Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 38
Henri III, las de faire campagne, approuva l'acte d'Union et autorisa les huguenots et les malcontents à lui présenter, après entente avec le prince de Condé, le cahier de leurs doléances. C'en était fait du grand dessein de Catherine et de ses illusions. Elle avait pu se convaincre que son fils n'était pas un Alexandre. Elle avait pris pour amour des armes un certain feu de jeunesse, qui avait été vite éteint par les plaisirs, et, pour du génie militaire, les victoires dues à l'habileté de Tavannes. Elle constatait encore qu'en tous ses actes il ne suivait d'autre règle que ses convenances et son humeur. Après avoir épuisé en une semaine de pleurs et de plaintes le regret de la princesse de Condé, il déclara à sa mère sa résolution d'épouser une jeune princesse de la maison de Lorraine, Louise de Vaudemont, petite-cousine des Guise, sans fortune ni espérances, dont à son passage à Nancy, en route pour la Pologne, il avait distingué la douceur et la beauté. Catherine négociait en Suède pour lui trouver une femme bien dotée et apparentée, qui l'aiderait peut-être à garder sa couronne de Pologne. Mais Henri faisait passer avant tout son inclination. Catherine approuva ce qu'elle n'aurait pu empêcher: et, pour cacher sa déconvenue, laissa croire qu'elle avait fait ce mariage de sa main. Au moins pouvait-elle se dire que cette bru, dont on vantait la bonté, les goûts simples et l'absence d'ambition, ne lui disputerait pas le gouvernement de son fils et des affaires. Six mois après (27 août 1575), Henri III abandonna au duc de Lorraine, chef de la Maison et d'ailleurs mari de sa soeur Claude, ses droits de suzeraineté sur le Barrois mouvant. Les impulsions du Roi coûtaient cher.
Catherine l'avait aimé par-dessus tous ses enfants et tellement choyé qu'il ignorait l'idée d'une contrainte et se regardait comme un être d'élection. Il avait, il est vrai, de nature les dons les plus rares. Amyot, qui lui avait «montré les premières lettres», le comparait pour l'intelligence à François Ier, son grand-père, désireux, comme lui, «d'apprendre et entendre toutes choses haultes et grandes,» mais «oultre les parties de l'entendement qu'il a telles que l'on les sçauroit désirer, il a la patience d'ouyr, de lire et d'escrire, ce que son grand-père n'avoit pas»[837].
[Note 837: Lettre d'Amyot à Pontus de Thyard, du 27 août 1577, dans les _Oeuvres de Pontus de Thyard_, éd. Marty-Laveaux, 1875, introd., p. XXIII.]
Il possédait à fond deux langues: la française et l'italienne. Il était né orateur. En 1569, à Plessis-les-Tours, après ses victoires sur les huguenots, en présence des principaux chefs de l'armée, «qui estoient la fleur des princes et seigneurs de France», raconte sa soeur Marguerite, «il fit une harangue au Roy pour luy rendre raison de tout le maniement de sa charge depuis qu'il estoit party de la Cour, faicte avec tant d'art et d'éloquence et dicte avec tant de grâce, qu'il se feit admirer de tous les assistans.... la beauté, qui rend toutes actions agréables, florissoit tellement en luy qu'il sembloit qu'elle feit à l'envy avec sa bonne fortune laquelle des deux le rendroit plus glorieux».--«Ce qu'en ressentoit ma mère, qui l'aimoit uniquement, ne se peut représenter par paroles, non plus que le deuil du père d'Iphigénie, et à toute autre qu'à elle, de l'âme de laquelle la prudence ne désempara jamais, l'on eust aisément congnu le transport qu'une si excessive joye luy causoit»[838]. Mais il manquait de virilité. Entre ce dernier Valois et ses ascendants ou ses frères, le contraste est saisissant. François Ier et Henri II aimaient passionnément les exercices physiques. Charles IX, chasseur acharné, soufflait dans un cor à se rompre la poitrine et, pour se délasser, battait le fer comme un forgeron. Le duc d'Alençon lui-même, petit de taille et grêle de jambes[839], était un homme de cheval, adroit à tous les sports. Henri III se ressentait de son éducation d'enfant gâté. Lors de sa première campagne, sa mère s'inquiétait plus qu'elle ne l'eût fait pour ses autres enfants, et contrairement à la rudesse de ce temps, des fatigues de cet apprentissage guerrier. Il avait trop vécu parmi les filles d'honneur. Un mémoire de Francès de Alava, l'ambassadeur d'Espagne, à Philippe II, le représente à vingt ans toujours entouré de femmes: «l'une lui regarde la main, l'autre lui caresse les oreilles et de la sorte se passe une bonne partie de son temps»[840].
