Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 27
Cette application hypocrite de la raison d'État, sous couleur de justice et de vertu, et l'acharnement des protestants d'Angleterre et d'Écosse, qui lui donnait un air de persécution religieuse, provoquèrent dans tout le monde catholique, et particulièrement en France, la seconde patrie de la victime, une grande indignation. On oublia les fautes passionnelles, dont Marie Stuart, d'ailleurs, d'après les idées du temps, ne devait compte qu'à Dieu, et on ne vit plus en elle qu'une martyre de sa foi. Le pape Pie V, par une bulle du 25 février 1570, qui fut placardée sur la porte de l'évêque anglican de Londres le 15 mai, excommunia et déposa la Jézabel anglaise, comme hérétique et bâtarde. Ce fut pour conjurer l'effet de ce jugement privatoire et détourner la France de s'unir contre elle avec l'Espagne qu'Élisabeth encouragea les avances à la Reine-mère. Elle avait trente-sept ans: le Duc d'Anjou, seulement dix-neuf. Mais cette différence d'âge pouvait-elle entrer en compte avec les avantages et les espérances que le Vidame, un imaginatif de grande envergure, énumérait avec une confiance superbe. «Monseigneur (le duc d'Anjou) (devenu l'époux d'Élisabeth) pouroit instement (justement) avec forces du Roy (de France), faveur d'Angleterre et moiens du prince d'Orange (Guillaume de Nassau) avoir la confiscation de la Flandre par droict de féodalité pour félonie commise.» Ainsi «la Maison d'Autriche qui se bastit l'Empire héréditaire et la monarchie trouverait en ung instant deux frères, roys ausy puissants l'ung que l'autre, pour contre poids de son ambition, ligués avec les princes protestants de l'Allemaigne, et auroient les deux frères plus de part en l'Empire que ceulx» qui se veulent attribuer tout pouvoir «par la ruyne des anciennes Maisons de la Germanie». «Le partage de monsieur d'Alençon (le dernier fils de Catherine) serait aisé à trouver en la duché de Milan avec la faveur de l'Allemaigne, des Suisses ausy et des princes italiens dévotieux de la France, et, si besoing estoit pour le recouvrement du royaume de Naples, la faveur du Turc se trouveroit par après bien à propos.» De cette façon, «ung grand plaisir viendrait à la Royne de veoir tous ses enfants roys»[574].
[Note 574: Octobre 1570, H. de La Ferrière, _Le XVIe siècle et les Valois, d'après les documents inédits du British Museum et du Record Office_, 1879, p. 270-271.]
Catherine fut tellement éblouie par ce mirage d'avenir qu'elle oublia de se demander si Élisabeth était sincère.
Le duc d'Anjou résistait à l'appât; il avait des préventions contre cette vieille fille coquette, amoureuse de son corps, sensible aux hommages et au frôlement des beaux jeunes hommes, et dont les familiarités avec son cousin Leicester prêtaient à des bruits fâcheux. «Il m'a faict dire par le Roy, écrivait la Reine-mère à La Mothe-Fénelon, ambassadeur de France à Londres, qu'il ne la veut jamais espouser, quand bien mesme elle le voudroit, d'aultant qu'il a toujours si mal ouï parler de son honneur et en a vu des lettres escriptes de tous les ambassadeurs qui y ont esté qu'il penseroit estre déshonoré»...[575]. Elle ne se consolait pas de «perdre un tel royaume» pour ce dégoût et suggérait d'autres solutions. Élisabeth ne pourrait-elle pas adopter pour héritière une de ses parentes, que le duc d'Anjou épouserait, ou bien encore s'accommoder elle-même du duc d'Alençon? «De luy, il (Alençon) le désire [ce mariage] et il a seize ans passés»; mais voudra-t-elle de ce tout jeune prince, «d'aultant qu'il est petit de (pour) son âge». Elle fit si bien qu'elle ramena le duc d'Anjou et s'empressa de l'annoncer à l'ambassadeur (18 février 1571). C'était un succès de conséquence; il coupait court à un projet de mariage entre Élisabeth et le fils de Jeanne d'Albret, qu'à défaut de don Carlos, de don Sébastien et de Philippe II elle destinait à sa fille Marguerite. Henri de Navarre était le chef du parti protestant et il serait roi à la mort de sa mère. D'un coup, Catherine gagnerait deux couronnes[576].
