1039: Kervyn de Lettenhove, _Les Huguenots et les gueux_, t. V, p. 469-470.]
[Note 1040: Au Roi, Verneuil-au-Perche, 23 novembre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 199 et note 1 de la page 200.]
A Évreux, jusqu'où elle s'avança pour décider les États de Normandie, en se rapprochant d'eux, à voter les nouveaux impôts, elle apprit qu'ils avaient repoussé toutes les surcharges. «Il a esté conclud que ce pays vous paiera seulement ce qu'ils ont accoustumé du principal de la taille, du taillon et ustancilles de la gendarmerie et solde de cinquante mille hommes de pied; c'est l'ordinaire; mais quant au parisis[1041], à une creue de III s. (sous) VI d. (deniers) et une autre de XVIII d. pour livre qui revient ensemble, à VI d. près, compris ledit parisis, à deux parts dont les six font le tout, ils n'en veullent rien payer et ont conclud de vous en faire visve remonstrance, vous voullant représenter les grandes pauvretés et charges de ce pays et font une comparaison que d'un corps bien composé il ne s'en peut tirer ny faire que quatre quartiers non plus que d'une année et que d'y en faire six ils ne le pourroient pour leur impuissance»[1042]. La noblesse de la province, pour marquer son mécontentement, n'avait envoyé qu'un délégué par «chacun des sept bailliages et vicontés, au lieu qu'il en souloit tousjours avoir grand nombre». Un gentilhomme protestant, bon serviteur du Roi, lui a révélé que les gentilshommes catholiques «sont après, tant qu'ils peuvent, à unir avec eux ceulx de la Relligion [réformée]» et qu'ils sont «du tout résolus» de faire appel et de se joindre aux étrangers. Leur raison, c'est qu'on «les mesestime et contemne»[1043]. Elle est si troublée de ce qu'elle voit et entend qu'elle écrit à Henri III, sans détours, contrairement à son habitude: «Vous supplie.... commander visvement à vos financiers qu'ilz regardent à vous faire un fonds pour vous faire aider sans plus fouller vos peuples, car vous estes à la veille d'avoir une révolte generalle, et qui vous dira le contraire ne vous dit la veritté»[1044].
[Note 1041: Le «taillon», c'est l'imposition provisoire établie en 1543 sur les villes closes pour l'entretien de 50 000 hommes de pied, et maintenue depuis comme supplément ordinaire à la taille. Les «ustensiles» sont un autre supplément à la taille, mais affecté à la solde de la gendarmerie. Le parisis, calculé d'après la différence entre la livre parisis et la livre tournois, est une augmentation d'environ 7 pour 100.]
[Note 1042: Evreux, 25 novembre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 201. Beaurepaire, _Cahier des Etats de Normandie_, t. I, p. 59-60 (art. III) et p. 71 (art. XXII des demandes des Etats).--Cf. La défense du Roi dans le discours du Premier Président de Rouen, 16 novembre 1579, p. 362-365.]
[Note 1043: _Lettres_, t. VII, p. 201-202.]
[Note 1044: _Ibid._, p. 202.]
A-t-elle vraiment peur ou bien exagère-t-elle le danger pour décider le Roi aux concessions qu'elle allait lui demander. Avec elle on ne sait jamais très bien.
Le Roi, dans un sursaut d'énergie, avait ordonné au maréchal de Matignon de rompre les rassemblements de Champagne et de forcer Commercy. Elle lui insinuait, sous réserve toutefois de son «meilleur advis», que la voie de la douceur serait peut-être préférable. Les gens de guerre que l'on disait réunis en Champagne pour cette entreprise de Strasbourg» s'étant dispersés, était-il prudent que Matignon attaquât Commercy? Ce serait provoquer là et ailleurs l'esprit de résistance. Et quel est le messager qu'elle lui propose d'expédier à La Rocheguyon pour le dissuader de mettre des soldats dans Commercy et au Maréchal pour lui recommander de ramener les siens? c'est un favori du duc d'Anjou, La Rochepot, qui était d'ailleurs le frère de La Rocheguyon[1045].
Le Duc conseillait, lui aussi, de tout apaiser, disait-elle dans une autre lettre. Il lui avait représenté que le Maréchal n'était pas assez fort, même renforcé, pour affronter les troupes massées à Commercy et les auxiliaires qui leur viendraient. «Et semble que ceux qui ont envie de mal faire et remettre vostre royaume en trouble n'attendent que de vous voir commencer pour, sur cette occasion, s'élever et faire entrer le Casimir en vostre royaume»[1046].
