Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 44
Mais si elle se permettait quelquefois de blâmer la politique d'Henri III, elle n'avait que ménagements pour ses inclinations. Elle savait qu'il ne changerait ni de conduite ni de favoris pour lui plaire, et que l'idée même d'une intervention, si discrète qu'elle fût, dans ce domaine réservé, lui était insupportable. Les mignons succédaient aux mignons, toujours écoutés, toujours puissants, toujours bien pourvus, toujours les maîtres de leur maître. Après Quélus, Maugiron et Saint-Mesgrin, c'étaient maintenant d'O, Saint-Luc, Arques, La Valette, qui accaparaient la faveur royale. Le Roi les envoyait souvent en mission auprès de sa mère, et elle, pour lui être agréable, avait dans ses lettres toujours un compliment pour ces messagers. Elle chargeait Arques (le futur duc de Joyeuse) de lui dire de sa part beaucoup de particularités sur les affaires du Midi et le mariage d'Angleterre, sûre qu'il saurait «très bien et saigement»--ce sagement revient deux fois--les lui «représenter». Ainsi s'était-il acquitté envers elle de tout ce que son fils lui avait commandé, «dont je suis bien satisfaite et fort aize de veoir qu'il se rende sy discret et capable, comme je voye qu'il est en vos dictes affayres et services»[994]. Elle avait une telle opinion de Saint-Luc, qui s'est «porté très bien et dignement», qu'elle le signalait spécialement avec le grand prieur au choix du Roi. «Employé lé (les) et leur fayte voyr le nombre (?) et les honneurs de ceux qui y commandet (commandent) afin que cet rendet (ils se rendent) aveques l'esperianse, ayant de l'entendement, pour vous povoyr feyre cervise, car lé vieulx s'an vont et yl fault dréser (dresser) des jeunes»[995]. Quand elle n'avait pas occasion de louer le favori, elle disait du bien de leurs parents. Le sieur de La Valette, frère du futur duc d'Épernon, «s'est très dignement acquitté de la charge» qu'il a plu au Roi de lui commettre auprès du duc de Savoie. Il est «fort capable de tout»[996]. Maugiron, lieutenant général en Dauphiné, est jugé à sa valeur maintenant que son fils est mort. «Combien qu'il soit fort bon homme et très affectionné à vous, [il] n'est aussi redoubté et honoré que je desirerois en ce pays». Elle est d'avis de le faire assister (si le Roi le trouve bon) de quelques seigneurs de la province, «auxquels il communiquera les grandes et importantes affaires»[997]. Mais Villequier, qui est grand favori et le beau-père d'O, l'un des mignons, obtient d'elle ce témoignage que «pendant qu'il a esté icy auprès de moy, j'ay, écrit-elle à son fils, receu beaucoup de consolation, aiant esté bien fort soullagée de luy par son prudent conseil et advis... _m'y trouvant quazy comme si j'eusse eu le bien d'estre desja de retour auprès de vous_»[998]. Elle le voit partir à regret, mais puisque le Roi lui a donné à elle le gouvernement de l'Ile-de-France et à lui la lieutenance générale, il convient, aussi longtemps qu'elle sera absente, qu'il soit là bas pour tous deux. Elle veut être agréable au Roi et se faire des amis de ceux qui le possèdent.
[Note 994: 14 avril 1579, _Lettres_, t. VI, p. 339.]
[Note 995: 18 octobre 1579, t. VII, p. 178.]
[Note 996: 19-18 septembre 1579, t. VII, p. 137.]
[Note 997: 12 septembre 1579. t. VII, p. 126.]
[Note 998: 7 octobre 1579, t. VII, p. 159. On sait que Villequier avait en 1577 poignardé de sa main sa femme, qui était enceinte, par jalousie.]
Il lui restait à régler les affaires du Dauphiné et de Saluces. Bellegarde, las d'attendre qu'Henri III le rétablît en son gouvernement, y était rentré avec les forces que Lesdiguières lui avait fait passer et celles qu'il avait levées avec l'argent d'Espagne. Il avait pris Carmagnole et Saluces (juin 1579) et y commandait malgré le Roi. En Dauphiné les huguenots étaient en guerre avec les catholiques, le tiers état en querelle avec la noblesse sur la nature de la taille. Certaines villes prétendaient se garder elles-mêmes contre les protestants et refusaient les garnisons royales. Les paysans promenaient un râteau en signe de nivellement social et s'appelaient de village en village avec des cornets à bouquin, à la mode des libres montagnards suisses. Dans le Vivarais, de l'autre côté du Rhône, ils se liguaient pour refuser les cens et redevances. «En la queue gist le venin», écrivait Catherine. Elle ne croyait pas si bien dire; mais comme elle était la confiance incarnée, elle pensait venir à bout de ces difficultés et vite.
