Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 40
Il le faudrait pourtant. «Le Roy vostre grand-père... avoit le nom de tous ceulx qui estoient de maison dans les provinces et autres qui avoient autorité parmy les nobles, et du clergé, des villes et du peuple; et pour les contenter et qu'ils tinsent la main à ce que tout fust à sa dévotion, et pour estre adverty de tout ce qui se remuoit dedans les dictes provinces... il mectoit peine d'en contenter parmy toutes les provinces une douzaine ou plus ou moings,... aulx ungs il donnoit des compagnies de gens d'armes; aux autres quand il vacquoit quelque bénéfice dans le mesme pays, il leur en donnoit, come aussi des capitaineries des places de la province et des offices de judicature, à chacun selon sa qualité.... Cela les contentoit de telle façon qu'il ne s'y remuoit rien, fust au clergé ou au reste de la province, tant de la noblesse que des villes et du peuple, qu'il ne le sçeut.» «C'est le meilleur remède dont vous pourrez user pour vous faire aisément et promptement bien obéir et oster et rompre toutes autres ligues, accoinctances et menées.» Qu'il mît aussi «peine» à s'assurer mêmes intelligences «en toutes les principales villes»--une puissance dont Catherine avait vu grandir l'esprit de faction et la force de résistance pendant les troubles--et qu'il y gagnât «trois ou quatre des principaulx bourgeois et qui ont le plus de pouvoir en la ville et aultant des principaulx marchans qui aient bon crédit parmy leurs concitoiens»; «que soubz main, sans que le reste s'en aperçoive ny puisse dire que vous rompiez leurs privillèges», il les favorise «tellement par bienfaits ou autres moiens.... qu'il ne se fasse ni die rien au corps de ville ny par les maisons particulières que n'en soiez adverti», et que les jours d'élection ils fassent toujours élire «par leurs amis et pratiques» des hommes qui vous soient tout dévoués. S'assurer des clients dans toutes les provinces et dans tous les ordres, relever le prestige monarchique, et cependant se rendre accessible et familier à la noblesse, régler sa Cour et ses Conseils, voir lui-même ses affaires et les expédier rapidement, tels étaient les moyens que Catherine recommandait à son fils pour restaurer son autorité et regagner l'affection de ses peuples.
Mais Henri III jugeait encore plus urgent de rompre le traité si favorable aux huguenots, ou, comme on disait, la paix de Monsieur. Il s'y croyait tenu en conscience par le serment fait à son sacre de défendre l'Église. Il constatait l'émotion des catholiques: la noblesse de Picardie, qui s'était armée contre le prince de Condé, faisait appel à tous les princes, seigneurs et prélats du royaume pour «empescher et destourner leurs finesses et conspirations (des hérétiques) par une sainte et chrétienne union, parfaite intelligence et correspondance de tous les fidèles loyaux et bons sujets du Roi». Le duc de Guise travaillait la bourgeoisie, comme le signalait déjà la Reine-mère à son fils le 25 décembre 1575. «Asteure que les villes cet liguet (se liguent) sur le nom d'un grant que vous saurès quelque jours»[878]. Il ne devait le connaître que trop.
[Note 878: _Lettres_, t. V, p. 181.]
Henri de Guise, le seul des chefs catholiques qui eût été heureux dans cette malheureuse guerre, avait battu à Dormans (10 octobre 1575) l'avant-garde des envahisseurs commandée par Thoré, et, pour surcroît de bonheur, il avait été blessé au visage d'un coup d'arquebuse. Cette balafre glorieuse le rendait encore plus cher au peuple de Paris, à qui il l'était déjà comme fils de François de Guise, blessé lui aussi au visage pour la défense du pays et mort victime du fanatisme protestant devant Orléans. Aussi pour empêcher que le ressentiment de cette paix honteuse n'aboutît à la formation d'un parti catholique hostile à la monarchie, Henri III était bien résolu à manquer de parole aux protestants. Il entreprit de détacher d'eux le duc d'Alençon, qui de son nouvel apanage avait pris le nom de duc d'Anjou, et les politiques, dont le concours leur avait été si avantageux. Il reçut «avec tout honneur» ce frère détesté et même fit bon visage à son favori Bussy. Il lui persuada facilement que son alliance avec les huguenots ne profitait qu'aux Guise. La Reine-mère, à son passage à Blois, où Henri III la pria de s'arrêter, eut «le contentement d'y voir son fils, le duc d'Anjou, si bien réconcilié que j'espère qu'il n'y aura désormais en eux (ses deux enfants) qu'une mesme volonté à la conservation de ceste couronne»[879].
