Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 30
Le nom du maréchal de Montmorency avait été prononcé plusieurs fois dans les interrogatoires. Charles IX le fit emprisonner le 4 mai, et avec lui le maréchal de Cossé, qui était le beau-père d'un Montmorency, Méru. Mais il aurait fallu aussi arrêter l'autre fils du Connétable, Damville, gouverneur du Languedoc depuis la démission de son père, et qui avait en main une armée, une garde de corps albanaise, toutes les ressources d'une grande province et la clientèle que son père et lui s'y étaient créée dans les trois ordres par un demi-siècle de gouvernement. Le Roi l'avait chargé de conclure la paix avec les protestants du Midi, et il lui faisait un crime de n'y avoir pas réussi, comme s'il lui était possible de gagner par la simple promesse de la liberté de conscience un parti qui réclamait impérativement le libre exercice du culte, la réhabilitation des victimes de la Saint-Barthélemy et la réprobation officielle des massacres. Catherine, dans une lettre qu'elle lui écrivait le 18 avril, le louait de son zèle au service du Roi[645], mais le même jour Charles IX lui commandait d'envoyer trois ou quatre de ses compagnies d'ordonnance à Guillaume de Joyeuse, son lieutenant à Toulouse, mais qui était dévoué à la Cour; on voulait l'affaiblir pour le frapper plus sûrement. La disgrâce des maréchaux entraînait la sienne. Innocent ou coupable, ses attaches de famille paralysaient l'action du gouvernement. Les huguenots de l'Ouest étaient en armes. Condé négociait avec les princes protestants d'Allemagne une nouvelle invasion. Le jour même où il enfermait Montmorency à la Bastille, Charles IX signa la révocation de son frère, mais c'était une mesure plus facile à prendre qu'à exécuter. Le prince-dauphin, fils du duc de Montpensier, nommé gouverneur du Languedoc, n'avait pas les moyens de le réduire de force. Un diplomate, Saint-Sulpice, et le secrétaire d'État, Villeroy, envoyés en mission auprès de lui, reçurent à leur étape d'Avignon l'ordre de lui signifier sa destitution et, s'il n'obéissait pas, de lui débaucher ses troupes. Mais ils se gardèrent bien de cet acte d'autorité à la romaine[646]. Damville, dépouillé de sa charge et qui redoutait pis, se rapprocha des protestants, vers qui, depuis plusieurs mois, il avançait à pas comptés. Il signa le 29 mai avec les députés des Églises du Languedoc une suspension d'armes, qui devait durer jusqu'au 1er janvier 1575. La trêve finie, il conclut une «Union» des catholiques modérés avec les huguenots du Midi[647]. C'était l'alliance contre la Reine-mère des malcontents des deux religions.
[Note 645: _Lettres_, IV, p. 291.]
[Note 646: _Mémoires d'Estat par M. de Villeroy_, Sedan, 1622, t. 1, p. 8. Les deux envoyés royaux n'avaient pas pu pousser plus loin qu'Avignon: «... est certain, avoue Villeroy, que si nous eussions esté auprès dudict sieur mareschal [de Damville] qu'il lui y eust esté très facile de nous faire le traitement duquel l'on nous vouloit faire ministres en son endroict.»]
[Note 647: D. Vaissète, _Histoire générale du Languedoc_, édit. nouvelle, Toulouse, t. XII: _Preuves_, col. 1114-1138 et 1138-1141.]
