Catherine de Médicis (1519-1589)

Part 43

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Un des chefs réformés, probablement Chaumont-Quitry, s'étant emparé des chevaux de la Duchesse, Catherine s'amuse de l'embarras de son amie. «... L'oiseau qui les a volés, s'an va cheu luy en Normandie. Je croy qu'il enn avoyt affayre pour son voyage»[951]. Ce vol de chevaux et la comparaison des huguenots avec les oiseaux «nuisans» reviennent plusieurs fois, mais toujours sur un ton de plaisanterie, sans aigreur ni colère. En Languedoc et en Provence: «N'i a pas... faulte de oiseaulx nuisans. Set (si) avyés encore de bons cheveaulx, y (ils) les ayment ausy byen que ceulx qui vous prindre (prirent) les vostres, o (au) reste fort jeans de bien et denset (qui dansent) bien la volte»[952]. Elle décrit agréablement le pays. Voici le mois de mars dans la région toulousaine, printemps trop chaud à son gré. «Et vous aseure qu'il n'y fest pas plus pleysant que quant en partistes, et les oiseaulx ne vole plus, car la seyson ayt fort avensaye, car dejea les feves sont en floyr (fleur) et les aumende (amandes) dure, les serice (cerises) groce; nous sommes à l'esté, mais qu'il ne pleust pas coment yl faist (probablement sauf qu'il ne pleut pas l'été comme il pleut maintenant)»[953]. Le temps change soudain et elle raille l'enthousiasme de Louise de Clermont pour ce Midi où elle avait ses terres: «Vous aystes au plus venteulx peys et froit; n'enn fète plus feste deu chault du Languedoc»[954]. On a vu plus haut le rapprochement si drôle des cerveaux et des brusques variations de température du Dauphiné. Elle plaisante sur ses misères physiques, son catarrhe, qui a dégénéré en sciatique et qui l'oblige, comme le maréchal de Cossé, à monter en «un petit mulet pour me promener aultant que je volès: je croy que le Roy ryra, mès qu'yl me voye (quand il me verra) promener aveques luy comme le maréchal de Cosé.... Vous avés la chère (la chaise à porteurs) et moy le mulet car je ayme myeulx aler louyng (loin)»[955]. Elle a la passion du mouvement.

[Note 951: _Ibid._, p. 292, [3 mars] 1579.]

[Note 952: _Ibid._, p. 381, mai 1579.]

[Note 953: _Ibid._, p. 325, mars 1579.]

[Note 954: _Ibid._, p. 339, avril 1579.]

[Note 955: _Ibid._, p. 360, 8 mai 1579.]

Mais sans aucun doute ce n'est pas pour lui écrire ses impressions de voyage que Catherine s'est séparée de cette confidente. Elle la prie, aussitôt qu'elle aura vu le Roi et la Reine, de lui donner de leurs nouvelles[956]. L'ambassadrice remplit à sa satisfaction le rôle qu'elle lui destinait: «Je suys bien ayse, lui écrit-elle, que [vous] gouvernés le Roy, la Royne, son frère et le Conseil; tenez moy en leur bonnes grases»[957]. C'était sa grande préoccupation. Quand elle se crut, faux espoir, à la veille de rentrer à Paris, elle l'interrogeait avec un peu d'inquiétude: «Mendé moy cet (si) je suys la bien reveneue et sovent de toute novelle, du Roy surtout et de la Royne et set (si) mon fils (le duc d'Anjou) c'et (s'est) governé sagement»[958]. Elle ne reçoit pas de lettre et le lui reproche affectueusement. «Je ne sé que panser, car vous n'estes pas encore d'eage de haublyer rien de cet que aimez»[959]. Elle ne se plaint que de vivre loin de ce fils qui lui «représante mary, enfans et amy»[960].

[Note 956: Février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 285.]

[Note 957: _Ibid._, p. 339. Marguerite écrivait aussi en un autre temps à la duchesse d'Uzès: «Faites puisque vous gouvernez le Roy que je me ressente de votre faveur». _Mémoires_, éd. Guessard, p. 215.]

[Note 958: _Lettres_, t. VI, p. 360.]

[Note 959: Août 1579, _Lettres_, VII, p. 65.]

[Note 960: 13 février 1579, _Lettres_, t. VI. p. 338.]