[Note 838: _Mémoires de Marguerite de Valois_, éd. Guessard, p. 12.]
[Note 839: Priuli, dans sa relation de 1582, _Relazioni degli ambasciatori veneti al senato_, serie Ia, Francia, t. IV, p. 428.]
[Note 840: Forneron, _Histoire de Philippe II_, t. II. 1881, p. 297.]
A ce frôlement de tous les jours, sa sensibilité, naturellement très vive, s'était encore surexcitée. Il avait pris de ses compagnes le goût des frivolités la recherche des parures, l'habitude des caprices, les larmes faciles et un besoin irrésistible de médisance. Les débauches où tout jeune encore il se plongea, en quête de «voluptés et iritement d'apetit extraordinaire», achevèrent de l'amollir. Il était devenu tout féminin. A Reims, lors du sacre (13 février), quand l'officiant plaça la couronne sur sa tête, il se plaignit qu'elle le blessait. Le jour de son mariage avec Louise de Vaudemont, il se leva si tard et passa tant de temps à parer l'épousée qu'il fallut dire la messe dans l'après-midi[841]. Aussi jaloux de son pouvoir que paresseux à l'exercer, il laissa la charge et le souci des affaires à sa mère, et n'intervint que par à-coups, rarement pour corriger une erreur de direction, mais presque toujours à l'appétit de son entourage ou dans un sursaut d'orgueil. En ce régime de dyarchie intermittente, le plus homme, c'était la femme.
[Note 841: L'Estoile, t. I, p. 50.]
Il n'eût été que temps d'agir. Les députés de Damville et des Églises protestantes, de retour de Bâle où ils étaient allés se concerter avec le prince de Condé, avaient rejoint la Cour à Paris. Admis le 11 avril 1575 à l'audience royale, ils présentèrent en 91 articles la liste de leurs griefs et de leurs voeux. Ils demandaient le libre et complet exercice du culte réformé, sans réserves ni restrictions, l'établissement des Chambres mi-parties dans les parlements, l'octroi de places de sûreté, la mise en liberté des maréchaux prisonniers, la punition des massacreurs de la Saint-Barthélemy, la réhabilitation des victimes et la réunion des États généraux.
Le Roi fut confondu de tant d'audace. Catherine déclara, dit-on, que «quand ils (les huguenots) auroient cinquante mil hommes en campagne, avec l'Amiral vivant et tous leurs chefs debout, ils ne sçauroient parler plus haut qu'ils font»[842]. Mais la mère et le fils, craignant de rompre et honteux de céder, imaginèrent de renvoyer les députés, après de longs débats, en leurs provinces pour y faire élargir, c'est-à-dire adoucir leurs instructions (commencement de mai).
Pour faire front avec toutes ses forces à l'armée de secours que Condé rassemblait en Allemagne, il eût fallu que le Roi fût sûr des provinces du Midi. Catherine s'en apercevait un peu tard. Elle eut l'idée étrange--mais c'est une de ces naïvetés qui ne sont pas rares chez les gens très fins--de faire écrire à Damville par le maréchal de Montmorency, enfermé à la Bastille, qu'il lui défendait de poursuivre sa délivrance par des moyens criminels. Damville répondit que «tous actes faits en prison sont à répudier», qu'il l'écouterait volontiers comme son plus humble frère le jour où il serait libre, et qu'en attendant, malgré «les inventions et reproches escriptes ou dictes au lieu» où il était, il persévérerait «en la juste poursuite» qu'il avait entreprise «pour le service de Dieu, de Sa Majesté, bien et repos des subjects» et la liberté du chef de sa maison[843].