En Provence, elle avait déjà constaté combien les communautés détestaient les gens d'armes pillards et massacreurs, autant dire les nobles. La question de religion était secondaire dans ce conflit, bien qu'elle s'y mêlât. Il y avait des huguenots parmi les Razats, comme il y avait des gentilshommes. Mais c'était avant tout la lutte des villes et des campagnes contre les seigneurs. La secousse religieuse prolongée par les guerres civiles ébranlait tout l'ordre social.
Catherine estimait la noblesse comme classe militaire et le rempart vivant du royaume. Elle la considérait comme l'intermédiaire obligé entre le roi et les «peuples» dans cet État de centralisation embryonnaire, qui, avant la création des intendants, n'eut point d'agents directs et absolument dociles pour se faire obéir. Elle n'aimait pas les gens du commun, criards, hargneux, défiants, tels qu'elle venait d'expérimenter les huguenots du Midi, une masse d'autant d'opinions que de têtes, sur qui ses belles paroles, ses grandes manières, ses vagues promesses et ses protestations de saintes intentions avaient si peu de prise. «Certainement, écrivait-elle à son fils, la licence des dictes communes est de fort grande consequance, non seullement en ce gouvernement [de Provence], mais en celuy de Daulphiné, estant l'une des choses à quoy j'ay le plus souvent pensé et pense encores à toutes heures»[999]. «Elles ont, lui disait-elle encore, quelques jours après, de très dangereulx et périlleux desseingz, à ce que j'entendz»[1000]. Elle reconnaissait qu'en Provence il y avait des torts de part et d'autre, «car les gentilshommes ont contrainct et voullu contraindre par violence les subjectz de leur payer des redevances plus grandes qu'ils ne les doibvent et lesdicts subjectz aussy se sont d'aultre costé voullu libérer des choses qu'ils doibvent»[1001]. Elle tint à rassurer la noblesse du Dauphiné, qui s'était peut-être émue de sa condescendance pour les Razats. Maugiron étant allé au-devant d'elle jusqu'à Montélimar avec une bonne troupe de gentilshommes, quelques conseillers du Parlement et l'évêque de Grenoble, elle ne manqua pas de leur déclarer, écrit-elle à son fils, «la grande affection et bonne volonté que leur portez à eulx et à tous les aultres de la noblesse, comme les principaulx de vostre Royaume et qui aydent à la manutention d'icelluy et soustien de votre coronne»[1002].
[Note 999: 24 juin 1579, _Lettres_, t. VII, p. 24.]
[Note 1000: 9 juillet 1579, t. VII, p. 40.]
[Note 1001: _Lettres_, t. VII, p. 24.]
[Note 1002: _Ibid._, p. 49.]
Elle cause, elle questionne et, par les uns et les autres, apprend la raison du dissentiment des ordres; c'est qu'aux «Estatz particulliers de ce païs qui ont esté nagueres tenus, ceulx du tiers estat voullurent comprendre» la noblesse «au departement, contribution et levée» des nouveaux impôts. Elle approuve fort celle-ci de s'être «pour ceste occazion» fort remuée, «veoyant bien la grande et pernicieuse consequence de ceste proposition»[1003]. Le tiers avait toujours soutenu, contre l'ordre de choses existant, que le Dauphiné n'était pas un pays de taille personnelle, mais un pays de taille réelle, comme le Languedoc, d'où il s'ensuivait que l'impôt pesant sur la terre, d'après sa nature, et non sur les personnes, d'après leur situation sociale, les biens nobles devaient être exempts, quelle que fût la condition des propriétaires, et les biens roturiers taillables quand même ils appartiendraient à des nobles. C'est la thèse qu'il avait reprise aux derniers États à propos de la surtaxe. S'il avait eu gain de cause à cette occasion, de quel droit la noblesse, ayant été imposée une fois pour les biens roturiers qu'elle possédait, se serait-elle à l'avenir refusée à payer les contributions ordinaires sur ces mêmes biens roturiers? Le précédent aurait entraîné une révolution fiscale.