Tel fut le résultat de la politique de violence inspirée par l'attentat de Meaux et qui, se proposant la ruine des protestants, aboutit à la division des catholiques. Catherine eût bien mieux fait--et non pas seulement pour sa mémoire--de s'en tenir à son premier système de conciliation et d'apaisement, si bien adapté à son sexe, à l'égalité de son caractère, à son humeur, au charme insinuant de ses manières. Les belles paroles qu'elle avait à souhait, les protestations d'amitié et de saintes intentions, les sourires et les promesses, qui n'étaient pas toujours sincères, tout cet art très féminin où elle excellait, n'était d'aucun emploi dans une guerre d'extermination. L'esprit de suite, si nécessaire pour une entreprise de cette ampleur, était d'ailleurs la qualité qui lui manquait le plus. Elle partait, s'arrêtait, pour repartir et s'arrêter encore, lasse d'un effort durable ou distraite de son principal objet par ses combinaisons matrimoniales, ses prétentions à toutes les couronnes, ses appétits de gloire et de grandeur. Quelle conclusion plus inattendue de sa brouille avec Philippe II et de ses alliances protestantes que le massacre de la Saint-Barthélemy! Et quelle impuissance à tirer parti de ce crime abominable! Elle lâcha La Rochelle, qu'il eût fallu réduire à tout prix, pour préparer au duc d'Anjou un facile accès et un heureux avènement en Pologne. Par passion aussi pour les intérêts de son second fils, elle s'acharna contre les Montmorency. Sans doute, Thoré et Méru, ainsi que Turenne, étaient des conspirateurs qu'il était légitime de poursuivre à outrance. Mais le chef de leur maison, le maréchal de Montmorency, avait toujours déconseillé les projets de fuite du duc d'Alençon[648]. Il n'était coupable que de les avoir tus, ou même de ne les avoir dénoncés qu'à moitié. Cossé, que l'on supposait informé par son gendre Méru, n'était suspect lui aussi que d'avoir gardé le silence. On ne pouvait reprocher à Damville, si réservé en ses paroles et si correct en ses actes, que d'être trop puissant dans sa province. Mais le gouverneur du Languedoc n'était pas d'humeur à se sacrifier à la tranquillité de la Reine-mère. Pour se défendre, il appela les huguenots à l'aide et, par contre-coup, aida à les défendre contre leurs ennemis. Le protestantisme fut sauvé, moins par la force de ses adhérents que par l'appoint du Languedoc catholique.
Tant de haine, et qui eut de si grandes conséquences, s'explique surtout par l'amour ardent, exclusif qu'elle portait au duc d'Anjou, «ses chers yeux», comme elle l'appelait. Elle avait fait de lui une sorte de vice-roi, qui, elle aidant, était aussi puissant que le Roi même. Elle n'avait pas réfléchi que ce morcellement de l'autorité royale était d'un fâcheux exemple et qu'il pourrait induire son troisième fils en tentation, comme il arriva. Les déceptions et l'ambition de ce fils de France donnèrent à la révolte un chef bien plus autorisé que les princes du sang.
Des troubles qui suivirent comme du crime qui précéda, Catherine est absolument responsable. Charles IX a régné: elle a gouverné. Le jeune Roi mourut le 30 mai 1574, à vingt-quatre ans. Son dernier mot fut: «Et ma mère»[649]. Elle-même écrivait que son fils n'avait «rien reconeu tent que apres Dieu moy»[650]. Cette superstition de piété filiale mérite d'être retenue dans un jugement sur Charles IX. Sauf une courte velléité de pouvoir personnel, le fils a laissé à sa mère toutes les prérogatives du pouvoir: initiative et exécution. Il a souffert pour lui plaire une sorte de partage avec le duc d'Anjou. Violent, impulsif et docile, il a subi toute sa vie, mineur ou majeur, l'action d'une tendresse impérieuse.
[Note 648: Decrue, _Le parti des politiques au lendemain de la Saint-Barthélemy_, 1892, p. 176-177.]
[Note 649: A Henri III, 31 mai 1574, _Lettres_, t. IV, p. 310.]
[Note 650: A la duchesse de Ferrare, 11 juin, t. V, p. 12.]
CHAPITRE VII
UNE MÉDICIS FRANÇAISE
Il y a en Catherine de Médicis une femme d'un caractère très complexe et d'une intelligence très étendue, à qui les historiens politiques, comme si son activité avait été absorbée par les affaires d'État, n'accordent en passant que quelques lignes ou même quelques notes au bas des pages. Des anecdotes, qui ne sont pas toutes vraies, et les épithètes de Florentine, d'Italienne tiennent lieu le plus souvent d'informations sur ses goûts, ses sentiments, ses idées. La souveraine, amie des lettres et des arts et qui était elle-même artiste et lettrée, est un peu plus favorablement traitée, mais son action propre disparaît et se perd dans celle des Valois[651]. On dirait d'une gloire étrangère, et sur laquelle la France, à cause de la Saint-Barthélemy, se ferait scrupule de rien prétendre. Il ne faudrait pas oublier pourtant que cette Médicis a quitté l'Italie étant encore toute jeune fille, presque enfant, qu'elle a vécu en France sans jamais plus en sortir, et que l'empreinte de son pays d'adoption fut peut-être à la longue aussi forte que celle de sa famille paternelle.