[Note 575: Lettre du 2 février 1571, _Supplément à la Correspondance_, t. VII, p. 179.]
[Note 576: Sur le mariage français et les dispositions vraies ou feintes d'Élisabeth, voir dans les _Mémoires et instructions pour les ambassadeurs_ ou _Lettres et négociations de Walsingham, ministre et secrétaire d'État sous Élisabeth, reine d'Angleterre_, trad. de l'anglais, Amsterdam, 1700, une lettre d'Élisabeth du 24 mars 1571, p. 68-72 et _passim_, et la réponse de Walsingham à lord Burleigh (Robert Cecil), p. 74 sqq.]
Mais pour réussir elle avait besoin des huguenots. Or les grands du parti, malgré la paix, restaient distants et défiants. Coligny, la reine de Navarre, les princes s'étaient retirés à La Rochelle; ils avaient décliné l'honneur d'assister aux épousailles de Charles IX à Mézières avec l'archiduchesse d'Autriche, Élisabeth (26 novembre 1570). L'Amiral dénonçait avec sa rudesse habituelle les crimes des catholiques et réclamait l'application de l'Édit «non seulement en paroles mais principalement en effect». Comme Catherine affectait de se plaindre de ses exagérations et de son humeur, il répliquait: «Je vous supply très humblement de ne dire que ce sont de mes opinions ou que je menace le Roy». Le maréchal de Cossé avait été mal accueilli à La Rochelle, où il était allé faire à Jeanne d'Albret des ouvertures de mariage.
Ce fut un incident de politique italienne qui changea ces dispositions. Le pape Pie V, ayant de sa propre autorité promu Côme de Médicis, duc de Florence, à la dignité de grand-duc de Toscane, l'empereur Maximilien, comme suzerain de l'État que Charles-Quint avait créé, et Philippe II, en qualité de souverain italien, avaient protesté contre l'initiative du Pape et l'élévation du Duc. Côme, inquiet, envoya en Allemagne un agent, Frégose, pour s'y assurer l'appui éventuel des princes protestants.
De Heidelberg, où il fut froidement reçu par l'Électeur Palatin, à qui tous les papistes et particulièrement ceux d'Italie étaient suspects, le négociateur alla trouver à La Rochelle Ludovic de Nassau, frère de Guillaume d'Orange, qui travaillait à organiser «la grande flibuste» des corsaires Rochelois et des gueux de mer des Pays-Bas contre la marine espagnole. Dans leurs entretiens, il fut question d'opposer à Philippe II la France et la Toscane unies. Charles IX, informé de ce projet d'accord, y adhéra avec enthousiasme. Il souffrait de la dépendance où sa mère le tenait et il saisit cette occasion de s'émanciper. Il chargea l'ambassadeur florentin, Petrucci, d'écrire à Côme qu'il le soutiendrait contre tous ses ennemis, qu'il ne cherchait pas d'agrandissement en Italie et portait uniquement ses vues sur les Flandres. Il déclarait à Petrucci qu'il lui serait facile de gagner la Reine à ses projets, mais en attendant il se cachait d'elle. «Ma mère est trop timide», lui disait-il un jour. Peut-être espérait-il s'avancer si loin qu'elle serait bien obligée de le suivre.
La poursuite de ses négociations matrimoniales[577] amena Catherine à favoriser cette intrigue qu'elle ignorait. Le mariage d'Angleterre et le mariage de Navarre étaient en suspens. Les Anglais débattaient gravement les libertés religieuses qu'ils accorderaient ou plutôt n'accorderaient pas au prince-consort catholique[578]. Au fond, Élisabeth n'avait pas grande envie de se marier, mais elle jugeait utile de se rapprocher de la France, et il ne lui déplaisait pas d'ajouter un nom de plus à la liste déjà longue de ses prétendants. Elle comptait sur les susceptibilités antipapistes de son peuple pour l'aider, quand il en serait temps, à se dégager. Jeanne d'Albret, instruite des vues de Catherine sur son fils, laissait tomber la conversation. Comme, parmi les chefs protestants, Ludovic de Nassau était le seul qui s'entendît avec cette souveraine revêche, Catherine se décida, mais pour d'autres raisons que son fils, à rechercher cet ennemi déclaré de l'Espagne.