François, tout en protestant de sa fidélité, n'avait pas caché à sa mère qu'il avait lieu de se plaindre de son frère, qui ne tient pas «compte» de lui et qui «s'en défie». La Reine engageait donc le Roi, pour dissiper cette «humeur» dangereuse, à écrire au Duc, comme de lui-même, qu'il est heureux «de lui veoir une si bonne volonté» à l'aimer et le servir, mais que son éloignement et l'opinion «qu'il est mal content, cela nuit infiniment au bien» des affaires et à l'exécution de la paix; qu'il le prie de revenir à la Cour avec leur mère, d'être bien assuré de sa bonne grâce, dont il lui a donné déjà tant de marques, et de «n'adjouter foy aux passions de ceux qui veullent veoir les troubles en ce royaume» et que par là il peut «congnoistre estre ennemis de tous deux». Comme elle savait Henri III susceptible, elle ajoutait: «Vous lui saurez mieux dire, de sorte que c'est sottise à moy de le vous escripre»[1047]. Mais si elle s'en remettait à lui, et très justement, de la façon de faire les avances, elle ne lui cachait pas qu'elle les jugeait nécessaires.
[Note 1045: 23 novembre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 199.]
[Note 1046: Au Roi, 25 novembre, _Lettres_, t. VII, p. 201.]
[Note 1047: _Ibid._, p. 202.]
L'escapade de Condé montra combien elle avait raison. Ce Bourbon sectaire, le seul véritable huguenot de sa race, ne se résignait pas à vivre dans l'Ouest, hors de son gouvernement de Picardie, loin des Pays-Bas, de la reine d'Angleterre et de Jean Casimir. Il sortit de Saint-Jean d'Angely, traversa Paris déguisé et s'introduisit par surprise dans une des places les plus fortes de Picardie, La Fère (29 novembre 1579). Il avait trompé Catherine, à qui, le 13 novembre, il écrivait qu'en toutes choses «qui concerneront le service de vozdites Majestez» (le Roi et sa mère), s'il «vous plaist m'honorer de vos commandemens je monteray aussytost à cheval pour les exécuter promptement»[1048].
Comme d'usage, en désobéissant au Roi, il se défendait de vouloir rien faire qui lui déplût, et cependant il se remparait dans La Fère et réclamait son gouvernement contrairement aux stipulations de l'Édit de Poitiers (septembre 1577). Un des articles secrets portait en effet que la ville de Saint-Jean-d'Angely serait laissée au Prince pour sa retraite et demeure pendant le temps et terme de six ans, en attendant qu'il pût «effectuellement jouir de son gouvernement de Picardie auquel Sa Majesté veut qu'il soit conservé»[1049]. Condé alléguait pour sa justification que, lors de la signature de la paix, il avait protesté «que devant les six ans il entendoit retourner en son gouvernement»[1050]. Il ne se croyait pas lié par un contrat qu'il avait répudié en le signant: un _distinguo_ qui sentait le casuiste.
La Reine-mère alla le trouver à Viry (près de Chauny) avec la princesse douairière de Condé, sa belle-mère, et le cardinal de Bourbon, son oncle, mais elle n'obtint pas qu'il rentrât à Saint-Jean-d'Angely[1051]. Les négociations continuèrent entre La Fère et Paris sans plus de succès. Le Prince, seul et guetté par les ligueurs de la province, était incapable de rien entreprendre, mais les huguenots du Midi remuaient. Rambouillet, que le Roi avait député en Guyenne, n'était pas parvenu, au bout de deux mois de sollicitations, à leur faire restituer les places de sûreté qu'ils détenaient indûment[1052]. Montmorency, qui s'était joint à Rambouillet pour persuader le roi de Navarre, n'avait pas mieux réussi, lors de l'entrevue de Mazères (9 décembre 1579)[1053]. Quelques jours après, le capitaine huguenot, Mathieu Merle, sur l'ordre d'«un des principaux chefs de la Religion»[1054]--il ne dit pas lequel--surprit Mende (25 décembre). Le roi de Navarre s'excusa de cette agression, qui, écrivait-il à Henri III, «n'a esté faicte de mon sceu ni de mon consentement». C'était un «faict particulier dont ceulx de la Religion en general portent beaucoup de desplaisir»[1055].
[Note 1048: D'Aumale, _Histoire des princes de Condé_, 1889, t. II, p. 128 et 419 (appendice IX).]
[Note 1049: Art. XXIV, Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, 1re partie, p. 310.--Cf. _Lettres_, t. VII, p. 209.]
[Note 1050: _Lettres_, t. VII, p. 208.]
[Note 1051: Lettres du 16 et du 18 décembre, t. VII, p. 207-212.]