[Note 842: _Ibid._, p. 56.]
[Note 843: De Crue, _Le Parti des politiques_, 1892, p. 257, croit que la lettre du maréchal de Montmorency est supposée.]
Catherine eut une fausse joie. Au mois de mai (1575) Damville tomba malade à Montpellier et fut bientôt à l'extrémité. Le bruit même courut à Paris en juin qu'il était mort. La Reine-mère, Cheverny, le maréchal de Matignon et le chancelier de Birague conseillèrent au Roi, s'il fallait en croire l'historien Mathieu, d'achever l'oeuvre de la Providence en dépêchant les maréchaux prisonniers. Pour préparer l'opinion à l'idée d'une mort naturelle, le médecin du Roi, Miron, alla les visiter à la Bastille et publia partout qu'ils étaient mal portants et menacés, si l'on n'y prenait garde, d'une «esquinancie» (inflammation de la gorge). Ainsi l'on ne s'étonnerait pas de les trouver un matin étouffés. Le crime avait habitué Catherine au crime. Damville ne mourut pas; les maréchaux furent sauvés. L'assemblée de Montpellier (juillet 1575) ordonna aux délégués qu'elle renvoyait en Cour porteurs d'un cahier de doléances d'exiger avant toute discussion l'exercice libre, entier, général et public du culte réformé et la mise en liberté des maréchaux prisonniers. C'était un ultimatum de puissance à puissance[844].
[Note 844: _Histoire du Languedoc_, nouvelle édition, t. XII, col. 1143.]
Les divisions de la famille royale encourageaient la révolte. Henri III détestait son frère, le duc d'Alençon, un autre Valois-Médicis de belle marque, et fourbe par surcroît, qui avait prétendu à la lieutenance générale et peut-être comploté, pendant son exil de Pologne, la mort de Charles IX survenant, de le déposséder de la couronne. Sur le conseil de sa mère, qui savait le danger des dissensions domestiques en un royaume divisé, il lui avait pardonné, mais il avait trop de raisons de ne pas oublier. Il le soupçonnait justement d'être en rapports avec Damville, avec La Noue, avec le prince de Condé, avec tous ses ennemis du dedans et du dehors. Il lui en voulait tellement que, dans une maladie dont il pensa mourir (juin 1575), il engagea le roi de Navarre, dont la bonne humeur et l'exubérance gasconne l'amusaient, à s'emparer, lui mort, du pouvoir.
Il était mortellement brouillé aussi avec sa soeur Marguerite, qui avait été nourrie avec lui et qui fut pendant sa jeunesse la confidente de ses rêves ambitieux. Il l'avait chargée, lorsqu'il s'en allait aux armées, de veiller à ses intérêts et d'écarter de la Reine-mère, de qui il attendait tout, les influences hostiles. Des causes de leur rupture, on ne sait que ce que Marguerite en a dit, et ce n'est peut-être pas toute la vérité. Vers 1570, il se serait laissé persuader par son principal favori, Louis Berenger, sieur du Gast, «qu'il ne falloit aimer ny fier qu'à soi-même; qu'il ne falloit joindre personne à sa fortune, non pas mesme ny frère ny soeur, et autres tels beaux préceptes machiavélistes»[845]. Comme preuve de cette indépendance de coeur, il alla dénoncer à Catherine la passionnette de sa fille avec le duc de Guise, et lui représenter combien un pareil mariage serait avantageux à ces cadets de Lorraine, ennemis des Valois. Marguerite fut outrée de tant d'ingratitude; elle supplia sa mère de croire qu'elle conserverait «immortelle» «la souvenance du tort que» son frère lui «faisoit»[846]. Et elle tint sa parole.
[Note 845: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 17-18.]
[Note 846: _Ibid._, p. 19-20.]