[Note 577: Petrucci à François de Médicis, fils du grand-duc, 19 mars 1571, _Négociations diplomatiques_, t. III, p. 656.]
[Note 578: Walsingham, p. 77, 125.]
Ludovic en profita. Dans les deux entrevues qu'il eut avec le Roi et la Reine-mère, très mystérieusement, à Lumigny (14 juillet) et quelques jours après à Fontainebleau, il demanda le secours d'une armée française pour délivrer les populations des Pays-Bas de la tyrannie du duc d'Albe. Le succès était facile; la moitié des villes se soulèverait à l'apparition des forces libératrices. Le Roi pouvait compter sur Élisabeth et les princes protestants d'Allemagne, pourvu qu'il offrît de partager avec l'Angleterre et l'Empire la souveraineté des dix-sept provinces[579]. En présence de sa mère, Charles IX répondit prudemment qu'il se porterait volontiers à cette entreprise s'il était assuré de cette assistance; mais en secret, il promit à Ludovic d'armer une flotte pour faire peur à Philippe II.
Catherine, un moment séduite, croyait tous les rêves permis si le duc d'Anjou obtenait la main d'Élisabeth. Mais le prétendu ne montrait aucun empressement à plaire. Dans une lettre du 2 août 1571, à M. de Noailles, évêque de Dax et ambassadeur de France à Constantinople, elle déplorait «comment yl n'y a personne isy qui ne luy aye peu faire entendre ce que c'et de la grendeur que cet (ce) mariage lui pouroyt aporter, et l'amitié dé prinse d'Alemengne pour parvenir à l'Empire et la conqueste dé Péys-Bas...»[580].
[Note 579: Pour les références, Kervyn de Lettenhove, t. II, p. 307-312.]
[Note 580: _Lettres_, t. IV, p. 63.]
Coligny jugea le moment si décisif qu'il résolut de se rapprocher de la Cour et d'offrir à la Reine-mère son humble service pour pacifier le royaume. Il arriva à Blois le 12 septembre et, après la gêne des premières rencontres, la confiance s'établit. Catherine déclara avec conviction qu'elle voulait oublier le passé et que s'il se montrait bon sujet et serviteur du Roi, «elle l'embrasserait et lui ferait toutes sortes de faveurs»[581]. Elle le fit rentrer au Conseil, le gratifia d'un don de 150 000 livres, et, malgré sa religion, d'une abbaye de 20 000 livres de revenu[582]. Mais elle entendait être payée de complaisance en retour.
[Note 581: Desjardins, _Négociations de la France avec la Toscane_, t. III, p. 705.]
[Note 582: _Ibid._, p. 706]
Elle réclamait les quatre places de sûreté quelques mois plus tôt que ne le portait l'Édit de pacification. L'Amiral s'y était engagé un peu à la légère: et maintenant il s'excusait, prétendant qu'il ne pouvait donner cet ordre sans le consentement des chefs du parti, Henri de Navarre et Henri de Bourbon. Elle répliqua qu'elle n'en croyait rien, que les princes avaient toujours fait ce qu'il avait voulu[583].
Elle était impatiente aussi d'arrêter le mariage du prince de Navarre avec Marguerite. Un jour qu'elle exprimait à l'Amiral le souhait de voir Jeanne d'Albret à la Cour, il eut la maladresse de dire que la reine de Navarre lui avait fait peur de quelque embûche pour le dissuader d'y venir et qu'elle se montrerait encore plus circonspecte quand il s'agirait d'elle-même. Ce propos la toucha au vif. «Vous et moi, s'écria-t-elle, nous sommes trop vieux pour jouer à nous tromper l'un l'autre.» «C'est vous qui devez être le plus en défiance de lui (Charles IX). Est-ce qu'elle (Jeanne d'Albret) peut croire que le Roi veut faire alliance avec son fils pour la faire mourir?»[584].
[Note 583: _Négociations_, p. 709, 24 septembre 1571.]
[Note 584: Petrucci à Côme, Blois, 16 octobre 1571, _Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane_, t. III, p. 722.]