[Note 651: Il est juste toutefois d'excepter l'ouvrage de Bouchot, _Catherine de Médicis_, Paris, 1899.]
Pour montrer cette Catherine si peu connue, le moment le mieux choisi est, ce semble, le début du règne d'Henri III, où le récit des événements nous a conduits. Elle a eu le temps de donner toute sa mesure et de se révéler telle qu'elle était en bien et en mal. Elle a, pendant une dizaine d'années, gouverné souverainement l'État. Elle a disposé des ressources du Trésor pour la Cour, qui ne fut jamais plus brillante, pour ses fêtes, ses constructions, et le patronage des lettrés, des poètes, des artistes. Le règne de Charles IX est l'apogée de son pouvoir ou, pour mieux dire, c'est son règne. Aussi peut-on grouper ici, comme en leur centre, les diverses manifestations de sa vie morale, artistique et intellectuelle avant et après 1574 et les traits les plus marquants de sa personnalité.
Elle avait, à l'avènement d'Henri III, cinquante-cinq ans; c'est le commencement de la vieillesse ou l'extrême fin de la maturité. L'âge avait épaissi et alourdi la Junon épanouie par dix maternités. Les cheveux, autrefois blonds, avaient passé au roux sombre, et ses yeux châtains[652], à fleur de tête, s'embrumaient de myopie. Un grand air de sérieux et de dignité, le visage virilement accentué et qui ne s'empâtait qu'au double menton, le nez fort et les lèvres épaisses, donnaient l'idée d'une maîtresse femme. Ses vêtements noirs de veuve, qu'elle ne quitta que le jour du mariage de Charles IX et d'Henri III, ajoutaient encore à cette impression d'autorité. Mais les paroles étaient douces et le ton rarement impérieux. Elle se possédait bien et ne laissait voir de ces sentiments que ce qu'elle voulait: art de grande dame que les nécessités de la politique avaient porté à sa perfection.
[Note 652: Au Louvre, salle X, no 1030, portrait peint de Catherine de Médicis. A Chantilly, Musée Condé, no 418, crayon de François Clouet, mort en 1572. A Florence, dans le couloir des Uffizi au palais Pitti, côté Pitti, no 19, un portrait de Catherine de Médicis en sa vieillesse. Il y a aussi au Musée des Uffizi, dans la salle des Miniatures et Pastels, no 3 380, douze médaillons représentant les principaux membres de la famille des Valois. Catherine y a, comme les autres personnages, les yeux bleus, mais c'est évidemment une couleur de convention.]
Son activité, sinon sa force physique, était restée la même. Elle continue à voyager, malgré ses rhumatismes et son catarrhe, au hasard des mauvais gîtes et des mauvais temps, intrépide chevaucheuse «jusques en l'âge de soixante et plus», malgré sa blessure à la tête de 1564, «dont il l'en falust trépaner». Elle est bonne marcheuse et chasse tant qu'elle peut. «Elle aymoit fort, dit Brantôme, à tirer de l'harbaleste à jalet et en tirait fort bien, et toujours quand elle s'alloit pourmener faisoit porter son harbaleste, et quand elle voyoit quelque beau coup, elle tiroit»[653]. Elle n'est jamais en repos. Elle écrivait quelquefois vingt lettres de suite[654], et, revenue parmi ses dames, elle causait et brodait. «Elle passoit fort son tems les après-dinées, dit Brantôme, à besongner après ses ouvrages de soye, où elle y estoit toute parfaicte qu'il estoit possible»[655]. L'habile dessinateur pour broderies, le Vénitien Vinciolo, dédia à cette reine aux doigts de fée ses «_Singuliers et nouveaux pourctraicts.... pour toutes sortes d'ouvrages de lingerie..._, Paris, 1587», qui eurent une dizaine d'éditions[656].