Le travail ni la fatigue ne lui pèsent. Elle n'était pas encore au bout de ses chevauchées qu'elle pensait à une traversée. Pour ajouter un nom de plus à la liste déjà longue de ses prétendants et aussi pour avoir le droit de suivre de plus près les affaires des Pays-Bas, Élisabeth affectait de n'être pas insensible à la recherche du duc d'Anjou. Mais elle voulait le voir avant de se décider--sans promettre de se décider. L'Union des dix-sept provinces n'avait pas survécu à la mort de D. Juan d'Autriche (2 octobre 1578) et à la place s'étaient formées deux ligues ennemies, l'une calviniste, l'Union d'Utrecht, et l'autre catholique, l'Union d'Arras (janvier 1579). Le nouveau gouverneur général, Alexandre Farnèse, duc de Parme, avait profité de la scission. Il avait traité avec l'Union d'Arras et ramené à Philippe II, par d'habiles concessions, la moitié des Pays-Bas. Le duc d'Anjou, abandonné par les provinces qui n'avaient pas lié franchement partie avec lui, et ne recevant aucun secours de son frère, avait été forcé de rentrer en France, et il y revenait aigri et humilié[961]. La mère s'était aussitôt entremise entre ses deux fils. Au Duc, elle affirmait «que le Roy l'ayme et qu'il luy aydera en tout ce qu'il pourra à luy mectre une couronne (celle d'Angleterre) sur la teste»[962]. Elle avait un si grand désir de le détourner des affaires de France et de l'occuper ailleurs que, sans être du tout convaincue de la sincérité des avances anglaises[963], elle ne laissait pas de lui conseiller d'aller en Angleterre faire sa cour à Élisabeth et lui assurait gravement qu'il en reviendrait content, «car elle (la Reine) sayt bien le tort qu'elle se feroit d'abuzer le frere d'un si grand roy, comme le grand Roy de France»[964]. Elle parlait de passer elle-même la mer pour aller négocier le mariage. «Ma comere, écrit-elle à la duchesse d'Uzès, encore que nostre heage (âge) soiet plus pour set repouser (se reposer) que pour feire voyage, si ese (si est-ce) qu'yl en fault encore feire un enn Engletere»[965]. Aucun effort ne lui coûtait pour soustraire le Duc «aus mauvés consels et à ceulx qui ont plus d'enbition que de proudomye (prud'homie)».

Quand elle apprit qu'il était arrivé subitement à Paris le 16 mars et que le Roi et lui vivaient au Louvre et couchaient ensemble «en grande concorde et amitié fraternelle». C'est, écrivait-elle à son amie, «une plus grent joye» qu'elle ressentit «yl i a longtemps»[966].

[Note 961: C'est probablement alors qu'il a publié à Rouen sa _Lettre contenant l'éclaircissement des actions et déportemens du duc d'Anjou_, 1578, où il attaque vivement le Roi et la Cour. Catherine ordonna que tous les exemplaires fussent «bruslez secrétement» pour en ensevelir la mémoire. _Lettres_, 26 janvier 1579, t. VI, p. 236, et la note.]

[Note 962: 20 février 1579, _Lettres_, t. VI, p. 272.]

[Note 963: Au Roi, 21 février 1579, _Lettres_, t. VI p. 279.]

[Note 964: 24 mars 1579, _Lettres_, t. VI, p. 316.]

[Note 965: 14 avril, _Lettres_, t. VI, p. 337.]

[Note 966: A la duchesse d'Uzès, mars 1579, t. VI, p. 325.--24 mars 1579, à Damville, _Lettres_, t. VI, p. 318.--Cf. _Mémoires-journaux de L'Estoile_, éd. Jouaust, t. I, p. 310 et 313.--Kervyn de Lettenhove, _Les Huguenots et les Gueux_, t. V, p. 367.]