Mais c'était sur la politique extérieure que s'accentuait leur désaccord. Elle rêvait de pourvoir royalement le duc d'Anjou, mais elle n'imaginait pas d'y réussir par la force ouverte. Elle n'avait ni les armées, ni les ressources, ni l'autorité au dedans, ni les alliances au dehors qu'il eût fallu pour s'agrandir aux dépens de la Maison d'Autriche. En avait-elle même la volonté? Elle n'aimait pas la guerre, ce jeu brutal où son adresse féminine restait sans emploi, et même elle en avait peur. La puissance de Philippe II, après l'exécution, l'emprisonnement ou la fuite des révoltés des Pays-Bas, lui paraissait formidable et lui inspirait de l'admiration et de l'effroi. Il y aurait trop de risques à prendre ce qu'elle avait tenté de se faire donner. Les mariages avec dot et espérances étaient le genre de conquête approprié à son sexe et à ses moyens. Après avoir fait sans succès le siège de Philippe II, dont elle avait tant attendu, elle poursuivait mêmes avantages du côté protestant. Ainsi ferait-elle repentir ce roi d'Espagne, qui l'entravait en tout et ne lui complaisait en rien. Elle lui préparait partout des embarras et des ennemis; elle ne décourageait pas les rebelles des Pays-Bas et même consentait à les aider sous main de quelques subsides. Mais elle trouvait trop dangereux de leur fournir ouvertement des hommes et de l'argent ou même de laisser les huguenots marcher en troupe à leur secours. Coligny poussait à l'invasion des Flandres et à la rupture avec l'Espagne. Catherine désavouait tout acte public d'hostilité qui pourrait entraîner la guerre. C'était l'opposition de deux politiques s'ajoutant au conflit de deux religions.
Elle avait appris le projet de ligue franco-florentine par le refus du Côme. Le Grand-Duc, rassuré sur les intentions de Maximilien et de Philippe II, avait répondu par des conseils pacifiques aux avances belliqueuses de Charles IX. Joyeuse de ce refus, qui dégoûterait, pensait-elle, son fils de toute nouvelle velléité d'action personnelle, elle lui fit l'éloge de Côme et de son fils, François de Médicis, si dévoués au bien de la France. «Remarquez donc bien leur bonté, dit-elle, et tenez-vous-en à leur conseil de rester en paix et d'ordonner votre royaume, parce que cela est saint et bon.»
Et le jeune Roi, confus de son échec, mettait la main droite sur son coeur et engageait sa foi que jamais il ne ferait ni guerre ni entreprise à l'insu de sa mère[585].
Quelques jours après, la victoire de Lépante (7 octobre 1571) consacrait la puissance maritime des Espagnols, et semblait justifier la sagesse de Catherine. Mais elle n'aurait pu éloigner les chefs protestants sans manquer les mariages, et ils en profitaient pour circonvenir Charles IX et lui vanter les «belles et glorieuses entreprises» de Flandre. Ainsi, dit Marguerite de Valois, gagnèrent-ils son «coeur». Coligny était en si grande faveur qu'il obtint la démolition de la Croix de Gastine, que les Parisiens avaient fait élever sur l'emplacement du logis et en commémoration du supplice de deux bourgeois huguenots. Des préparatifs mystérieux d'expédition lointaine se faisaient à Nantes et à Bordeaux. Philippe Strozzi, colonel de l'infanterie française, et le baron de La Garde, général des galères, armaient en guerre des navires marchands et rassemblaient une flotte puissante. Le 11 avril 1572, le contrat de mariage d'Henri de Navarre avec Marguerite de Valois fut signé, et le 29 avril un traité d'alliance avec l'Angleterre conclu[586]. La prise de Brielle par les gueux de mer (1er avril) et le soulèvement, qui suivit, des villes de Zélande semblaient confirmer les pronostics de Ludovic sur la fragilité de la domination espagnole. «Je sais, écrivait, entre le 17 et le 20 avril, Petrucci, que le Roi a résolu quelque chose contre la volonté de sa mère et qu'il a donné des ordres.»
Charles IX chargea son ambassadeur à Constantinople (11 mai 1572) d'informer le Grand-Seigneur qu'il ferait partir vers la fin du mois «une armée de mer de douze ou quinze mil hommes... soubz prétexte de garder mes havres et costes des déprédations, mais en effect en intention de tenir le Roy catholique en cervelle et donner hardiesse à ces gueulx des Païs-Bas de se remuer et entreprendre, ainsi qu'ils ont faict aiant jà prins toute la Zélande et bien esbranlée la Holande....» «Toutes mes fantaisies, déclarait-il fièrement, sont bandées pour m'opposer à la grandeur des Espagnols...[587].» Quelques jours après, Ludovic de Nassau sortait secrètement de Paris, muni d'une lettre de créance où Charles IX avouait son entreprise; il parut subitement avec une troupe de huguenots devant Mons et Valenciennes, qui lui ouvrirent leurs portes.