[Note 1003: _Ibid._, p. 50. Dans les pays où la taille était personnelle, elle était perçue sur le travail, le capital, les propriétés, en un mot sur tous les revenus, biens-fonds y compris. Les nobles en étaient exempts et quand ils acquéraient une terre par achat ou héritage, ils lui communiquaient leur privilège.]
Mais le moment n'était pas venu de mettre à la raison les communes. «Estant les affaires, comme elles sont à présent... il faut bien regarder à les apaiser». A Montélimar, le même jour qu'elle célébrait les mérites de la noblesse, elle prit à part le vice-sénéchal de la ville, Jacques Colas, ancien recteur de l'Université de Valence, l'organisateur d'une Ligue de la paix contre les protestants et l'un des meneurs du tiers aux derniers États du Dauphiné. «C'est, dit-elle, ung esprit presumptueux et fol duquel les sieurs de la noblesse ont avec occazion fort grande jalouzie»[1004]. Mais elle jugeait bon de le ménager à cause de son influence. Les clients de la Cour ne lui prêtaient pas toujours l'aide qu'elle aurait pu attendre d'eux. Un neveu de Monluc, l'évêque de Valence (Charles de Gelas de Léberon), «pour craincte qu'il a comme ausy ont tous les principaulx de ce païs desdictes ligues et communes, faict le moins qu'il peut chose qui leur puisse déplaire»[1005]. Les villes, alarmées de sa déclaration de Montélimar ou de son escorte de gentilshommes, se concertaient et prenaient leurs précautions. A Valence, «les gens de guerre au moings» ne sortirent pas à sa rencontre et firent «une forte garde toute la nuict», ayant quelque peur qu'avec la noblesse elle ne se saisît de la ville[1006]. A Romans, où elle coucha, les habitants allèrent au-devant d'elle en nombre et bien armés. Leur capitaine, Pommier, un marchand drapier, lui fit une sommaire harangue de bienvenue, c'est-à-dire un compliment très sec. Pommier «a si grand crédict et autorité parmy ces ligues qu'au moindre mot qu'il dict, il faict marcher tous ceulx de ceste dicte ville et des environs»[1007].
[Note 1004: _Lettres_, t. VII, p. 49. Cf. p. 29, note 1, Jacques Colas, catholique très ardent, aima mieux se faire Espagnol que de se rallier à Henri IV. Voir Ed. Colas de La Noue, _Le comte de La Fère_, Angers, 1892.]
[Note 1005: _Lettres_, t. VII, p. 49.]
[Note 1006: _Ibid._, p. 50.]
[Note 1007: _Ibid._, p. 50. Le document publié par J. Roman, dans le _Bulletin de la Société d'archéologie de la Drôme_, année 1877, sous le titre assez inexact de _La Guerre des paysans en Dauphiné_, p. 29-50 et 149-171, est le récit par un témoin des événements de Romans en 1579 et 1580. Pommier (ou Paulmier), à la tête des ouvriers drapiers et avec l'aide des paysans des environs, fit la loi dans la ville pendant deux ans et fut tué par les bourgeois. Sa rencontre avec la Reine est racontée pages 46-47.]
Elle n'a pour toute arme contre ces mauvaises dispositions que sa parole. Depuis son arrivée dans le Midi, elle harangue autant qu'elle cause et elle continue à haranguer à Montélimar, à Valence, à Romans où elle parla deux fois le même jour. Elle n'a pas seulement affaire à des particuliers, mais à des groupes: députés des Églises, assemblées de la noblesse, réunions de bourgeois ou de ligueurs qui, tout amateurs d'éloquence qu'ils soient, ne sont pas faciles à convaincre. Elle a comme orateur de grands dons: une argumentation abondante, beaucoup de charme, une douceur insinuante, le talent de dire à chacun de ses auditeurs ou de ses auditoires ce qui est capable de l'émouvoir ou de le flatter. Au besoin elle sait parler ferme et, comme dit Brantôme, «royalement». Elle prêche partout le devoir de l'obéissance et l'avantage de l'union. Elle fait jurer haut la main à la «tourbe» réunie à Valence--c'étaient les principaux de la ville, mais qui n'étaient pas gentilshommes--de se départir des ligues et associations et de rendre tout devoir à M. de Maugiron, lieutenant général du Roi. Elle a même succès à Romans, le centre d'action du terrible Pommier, et décide les habitants, presque malgré eux, à laisser emmener à Lyon deux canons que M. de Gordes, l'ancien lieutenant général, leur avait confiés[1008].