Mère heureuse--et elle l'était à ce moment--elle se louait de sa fille, la reine de Navarre, qui l'avait bien secondée dans ses négociations. Elle la présenta le 5 mars à la noblesse catholique de Guyenne, comme une autre elle-même, qu'elle chargeait de faire exécuter les articles de Nérac. «Elle sera tousjours protectrice des catholiques, leur dit-elle, prendra vos affaires en mains et aura soing de vostre conservation: adressez-vous à elle et asseurez-vous qu'elle y apportera tout ce que vous pourriez désirer»[967]. Elle la croyait «ayxtrémement bien aveques son mari» et se faisait illusion, sinon sur sa bonne volonté, du moins sur sa puissance à bien servir le Roi son frère[968]. Elle était contente d'elle même. Elle pense avoir à Nérac achevé l'oeuvre de l'édit de Poitiers; elle a paru aux États du Languedoc, assemblés à Castelnaudary (avril), et elle en a obtenu les subsides demandés. Malgré quelques incidents fâcheux: surprises de places et de châteaux par les protestants ou les catholiques, duel de Turenne et de Duras, qui faillit mettre aux mains les gentilshommes des deux religions, elle se persuade qu'elle laisse la Guyenne en paix, comme si l'expérience ne l'avait pas convaincue de la vanité «des écritures».

[Note 967: 5 mars 1579, _Lettres_, t. VI, en app. p. 453.]

[Note 968: 8 mai 1579, _Lettres_, t. VI, p. 360.]

Elle dit adieu à sa fille et à son gendre (mai 1579). Marguerite «infiniment attristée» de cette séparation, «s'est enfermée toute seule en une chambre où elle a fort pleuré»[969]. Mais Catherine, bien que sa fille lui fît «grand pitié», se consola vite, trop vite, à la pensée qu'après neuf mois et demi de séparation elle verrait bientôt (en quoi elle se trompait) le Roi son fils. Elle traversa le Languedoc méditerranéen, évitant le rebord des Cévennes, qu'infestaient les bandouliers, et la plaine où sévissait la peste, toujours gaie, malgré sa sciatique, le voyage à dos de mulet et deux nuits passées sous la tente entre les étangs et la mer[970]. Elle obtint par argent ou menace la soumission de Bacon et d'autres capitaines «larrons». Elle cueillit au passage l'hommage de Montpellier, la cité huguenote, s'avançant le long des murailles jusqu'à la porte par un chemin bordé d'arquebusiers, et si étroit que le bout des arquebuses touchait presque à son chariot. Les consuls, en robes rouges et chaperons, vinrent au-devant d'elle «avec toute humilité», et le peuple même, admirant son courage, montra «quelque peu plus de bonne volonté» qu'elle n'espérait (29 mai)[971].

[Note 969: Au Roi, 8 mai, t. VI, p. 358.]

[Note 970: A la duchesse d'Uzès, _Lettres_, t. VI, p. 360.]

[Note 971: 30 mai 1579, _Lettres_, t. VI, p. 379.]