[Note 585: Abel Desjardins, _Charles IX. Deux années de règne, 1570-1572_, 1873, p. 35-37.--Cf. _Négociations_, III, p. 713, 3 octobre 1571.]
[Note 586: Le traité dans Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, 1re partie, p. 211-215.]
[Note 587: Marquis de Noailles, _Henri de Valois et la Pologne en 1572_, Paris 1867, t. I, p. 9, note I.--Cf. Baguenault de Puchesse, _Jean de Morvillier_, 1869, p. 253.]
Catherine était perplexe. Elle ne savait que résoudre en cette alternative également périlleuse de rompre avec Philippe II ou avec les protestants. «La Royne fluctue entre paix et guerre, dit Tavannes, crainte de civile la penche à l'étrangère; comme femme, elle veut et ne veut pas, change d'advis et rechange en un instant»[588]. Elle attendait l'inspiration du succès.
Malheureusement pour les huguenots, Valenciennes fut presque aussitôt perdue que prise, et les Espagnols bloquèrent dans Mons Ludovic de Nassau et ses compagnons. Ces échecs lui dictèrent son parti. Le jeune Roi lui-même, impressionnable et mobile, craignait de s'engager plus avant, et il défendit à l'Amiral de conduire lui-même des renforts aux assiégés. Probablement sous la dictée de sa mère, il écrivit à M. de Vulcob, son ambassadeur en Autriche, une lettre (16 juin 1572) où il qualifiait l'agression de Ludovic de Nassau de «malheureuses entreprises» et louait le «juste jugement de Dieu envers ceulx qui s'eslèvent contre l'auctorité de leur prynce»[589], désaveu indigne qui devait, par la voie de Vienne, parvenir à Madrid, et dégager, s'il en était besoin, sa responsabilité. «Ici, écrivait Petrucci le 4 juillet, on discute s'il y a lieu de porter la guerre en Flandre ou non. Beaucoup la préconisent et la voudraient, mais le Roi et la Reine ne veulent pas, parce qu'ils sont déjà fatigués des tambours et des trompettes»[590]. Le 3 juillet, Catherine écrivait au pape que son fils ne ferait la guerre à Philippe II que «contreint par force»[591].
[Note 588: _Mémoires de Tavannes_, éd. Buchon, p. 419.]
[Note 589: _Lettres_, t. IV, p. 104, note 1.]
[Note 590: Desjardins, _Négociations diplomatiques_, t. III, p. 788.]
[Note 591: _Lettres_, t. IV, p. 106.]
Les dispositions de l'Europe protestante commandaient la prudence. La reine d'Angleterre supputait froidement les avantages et les risques d'une intervention aux Pays-Bas, et, par jalousie de la France, refusait de se concerter avec Charles IX. Elle rétablissait les relations commerciales avec les Flandres, qu'elle avait suspendues, et renouait avec le duc d'Albe. Son projet de mariage avec le duc d'Anjou s'était rompu sur la question religieuse, comme elle s'y attendait. Catherine, qui ne renonçait pas volontiers à une couronne royale, avait aussitôt posé la candidature de son troisième fils, le duc d'Alençon, un catholique tiède. Élisabeth demanda un mois de réflexion. Son ministre Cecil écrivit gravement à Paris que la Reine-mère la déciderait en lui offrant Calais avec le jeune Prince. Et c'est Coligny que les Anglais chargèrent de cette proposition. Ils n'auraient pas agi autrement s'ils avaient voulu le perdre[592]. Les princes protestants d'Allemagne ne montraient pas plus de zèle qu'Élisabeth pour la Réforme[593]. De Constantinople, Noailles avertissait sa Cour de ne pas compter sur les Turcs. En cas de guerre, Charles IX serait seul.
[Note 592: _Mémoires de Walsingham_, p. 256: lord Burleigh à Walsingham, p. 257-259; Walsingham à Burleigh, 13 juillet 1572.]
