Catherine de Médicis (1519-1589)

Part 36

Chapter 363,770 wordsPublic domain

[Note 797: Edm. Bonnaffé, _Inventaire des meubles de Catherine de Médicis_, p. 65-66, 77-78 et 83. Ces cartes, la plupart «figurées à la main», sont-elles des copies, et faites par qui? L'imprécision de l'Inventaire ne permet pas de dire si les unes reproduisent les cartes de la mappemonde d'Henri II et les autres celles des cosmographes et géographes du temps, Munster, Mercator, Ortelius, etc. Cf. Jomard, _Les monuments de la géographie ou Recueil d'anciennes cartes européennes et orientales_, Paris, s. d.]

Elle avait des pays connus par les cartes et les livres des souvenirs divers: peaux de crocodiles pendues au plafond, caméléon, branches de corail, tapis des Flandres, tapis de Turquie, de Perse (chérins), laques de Chine: c'était une grande collectionneuse.

On croit à tort que les bibelots sont une manie contemporaine: le cabinet de Catherine en est plein. Il y a, bien en vue, sur une tablette, douze pièces de cristal de roche, parmi lesquelles trois grandes coquilles, ou _gondoles_, sur pieds d'or émaillés, et, dans les armoires, des éventails en cuir du Levant, de la soie pour faire des turbans, six «poupines» (poupées) en habits de deuil, en vêtements noirs, en costumes de demoiselles (nobles), des pots de senteur, des masques et des verreries de Venise, des laques de Chine, une quenouille «de bois de crotelle?», un damier de bois de rose, un échiquier de nacre de perles, quatre petits canons, des jeux de jonchets, de «regnard» et de billard, plusieurs écritoires, enfin un nombre si considérable d'objets d'art et de curiosité, que l'éditeur de l'Inventaire a renoncé à en faire même une énumération sommaire.

Tous les appartements et même les greniers de l'Hôtel étaient remplis de meubles de toute sorte, et comme il n'est pas alors d'usage de garnir d'étoffe et de rembourrer les bancs et les «chaires», la Reine-mère a cinq cents coussins de laine, de velours et de soie pour transformer en sièges moelleux les bois les plus durs.

Cent trente-cinq tableaux et trois cent quarante et un portraits illustrent les diverses pièces du logis. Catherine peut contempler, quelquefois en plusieurs répliques, l'image des siens et d'autres chefs de la chrétienté. Elle vit et se meut dans une atmosphère de grandeur.

Pour ses fêtes, ses bâtiments, ses collections et ses dons, elle dépensait des sommes immenses. A Bayonne, les tournois, les banquets, les joutes sur terre et sur mer coûtèrent si cher qu'il y eut quelques murmures. Elle disait pour se justifier «qu'elle vouloit monstrer à l'estranger que la France n'estoit si totalement ruynée et pauvre à cause des guerres passées qu'il l'estimoit». Souvent aussi elle alléguait l'exemple des «empereurs romains», «qui s'estudioient d'exhiber des jeux au peuple et luy donner du plaisir» pour l'empêcher de mal faire. Mais elle n'avait pas besoin de chercher ses raisons si loin.

Tout enfant, elle avait la réputation d'être dépensière et libérale. Ses appétits de magnificence s'ajoutant aux charges du gouvernement et des guerres civiles, le trésor, à la mort de Charles IX, était vide, et toute la matière imposable imposée. Inquiète de la détresse de l'État, elle recommanda à Henri III de regarder de très près à ses finances, mais Henri III aima mieux suivre son exemple que ses conseils. Elle n'était pas meilleure ménagère de ses propres revenus[798]. Elle ne savait rien refuser à qui la sollicitait et, par exemple, faisait don d'une coupe de bois à un gentilhomme qu'elle ne pouvait gratifier d'un secours d'argent. Longtemps l'abbé de Plainpied, son intendant, s'efforça de contenir les profusions de cette mère prodigue, mais, lui mort, elle cessa de compter. Elle avait près d'elle des nains et des naines, comme les autres souverains, mais ce que seule elle faisait, à ce qu'il semble, c'était d'entretenir des gouverneurs, des gouvernantes, un aumônier pour ces êtres disgraciés, de les marier à grands frais et de leur faire des cadeaux, quand ils allaient à confesse.