[Note 879: Lettre du 2 novembre 1576, _Lettres_, t. V, p. 223.--_Mémoires de Villeroy_, éd. Buchon, p. 109.]
Les États généraux, dont le traité stipulait la convocation, se réunirent à Blois en décembre 1576. Les protestants, découragés par le rapprochement des deux frères, s'étaient abstenus, sauf dans deux ou trois bailliages, de prendre part aux élections. Henri III comptait sur cette assemblée toute catholique pour lui procurer les fonds nécessaires à la guerre. Il renvoya Sébastien de l'Aubespine, évêque de Limoges, qui avait assisté Catherine dans les négociations d'Étigny. Il se fit apporter la liste d'adhésion à la Ligue et «s'y signa le premier comme chef»; il déclara en plein Conseil que «ce qu'il avait fait à ce dernier Édit de pacification avoit été seulement pour ravoir son frère et chasser les reitres et autres forces étrangères hors de ce royaume,... mais en intention de remettre laditte religion (catholique) le plus tost qu'il pourroit à son entier....» Il poussa les trois ordres à voter le rétablissement de l'unité religieuse. C'était signifier à sa mère qu'elle devait changer de politique ou renoncer au gouvernement. Elle était plus pacifique que jamais, ayant constaté que le Roi était incapable de conduire ou même d'organiser la guerre. Elle accusait les évêques--tout bas--de lui avoir conseillé «de ne tenir ses promesses» aux hérétiques «et rompre tout ce qu'elle avoit promis et contracté pour luy»[880]; mais elle se garda bien de lui résister en face. Dans un nouvel Avis qu'elle lui adressa (2 janvier 1577)[881], elle louait son dessein de rétablir la religion en son royaume et de supprimer une secte dont la tolérance est «très desplaisante à Dieu». Mais discrètement elle glissait une recommandation pacifique sous la forme d'un souhait; elle espérait, disait-elle, que, conformément à la volonté bien connue du Roi, cette résolution pourrait s'exécuter sans en venir aux armes. Elle lui en indiquait les moyens, s'assurant sur son affection «pour excuser ce que j'en pourrois dire de mal à propos»[882].
[Note 880: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 88.]
[Note 881: _Lettres_, t. V, p. 231-236.]
[Note 882: _Ibid._, p. 232.]
Il devrait envoyer une ambassade de représentants des trois ordres au prince de Condé, au roi de Navarre et à Damville pour leur faire connaître son intention et celle des États, et si le roi de Navarre n'y entendait point, lui déléguer le duc de Montpensier (Louis de Bourbon) «lequel pour estre prince tel qu'il est de sa maison et d'aage, est à croire qu'il le respectera et croyra plus que nul autre». Montpensier, comme de soi-même, lui parlerait d'un mariage possible entre la princesse de Navarre, Catherine de Bourbon, sa soeur, et le duc d'Anjou, et lui annoncerait la venue, après les États, de la Reine-mère accompagnée de Marguerite, sa femme, qu'il réclamait. Le prince de Condé resté seul s'accordera. «Quant au maréchal d'Amville, c'est celuy-là, disait-elle, que je crains le plus, d'autant qu'il a plus d'entendement, de expérience et de suite». Aussi était-il nécessaire de le gagner à tout prix. Mais si ces trois-là, par leur obstination, rendaient la guerre inévitable, il faudrait lever trois armées avec les subsides des États et l'aliénation des biens du clergé. Le Roi marcherait lui-même en Guyenne après avoir fait nettoyer tout le pays devant lui par le duc de Montpensier, pour ne trouver rien qui ne lui obéisse. Et «en ce pendant» qu'il n'était ni «en paix ny en guerre», il devait renforcer les troupes des gouverneurs, assurer la garde des villes, enrôler des reîtres en Allemagne et députer aux princes de ce pays pour les détourner d'une nouvelle invasion[883].