[Note 1008: _Lettres_, t. VII, p. 55; _Bulletin_, p. 47-48.]
Elle avait donné rendez-vous à Grenoble aux représentants des trois ordres pour les entendre en leurs doléances. Elle reçut à part ceux de la noblesse et du clergé, «qui furent fort modestes en leurs remontrances», et leur dit la «parfaite amour et dillection» que le Roi son fils portait à ses sujets, les preuves qu'il en avait données sans y épargner sa propre vie du temps du feu Roi son frère et les «occasions» qui l'avaient mû d'apaiser les troubles de son royaume «par la douceur»[1009]. L'orateur du tiers état, un avocat de Vienne, Debourg, «fort factieux», demanda que le différend des ordres fût jugé par le Roi «en plus grande et aultre compagnie de Conseil que celle qui estoit par deça», mais le premier consul de Grenoble, et les députés de beaucoup de villes prièrent la Reine de le «vuider» avec les princes et seigneurs du Conseil qui l'accompagnaient. Elle, se sentant soutenue, n'oublia pas de «parler à iceluy Debourg ainsy qu'il appartenoit et de luy bien faire congnoistre et à tous les aultres factieux et faiseurs de menées qui avaient introduit ces ligues à si mauvaise intention que l'on voioit (voyait) par effectz [qu'ils] mériteraient grande pugnition»[1010]. Alors, dit-elle, la plupart des députés «monstrèrent à l'instant de se voulloir departir des choses mauvaises qui sont cachées sur (plutôt, sous) cela». Mais elle se contentait trop facilement; elle ne se demandait jamais si l'impression de ses paroles, de sa présence, de ses menaces était bien profonde et prévaudrait longtemps contre les passions, les rancunes, les défiances de toujours. Elle ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle ne réussirait pas à faire peur. Elle fit arrêter un chirurgien, qui avait tenu à des gentilshommes des propos tendant à mauvaise fin, et un procureur au Parlement, Gamot, qui avait promené le râteau et propagé l'usage des cornets à bouquin[1011], et elle chargea le Parlement de leur faire leur procès. Mais les Communes intervinrent, et elle fut obligée de relâcher Gamot. Non sans peine elle parvint à reconcilier les trois ordres qui étaient «merveilleusement divisez» et à leur faire signer un accord général[1012].
[Note 1009: 5 août 1579, _Lettres_, t. VII, p. 72.]
[Note 1010: _Lettres_, VII, p. 71.]
[Note 1011: Grenoble, 5 août 1579, _Ibid._, t. VII, p. 73.]
[Note 1012: Grenoble, 10 août 1579, _Ibid._, t. VII, p. 75.]
Aussi inclinait-elle plus que jamais aux moyens de persuasion; il sera temps plus tard de punir. Elle n'était pas d'avis d'envoyer une armée contre Bellegarde, comme voulait le faire Henri III, ulcéré de son «infidélité»; on n'avait pas de forces suffisantes ni d'argent pour en lever. Surtout l'apparition des troupes royales risquait de provoquer une prise d'armes générale. Lesdiguières, avec les protestants du Dauphiné, leur barrera la route. Le roi de Navarre et le prince de Condé appuieront Lesdiguières, les ligues catholiques armeront pour se défendre. La «dextérité» valait mieux que la «force» contre le mal présent. «Entretenez doncques bien pour y remédier vostre édit dernier de pacification et les articles de la conferance de Nérac. Asseurez (rassurez) par ce moien les Huguenotz et les conduisez de façon qu'ilz satisfacent de leur part (comme ilz dient tousjours qu'ilz feront) auxdictz édictz de pacification et articles de conferance, et surtout qu'ilz n'aient aulcune occasion de s'excuser qu'ilz ne rendent les villes, car estant remises en vos mains, comme ilz sont tenuz, dedans peu de temps et qu'ils promettent fayre, vous estes en asseurée paix et repos»[1013].