Elle empruntait à tous les taux l'argent nécessaire à ses fantaisies, à son luxe, à ses besoins, et, cette ressource même lui manquant, elle engageait d'avance ses revenus, et payait irrégulièrement ou ne payait pas les gages des officiers de sa maison et de ses dames. A sa mort elle devait huit cent mille écus, environ vingt millions de notre temps, et n'avait pas un sol. Elle riait de ses embarras, disant à ses financiers «qu'il falloit louer Dieu du tout et trouver de quoy vivre»[799]. C'est à peu près le mot qu'on prête à son grand-oncle, Léon X: «_Godiamo il papato, poiche Dio ci l'ha dato_» (Jouissons de la papauté, puisque Dieu nous l'a donnée).

[Note 798: Bouchot, p. 147: Le livre de comptes de Cl. de Beaune.--Cf. p. 149 et la cause des dépenses p. 151.]

[Note 799: L'abbé Chevalier, _Debtes et créanciers de la Royne mère_, Techener, 1862, p. XLIII. En 1588, elle avait dévoré les revenus de 1589 et devait un an de gages à ses serviteurs.]

CHAPITRE VIII

LES DÉBUTS DE LA DYARCHIE

Assurément elle a pleuré Charles IX, et, comme elle dit, elle a pensé «crever» quand il lui dit adieu, et la pria de l'embrasser une dernière fois[800]. Mais le lendemain, elle écrivait au nouveau roi, cet autre fils encore plus chéri: «Si je vous venois à perdre, je me feroys enterrer avec vous toute en vie». Elle le pressait de revenir immédiatement de Pologne: «...Je meurs d'ennuy de vous revoir,... car vous sçavez combien je vous aime, et quant je pense que ne bougerez jamais plus d'avec nous, cela me fait prendre tout en patience». Elle se promettait de cette réunion «joye et contentement sur contentement»[801].

[Note 800: _Lettres_, IV, p. 310, 31 mai 1574.]

[Note 801: _Ibid._, p. 311-312.]

Elle ne doutait pas qu'Henri III lui laissât même autorité que son prédécesseur, mais elle le savait susceptible et pouvait craindre quelque jalousie d'orgueil en ce surcroît de grandeur. Aussi que de ménagements dans cette première lettre! Elle l'informait qu'en attendant sa venue, elle avait, sur les instances du Roi mourant, pris la régence et s'excusait presque de n'avoir pas attendu ses ordres. Elle venait d'apprendre que Mongomery, l'ancien capitaine des gardes d'Henri II et l'un des meilleurs chefs huguenots, avait capitulé dans Domfront (27 mai) et, veuve impitoyable, elle avait hâte de voir de ses yeux supplicier le meurtrier innocent de son mari. Elle n'avouait pas cette soif de vengeance. Charles IX lui avait, disait-elle, recommandé expressément de faire «bonne joustice des prisonniers qu'il savoit estre cause de tout le mal du royaume». C'est à lui aussi qu'elle prêtait de meilleures suggestions touchant le duc d'Alençon et le roi de Navarre. Il avait connu que «ses frères» (son frère et son beau-frère) «avoient regrect en lui» (regrettaient leur conduite à son égard), ce «qui lui faisoit penser qu'ils me seroient obeissans et à vous, mais que (mais il fallait attendre que) fussiez isy»[802]. Ainsi, sans se mettre en avant, elle faisait comprendre à Henri III, un impulsif capable à la fois de rancunes tenaces et de brusques générosités, qu'il était sage d'accorder le pardon et prudent de le différer. Elle parle des affaires de Pologne avec tant de détachement qu'il n'est pas facile de deviner ce qu'elle en pense. Tout d'abord elle engage son fils à rentrer au plus vite. Peut-être ses sujets d'au delà voudront-ils le «retenir jusques à ce qu'ils ayent donné ordre à leur faict». Qu'il ne cède pas et parte. Mais c'est risquer de perdre une couronne. Or «cela est beau, pour pauvres qu'ils soient (les Polonais), d'estre roy de deux grans royaumes, l'un bien riche et l'autre de grande estendue et de noblesse». Mais ne serait-il pas possible de quitter et de garder la Pologne, et, glisse-t-elle en passant, d'y transférer le duc d'Alençon? «Si vous pouviez laisser quelqu'un où vous estes qui peult (peust, pût) conduire, et que ce royaume de Pollongne vous demeurast _ou à vostre frère_, je le desirerois bien fort, et leur dire que ou vostre frère ou le second enfant que vous aurez, (Henri n'était pas encore marié), vous leur envoyrez, et en ce pendant qu'ils se gouvernent entre eux, eslisant tousjours un François pour assister à tout ce qu'ils feroient et (je) croy qu'ils en seroient bien aises, car ils seroient roys eulx-mesmes jusqu'à qu'ils esleussent celui que y envoyrez»[803].

