Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 28
[Note 598: Alberi, _Relazioni_, serie 1a, Francia, t. IV, p. 285.--Cf. Brantôme, éd. Lalanne, t. IV, p. 299.]
Coligny s'entêta, et sûr de l'assentiment tacite du Roi, il poursuivit ses levées presque ouvertement. Les gentilshommes et les capitaines huguenots que le prochain mariage d'Henri de Navarre ou le dessein des Flandres avait attirés en nombre à Paris parlaient de changer le Conseil du Roi. Les ambassadeurs étrangers prévoyaient des troubles.
La décision de Catherine n'en fut que plus ferme. Un homme contrecarrait sa volonté, prenait de l'empire sur son fils, mettait le Roi et le royaume en péril: il fallait qu'il mourût. D'accord avec les Guise, elle manda Maurevert, qui avait déjà fait ses preuves comme tueur du Roi.
Elle attendit pour sonner le glas les noces de sa fille. Le cardinal de Bourbon consentit, sans dispenses de Rome, à unir Henri de Navarre, que la mort de Jeanne d'Albret avait fait roi, avec Marguerite, un réformé et une catholique parents au troisième degré (18 août).
Quatre jours après (le vendredi 22), entre dix et onze heures du matin, Coligny, qui revenait du Louvre à son logis, rue de Béthizy, fut frappé d'une balle d'arquebuse qui lui emporta l'index de la main droite et lui brisa le bras gauche. Quelques gentilshommes de sa suite coururent à la maison d'où le coup était parti. Ils trouvèrent l'arquebuse fumante, mais l'arquebusier avait disparu.
Charles IX jouait à la paume, quand la nouvelle lui survint. De colère, il jeta sa raquette et se retira sans mot dire dans sa chambre. Catherine écouta, calme et muette, le récit du crime, et s'enferma avec le duc d'Anjou[599].
[Note 599: _Mémoires de l'Estat de France sous le Roy Charles IX_, s. 1. n. d., t. 1, fo 272.--Diego de Çuñiga à Philippe II, cité par Forneron, _Histoire de Philippe II_, t. II, p. 326.]
A l'hôtel de la rue de Béthizy, où le blessé avait été conduit, affluait, inquiète et furieuse, la noblesse protestante. Le roi de Navarre et le prince de Condé coururent demander justice à Charles IX, qui leur promit de la faire si «mémorable... que l'Amiral et ses amis auraient de quoy se contenter». La Reine-mère apparut pour déclarer que «c'estoit un grand outrage fait au Roy, et que si l'on supportoit cela aujourd'huy, demain on prendrait la hardiesse d'en faire autant dans le Louvre, une autre fois dedans son lict et l'autre dedans son sein et entre ses bras»[600]. Coligny ayant exprimé le désir de voir le Roi, elle s'avisa, pour empêcher un entretien seul à seul, de changer la visite en démonstration solennelle de sympathie. La Cour, les plus grands seigneurs, les princes du sang, et même les ennemis de la victime étaient là; il n'y manquait que les Guise. Hardiment, l'Amiral engagea Charles IX à se défier de ses conseillers, qui livraient aux Espagnols le secret de ses délibérations, et de nouveau il lui recommanda la conquête des Flandres. Le Roi lui jura «par la mort-Dieu» de le venger de cette agression[601].
Cependant l'enquête ouverte à l'heure même par une commission du Parlement avait établi que la maison où le meurtrier était posté appartenait à un serviteur du duc de Guise. L'affaire aussitôt parut claire: c'était la revanche des Lorrains sur l'inspirateur présumé de Poltrot, une vendetta. «Et si Mr de Guise ne se fust tenu caché tout ce jour-là, certifie la Reine de Navarre, le Roy l'eust faict prendre»[602].
Catherine essaya, sans se découvrir, d'apaiser Charles IX. Elle lui représenta qu'un fils était bien «excusable» de vouloir venger la mort de son père. Elle lui rappela que l'Amiral avait fait tuer Charry, ce mestre de camp qui l'avait si fidèlement servie durant sa régence. Mais le jeune Roi persistait dans son «passionné désir» de faire justice[603].