Quand il partit pour la Pologne il s'efforça, «par tous moyens», dit Marguerite, «de remettre nostre premiere amitié en la mesme perfection qu'elle avoit esté à nos premiers ans, m'y voulant obliger par serments et promesse»[847]. Mais au retour de Blamont, pendant le séjour de la Cour à Saint-Germain, Marguerite fut si touchée, comme elle le raconte elle-même, des «submissions» et «subjections» et de l'«affection» de son autre frère, le duc d'Alençon qu'elle se résolut à «l'aimer et embrasser ce qui luy concerneroit»[848]. Aussitôt qu'Henri III fut arrivé à Lyon, il se vengea à sa façon. Un jour que sa soeur était sortie en carrosse pour se promener, il insinua au roi de Navarre, qui ne s'en émut pas, et avertit sa mère, très chatouilleuse en matière d'honneur féminin, que Marguerite était allée voir chez lui un amant. Le soir quand l'accusée parut, Catherine «commença à jetter feu et dire tout ce qu'une colère oultrée et démesurée peut jetter dehors»[849]. Mais la galante reine de Navarre était cette fois-là sans reproche, ayant visité l'abbaye des Dames de Saint-Pierre où les hommes n'entraient pas.
Quand la Reine-mère sut la vérité, elle tâcha de persuader à sa fille, pour disculper son fils, qu'elle avait été trompée par le faux rapport d'un valet de chambre, «un mauvais homme», qu'elle chasserait, et, comme «elle n'y advançoit rien», le Roy survint, qui s'excusa fort, «disant qu'on le luy avoit faict accroire» et faisant à sa soeur toutes les «satisfactions et protestations d'amitié qui se pouvoient faire»[850]. Mais, si elle se sentait obligée, comme soeur et sujette, de recevoir ses justifications, elle lui montra que la condescendance n'irait pas plus loin. Il aurait voulu la réconcilier avec Le Gast, qu'elle accusait d'être son mauvais génie; mais elle reçut le favori «d'un visage courroucé» et «le renvoya aveq protestation de luy estre cruelle ennemye, comme elle luy a tenu jusqu'à sa mort»[851]. C'était une déclaration de guerre. Belle, intelligente, passionnée, Marguerite était une ennemie redoutable.
[Note 847: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 37.]
[Note 848: _Ibid._, p. 38.]
[Note 849: _Ibid_., p. 47-48.]
[Note 850: _Ibid._, p. 51.]
Henri III continuait à se conduire en chef de parti; son passé de duc d'Anjou pesait sur lui. Comme s'il n'était pas le Roi et qu'il eût des injures particulières à venger, il s'entoura d'une troupe de jeunes gentilshommes, ardents et braves, dévoués à sa personne. Le duc d'Alençon avait lui aussi sa «bande» de fidèles, où Marguerite attira, l'ayant débauché de celle du Roi, Bussy d'Amboise, violent entre les plus violents, brave par-dessus les plus braves, et la meilleure épée de France. Le Gast, pour punir cette désertion et blesser la reine de Navarre en ses amours, fit assaillir Bussy, une nuit qu'il sortait du Louvre, par «douze bons hommes»--Marguerite dit trois cents--«montez tous sur des chevaux d'Espagne qu'ils avoient pris en l'écurie d'un très grand (le Roi)». Bussy échappa par miracle à ce guet-apens; mais le lendemain «ayant sçeu d'où venoit le coup», comme il commençait «à braver, à menasser de fendre nazeaux et qu'il tueroit tout», «il fut adverty de bon lyeu qu'il fust sage et fust muet et plus doux, aultrement qu'on joueroit à la prime avec lui.... et de bon lyeu fut adverty de changer d'air»[852].
Le Roi s'ingéniait à déshonorer sa soeur. Il affecta d'incriminer la «particulière amitié» que Marguerite avait pour une de ses «filles», Gilonne Goyon, dite Thorigny, fille du maréchal de Matignon. Il obligea le roi de Navarre, sous menace de ne l'aimer plus, à renvoyer de sa maison la favorite de sa femme[853].
[Note 851: Brantôme, t. VIII, p. 62.]
[Note 852: Brantôme, t. VI, p. 186-188.]
[Note 853: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard, p. 61.]