[Note 653: Brantôme, VII, p. 346. L'arbalète à jalet servait à lancer soit des jalets (c'est-à-dire des petits cailloux ronds ou galets), soit des balles de plomb ou d'argile. Une arbalète de Catherine en ébène et damasquinée d'or est au Musée d'artillerie.]
[Note 654: _Id._, p. 374.]
[Note 655: _Id._, p. 347.]
[Note 656: Bonnaffé, _Inventaire des meubles de Catherine de Médicis en 1589_, Paris, 1874, p. 101 et 108, notes. Sur Frédéric de Vinciolo, voir G. d'Adda, _Essai bibliographique sur les anciens modèles de lingerie de dentelles, de tapisserie_ (_Gazette des Beaux-Arts_, Paris, 1864, p. 425-426).]
Elle est grosse mangeuse. L'Estoile rapporte qu'elle pensa crever d'indigestion pour «avoir trop mangé, disait-on, de culs d'artichaux et de crestes de rongnons de coq»[657]. La vie en elle surabonde. Elle est gaie, prend grand plaisir aux farces de la Comédie Italienne, «et en rioit son saoul comme un autre, car elle rioit volontiers». Elle n'étoit point prude, du moins en sa jeunesse, et, lors de la seconde guerre civile, s'amusa fort de la raison, à faire rougir un corps de garde catholique, pour laquelle les huguenots avaient nommé leur coulevrine du plus gros calibre «la Reine-mère». Elle croyait que la joie est le principe de la fécondité et recommandait à son fils Henri III et à sa belle-fille, Louise de Lorraine, ce moyen d'avoir des enfants: «Car voyés combien Dieu m'en a donné pour n'estre poynt menencolyque (mélancolique)[658]». Les pamphlets n'ont jamais altéré sa bonne humeur. Même dans les pires dangers de la monarchie, quand elle fut obligée (traité de Nemours, 7 juillet 1585) de subir la loi des chefs de la Ligue, elle ne s'interdisait pas de réagir. Quelques jours après, elle s'amusa fort avec sa grande amie, la duchesse d'Uzès, d'une pantalonnade où figuraient déguisés en femmes et «coiffés de rideaux de lit» le grave surintendant des finances, Bellièvre, et le vieux cardinal de Bourbon[659]. Elle avait alors soixante-six ans. La situation s'aggrava, mais elle ne voulait pas s'attrister. «Si ce n'estoit que je me divertiz le plus que je puis, alant à la chasse et me promenant, je pense que je serois malade. J'attens demain Madame de Longueville qui m'aydera bien aussi à passer mon tems»[660].
[Note 657: L'Estoile, juin 1575, I, p. 64.]
[Note 658: _Lettres_, t. IX, p. 103, 2 décembre 1586.]
[Note 659: _Ibid._, t. VIII, p. 341, note 1 (entre le 11 et le 23 juillet).]
[Note 660: _Ibid._, t. VIII, p. 352, 14 septembre 1585.]