Les gentilshommes huguenots, sachant à qui s'en prendre, manifestaient leur haine avec éclat. Les plus ardents passaient «à grandes troupes, cuiracés, devant le logis de MM. de Guise et d'Aumalle»[604]. Ils allèrent harceler Catherine jusqu'au jardin des Tuileries, «Ils usoient, dit Brantôme, de paroles et menaces par trop insolentes, qu'ils frapperoient, qu'ils tueroient»[605].
[Note 600: _Mémoires de l'Estat de France_, t. I, fo 275.]
[Note 601: _Ibid._, fo 276-277.]
[Note 602: _Mémoires de Marguerite de Navarre_, éd. Guessard, p. 28.]
[Note 603: _Ibid._, p. 29.]
[Note 604: Jean de Tavannes, _Mémoires de Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes_, éd. Buchon, p. 434.]
[Note 605: Brantôme, t. IV, p. 301.]
Catherine avait tellement compté sur la mort de Coligny et le désarroi de son parti qu'elle était prise de court. Si le duc de Guise, pour se disculper, la dénonçait comme sa complice, que ne devait-elle pas craindre à l'avenir de ces gens de guerre indignés d'un si lâche attentat? Alors lui vint ou lui fut suggérée l'idée de se sauver elle-même et la paix publique en les faisant massacrer tous. Elle mit dans le secret le duc d'Anjou et le duc de Guise, acharné à la vengeance de son père. Elle s'assura de Tavannes, le grand capitaine, du duc de Nevers, du garde des sceaux Birague, cruels par fanatisme ou par raison d'État. Le concours des Parisiens n'était pas douteux. Les amis de l'Amiral, inquiets des dispositions du peuple, prièrent le Roi de faire garder son logis. Le duc d'Anjou y envoya de ses soldats, ceux-là même qui ouvrirent la porte aux assassins.
L'exaspération des huguenots précipita la crise. Le samedi 23, Pardaillan, un gentilhomme gascon, menaça, au souper de la Reine, qu'ils se feraient justice si on ne la leur faisait pas. Catherine résolut d'agir la nuit même. Mais il lui fallait le consentement du Roi. Quelque experte qu'elle fût à manier cette nature violente et faible et capable des plus brusques revirements, elle doutait de pouvoir facilement le décider à faire mettre à mort ces capitaines et ces gentilshommes dont il avait agréé les services et embrassé la vengeance. Albert de Gondi, sa créature et le favori de Charles IX, de qui elle «sçavoit qu'il le prendroit mieux que de tout autre», alla le «trouver en son cabinet le soir sur les neuf ou dix heures» et, allant au but sans détour, il se dit obligé «comme son serviteur très fidelle» de lui avouer que le duc de Guise n'était pas seul et que la Reine et le duc d'Anjou «avoient esté de la partie». Sa mère avait toujours eu, comme il le savait, «un extrême desplaisir» de l'assassinat de Charry, le brave et loyal Charry, qui, du temps où les catholiques étaient pour M. de Guise et les protestants pour le prince de Condé, n'avait voulu dépendre que d'elle, et dès lors, «elle avoit juré de se venger dudit assassinat». L'Amiral ne serait jamais «que très pernicieux en cest Estat», «et quelque apparence qu'il fist de vouloir servir Sa Majesté en Flandre,... il n'avoit d'autre dessein que de troubler la France...» Quant à elle, «son dessein n'avoit esté en cet effect que d'oster cette peste de ce royaume, l'Amiral seul»; mais «le malheur avoit voulu que Maurevert avoit failly son coup», et, ajoutait perfidement Gondi, «les huguenots en estaient entrez en tel désespoir que, ne s'en prenant pas seulement à M. de Guise, mais à la Royne sa mère et au roy de Pologne son frère[606], ils croyoient aussi que le Roy Charles mesme en fust consentant et avoient résolu de recourir aux armes la nuict mesme»[607]. Au Roi, affolé par cette confidence, tiraillé entre les inspirations de son honneur, son amour filial et l'appréhension d'une nouvelle guerre civile, sinon d'une attaque cette nuit même, la franchise si bien calculée de Gondi ne laissait entrevoir d'autre issue que le massacre des chefs protestants alors à Paris. Réussit-il à le convaincre ou simplement à l'ébranler? Catherine est-elle intervenue de nouveau pour arracher à ses rancunes et à ses craintes l'ordre de mort? Lui-même raconta depuis à sa soeur Marguerite qu'«il y eut beaucoup de peine à l'y faire consentir, et sans ce qu'on luy fist entendre qu'il y alloit de sa vie et de son Estat, il ne l'eust jamais faict»[608].