De Beaucaire, sa dernière étape en Languedoc, où elle arriva le 30 mai, elle poursuivit les négociations qu'elle avait engagées, de loin, en Provence. Elle y avait fait nommer gouverneur, malgré les préventions du Roi, le bâtard de son mari et de lady Fleming, Henri d'Angoulême, dont elle vantait l'habileté et le zèle. Tout d'abord elle s'imagina, tant les partis déclaraient de bonne volonté à lui obéir, qu'ils ne l'arrêteraient pas longtemps[972]. Elle rabroua fort l'ancien gouverneur, le comte de Suze, qui s'excusait de son insuccès sur le manque de forces «... Et en sela, écrit-elle au Roi, yl ne fault qu'i (qu'il) cet plaigne que d'avoyr creynt ceulx qu'i falloyt qu'il fist creyndre (si ce n'est d'avoir craint ceux de qui il fallait qu'il se fît craindre)» et elle ajoutait fièrement: «car de moy (quant à moi) [je] n'ay forses que vynt (vingt) cornettes, quy ne sont que de satin noyr»--c'étaient les cornettes de ses dames et demoiselles--«mès je m'aseure bien de vous fayre haubéyr et que je leur fayré plustost peur et mal, je antemps (j'entends) par la joustise, qu'ils n'auront la puysance de me fayre sortir, car vous y serés le mestre et haubéy aultant que Roy y feust jeamés»[973]. Mais la pacification n'alla pas aussi vite qu'elle l'espérait. Elle fut obligée de pousser jusqu'à Marseille pour faire sentir sa main de plus près. Les Razats, parmi lesquels il y avait des huguenots, roturiers ou nobles, avaient pris Trans (23 mai 1579) et massacré le châtelain, qui était le gendre du comte de Carcès, et la garnison; les Carcistes, que commandait Hubert de Vins, arrivés trop tard au secours de la place, pillèrent et tuèrent en représailles tout à l'entour[974]. Catherine, par déclaration délibérée dans le petit Conseil qui l'assistait, ordonna aux Razats comme aux Carcistes de poser les armes, ne consentant qu'à cette condition à les recevoir et les entendre. Elle obligea de Vins à licencier ses soldats, Corses, Italiens et Albanais; les Razats, à ramener à Toulon et Antibes l'artillerie qu'ils y avaient prise[975]. Alors elle manda auprès d'elle, à Marseille, les chefs et les représentants des deux partis. Dix-huit villes envoyèrent de nombreux députés, à qui s'étaient joints entre autres gentilshommes, le chevalier d'Oraison et le baron des Arcs. Devant la Reine et ses conseillers, leur avocat, un jeune Angevin, «habitué (établi) à Aix», chargea de Vins et ses gens de guerre des «meschancetez les plus inhumaines, villaines et exécrables que l'on sçauroit jamais penser», «de façon que chascun en avoit horreur», c'est Catherine qui le dit. Carcès demanda la communication écrite des faits allégués pour y répondre[976]. Mais il faut croire que sa défense n'était pas facile, car il craignait d'être arrêté et ne trouvait jamais suffisantes les garanties qu'on lui offrait. Il se faisait recommander par le duc de Mayenne, frère du duc de Guise, dont la présence en ces quartiers, quoiqu'elle s'expliquât par la cession du comté de Tende au duc de Savoie, ne lassait pas d'inquiéter la Reine-mère[977]. Il alla se plaindre aussi à Henri d'Angoulême que tout le monde «inclinoit aux Razats»[978]. Les Razats à leur tour, prenant «grande jalouzye» de cette entrevue, demandèrent que le gouverneur changeât «ses serviteurs domestiques» et prît d'Oraison pour lieutenant. Ils voulaient que tous les délinquants, sans acception de parti, fussent jugés et punis. Le parlement d'Aix montrait même passion de justice. Mais, écrivait Catherine, c'est «chause si malaysaye (malaisée) que je suis après an fayre fayre une partie et le reste un beau pardon général et fayre amis toute la noblesse [ce] qui est le principal»[979]. Henri III, tout en laissant sa mère libre d'agir, écrivait à Villeroy, son confident: «Je voudrais que Vins feust pendeu et M. de Carcès ausy». Les Razats, après avoir accepté le compromis de la Reine-mère, revinrent à leur première intransigeance et repoussèrent le projet d'amnistie. Catherine constatait mélancoliquement que les «furyes et rages» de ce pays-là étaient «encore plus grandes que nul aultre des païs» où elle avait passé[980]. Henri d'Angoulême, découragé, parlait de se retirer et elle-même écrivait à son fils que si elle n'était pas sa mère elle serait déjà bien loin[981]. Mais elle se ressaisissait vite. Elle remontra aux Razats qu'elle avait ordonné au gouverneur de composer sa compagnie de Français et de Gascons, «qui ont aussy bien de la teste qu'eux», qu'il ne ferait d'ailleurs que ce qu'elle lui commanderait pour le service du Roi, et que, ne quittant pas le pays, il rendrait inutile en fait l'office de lieutenant-général que, dans une intention d'apaisement, elle avait décidé de laisser au comte de Carcès[982]. Après une scène très vive entre les chefs des deux partis en sa présence, elle parvint à leur faire jurer «de garder la paix et l'ordonnance» et puis les fit tous embrasser[983].

[Note 972: 2 juin 1579, au duc de Nemours, _Lettres_, t. VI, p. 383; _ibid._, au duc de Nevers.]

[Note 973: _Lettres_, t. VII, p. 7.]

[Note 974: Au Roi, 9 juin 1579, _Lettres_, p. 4, et note 1. Trans, entre les Arcs et Draguignan (Var).]

[Note 975: 15-17 juin, _Lettres_, t. VII, p. 11.]

[Note 976: Au Roi, _Lettres_, t. VII, p. 20.]