Il traitait le duc d'Alençon en ennemi. Il faisait surveiller ses démarches, ses relations, ses plaisirs. Il le laissait insulter par ses favoris. Le Gast «avoit bravé Monsieur jusques à estre passé un jour devant luy en la rue Sainct-Antoine sans le saluer ni faire semblant de le cognoistre». Il avait dit «par plusieurs fois qu'il ne recongnoissoit que le Roy et que quand il luy auroit commandé de tuer son propre frère il le feroit»[854].
Pour rompre la bonne entente que Marguerite s'efforçait de maintenir entre son mari et le duc d'Alençon, il employa, sur le conseil de Le Gast, la femme d'un secrétaire d'État, Charlotte de Sauve, une beauté capiteuse, dont les deux beaux-frères étaient épris à en perdre la raison. Cette autre «Circé» se rendit si désirable à l'un comme à l'autre que, pour accaparer l'ensorceleuse, chacun des amants était résolu à se défaire de son rival. «La Cour est la plus estrange que l'ayez jamais veue, écrivait le roi de Navarre à un ami. Nous sommes presque toujours prestz à nous couper la gorge les uns aux aultres. Nous portons dagues, jaques de mailles et bien souvent la cuirassine soubz la cape.... Le Roy (Henri III) est aussy bien menacé que moy; il m'aime beaucoup plus que jamais.... Toute la ligue que sçavez me veult mal à mort pour l'amour (par amour) de Monsieur, et ont faict défendre pour la troisiesme fois à ma maistresse (Charlotte de Sauve) de parler à moy et la tiennent de si court qu'elle n'oseroit m'avoir reguardé. Je n'attends que l'heure de donner une petite bataille, car ilz disent qu'ilz me tueront et je veulx gagner les devans»[855].
[Note 854: L'Estoile, t. I, p. 92.]
[Note 855: _Recueil des Lettres missives de Henri IV_, publié par Berger de Xivrey (Coll. Documents inédits), t. I, p. 81. Berger de Xivrey date à tort cette lettre de janvier 1576, car elle est évidemment antérieure à la fuite du duc d'Alençon, c'est-à-dire au 15 septembre 1575.]
Mais quelque feu en amour que fût le roi de Navarre, et il le resta toute sa vie, il n'était pas incapable d'entendre raison. Quelques bons serviteurs lui représentèrent «qu'on le menoit à sa ruine en le mettant mal» avec son beau-frère et sa femme; il s'aperçut aussi que le Roi, après lui avoir montré beaucoup de sympathie, commençait à ne plus faire «grand estat» de lui et à le «mespriser». Marguerite semonçait de son coté le duc d'Alençon, à qui Le Gast faisait tous les jours quelques nouvelles avanies. Tous deux reconnaissant «qu'ils étoient... aussi desfavorisez l'un que l'autre; que Le Gast seul gouvernoit le monde...; que s'ils demandoient quelque chose, ils estoient refusez avec mespris; que si quelqu'un se rendoit leur serviteur, il estoit aussitost ruiné et attaqué de mille querelles,... ils se résolurent, voyant que leur désunion estoit leur ruine, de se réunir et se retirer de la Cour, pour, ayant ensemble leurs serviteurs et amis, demander au Roy une condition et un traittement digne de leur qualité»[856].
[Note 856: _Mémoires de Marguerite_, éd. Guessard p. 62-63.]
Catherine n'était pas tellement aveuglée par sa tendresse pour Henri III qu'elle ne vît les progrès menaçants de la désaffection publique. Les pamphlétaires continuaient à la viser, mais les coups portaient plus haut qu'elle. Ce fils si beau, si cultivé, si séduisant qu'il semblait que tous ses sujets dussent, comme sa mère, l'idolâtrer, s'était en un an de règne aliéné une grande partie de la noblesse par ses attachements exclusifs, la faveur de quelques petits compagnons et la défaveur de ceux même des grands qui n'étaient pas en disgrâce ou en prison. Il avait réussi à faire oublier les fautes de sa mère.