Pour amener Bellegarde à se démettre de lui-même du gouvernement de Saluces, Catherine comptait sur le duc de Savoie, Emmanuel Philibert. C'était, elle le savait bien, un courtier intéressé. Il suivait attentivement les affaires de Dauphiné et de Provence. «Ce prince là, écrivait Villeroy à Henri III, met le nez partout et a intelligence avecque tous ceux de part et d'autre qui troublent vos affaires»[1014]. De Grenoble, où le Duc était allé la visiter, la Reine-mère donnait à son fils même avertissement. Vous «ne craché pas en vostre plus segret lieu que tout ne se sache ysi (ici) et me croyés[1015]». Il en voulait à Henri III d'avoir rompu ses desseins sur Genève, contre qui il s'était ligué à Lucerne avec les six cantons catholiques (8 mai 1578). Ce traité préparait à même fin une coalition où l'Espagne était destinée à entrer, et, tel qu'il était, il compromettait l'alliance perpétuelle de la France avec les Suisses. Le Roi très chrétien riposta en s'unissant à Berne et à Soleure pour la défense de la Rome calviniste (8 mai 1579)[1016]. En cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, il voyait plus juste et plus loin que sa mère, qui, tout entière à son rêve de pacification intérieure et à sa politique d'expédients, aurait voulu s'assurer à tout prix le concours du duc de Savoie «.... Si j'eusse sceu, écrivait-elle à son fils, ce que j'ay sceu depuis, je ne vous eusse conseillé la prandre (Genève) en protection, mais que eussiez, comme pussiez bien (vous pouviez bien), si l'on l'eust voullu, achever l'alliance avec les cantons seullement de Berne et de Suryc (Zurich) et de Soleure, mais vous m'en escripvites de façon que je ne vous eusse ozé mander le contraire[1017]». Elle l'engageait, pour adoucir le ressentiment du Savoyard, à lui certifier par écrit qu'il n'avait pas eu l'intention de préjudicier aux droits que le Duc prétendait sur Genève, mais au contraire de l'aider à les y maintenir. Mais Emmanuel-Philibert n'était pas homme à se payer de ce billet à long terme. Forcé de renoncer à sa convoitise, il dut penser que Saluces pourrait un jour lui servir de compensation et il ne se soucia plus, s'il s'en était soucié jamais, d'y affermir l'autorité du Roi. On n'en eut que de bonnes paroles. Bellegarde traîna la négociation. Lesdiguières attendit le règlement de l'affaire de Saluces[1018].
[Note 1013: Avignon, 9 juillet, _Lettres_, VII, p. 41.]
[Note 1014: _Ibid._, t. VII, p. 40, note 2.]
[Note 1015: _Ibid._, p. 83. Cf. 114. Il y a des détails sur le séjour du Duc à Grenoble dans les _Mémoires d'Eustache Piémond, notaire royal-delphinal_, Valence, 1885.]
[Note 1016: Ce traité fut négocié par Jean de Bellièvre, sieur de Hautefort, et signé par Nicolas de Harlay, sieur de Sancy, qui était protestant: Ed. Rott, _Histoire de la représentation diplomatique de la France auprès des cantons suisses, de leurs alliés et confédérés_, Berne et Paris, t. II, 1902, p. 231-234. Sur les prétentions et les projets du Duc, si contraires à la couronne de France, voir p. 225, et sur le traité de Lucerne, voir encore p. 233.]
[Note 1017: _Lettres_, t. VII, p. 117-118, 4 septembre 1579.]
[Note 1018: 12 septembre, _Lettres_, t. VIII, p. 126.]