[Note 883: _Lettres_, t. V, p. 232.]
Catherine avait pris depuis longtemps ses précautions contre Élisabeth d'Angleterre, la protectrice naturelle des huguenots, avec qui ses rapports, qui ne furent jamais cordiaux qu'en apparence, étaient depuis la Saint-Barthélemy aigres, froids, défiants. Le point faible de la puissance britannique, c'était l'Irlande catholique, plusieurs fois vaincue, jamais soumise, et, ici ou là, toujours prête à s'armer contre ces maîtres étrangers et hérétiques. Catherine pensait qu'une insurrection irlandaise serait une bonne riposte à une intervention anglaise, mais elle ne pouvait, sans se compromettre, entretenir des relations ouvertes avec les mécontents. Elle laissait faire un de ses anciens pages, gouverneur de Morlaix, capitaine de Granville, et grand ennemi, à ce qu'il semble, des Anglais, ce Troïlus de Mesgouez, qui ne s'est pas illustré dans le rôle amoureux que lui prête la légende[884]. En ces temps de désordre et de faible centralisation, où se déployaient et quelquefois se déchaînaient les libres initiatives, La Roche avait l'air de battre les mers d'Irlande, armateur ou corsaire, pour son propre compte et sous sa responsabilité[885]. On le voit en 1570 débarquer dans le territoire d'un des chefs de la rébellion latente, Desmond; il s'y attarde plusieurs mois, malgré les instances des Anglais et sa promesse, et, quand il se décide à partir, il emmène le frère de Desmond, Fitz-Maurice, et oublie quelques soldats dans un fort[886]. Il recueille en Bretagne les fugitifs et les bannis, il les cache, il les aide, il les arme. En juillet 1575, il accompagne à la Cour Fitz-Maurice, qui, allant en Espagne solliciter Philippe II, avait été contraint, alléguait-on, par la tempête d'aborder en France[887], et c'est à lui aussi que s'adresse à quelques jours de là, comme à l'intermédiaire naturel, un certain capitaine Thomas Bate, qui se disait chargé par le comte Quillegrew (lisez Kildare) d'offrir à la Reine-mère les moyens dont disposait ce lord irlandais, prisonnier à la Tour de Londres, pour faire de «grands services» au Roi de France en Irlande. Ce Thomas Bate, un espion d'Élisabeth, voulait tenter la Reine-mère et l'obliger à se découvrir. Catherine, flairant le piège, fit arrêter et enfermer au bois de Vincennes cet agent provocateur. Le chargé d'affaires anglais, Dale, qu'elle fit venir pour lui expliquer l'emprisonnement de ce sujet britannique, saisit cette occasion de se plaindre des menées de La Roche et de ses liaisons avec les rebelles irlandais. Elle protesta qu'elle ne savait rien de ces intrigues, mais elle admit comme possible que La Roche, qui était, disait-elle, au duc d'Alençon, l'eût entretenu de quelque projet et qu'il en eût été volontiers ouï, «comme les princes font bien souvent, principalement ceux qui sont de son âge et mesmement (surtout) quand on leur parle pour leur grandeur»[888]. Gentilhomme servant du duc d'Alençon, ami des Guise, les chefs du parti catholique, et gouverneur du Roi, La Roche était un personnage à plusieurs faces, hardi et ambitieux[889], dont on ne savait jamais exactement pour qui il opérait, ni même s'il n'opérait pas pour lui-même. Mais Élisabeth savait bien contre qui. C'est, disait-elle à l'ambassadeur de France «ung terrible, gallant contre elle»[890]. Les titres qu'il porte dans les lettres patentes de mars 1577, marquis de Coetarmoal, comte de Kermoallec et de la Joyeuse Garde, conseiller du Roi en son