Une question se pose et s'impose à l'historien. Catherine fut-elle toujours, épouse et veuve, une femme vertueuse? Il ne suffirait pas d'établir--et l'on a vu combien la preuve était difficile[661]--qu'elle employa pendant sa régence, et depuis, à des fins politiques les attraits de son personnel féminin pour avoir le droit de conclure qu'elle avait les faiblesses dont elle tirait parti. Les corrupteurs ne sont pas nécessairement des corrompus. Brantôme est bien embarrassant. Il parle de sa Cour comme d'une école de vertu et cependant il laisse entendre, sans souci à ce qu'il semble, de la contradiction, que Dauphine elle aima fort Pierre Strozzi[662], bon soldat et fin lettré. Mais entend-il par aimer ce qu'historien des Dames galantes, il entend d'ordinaire par là? Pierre était son cousin germain, un fils de Clarice de Médicis, cette tante si dévouée en souvenir de qui elle protégea tous les Strozzi. Elle ne l'aurait pas défendu avec un courage si franc en 1551, lors de la défection de Léon Strozzi[663], si elle avait pu craindre que le Roi son mari soupçonnât entre elle et lui plus qu'une affection légitime. Brantôme raconte aussi que François de Vendôme, vidame de Chartres, un très grand seigneur apparenté aux Bourbons, portait le «vert», qui fut la couleur de Catherine avant son veuvage, et avait la «réputation de la servir»[664]. Henri II, qui savait ce qu'est un amant platonique pour ne l'être pas lui-même, n'aurait pas souffert que le Vidame rendît des soins à la Reine autrement qu'en tout respect. D'autre part Catherine n'aurait pas été femme si elle n'avait eu quelque plaisir à prouver à son mari et à sa rivale qu'elle était capable elle aussi d'inspirer une passion romanesque. Qu'elle s'en soit tenue à cette satisfaction d'amour-propre, c'est très vraisemblable, vu les risques d'une faute, sa prudence et son amour pour l'époux infidèle. Devenue veuve, elle laissa les Guise, ministres tout-puissants de François II, emprisonner à la Bastille son adorateur, qui s'était déclaré contre eux pour le prince de Condé, et, quand elle prit le pouvoir, à l'avènement de Charles IX, elle le retint, malade, «sous la charge et garde d'aulcuns archers de la garde du corps du Roy» en une chambre basse de l'Hôtel de la Tournelle[665], où il mourut» (22 décembre 1560). Il est possible qu'elle ait voulu par cette rigueur démentir le bruit d'une liaison et affirmer sa fidélité conjugale ou prouver que ses sympathies ne prévaudraient jamais contre la raison d'État[666].
[Note 661: Chap. V, p. 142-144.]
[Note 662: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. II, p. 269.]
[Note 663: Voir plus haut, chap. II: Dauphine et Reine, p. 49-51.]
[Note 664: Brantôme, _Oeuvres_, éd. Lalanne, t. VI, p. 117.]
[Note 665: Il y dicta du 18 au 21 décembre son testament, qu'on trouvera en appendice dans La _Vie de Jean de Ferrières, vidame de Chartres, seigneur de Maligny_, par un membre de la Société des Sciences historiques et naturelles de l'Yonne (comte Léon de Bastard), Auxerre, 1858, p. 211-228. Sur sa demi-captivité, voir p. 212.]
[Note 666: Peut-être en voulut-elle au Vidame d'avoir pris parti pour les princes du sang, dont les droits étaient destructifs de ceux des belle-mères. Elle dut trouver que, pour un favori en expectative, il comprenait bien mal ses intérêts. Elle le jugea un sot et le lui fit rudement sentir.]
L'éditeur des mémoires de Castelnau-Mauvissière, J. Le Laboureur, veut aussi qu'elle ait eu pour amant--un amant qui celui-là n'était pas platonique--un de ses anciens pages, Troilus de Mesgouez, mais il n'indique aucune date et il ne cite pas ses autorités. La preuve, l'unique preuve qu'il donne de cette passion, c'est que la Reine-mère fit de ce pauvre gentilhomme bas-breton un marquis de La Roche-Helgouahc (lisez Helgomarc'h) et le laissa user indiscrètement de «ses bonnes grâces»[667]. Il faut chercher ailleurs les précisions qu'il s'interdit probablement par respect pour une personne royale. Des lettres patentes d'Henri III, datées de Blois, mars 1577, autorisent le sieur de La Roche, marquis de Coetarmoal, comte de Kermoallec (en Bretagne) et de la Joyeuse Garde (en Provence?), chevalier de l'Ordre, conseiller du Roi en son Conseil privé et gouverneur de Morlaix, à lever, fréter et équiper tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu'il avisera pour aller aux Terres-Neuves (Canada, etc.) et autres adjacentes; à s'y établir et en jouir pour lui et ses successeurs perpétuellement et à toujours «comme de leur propre chose et royal acquest», «pourveu qu'elles n'appartiennent à amis, alliez et confederez de ceste couronne[668]». D'autres lettres patentes du 3 janvier 1578 nomment le marquis de Coetarmoal, etc. «gouverneur lieutenant général et vice-roy esdites Terres-Neuves»[669].