[Note 977: Le comté de Tende appartenait au beau-père de Mayenne, l'amiral de Villars (Honoré-Lascaris de Savoie), qui consentit à le céder au duc de Savoie contre Miribel, Sathonay, etc., «sous le bon plaisir du roi Très-Chrétien», (maître de Saluces et suzerain de Tende). La Reine-mère s'entremit pour faciliter cet échange, qui fut conclu le 21 octobre 1579 à Montluel. Décidément, elle faisait trop bon marché des droits du Roi sur les pays d'outremonts et les passages des Alpes. Voir sur cette affaire Pietro Gioffredo, _Storia delle Alpi Marittime_, Turin, 1839, t. V, p. 574-576 et Comte de Panisse-Passis, _Les comtes de Tende de la maison de Savoie_, Paris, 1889, p. 173-174, et app., p. 340.]

[Note 978: _Lettres_, t. VII, p. 23.]

[Note 979: Au duc de Nevers, 28 Juin 1579, _ibid._, p. 30.]

[Note 980: _Ibid._, p. 25].

[Note 981: _Ibid._, p. 23 et 27.]

[Note 982: _Ibid._, p. 27 et _passim_.]

[Note 983: _Lettres_, 1er Juillet 1579, t. VII, p. 36-37.]

Elle croit que «ceste réconciliation est si bien faicte que tout ledict païs sera dorénavant en autant de paix, repos et tranquillité comme il estoit en desordre et danger». Mais il faut que là et ailleurs le Roi fasse observer l'Édit de pacification (de Poitiers) et y tienne la main ferme. Qu'il envoie en Provence le président de Morsans, un rude justicier, qu'elle avait déjà employé, en 1564, à châtier les factieux[984].--Qu'il délègue aussi des juges à Bordeaux. Qu'il n'appréhende pas d'appliquer le même traitement à tous les partis. Il a ordonné au maréchal de Biron de poursuivre les catholiques qui ont tenté de surprendre Langon. Pourquoi laisser impunie l'agression des protestants contre Castillonés[985]? Il convient de demander au roi de Navarre, qui va tenir ses États de Béarn, d'accorder à ses sujets catholiques la même liberté de religion qu'il a obtenue pour ses coreligionnaires de France, et c'est un devoir de lui remontrer qu'il est contraire à l'Édit de tenir un synode à Montauban[986]. L'observation stricte de l'Édit sans acception de personnes ni de religion, c'est la meilleure sauvegarde de la paix. Les fauteurs de troubles ne manquent pas de part et d'autre; les catholiques se prévaudraient des manquements des réformés, et les réformés des manquements des catholiques pour recommencer la guerre. Favoriser les uns ou les autres pour des considérations personnelles, refuser ici par caprice et céder là par crainte, c'est la plus dangereuse des politiques.

[Note 984: Après la première guerre civile et pour mettre les catholiques à la raison. On voit qu'elle n'avait pas de préjugé religieux. Voir ch. V, p. 133.]

[Note 985: _Lettres_, t. VI, p. 364.]

[Note 986: Voir, sur toutes ces contraventions à l'Édit, sa lettre du 20 juillet 1579, t. VII, p. 52-56.]