[Note 802: _Ibid._, p. 310.]

[Note 803: _Lettres_, IV, p. 311.]

Si imaginative qu'elle fût, elle était trop intelligente pour supposer que les Polonais resteraient dans l'intérim par égard pour ce roi déserteur jusqu'à ce qu'il lui plût de leur expédier un remplaçant de sa main. Était-ce une façon de lui insinuer, tout en se disant impatiente de son retour, qu'il devrait rester en Pologne au moins le temps nécessaire pour organiser une lieutenance générale ou négocier l'élection de son frère? Mais il est malheureusement plus probable qu'elle n'a pensé qu'au plaisir de le revoir le plus tôt possible, et que pour ce plaisir-là elle a sacrifié les intérêts de la France en Pologne. Quelle fin pitoyable de son grand et coûteux succès diplomatique!

Elle prenait facilement son parti des railleries à prévoir, si son fils n'avait pas trop pâti en ce pays lointain. «L'expérience qu'avez acquise par vostre voyaige est telle que je m'asseure qu'il n'y eust jamays un plus sage roy... et ne me voldrez mal (et vous ne m'en voudrez pas) à l'appétit de ceux qui ne sauroient vivre que sur leur fumier[804], car j'espère (elle veut dire qu'elle est sûre) que vostre élection et allée en Pologne ne vous aura point apporté de mal ni de diminution de honneur et grandeur et de réputation»[805]. Et la voilà contente. Son fils a voyagé, ceint une couronne, fait l'apprentissage du pouvoir. Qu'il se hâte de regagner la France.

[Note 804: C'est la seconde fois qu'elle emploie ce mot contre ceux qui, comme Tavannes s'étaient déclarés contre l'aventure de Pologne et la politique de magnificence.]

[Note 805: _Lettres_, IV, p. 312.]

Henri III n'en avait que trop envie. Il s'enfuit de Cracovie (dans la nuit du 18 au 19 juin), gagna Vienne, où l'empereur Maximilien II, beau-père de Charles IX, l'accueillit bien, et, inquiet des dispositions de l'Allemagne protestante, prit son chemin par Venise. Il s'y attarda huit jours dans les fêtes que la Seigneurie donna en son honneur et les plaisirs qu'il s'offrit.

Les princes italiens, le duc de Ferrare, le duc de Mantoue, le duc de Savoie, le cardinal-neveu étaient allés eux-mêmes ou avaient envoyé leurs ambassadeurs saluer le nouveau roi de France, ce vainqueur de Jarnac et de Moncontour, en qui ils pensaient trouver à l'occasion un appui contre l'hégémonie oppressive de l'Espagne: mais il avait bien d'autres soucis. Le jour, il courait les boutiques des marchands, achetant au joaillier Antonio della Vecchia des bijoux et des pierres précieuses et au «parfumiez» du Lys pour 1125 écus de musc; la nuit, il allait à des rendez-vous. Sans hâte, il traversa l'Italie du Nord et, par la Savoie, se dirigea vers Lyon, où sa mère, accourue au-devant de lui, l'attendait. Elle avait emmené le duc d'Alençon et le roi de Navarre à qui elle avait fait grâce, à sa demande. Elle se déclarait pleinement satisfaite de leur docilité «...Yl m'ont tou deus dist que asteure qu'ils ont toute libertés, que c'et lors qui (qu'ils) me veulent le plus rendre de sugetion». Et toutefois--qui croira que ce fut par affection?--elle les avait pendant tout le voyage gardés avec elle dans son «chariot» et fait coucher dans son «logis»[806]. Elle eut le 5 septembre à Bourgoin le bonheur d'embrasser le nouveau Roi. Elle se croyait au bout de ses peines.