Tant de faveurs accumulées sur une seule tête, sans services connus, sans mérite apparent, ont pu tromper l'honnête érudit et lui faire admettre la légende d'origine bretonne d'une faiblesse amoureuse de Catherine[670].
[Note 667: Additions de J. Le Laboureur aux _Mémoires de Messire Michel de Castelnau, seigneur de Mauvissière_, 1659, t. I, p. 291-292.]
[Note 668: Dom Hyacinthe Morice, _Mémoires pour servir de preuves à l'histoire ecclésiastique et civile de Bretagne_, 1742-1746, t. III, col. 1439-1440.]
[Note 669: _Ibid._, col. 1442-1443.]
[Note 670: J. Pommerol en a tiré un roman historique agréable, qu'il a présenté pour aider à l'illusion comme un travail d'archives, _Revue de Paris_, 1er mars 1908, p. 1-50 _Messieurs les gens de Morlaix_.]
Mais la fortune de La Roche eut une cause moins sentimentale; il servait d'intermédiaire entre la Cour de France et les fugitifs d'Irlande--comme on le verra plus loin--et, de sa propre initiative par haine de Breton contre les Anglais, ou comme agent occulte de son gouvernement[671], il encourageait sous main l'esprit de révolte dans un pays qui ne se résignait pas à la domination de l'Angleterre. Il est possible aussi que Le Laboureur ait brouillé dans ses souvenirs ce La Roche de Bretagne avec un autre La Roche, Antoine de Brehant, écuyer tranchant de la Reine-mère en 1578, promu premier écuyer tranchant en 1584[672], La Roche qui est à moi, écrit-elle[673], le petit La Roche[674], comme elle l'appelle familièrement, un grand porteur de dépêches, à qui elle légua par testament six mille écus[675], et que de ces deux La Roche, l'un serviteur particulier de la Reine, et l'autre de la politique française, il ait fait un seul et unique personnage promu par la grâce d'un coeur royal aux plus hautes dignités.
En réalité ce prétendu favori de la Reine ne figure pas dans la liste de ses gentilshommes servants, de 1547 à 1585[676], et c'est la preuve qu'il ne résidait pas à la Cour, près de Catherine. Il n'est nommé, dans une lettre d'elle et pour la première fois, qu'en juillet 1575[677] à propos des affaires d'Irlande, comme _estant «au duc d'Alençon»_, alors en disgrâce et qu'Henri III gardait au Louvre en une demi-captivité. La Reine-mère le désigne par le nom de sa province: La Roche de Bretagne, une précision bien inutile en écrivant à l'ambassadeur de France à Londres, si La Roche avait été pour elle, à la connaissance de tous, ce qu'il ne paraît pas qu'il fût. Les distinctions n'étant venues que dans les deux années qui suivirent, comment admettre, à supposer une inclination ancienne, que Catherine eût différé si longtemps d'en acquitter le prix et même qu'elle n'eût jamais attaché à sa personne l'homme qu'elle aimait. Il est encore plus invraisemblable qu'elle se soit éprise de lui sur le tard. A cinquante-sept ans (c'est l'âge qu'elle avait lors de la création du marquisat), une femme qui a jusque-là été sage ne commence pas à cesser de l'être.
[Note 671: Voir ch. VIII, p. 63-68.]
[Note 672: _Lettres_, t. X, app., p. 523.]
[Note 673: 17 mai 1579, _Lettres_, t. VI, p. 366.]
[Note 674: _Lettres_, t. VI, p. 132; t. VII, p. 47, 75, 239 et _passim_.]
[Note 675: _Ibid._, t. IX, app., p. 497.]
[Note 676: La liste des gentilshommes servants se trouve en app., _Lettres_, t. X, p. 519-523. Elle est à peu près complète, voir note de l'éditeur (Cte Baguenault de Puchesse), p. 538, 3.]
[Note 677: Catherine à La Mothe-Fénelon, ambassadeur de France en Angleterre, 29 juillet 1575, _Lettres_, t. V, p. 127 et 129.]