Il tournait en ridicule des princes du sang qui, comme le duc de Montpensier, et son fils le prince Dauphin, avaient été invariablement fidèles. Les dames ne lui pardonnaient pas de colporter avec délices leurs galanteries. Catherine, qui ne s'alarmait pas longtemps d'avance, s'inquiétait des sympathies ou peut-être même de l'aide que les malcontents en armes et l'armée de Condé en marche trouveraient dans les dissensions de la famille royale. Un jour qu'Henri III lui dénonçait les amours de Marguerite et de Bussy, elle avait répliqué vivement que c'étaient là propos de gens qui voulaient le mettre mal avec tous les siens. Mais d'ordinaire elle ne lui parlait pas si ferme. Elle voyait le tort qu'il se faisait sans oser le lui dire, tant il était ombrageux. Elle le savait si porté à régler ses faveurs sur ses sentiments qu'elle pouvait tout perdre, en perdant son affection. Elle était bien obligée aussi de s'avouer qu'il n'était pas uniformément docile. Il supportait mal qu'elle lui rappelât les devoirs de sa charge ou qu'elle le contrecarrât en ses habitudes ou ses caprices. Alors qu'elle avait rêvé d'être l'esprit dirigeant d'un gouvernement viril, elle devait se contenter le plus souvent de réparer les fautes de ce collaborateur si féminin. Il est vrai qu'elle était plus fertile en expédients que capable d'une grande politique. Les circonstances étaient tout à fait appropriées à son génie.
Le duc d'Alençon, qui craignait pour sa liberté et peut-être même pour sa vie, avait résolu de fuir. Il s'attacha à gagner la confiance de sa mère, lui confessant qu'il avait eu plusieurs fois la tentation de quitter la Cour, par peur de son frère, mais qu'il se repentait de ce méchant dessein et voulait désormais complaire au Roi en toute chose. Quand il l'eut bien convaincue de la sincérité de sa conversion, il profita d'un relâchement de surveillance pour se glisser hors de Paris le soir du 15 septembre 1575. Le lendemain il était à Dreux en sûreté. La Reine-mère avait été prévenue de cette fuite, mais son fils l'avait si bien enjôlée qu'elle refusa d'y croire. Au moins en vit-elle aussitôt toutes les conséquences. Comment le Roi pourrait-il résister à l'armée allemande de secours et aux forces des malcontents réunies sous les ordres du Duc, la «seconde personne de France». Le soir même elle écrivait au duc de Savoie, le mari de sa chère Marguerite morte, son «mervilleux regret» d'être encore en vie pour voir «de si malheureuse chause»; elle n'était pas plus émue en annonçant la mort de Charles IX. «Aystime (J'estime) bien heureuse Madame (Marguerite) hasteure d'estre morte que, pleust à Dieu que je fuse avec aylle (elle) pour ne voyr poynt ce que ayst sorti du roy Monseigneur (Henri II) et de moi, si malheureux coment yl est (un tel malheureux qu'est) mon fils d'Alanson, qui s'an est enn alaye[857].» Mais ses désespoirs ne duraient guère et ne l'empêchaient pas d'agir. Elle comptait sur le duc de Nevers pour arrêter le fugitif, et, à défaut, lui suggérait un moyen de le faire enlever. Ce serait assez de cinq ou six hommes sûrs et bien choisis. Ils iraient trouver le duc d'Alençon et lui offriraient de recruter en son nom des gens de cheval. S'il acceptait, ces prétendus racoleurs profiteraient de la commodité des lieux et des temps pour l'emmener. Elle était fière de cette belle trouvaille, «n'y ayant pas, remarquait-elle, de si habil hommes que l'on ne lé (leur) puise apprendre quelque tour qui ne sevet (qu'ils ne savent) pas encore»[858]. Mais vraiment celui qu'elle proposait était un moyen de comédie. Il en fallut chercher un autre à la hâte. Elle apprenait que «beaucoup de jeans que je n'euse pansé vont trover cet pouvre malheureux»[859]. Elle décida d'y aller elle-même et de traiter avec lui, avant que l'armée d'invasion eût passé la frontière. A leur première entrevue à Chambord (29-30 septembre), le Duc exigea préalablement la mise en liberté des maréchaux prisonniers. Le Roi dut céder (2 octobre 1575).
[Note 857: _Lettres_, t. V, p. 132.]
[Note 858: _Ibid._, p. 137, 18 septembre 1575.]
[Note 859: _Ibid._, p. 136.]