Conseil privé et chevalier de l'Ordre, sont probablement le prix de cette guerre sourde à l'Angleterre, en prévision d'une guerre ouverte. Mais l'autorisation qui lui est octroyée par ces mêmes lettres patentes de s'établir aux Terres Neuves d'Amérique, pour en jouir perpétuellement, lui et ses héritiers, n'est pas une récompense. Ce projet de colonisation (mars 1577) coïncide si bien avec la reprise de la lutte contre les huguenots qu'il y a de bonnes raisons de ne pas le prendre trop au sérieux. Quelque incohérente qu'ait toujours été la politique des Valois, il n'est pas vraisemblable qu'ils se fussent dessaisis d'une partie des navires bretons au moment où ils pouvaient craindre l'entrée en ligne de la marine anglaise. De même que Charles IX avait fait en 1571, sous prétexte d'un établissement outremer, dresser une flotte, qui était destinée à tenir le roi d'Espagne «en cervelle», Henri III accordait à La Roche le droit de lever, fréter, équiper tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu'il avisera, non pas, comme le publiait la déclaration royale, pour aller aux Terres Neuves, mais pour prêter aide, le cas échéant, aux rebelles d'Irlande, si Élisabeth s'avisait de secourir les rebelles de France. Les agents anglais ne s'y trompèrent pas et, comparant l'importance de cette entreprise coloniale à l'insuffisance de celui qui en était chargé, ils avertirent leur gouvernement (juin 1577) qu'il y avait «quelque dessein traître contre l'Irlande»[891]. La guerre ayant fini (septembre 1577) avant que la flotte fût prête et qu'Élisabeth eût bougé, on nomma La Roche, pour sauver la face ou l'indemniser des avances d'argent qu'il avait faites, vice-roi, lieutenant général et gouverneur des Terres Neuves à découvrir et à conquérir (janvier 1578). Il partit avec un vaisseau de trois cents tonnes environ, mais il fut «bien battu par quatre navires anglais», qu'il «pensait piller»[892], et probablement regagna le port.
[Note 884: Voir plus haut, ch. V, p. 208-209.]
[Note 885: L'histoire des rapports de la France avec les Irlandais pendant le règne d'Élisabeth reste à écrire. Il n'en est fait mention qu'en passant dans les volumes de Froude, _History of England from the fall of Wolsey to the defeat of the Spanish Armada_, t. VI-XIII, 1887.]
[Note 886: _Mémoires de Walsingham_, fév. 1570, _passim_, p. 34, 36, 49.--_Correspondance de La Mothe-Fénelon_, t. III, p. 444, 23 janvier 1571.--Cf. _ibid._, p. 450, et t. IV, p. 485.]
[Note 887: Élisabeth fit remercier Henri III de n'avoir pas encouragé Fitz-Maurice, _Corresp. de La Mothe-Fénelon_, t. VI, p. 488 (13 juillet 1575).]
[Note 888: Sur cet épisode, voir la dépêche de Dale à son gouvernement, _Calendar of State paper foreing series, of the reign of Elizabeth_, 1575-1577 (t. XI), p. 101, et celle de Catherine à La Mothe-Fénelon, 29 juillet 1575, _Lettres_, t. V, p. 127-129.]
[Note 889: Paulet à Walsingham (Juin 1577): «On laisse entendre à la Cour (de France) que La Roche est un impudent drôle (an insolent fellow), qu'il dépend absolument des Guise, qu'un royaume est trop peu pour lui.» _Calendar of State paper_, 1575-1577 (t. XI), p. 594.]
[Note 890: _Correspondance de la Mothe-Fénelon_, t. VI, p. 468, 13 juillet 1575. Élisabeth, qui ne sait pas très bien le français, transporte dans notre langue des mots de la sienne et qui en viennent d'ailleurs, mais qui ont, en cours de route, changé de sens. Gallant, en anglais, signifie vaillant, hardi.]