[Note 606: C'est le duc d'Anjou, qui fut bientôt après élu roi de Pologne.]
[Note 607: _Ibid._, _Mémoires de Marguerite de Valois_, éd. Guessard, Soc. H. F., p. 29-31.]
[Note 608: éd. Guessard, p. 27.]
La nuit était déjà bien avancée[609] quand les complices eurent fini d'arrêter les moyens d'exécution et de se répartir la besogne. Seuls les deux princes du sang, le roi de Navarre et le prince de Condé, devaient être épargnés. Le Roi se chargea de dépêcher les gentilshommes logés au Louvre, en sa maison, ses hôtes. Guise, Tavannes, Nevers opéreraient hors du château. Les milices municipales, convoquées le lendemain dimanche, fête de Saint-Barthélemy, «de fort grand matin», occupèrent les places et les ponts, les passages et les portes. On attendait le lever du jour pour ôter aux proscrits ce moyen de salut, la fuite dans la nuit. Au dernier moment, Catherine «se fust volontiers desdicte»; le coeur lui faillit. Était-ce réaction d'humanité? on voudrait le croire; ou simplement, comme il est plus vraisemblable, le malaise de l'inquiétude et de la peur? Les confidents de son émoi furent obligés de relever son courage. A l'aube, les Suisses de la garde royale commencèrent la tuerie au Louvre. Guise courut d'abord à l'hôtel de Béthisy achever l'Amiral. La plupart des gentilshommes protestants furent égorgés dans leurs lits, quelques-uns arquebusés sur les toits, où ils s'étaient réfugiés. Le fanatisme généralisa les meurtres. Les milices et la populace se joignant aux soldats immolèrent les hérétiques sans distinction d'âge ni de sexe. A midi, il y avait déjà trois mille victimes. «Le sang et la mort courent les rues en telle horreur, que Leurs Majestés mesmes, qui en estoient les auteurs, ne se pouvoient garder de peur dans le Louvre»[610].
[Note 609: _Registres des délibérations du Bureau de la Ville de Paris_, t. VII, éd. par Bonnardot, 1893, p. 10-11. Le prévôt des marchand est mandé au châtel du Louvre aujourd'huy samedi «_au soir bien tard_». Le Roi lui déclare le complot contre sa vie et son État, et lui donne l'ordre de convoquer les milices bourgeoises. Le greffier dresse les «mandements», qui sont portés aux quarteniers, archers, arquebusiers, _le dimanche 24, jour de Saint-Barthélemy_ «_de fort grand matin_».]
[Note 610: _Mémoires de Tavannes_, éd. Buchon, p. 435.]
Le carnage s'arrêta, reprit, dura plusieurs jours.[611]
Le gouvernement hésitait à prendre la responsabilité de son crime. Le Roi, dans ses lettres du 24 août aux ambassadeurs et aux gouverneurs de provinces, parlait d'une bataille entre les partisans de Guise et de l'Amiral, où il n'était intervenu que pour calmer la sédition[612]. Puis il alla au Parlement déclarer que tout avait été fait avec son consentement, par son commandement. Enfin, le 28, il défendit de molester les huguenots qui se tiendraient tranquilles en leurs maisons, ajoutant toutefois par recommandations secrètes de tailler en pièces tous les autres[613]. Revirement et contradictions, ordres et contre-ordres laissaient toute liberté aux passions. A mesure que se propageait la nouvelle des «matines» parisiennes, les catholiques en un grand nombre de villes coururent sus aux réformés. Meaux, aux portes de Paris, ouvrit le 26 août, et Bordeaux, à l'extrémité du royaume, ferma le 3 octobre le cycle des tueries provinciales.
[Note 611: Un récit plus détaillé du massacre dans _Histoire de France_, de Lavisse, t. VI, 1, p. 129-131.]
[Note 612: _Mémoires de l'Estat de France_, I, fos 296-299.]
[Note 613: Sur ces variations, voir l'introd. de La Ferrière au t. IV des _Lettres de Catherine de Médicis_, p. XCII, XCIII, XCV sqq.]