Elle avait à l'occasion le courage de défendre Henri III contre lui-même. Il n'oubliait ni ne pardonnait rien, aussi rancunier que sa mère, mais au contraire d'elle «franc et sincère». Incapable de subordonner ses sentiments à ses intérêts, il décourageait de le servir, par antipathie, prévention ou préjugé, des hommes de mérite et de bonne volonté. Catherine se désolait de ce manque d'esprit pratique et même parfois, mais rarement, elle s'enhardissait à lui faire la leçon. Elle avait eu quelque peine à le décider à nommer au gouvernement de Provence, Henri d'Angoulême, grand prieur de France, à qui elle ne gardait pas rancune de sa naissance. Suze criait à la spoliation; le maréchal de Retz, qui avait résigné en faveur de Suze, estimait la «récompense» qu'il avait reçue insuffisante. Les Carcistes dénigraient l'élu de la Reine-mère[987]. La Cour se passionnait pour ces griefs particuliers sans se préoccuper du bon gouvernement de la Provence, Henri III, qui n'aimait pas ce frère naturel, pour une raison qu'on ne sait pas ou peut-être sans raison, renvoyait à sa mère les plaintes dont il était importuné, en la priant d'y pourvoir. Elle finit par perdre patience. Elle avait, lui écrit-elle, choisi le grand prieur pour le bien de son service. Il est vrai qu'autrefois, elle lui avait conseillé de ne pas lui donner de gouvernement, mais «je vous dys à ceste heure que non pas icy, mais partout où le mettrez il vous servira fidellement et bien et a de l'entendement (et m'en croyez) pour vous bien servir... enfin il est comme le petit Charles[988] et croyez qu'ils ne fauldront à mon advis ni l'ung ni l'aultre à vous estre fidelz, car ils ne peuvent ny ne sont que ce que les ferez estre. Je les vous recommande tous deulx, l'ung pour estre fils de ce que plus aymois que moy (Henri II) et l'aultre pour l'estre de son fils et du mien[989]. Je vous supplie m'excuser si j'en ay trop dict et [m'] aymer toujours.» Les questions dont il s'embarrassait étaient faciles à régler. «Quand au Sr. de Suze, si [vous] bailliez au fils du marechal [de Retz] les gallères (le généralat des galères), ne les voullant Suze, les six mille francs demeureroient à Suze.... Voilà mon avis vous en ferez comme il vous plaira et surtout je vous supplye que ne me les renvoyez plus (les plaintes ou les plaignants)»... «Une bonne abbaye au fils de Suze et tout seroit content»[990]. Mais il est probable que tout le monde ne le fut pas. Et prenant la question de plus haut, la Reine-mère exposa au Roi les dangers d'une politique inconsistante, sans programme et sans suite, fluctuant au vent des sollicitations et des influences. «Ces passions particulières que viennent de vostre Court ruynent toutes nos affayres; et n'est plus temps de les dissimuler, car cela ne tend que à voulloir chascun avoyr ung coin de vostre royaulme. J'ayme tout le monde, mais je n'ayme rien quand on brouille noz affayres et à la fin j'espère mettre toutes ces provinces de façon que, au lieu que l'on vous veult tenir tousjour en crainte, vous y tiendrez les aultres; et en fault venir là ou aultrement vous ne seriez que comme j'ay esté quand n'aviez que dix ans, et, [sous] le feu Roy, vostre frère. Quand à moy, je m'asseure si commandez bien ferme et que faciez observer la paix, que vous vous verrez dans la fin de ceste année hors de paige (page) aussi bien comme disoit le Roy vostre grand père[991] que s'estoit mis le roy Loys VIII. Et vous supplye faictes vos affayres et après contentez les aultres; car nous avons tant voullu contenter tout le monde que [vous] en avez cuidé estre mal content. Ce qui conserve le bien de l'Estat, c'est vostre auctorité. Allez devant tout auprès[992], vous aurez moien de fayre tous ceulx qui le méritent et vous ont bien servy contens; et à ceste heure il semble que ce soit de peur et non pour les contenter ce que vous en faictes. Pardonnez-moy, je vous parle la vérité et d'affection comme je la vous doibz (dois)»[993]. Elle raisonne admirablement sur le papier.

[Note 987: Catherine était de méchante humeur contre les Provençaux, une race mêlée, dit-elle, «fort partisans et surtout mauvais», 18 octobre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 178.]

[Note 988: Charles de Valois, bâtard de Charles IX et de Marie Touchet. Catherine l'aimait beaucoup et lui laissa par testament la plus grande partie de ses biens. D'abord comte d'Auvergne, puis duc d'Angoulême, il resta fidèle à Henri III, mais il conspira contre Henri IV, dont sa soeur utérine, Henriette d'Entragues, était la maîtresse.]

[Note 989: Elle n'avait point de préjugés contre les bâtards, étant d'une famille où les bâtards abondaient et d'une époque où la descendance illégitime ne passait pas encore pour une tare.]

[Note 990: 9 Juin 1579, _Lettres_, t. VII, p. 8.]

[Note 991: François Ier. Voilà l'origine d'un mot fameux. Mais est-il possible que François Ier ait attribué le mérite de l'émancipation royale au père de saint Louis, qui ne régna que trois ans et n'eut pas le temps de donner sa mesure? Il est vraisemblable qu'il faut lire Louis XI au lieu de Louis VIII.]

[Note 992: _Lettres_, t. VII, p. 28. Il faut lire probablement: «Allez devant tout, après....»]

[Note 993: _Lettres_, t. VII, p. 27-28.]