[Note 1052: Les négociations de Rambouillet, dans la _Revue rétrospective_, t. VI, 2e série, p. 125-132.]
[Note 1053: _Lettres_, t. VII, p. 214-215.]
[Note 1054: Merle, _Mémoires_, éd. Buchon, p. 748.]
[Note 1055: _Recueil des Lettres missives de Henri IV_, publié par Berger de Xivrey, t. I, p. 270.]
Mais il ne disait pas qu'ils en eussent tous et il laissait clairement entendre qu'il n'était pas le maître de son parti. Au printemps de 1580 les coups de main recommencèrent. Les protestants prirent Montaigu (15 mars), les catholiques, Montaignac (en Périgord) (avril). On s'acheminait à la guerre ouverte.
Ce que la Reine-mère appréhendait par-dessus tout, c'est que les catholiques malcontents ne se joignissent aux réformés. «J'ay bien peur, écrivait-elle à Henri III, qu'il y ait quelque chose meslé en cecy d'autre faict que de la relligion», et elle lui en donnait pour preuve que les communes et les huguenots du Dauphiné, «au lieu qu'ils souloient estre si mal sont à présent si bien»[1056].
Elle aurait pu alléguer comme exemple de ces compromissions, si elle n'avait craint d'exciter l'humeur du Roi son fils contre son gendre, les fêtes que le duc de Lorraine venait de donner à Nancy à l'occasion du carnaval (11-18 février 1580)[1057]. La présence du fameux Jean Casimir y avait attiré des hôtes ou des visiteurs de marque: Mayenne, frère du duc de Guise, Rosne, le confident du duc d'Anjou, Bassompierre et cinq ou six colonels de reîtres, La Rocheguyon, le damoiseau de Commercy, et d'autres mécontents des deux religions. Jean Casimir tenait boutique ouverte en Allemagne de mercenaires et même il ne lui aurait pas déplu de s'assurer le monopole de ce marché. Il vendait de préférence ses services à ses coreligionnaires et soutenait volontiers aussi, toujours moyennant finances, les sujets catholiques en révolte contre les souverains catholiques, faisant ainsi les affaires de la Réforme et les siennes. Mais on ne le croyait pas incapable, à condition d'y mettre le prix, d'aider les papistes contre les protestants et par exemple de fournir des soldats au duc de Guise pour assaillir Strasbourg et au roi d'Espagne pour recouvrer les Pays-Bas. Il avait en 1576 conduit une armée allemande au secours du duc d'Anjou et des huguenots et il en voulait à Henri III d'ajourner le paiement des trois millions de livres que, vainqueur, il lui avait imposé comme indemnité de guerre; il guettait l'occasion de contraindre ce débiteur récalcitrant. Il était en rapports avec le duc d'Anjou, avec Lesdiguières, le chef des protestants dauphinois, avec le roi de Navarre, avec le prince de Condé, et il ne repoussait pas les avances du duc de Guise. On le sollicitait, on le craignait, on le surveillait. Le «Casimir» était le cauchemar de Catherine. Elle ne cessait pas depuis deux ans d'engager le Roi à s'acquitter. Il semble que, sur les instances de sa mère, il se soit décidé à charger le duc de Lorraine de négocier un concordat. Charles III était tout désigné pour ce rôle d'intermédiaire, voisin et ami de Jean Casimir, avec qui il avait été élevé à la Cour de France, gendre de Catherine, qui l'aimait et élevait en tendre grand'mère sa fille Christine. Ambitieux, mais timoré, serviable aux Guise, ces brillants cadets de sa maison, déférent pour Henri III, qu'il savait soupçonneux et irascible, il ménageait tout le monde. Il ouvrait sa maison aux conspirateurs, mais il ne conspirait pas. «Le duc de Lorraine, écrivait le 10 janvier l'agent florentin Saracini, a fait savoir à Sa Majesté, par courrier exprès, que Casimir lui demandait de passer dans ses États, faisant une levée de reîtres tout à l'alentour»[1058]. Mais il ne disait pas qu'il l'en empêcherait. Il réussit probablement à faire accepter au Palatin l'idée de versements en plusieurs termes[1059].
[Note 1056: Au Roi, 18 avril, _Lettres_, t. VII, p. 247.--Cf. à Villeroy, même date, p. 249.]
[Note 1057: Voir les références dans Davillé, _Les Prétentions de Charles III, duc de Lorraine, à la couronne de France_, 1909, p. 26 sqq.]
[Note 1058: Desjardins, _Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane_, t. IV, p. 282: avis du 10 janvier 1580.]
[Note 1059: _Calendar of State papers, foreign series_, 1579-1580, p. 167.]