Après cette extermination de plusieurs milliers d'hérétiques, Catherine passa un moment pour le plus ferme soutien du catholicisme. Le peuple de Paris enthousiaste la proclamait la Mère du royaume et la Conservatrice du nom chrétien. Grégoire XIII précipita le départ du cardinal Orsini, qui, choisi peut-être pour aller reprendre la Reine-mère sur sa politique protestante, fut, par un renversement de rôle, chargé de la féliciter au nom du Pape et du Sacré Collège pour son zèle catholique[614].
Quand Philippe II apprit l'exécution sanglante qui sauvait les Pays-Bas espagnols et le catholicisme français, il montra «contre son naturel et coustume tant d'allegrie qu'il l'a faict plus magnifeste que de toutes les bonnes advantures et fortunes qui lui vindrent jamais». Il reçut en audience l'ambassadeur de France, Jean de Vivonne, sieur de Saint-Gouard, et, le voyant approcher, «il se prist à rire»--ce fut peut-être l'unique fois de sa vie en public--et dit de Charles IX «qu'il n'y avoit roy qui ce peut (pût) faire son compaignon ne an valleur ne an prudance». Il ne parvenait pas à cacher son «grand plaisir», mais, pour n'avoir pas à s'acquitter du service qu'on venait de lui rendre sans le vouloir, il affectait d'admirer le désintéressement de si «haultes entreprises», «tantost louant le filz d'avoir un telle mère,... puis la mère d'[avoir] un tel filz»[615]. Catherine triomphait des acclamations du peuple et des compliments des princes. «Suis-je, demandait-elle à l'envoyé du duc d'Albe, aussi mauvaise chrétienne que le prétendait don Francès de Alava?... _Beatus qui non fuerit in me scandalizatus_»[616].
[Note 614: Lucien Romier, _La Saint-Barthélemy_, Revue du XVIe siècle, t. I, p. 552.]
[Note 615: Lettres de Saint-Gouard du 12 et du 19 septembre 1572: Groën von Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau, Première série, Supplément_, 1847, p. 125 et 127.]
[Note 616: Cité par La Ferrière, _Lettres_, Introd., t. IV, p. XCIV.]
Elle aurait volontiers laissé croire aux puissances catholiques, afin de se faire payer très cher, qu'elle préparait depuis longtemps le massacre des huguenots. Mais en vérité elle n'avait prémédité que d'assassiner Coligny; et c'était par peur des représailles qu'après l'avoir manqué elle avait décidé de frapper avec lui les autres chefs du parti. «Si l'Amiral était mort du coup d'arquebuse qu'on lui tira, écrivait le 24 août de Paris le nonce Salviati au cardinal Côme, secrétaire d'État de Grégoire XIII, je ne me résous pas à croire qu'il se fût fait un si grand carnage»[617]. «La mort de l'Amiral, affirmait l'ambassadeur d'Espagne, a été un acte réfléchi, celle des huguenots le fruit d'une résolution soudaine»[618]. La fureur des soldats et des masses avait encore ajouté au nombre voulu des victimes[619].
[Note 617: Theiner, _Annales ecclesiastici_, t. I (1856), p. 329.]
[Note 618: Cité par Decrue, _Le Parti des politiques_, Paris, 1892, p. 175.--C'est aussi l'avis de Tavannes, _Mémoires_, éd. Buchon, p. 434.]