Enfin, elle va pouvoir réaliser la grande politique qu'elle rêve. Elle a l'auxiliaire qu'elle souhaitait pour suppléer à sa faiblesse, mieux qu'un mari, mieux qu'un amant, son fils. Elle sera la tête; il sera le bras. A eux deux, ils abattront le parti protestant, ruineront la faction des Politiques, feront la royauté aussi forte et aussi obéie qu'elle le fut sous François Ier et sous le «roi Louis». Car Louis XI est le modèle qu'elle a récemment choisi.

Le premier acte d'Henri III était d'un bien mauvais augure. A Turin, bien caressé par sa tante, Marguerite de France, duchesse de Savoie, il avait disposé en faveur du duc, comme si c'étaient ses biens propres, des dernières possessions françaises du Piémont: Pignerol, Savillan et Pérouse, que le traité de Fossano[807], interprétatif de celui du Cateau-Cambrésis, avait laissées ou cédées à la France[808]. Il ne gardait plus au delà des Alpes que le marquisat de Saluces. C'était sa réponse aux princes italiens qui lui avaient porté leurs hommages à Venise. Il livrait au Savoyard, ennemi de la veille et allié douteux, les clefs des Alpes et les voies d'accès de la France en Italie.

Il fit à sa tante ce cadeau royal de sa pleine autorité, sans consulter son Conseil. Les Italiens qui entouraient Catherine de Médicis se montrèrent en cette occasion plus soucieux des droits de la Couronne que le Roi lui-même. Le chancelier Birague refusa de sceller les lettres de cession. Louis de Gonzague, un cadet de la maison de Mantoue, marié à l'héritière de Nevers, et qui était gouverneur des pays d'outremonts, exigea qu'un acte public, délibéré en Conseil, enregistrât sa protestation[809].

[Note 806: _Lettres de Catherine_, V, p. 73.]

[Note 807: Voir ci-dessus, ch. V, p. 125-126.]

[Note 808: Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, I, p. 231.]

[Note 809: _Lettres_, V, p. 102, n. 2.]

Catherine ne fut pas si brave. Et même il n'est pas sûr qu'elle n'ait pas approuvé l'acte du nouveau Roi. Le duc de Nevers l'en accuse presque, et l'on ne peut rien conclure de la réponse embarrassée qu'elle lui écrivit[810]. Elle aimait beaucoup sa belle-soeur, Marguerite, la duchesse de Savoie, elle avait intérêt à ne pas contrecarrer son fils, de qui son pouvoir dépendait. En tout cas, elle mit un empressement fâcheux à rassurer le duc de Savoie, qui, surpris de tant de générosité, craignait que le donateur, après réflexion, ne se dédît. «... N'y a personne, lui écrivait-elle le 1er octobre 1574, qui puisse empêcher le Roi mon fils de vous tenir promese, come auré peu voir par l'arrivée du grant Prior (Henri d'Angoulême, grand Prieur de France) et du segretere Sove (Sauve) que (qui) je panse à présant auront satisfayst à votre volanté et à celle du Roy.» Elle regrette que Marguerite ne soit plus là (elle venait de mourir) pour avoir ce contentement et, affirme-t-elle au Duc, «avecques vos mérites,... sa mémoyre (celle de la Duchesse) sera tousjour (si) présante à son nepveu (Henri III) qu'ele serviré (servira) à vous»[811].

[Note 810: _Lettres de Catherine_, 16 octobre 1574, t. V, p. 99.]

[Note 811: _Ibid._, V, p. 92.]

Comme elle était très habile à cacher ses déconvenues et même à se faire un mérite d'actes qu'elle blâmait _in petto_, il n'est pas possible d'affirmer qu'elle a été complice, mais, d'autre part, avec ses préjugés de puissance absolue, elle ne devait pas trouver plus étrange que son fils donnât des territoires qu'une pension.