Catherine était impatiente de revoir après treize mois de séparation ce qu'elle avait «le plus cher en cet monde», son fils. Henri III décida d'aller au-devant d'elle jusqu'à Lyon. «Quant à la reyne ma mère, écrivait-il à Villeroy, je croys ce qu'elle mande de Daufiné, provinsse byen brouillée, mais j'espère [qu'elle] i (y) donnera ordre.... Je ay veu ce que dit Lesdiguières; toutes choses byen esloignées de ce qu'il nous fault comme aussy du maréchal de Belleguarde qui mant (ment) comme tous les autres, et, si j'ose dire, M. de Savoye... nous andort si nous le voulons estre. Bref toutes ces paroles et lètres des uns et des autres ne sont que songes et mensonges; bien abylle (habile) qui s'an peust guarder.... Et plus n'an diz (je n'en dis pas plus) sinon qu'il nous faust resouldre d'aller à Lyon, car la bonne famme (c'est sa mère qu'il veut dire) le veult et me l'escrit trop expressément pour y faillir.... Adieu. Je suis dans le lict de lasseté (lassitude) de venir de jouer à la paulme»[1019]. Ce mélange de pénétration et de paresse, de connaissance des hommes et de dégoût de l'action, de tendresse filiale et d'irrévérence, n'est-ce pas Henri III peint par lui-même? Mais, au moment de partir, il fut pris d'une douleur d'oreilles si aiguë que son entourage pendant vingt-quatre heures désespéra de sa vie (10 septembre)[1020]. Catherine, avertie de la crise, allait courir à Paris quand elle reçut la nouvelle que tout danger était passé. «Ma Comere, écrivait-elle à la duchesse d'Uzès, j'é aysté bien afligée et non sans cause, car c'èt ma vye et san cela je ne veulx ni vyvre ni estre.... Quant je y panse au mal qu'il a eu, je ne sè set [ce] que je suys, je loue mon bon Dyeu de me l'avoir redouné et luy suplye que se souyt (ce soit) pour son temps plus que ma vye et que tant que je vyve [je] ne luy voy mal. Croyés que c'et une extrème pouyne (peine) d'estre louyn de cet (loin de ce) que l'on ayme come je l'ayme et le savoyr malade, c'est mourir à petyt feu.» S'il eût continué d'être non pas en un si grand mal, mais seulement malade, elle eût tout laissé, «car je ne povés plus endurer d'uyr (ouïr) dire: yl a mal et ne le voyr»[1021].
[Note 1019: _Lettres_, t. VII, p. 77, note 1.]
[Note 1020: 14 septembre, _Lettres_, t. VII, p. 129; _Ibid._, 15 septembre, p. 130. Le Roi avait eu une première atteinte le 3 septembre et après une promenade au château de Madrid, une crise d'otite aiguë, le 10 septembre; _Mémoires-Journaux de L'Estoile_, éd. Jouaust, I, p. 332-333.]
[Note 1021: Lyon, 18 septembre, _Lettres_, t. VII, p. 134.]
Elle s'imposa de rester pour assurer son repos et la paix du royaume. Henri III alla faire un pèlerinage à Chartres et de là un voyage en Normandie en vue de rétablir l'ordre dans cette province fort troublée[1022].--Elle continua, loin de lui, à négocier pendant un mois avec Bellegarde et Lesdiguières. Mais elle était pressée d'en finir. Son fils lui avait envoyé un «pouvoir» daté du 13 septembre, autorisant le maréchal de Bellegarde à commander au marquisat de Saluces[1023]. C'était une capitulation. Mais elle excellait à sauver la face. Le rebelle n'ayant pas consenti à passer la frontière, elle lui donna rendez-vous à Montluel, dans un château du duc de Savoie. Elle le reçut, entourée des princes et des conseillers de sa suite, en présence d'Emmanuel-Philibert, son hôte (17 octobre). Bellegarde se mit à deux genoux devant elle et déclara qu'il avait «extrème regret et déplaisir» de sa conduite et «qu'il vouldroit avoir perdu la moitie de son sang et que cela ne luy feust advenu». Il la pria d'«intercedder envers le Roy de luy pardonner» et, en signe d'obéissance, remit «à ladicte Dame es mains du Roy ledict marquisat». Elle prit acte de sa soumission, et «puisqu'il l'asseurait de la fidélité et affection qu'il vouloit toute sa vie porter au service du Roy son filz, comme son debvoir le luy commandoit», elle lui fit délivrer les lettres-patentes qui le rétablissaient en sa charge. Au prix d'une humiliation de forme, il devenait le possesseur paisible d'un gouvernement usurpé[1024].
[Note 1022: Il y aurait eu des troubles assez graves et même une émeute à Rouen, si le secrétaire de Jérôme Lippomano est bien renseigné. Tommaseo, _Relations des ambassadeurs vénitiens_, t. II, p. 451.]
[Note 1023: _Lettres_, t. VII, app., p. 441-442.]
[Note 1024: _Lettres_, t. VII, app., p. 438-439.]