[Note 619: La thèse de la préméditation a été reprise par M. Lucien Romier, ce patient explorateur des archives italiennes (_La Saint-Barthélemy, Les événements de Rome et la préméditation du massacre_, Revue du XVIe siècle, t. I, 1913, p. 529-561); mais il n'incrimine pas, comme on a paru le croire, Catherine et Charles IX. Ce seraient les Guise qui, au mois d'avril 1572, auraient délibéré de faire tuer Coligny et les autres chefs huguenots pour couper court à la politique protestante du gouvernement et empêcher la rupture et la guerre avec l'Espagne. «Rien, au contraire, dit M. Romier, p. 546, n'indique que Catherine de Médicis ait été complice ni même informée du projet des Guise. C'est tardivement que la Reine-mère trouva dans ce projet un moyen commode pour résoudre des difficultés imprévues (c'est-à-dire celle des Pays-Bas). Au vrai, Catherine, dans ses entrevues mystérieuses, en juillet 1572, avec la duchesse de Nemours (voir ci-dessus, p. 188), n'a, comme les faits le prouvent, arrêté que l'assassinat de Coligny. M. Romier prétend que les Guise avaient depuis plus longtemps et d'eux-mêmes prémédité une extermination générale. Le cardinal de Lorraine était parti pour Rome en mai, «prévoyant, dit encore M. Romier, p. 553, le meurtre des chefs huguenots, mais ignorant que les circonstances feraient du Roi et de la Reine les complices de cette tragédie», et il avait obtenu du pape (27 août), alors que la nouvelle de la Saint-Barthélemy n'était pas encore connue à Rome, la désignation d'un légat, le cardinal Orsini, qui devait arriver à Paris peu après le massacre attendu «pour défendre, au nom du Saint-Siège, la conduite des Guise et obliger Charles IX à prendre les justiciers comme ministres». Il est bon de retenir de cette thèse que, dans ses recherches d'archives, M. Romier n'a pas trouvé la moindre preuve d'un projet concerté de longue main par Catherine contre les protestants. Quant au grand dessein qu'il prête aux Guise et au rôle du cardinal Orsini, il ne ressort pas des documents quand on les examine sans idée préconçue. Les vanteries du cardinal de Lorraine, qu'on n'a rapportées, et pour cause, qu'après l'événement, ne sont pas des preuves suffisantes. Il est vrai, que depuis la mort de François de Guise, les siens cherchaient à se venger de Coligny, qu'ils regardaient comme le complice de Méré, et certainement ils guettaient l'occasion de le tuer, mais ils n'étaient pas, en 1572, assez puissants pour engager une bataille dans Paris, contre la volonté du Roi et de la Reine-mère. S'ils avaient considéré le mariage d'Henri de Navarre et de Marguerite de Valois comme un moyen d'attirer les chefs protestants à Paris et de les leur livrer tous réunis, le cardinal de Lorraine n'eût pas travaillé de toutes ses forces à Rome à l'empêcher. Le jeune duc de Mayenne, au lieu d'aller prendre du service à Venise contre les Turcs, serait resté avec le duc de Guise, son frère, et le duc d'Aumale, son oncle, pour prendre part à la lutte. La délibération de famille des Lorrains en avril 1572 contre le parti protestant et le gouvernement allié des protestants est une pure hypothèse et il n'y a pas trace de préparatifs et d'armements faits par les Guise en vue d'un coup de main qui aurait été un coup d'État.]
Catherine espérait que la Saint-Barthélemy l'aiderait à marier le duc d'Anjou en Espagne; mais Philippe II savait que le salut du catholicisme avait été son moindre souci et il refusa la récompense attendue[620]. Elle revint alors sans scrupule aux alliances protestantes. Elle expliqua--ce fut sa justification--que les huguenots complotaient la ruine du Roi et du royaume et qu'elle avait été obligée, pour se défendre, de les assaillir. Elle recommanda bien (13 septembre) à Schomberg, qui allait en Allemagne comme ambassadeur, de ne pas «laisser entrer en l'entendement des princes que ce qui a été faict à l'Amiral et à ses complices soyt faict en haine de la nouvelle religion, ni pour son extirpation, mais seullement pour la pugnition de la scelere conspiration qu'ils avoient faicte...»[621]. Sans s'émouvoir de l'indignation des hommes d'État anglais contre «cet acte trop plein de sang, la pluspart innocent, et trop suspect de fraulde», elle continua de négocier le mariage du duc d'Alençon avec Élisabeth[622]. Elle renoua les relations avec Ludovic et Guillaume de Nassau. Elle laissa le légat, qui venait la féliciter, se morfondre quelque temps à Avignon, et, quand elle consentit à le recevoir, elle s'excusa d'entrer dans la ligue des puissances méditerranéennes contre le Turc, ou même de faire publier le concile de Trente. Elle ne s'embarrassait pas des contradictions.
[Note 620: _Lettres_, t. IV, Introd., p. CXX.]