[Note 891: _Calendar of State paper foreing series, of the reign of Elizabeth_, 1575-1577 (t. XI), n° 1467, p. 594. Voir l'échange de récriminations entre Paulet ambassadeur d'Angleterre, et Henri III et la Reine-Mère dans _Lettres_, t. V, p. 258, note 1 (20 juin 1577) et plus amplement t. V, p. 268, dépêche de Catherine à Mauvissière du 1er août, à propos des agissements de Fitz-Maurice et de La Roche. La Roche, dit-elle à Paulet, n'était «allé en nul lieu» et lui avait promis de n'entreprendre «aucune chose contre sadicte maistresse» (Élisabeth) et «s'il faisoit au (le) contraire, il ne faudroit (manquerait) d'estre bien chastié».]
[Note 892: Paulet à la reine Élisabeth, 7 juillet 1578, _Calendar of State papers_, 1578-1579 (t. XIII) no 71, p. 53.]
La Reine-mère avait employé un autre moyen qu'elle pensait aussi efficace pour empêcher l'Angleterre de se déclarer en faveur des huguenots; elle avait remis en avant le projet de mariage du duc d'Anjou avec Élisabeth. Elle travaillait au dedans comme au dehors à préparer au Roi une victoire facile. Elle parvint non sans peine à rassurer Damville qui, sachant que le Roi lui en voulait mortellement de sa révolte passée, demandait des garanties. Les assurances ne coûtaient pas à Catherine. Elle lui faisait dire par le duc de Savoie, l'ami du Roi de France et l'allié de tous ses ennemis, que s'il se remettait, comme il devait, en son devoir, elle consentait, tant elle était sûre du contraire, que tout le mal qu'il aurait du Roi, on le lui fasse à elle-même et que Dieu lui en envoie autant[893]. Elle sollicitait sa femme, Antoinette de La Marck, ardente catholique, de le détacher des huguenots. Mais Damville voulait mieux que des paroles. Il obtint que le marquisat de Saluces lui fût donné de surcroît s'il réussissait à soumettre tout le Languedoc à l'obéissance du Roi. Catherine se porta garante de cet accord, affirmant que son fils «aymeroit mieulx mouryr que faillir à ses promesses»[894]. C'était rompre à bon marché, la cession étant conditionnelle, l'alliance des protestants et des politiques (mai 1577).
[Note 893: Au duc de Savoie, 9 janvier 1577, _Lettres_, t. V. p. 236.]
[Note 894: A Damville, 27 janvier 1577, _Lettres_, t. V, p. 240.--Cf. la lettre du 16 décembre, p. 228.--Sur la cession de Saluces, voir t. V, p. 240, note.]
Catherine avait justement prévu qu'Henri III se dégoûterait vite de la guerre. Il avait donné à son frère le commandement de la principale armée et il le lui retira par jalousie après la prise d'assaut de la forte place d'Issoire (11 juin). L'argent manqua; les États généraux, qui avaient applaudi à son dessein de rétablir l'unité de foi, lui avaient refusé les moyens de l'imposer. Mais les huguenots, affaiblis par la défection des catholiques unis, acceptèrent la paix de Bergerac (7 septembre 1577).
L'Édit de Poitiers, confirmatif de ce traité, restreignait l'exercice du culte réformé à une ville par bailliage, outre les villes et bourgs où le libre exercice existait avant la dernière prise d'armes. Henri III, fier de cette paix--sa paix--qui réparait la honte de la paix de Monsieur, oublia les conseils de sa mère et ne pensa plus qu'à ses plaisirs.