[Note 593: Sur les négociations avec l'Allemagne protestante, on peut voir W. Platzhoff, _Frankreich und die Deutschen Protestanten in den Jahren 1570-1573_ (Historische Bibliothek, t. XXVIII, Munich et Berlin, 1912, p. 23 sqq.)]
Au contraire, les puissances catholiques s'entremettaient vivement pour empêcher un conflit entre la France et l'Espagne[594]. Le nouveau pape, Grégoire XIII, rompant avec l'intransigeance hautaine de Pie V, accréditait auprès de Catherine un nonce qu'il savait lui être agréable: Salviati, parent des Médicis. La République de Venise faisait partir en hâte pour Paris un ambassadeur extraordinaire, chargé de soutenir la cause de la paix[595]. Philippe II laissait passer les provocations et se bornait à remontrer à Charles IX que ses complaisances pour ses sujets huguenots risquaient de compromettre l'union des deux Couronnes.
[Note 594: Baumgarten, _Vor der Bartholomaeusnacht_, 1882, p. 218 sqq.]
[Note 595: Giovanni Michiel, parti de Venise le 10 juillet, arriva le 24 à Paris. C'est pour le temps, avec un train d'ambassadeur, un voyage ulra-rapide.]
Cependant, malgré la défection de l'Angleterre et l'apathie de l'Allemagne, Coligny s'obstina. Obsédé par le cauchemar de la guerre civile, il aimait mieux, disait-il, être traîné mort par les rues de Paris que de reprendre la campagne contre le Roi. Avec la connivence de Charles IX, toujours partagé, il continua le plus secrètement possible à recruter des soldats. Mail les 4 000 hommes commandés par Genlis qu'il expédia au secours de Mons furent surpris par les Espagnols, que des avis de France avaient prévenus de leur marche, et presque tous tués ou faits prisonniers (17 juillet).
«La peur, dit Tavannes, saisit la Reine des armes espagnoles.» L'Amiral, toujours suspect, redevenait dangereux. Elle trouvait partout cet homme sur sa route; chef de parti, il avait tenu en échec toutes les forces du Roi; conseiller de la Couronne, il lançait son fils dans une aventure. Ami, ennemi, il était également à craindre. Elle revint à l'idée de se défaire de lui par un assassinat, et elle s'en ouvrit aux Guise, qui n'avaient pas pardonné à l'Amiral le crime de Poltrot de Méré. Précisément l'ambassadeur florentin, dans une lettre du 23 juillet, note les fréquentes conférences--et à des heures extraordinaires--de la Reine-mère avec Mme de Nemours, veuve de François de Guise, et qui, quoique remariée, estimait de son devoir de le venger[596].
[Note 596: Petrucci à François de Médicis, 23 juillet, _Négociations diplomatiques_, t. III, p. 799.]
Cependant Charles IX, furieux que le duc d'Albe, ayant trouvé sur Genlis la lettre royale qui avouait l'entreprise de Ludovic, l'accusât publiquement de duplicité, inclinait de nouveau à la guerre. Mais la Reine, qui s'était absentée pour aller au-devant de sa fille, la duchesse Claude de Lorraine, accourut, et, par ses raisons et ses larmes, calma ce ressentiment belliqueux. Dans son audience solennelle à l'envoyé de Venise, il protesta de ses intentions pacifiques; et Catherine ajouta «que non seulement en paroles, mais encore en actes, son fils et elle montreraient toujours plus leur résolution»[597]. Deux conseils extraordinaires, l'un du Conseil privé, l'autre des chefs d'armée, furent tenus dans les premiers jours du mois d'août pour en finir avec la question des Pays-Bas. Les gens d'épée, Montpensier, Nevers, Cossé, le duc d'Anjou, et Tavannes peut-être, se prononcèrent, comme les gens de robe, pour la paix. Catherine était présente. L'Amiral, irrité de ce désaveu unanime s'échappa dans la chaleur de la discussion jusqu'à lui dire: «Madame, le Roi renonce à entrer dans une guerre; Dieu veuille qu'il ne lui en survienne pas une autre dont il ne serait pas en son pouvoir de se retirer». Cette parole de colère, qui trahissait son appréhension, fut interprétée par Catherine et les catholiques ardents comme une menace[598].
[Note 597: Relation de Giovanni Michiel dans Alberi, _Relazioni degli ambasciatori Veneti al Senato_, serie 1a, Francia, t. IV, p. 281.]