[Note 621: Groen van Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau, Première série, t. IV, Supplément_, p. 12e. Cf. la lettre du duc d'Anjou au même Schomberg: «... Quelque chose que l'on puisse dire par delà contre la vérité de ce qui est advenu en ce Royaulme, nous voulons estreindre la négociation plus que jamais et faire cognoistre aux princes que nous sommes leurs plus seurs et parfaicts amys...», deux lettres de Schomberg du 9 et 10 octobre, en réponse probablement à celle où Charles IX expliquait à sa façon la Saint-Barthélemy, dans le _Bulletin de la Société du protestantisme français_, t. XVI, 1867, p. 546-551.]
[Note 622: Sur cette recherche poursuivie concurremment par la Reine-mère et, à son insu, par le duc d'Alençon, voir La Ferrière, _Le XVIe siècle et les Valois_, p. 357 sqq;--Walsingham, p. 394-396 et _passim_;--et La Mothe-Fénelon, _Correspondance diplomatique_, t. V, p. 126, 142, 192 et _passim_. Les lettres du Roi et de la Reine-mère en réponse à celles de l'ambassadeur sont au tome VII: _Supplément à la Correspondance_.]
Depuis ces horribles journées, Charles IX était renfrogné, mélancolique, hanté par l'image de ces cadavres sanglants, courbé et vieilli par son crime. Mais Catherine ne montra jamais ni regret ni remords. Elle avait exterminé sans combat ces capitaines huguenots dont la résistance sur les champs de bataille avait été invincible. Elle tenait sous sa main les deux princes du sang, les deux seuls chefs possibles, du moins elle le croyait, d'une nouvelle révolte; et elle les avait forcés à se convertir. Le parti protestant était désarmé, décapité. Que pourraient quelques gentilshommes avec des bourgeois et des gens du peuple contre les armées royales? La pensée de sa victoire la remplissait de joie. Le jour de la fête d'investiture de l'Ordre de Saint-Michel (29 septembre), quand elle vit parmi les nouveaux chevaliers, son gendre Henri de Navarre, qui s'inclinait avec belle grâce devant l'autel et devant les dames, elle se tourna vers les ambassadeurs et tout à coup éclata de rire[623].
[Note 623: Dépêche de l'ambassadeur d'Espagne, Diego de Çuñiga, citée par Forneron, _Histoire de Philippe II_, t. II, p. 332, note 1.]
Mais elle se réjouissait trop vite. La bourgeoisie protestante, amoureuse de ses aises et craintive des coups, se fût volontiers humiliée devant le pouvoir, pourvu qu'on lui laissât la liberté de conscience. Mais les masses étaient peu sensibles à l'intérêt et à la peur; elles suivirent les pasteurs qui, jusque-là relégués au second rang par les chefs militaires, apparurent comme les prophètes de Dieu et inspirèrent à l'Église opprimée la résolution de défendre sa foi et de punir la trahison et le parjure.
Montauban, Nîmes, Aubenas et Privas fermèrent leurs portes ou différèrent de les ouvrir. A La Rochelle comme à Sancerre, autre boulevard de la Réforme au centre du royaume, les gens du commun, les soldats ou les marins mirent à la raison ou à mort les gros bourgeois qui délibéraient de se soumettre. La Rochelle où s'étaient enfermés cinquante-cinq ministres, cinquante gentilshommes échappés aux massacres et quinze cents déserteurs de la flotte de Strozzi, refusa de recevoir le gouverneur envoyé par le Roi, Biron, un modéré pourtant et qui avait sauvé la vie à plusieurs protestants à la Saint-Barthélemy. L'assemblée des ministres, animée des plus furieuses passions, implora le secours d'Élisabeth d'Angleterre, comme héritière des droits des Plantagenets, contre ceux «qui veullent exterminer vostre peuple de la Guienne qui de toute éternité vous appartient et vous est subject»[624]. Une armée royale, que commandait le duc d'Anjou, assiégea la place pendant plusieurs mois (novembre 1572-juillet 1573) et ne put l'emporter de force, malgré la canonnade sans trêve, la ruine des remparts, les nombreux assauts et les vains efforts des Anglais pour rompre le blocus. Mais elle en serait venue à bout, par la famine, sans les affaires de Pologne.
[Note 624: H. de La Ferrière, _Le XVIe siècle et les Valois_, 1879, p. 336.]