Elle était bien plus préoccupée des complaisances dont elle et lui pouvaient pâtir. Dans sa première lettre (31 mai), elle le mettait en garde contre l'esprit de coterie auquel il n'était que trop enclin. Avec l'aide de sa mère, il avait réussi pendant le règne de son frère à se créer dans l'État une situation à part. Même, pour s'assurer contre la jalousie de Charles IX, il s'était cherché partout des amis et des serviteurs, avouant à sa soeur Marguerite qui si le Roi lui ôtait la charge de lieutenant général «pour aller luy-mesme aux armées», ce lui «seroit une ruine et desplaisir si grand qu'avant que recevoir une telle cheute», il «éliroit plus tost une cruelle mort»[812]. Chef de parti il avait été, et, chef de parti, Catherine devait craindre qu'il ne restât, avec les fatalités que ce rôle impose, le client de sa clientèle. Elle l'engageait à changer de méthode avec une sagesse que l'on admirerait à toute sa valeur, si la conseillère n'était en partie cause du mal qu'elle condamnait. «... Ne vous laissez aller aux passions de vos serviteurs, car vous n'estes plus Monsieur qui faille (qui doive) dire je gagneray ceste part, affin d'estre le plus fort. Vous estes le roy, et tous fault qu'ils vous fassent le plus fort, car tous fault qu'ils vous servent et les fault tous aymer et nul haïr que ceux qui vous haïront... Aymez-les (vos serviteurs) et leur faictes du bien, mais que leurs partialitez ne soient point les vostres, pour l'honneur de Dieu». Elle lui recommandait, le sachant facile aux sollicitations de son entourage, d'ajourner jusqu'à son retour en France la distribution des grâces et des charges. «... Je vous prie, ne donner rien que vous ne soyiez ici, car vous sçaurez ceulx qui vous auront bien servi ou non; je les vous nommeray et monstreray à vostre veneue et vous garderay tout ce qui vacquera de bénéfices, d'offices.» Ce sera le moyen de se procurer quelque argent. «Nous les metterons à la taxe, car il n'y a pas ung escu pour fayre ce qui vous est nécessaire pour conserver vostre royaume»[813].

[Note 812: Sa conversation avec Marguerite, _Mémoires_, éd. Guessard, p. 14.]

[Note 813: _Lettres_, 31 mai 1574, t. IV, p. 311-312.]

Elle insiste sur le devoir pour le Roi de France de faire oublier le duc d'Anjou dans une courte instruction qu'elle lui fit porter à Turin par Cheverny et qui contenait tout un programme de gouvernement[814].

Il doit «cet monstrer mestre et non plus compagnon ... et non que l'on panse: yl é jeune, nous luy feyron paser cet que voldrons», et (il doit) «aulter la coteume de rien donner à qui le braveré, au luy voldré fayre fayre par fason de conpagnon au d'estre mal content; qu'il rompe cete coteume à deux ou troys dé plus aupès (huppés) et hardis. Les aultres yl viendront coment yl deveront. Qu'il donne de lui-mesme à ceulx qui le serviront bien et ne bougeront de leur charge san qui le viegnet ynportuncr pour en avoir» ... «Qu'il provoy aus aytas et non haux omes, car cela porte domage à son service, quant, pour récompanser un homme, l'on luy donne une charge de quoy il n'est pas digne»[815]. Qu'il récompense autrement ou paie avec de l'argent les dévouements sans mérite. Il ne faut pas qu'un favori dispose de tout, «car en lieu d'en contenter beaucoup pour les aubliger et en avoyr en chaque provinse à luy (le Roi), yl (le Roi) ne en n'auroit que une dousayne, laquelle dousayne quant yl se voynt si suls et grens yl font teste au Roy, en lyeu de reconoystre qu'i les a fayts[816].» Il est nécessaire dans les provinces de s'attacher par des charges, offices, bénéfices et dignités «les plus grens et les plus capables d'antendement», «coment solouit (avaient coutume de) fayre le roy Louys (Louis XI) et depuis le Roy (François Ier), son grent-père». Il convient de favoriser aussi les évêques, «car yl servet (ils servent) en leur diocèse de tout contenir». Qu'il règle sa Cour «et pour la régler qu'i cet (qu'il se) règle le premier». Qu'il se lève à «heure certeine» et se fasse apporter immédiatement dans sa chambre les dépêches pour les lire et indiquer aux secrétaires d'État les réponses à faire. Qu'il ordonne de lui adresser directement les placets et les demandes--que les solliciteurs avaient pris l'habitude de remettre aux secrétaires d'État--afin que tout le monde sache bien qu'il est l'unique dispensateur des grâces «et en cet faysant on n'en sauré gré que au Roy et ne suivra-t-on plus que luy». Qu'il réforme son Conseil et le réduise à «nombre honeste». Qu'il ôte ce Conseil des finances, qu'elle avait introduit elle-même pour se décharger, et que, comme au temps de François Ier, tout se décide au Conseil privé, où l'on expédiait d'abord les affaires d'État et où après on appelait «pour les parties»[817].