Après la mort de Du Gast, un favori de grande allure, il avait commencé en 1576 à vivre dans l'intimité de dix ou douze jeunes gens beaux et bien faits, qu'il trouvait un plaisir équivoque à voir parés, coiffés, attifés avec une recherche et des raffinements de femmes. Les Mignons, comme on les appelait, Quélus, Maugiron, Saint-Luc, d'Arques, Saint-Mesgrin, etc., jaloux d'accaparer la faveur et les faveurs de leur maître, excitaient ses rancunes et ses défiances contre son frère. Ils assaillirent Bussy, qui les qualifiait crûment de mignons de couchette, et le manquèrent. Quelques jours après, aux noces de Saint-Luc (9 février 1578), ils narguèrent le duc d'Anjou que Catherine, conciliante, avait décidé à paraître au bal. Celui-ci, de dépit et de colère, quitta la fête et alla raconter à sa mère ce qui venait de se passer, «de quoy elle fut très marrie». Il lui dit son intention, qu'elle trouva «très bonne», de s'en aller pour quelques jours, à la chasse, «soulager et divertir un peu son esprit des brouilleries de la Cour». Mais le Roi, inquiet de cette brusque sortie, et appréhendant une fuite, envoya réveiller la Reine-mère et pénétra dans la chambre du Duc, suivi du sieur de Losses, capitaine des gardes, et de quelques archers écossais. Catherine, «craignant qu'en cette précipitation, il (le Roi) fist quelque tort à la vie» de son fils, accourut «toute déshabillée..., s'accomodant comme elle peust avec son manteau de nuit»[895]. Henri fouilla la chambre et le lit, et arracha des mains du suspect, malgré ses prières, une lettre où il croyait trouver la preuve d'un complot, et qui n'était qu'un poulet de Mme de Sauve. Mais, encore plus irrité de cette déception, il sortit, commandant à Losses de garder son frère et de ne le laisser parler à personne. Le prisonnier passa la nuit dans une mortelle inquiétude. Catherine, qui s'était tue ce soir-là pour ne pas exaspérer les passions, envoya le lendemain «quérir tous les vieux du Conseil, Monsieur le chancelier, les princes, seigneurs et mareschaulx de France», qui tous furent d'avis qu'elle «devoit remonstrer au Roy le tort qu'il se faisoit», et tâcher de «r'habiller cela le mieux que l'on pourroit». Elle alla trouver Henri III «avec tous ces messieurs» et fit agir aussi le duc de Lorraine, son gendre, qui se trouvait à la Cour. Le Roi, «ayant les yeux dessillez», consentit à une réconciliation, s'excusant de ce qu'il avait faict sur «le zèle qu'il avoit au repos de son État». Le Duc se déclara «satisfaict si son frère recognoissoit son innocence». Sur cela la Reine-mère «les prit tous deux et les fist embrasser»[896].
[Note 895: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 135-137.]
[Note 896: _Ibid._, p. 143-146.]
Mais cinq jours après, le duc d'Anjou, qu'Henri III tenait consigné dans le Louvre, s'enfuit par la fenêtre de l'appartement de la reine de Navarre, sa soeeur, et se retira à Angers, capitale de son apanage.
Cette fuite serait-elle, comme en 1575, l'annonce d'une prise d'armes générale. Il y avait d'autant plus lieu de le craindre que le nombre des malcontents était plus grand. Pour suffire aux dépenses des dernières guerres, aux appétits de son entourage et à ses prodigalités, Henri III continuait et aggravait les expédients financiers de sa mère. Il augmentait les tailles, empruntait de force aux particuliers et aux villes, levait sur le clergé des décimes ordinaires et extraordinaires, aliénait les biens d'Église et projetait d'établir à la sortie du royaume un nouveau droit, la traite foraine domaniale, sur les blés, les toiles, les vins et le pastel (plante tinctoriale), au risque de tarir ces quatre sources de la richesse française[897]. Il généralisait les droits d'importation, revisait, pour les hausser, les anciens tarifs, et concentrait la levée des aides, des gabelles et des traites entre les mains de quelques Italiens experts à pressurer les contribuables[898].
[Note 897: Sous le nom d'imposition foraine, domaine forain, rêve et haut passage, étaient levées ensemble trois espèces de droits sur les produits du sol et les marchandises, soit à la sortie du royaume, soit au passage de la ligne des douanes intérieures. En février 1577, Henri III greva les blés, les toiles, les vins et le pastel d'un nouveau droit, la traite foraine domaniale, qui était perçu en outre des précédents, mais seulement à la frontière du royaume.]
[Note 898: Mariéjol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p. 223-233.]