[Note 814: _Ibid._, V. p. 73-75, dont j'ai modernisé ci-dessous, en note, les passages les plus difficiles.]

[Note 815: _Ibid._, p. 74. Il doit «se montrer maître et non plus compagnon» ... et il ne faut pas «que l'on pense: il est jeune, nous lui ferons passer ce que [nous] voudrons» et il doit «ôter la coutume de rien donner à qui le braverait ou [qui] lui voudrait faire faire par façon de compagnon ou d'être mal content: qu'il rompe cette coutume à deux ou trois des plus huppés (?) et hardis. Les autres, ils viendront [à se conduire] comme ils devront. Qu'il donne de lui-même à ceux qui le serviront bien et ne bougeront de leur charge sans qu'ils le viennent importuner pour en avoir» ... «Qu'il pourvoit aux états et non aux hommes, car cela porte dommage à son service, quand, pour récompenser un homme, l'on lui donne une charge dont il n'est pas digne».]

[Note 816: Il ne faut pas qu'un favori dispose de tout, «car, au lieu d'en contenter beaucoup [de ses sujets] pour les obliger et avoir [des hommes] à lui en chaque province, le Roi n'en aurait qu'une douzaine, laquelle douzaine, quand ils se voient si seuls et grands, ils tiennent tête au Roi, au lieu de reconnaître qu'il les a faits [ce qu'ils sont]».]

[Note 817: Par la force des choses, la division du travail s'établissait dans le Conseil du roi. Les séances du Conseil privé partagées entre les affaires d'État, la justice et les finances tendaient à devenir des «sections». Mais les rois quand ils voulaient avoir l'oeil directement à leurs affaires et les suivre jour par jour, recommençaient à les faire délibérer en leur présence dans le Conseil au lieu de les laisser décider à part par un groupe de conseillers. Ainsi François Ier, au retour de sa captivité de Madrid, avait «remis en un» le Conseil privé divisé en trois: guerre et affaires, finances, justice. Ce Conseil unifié tenait deux séances: l'une de préférence le matin, réservée aux finances et affaires d'État (d'où les divers noms qui avaient cours au XVIe siècle de Conseil des affaires, Conseil de la chambre, Conseil étroit, Conseil des affaires du matin), l'autre, avec un personnel plus nombreux, consacrée aux requêtes et parties (Conseil des parties, Conseil privé et des parties). C'est à l'organisation du temps de François Ier, celle qui nous est connue par un règlement de 1543, que se réfère Catherine de Médicis. Quant au Conseil des finances qu'elle avait établi et qu'elle proposait de supprimer, il n'était à l'origine qu'une commission préparatoire, formée de conseillers plus compétents et chargée de préparer les décisions à soumettre au Conseil privé en matière de finances, mais il s'était habitué à tout régler et avait réduit le Conseil privé à n'être plus qu'une chambre d'enregistrement.]

Mais surtout il lui importe de faire ces réformes dès le tout premier jour «car si (s'il) ne les fayt de set (ce) fin comensement yl ne les fayré jeamès». Mais, dira-t-on, pourquoi, voyant si bien le mal, n'y a-t-elle pas remédié plus tôt? «Set (si) je eusse esté, répond-elle, coment yl (Henri III) est asteure» c'est-à-dire aussi puissante qu'elle le croit être et aussi maîtresse de ses actions, «je l'euse fayst», et elle conclut: «Yl peult tout, mes qu'yl (pourvu qu'il) veulle.[818]»