Catherine de Médicis (1519-1589)
Part 25
Entre Catherine et l'Amiral, les explications sont d'autant plus aigres que leurs rapports ont été plus cordiaux. L'Amiral était comme le Connétable, son oncle, assez rude et fâcheux. Il en voulait, ce qui est légitime, à M. de Prie, le gouverneur d'Auxerre, qui avait fait assassiner un de ses gentilshommes; mais en annonçant à la Reine-mère la mort de Mme de Prie, il en tira une leçon qui portait plus loin que le mari. «Je ne veulx pas estre si présomptueux de juger des faits de Dieu, mais je veulx (peux?) bien dire avec tesmoignage de sa parole que tous ceulx qui violent une foy publique en seront chastiez»[530]. Il lui promettait d'empêcher tant qu'il pourrait «les troubles et prises des armes en ce royaume», «mais ajoutait-il, si nous y sommes contraintz pour deffendre la liberté de nos consciences, nos honneurs, vyes et biens, l'on cognoistra que nous ne sommes pas si aisés à battre et desfaire comme le cardinal de Lorraine s'en vante tous les jours»[531]. Il se plaignait qu'on eût dessein de l'assassiner, comme il l'avait appris de bonne source; elle le pria de faire connaître ces donneurs d'avis qui cherchaient à le mettre en défiance. Mais, répliquait-il, ne lui avait-elle point fait dire qu'il ne tenait la vie que d'elle, plusieurs ayant offert de le tuer, ce qu'elle n'avait pas voulu permettre. Elle devrait lui faire justice de ces «méchants», et, pour surcroît d'obligation, les lui nommer afin qu'il sût de qui se garder. Ces récriminations étaient de mauvais augure; les actes aussi. Un millier de huguenots et de protestants étrangers s'étaient glissés le long de la frontière et se disposaient à rejoindre aux Pays-Bas Guillaume le Taciturne et son frère Ludovic, qui avaient pris les armes contre les Espagnols. Catherine donna l'ordre au maréchal de Cossé de courir sus à ces bandes et de livrer au duc d'Albe «pour les traiter ainsy qu'ils le méritent» les «Elamans» (probablement les Flamands) et autres sujets du roi catholique qui s'y étaient enrôlés. Le capitaine qui les commandait, Cocqueville, avait été pris dans Saint-Valéry (sur Somme) et décapité, avec quelques-uns de ses compagnons. «Quant aux autres François qui sont prisonniers, ajoutait Catherine, je trouve bon qu'une partie soient punis comme les autres qui ont été exécutez et le reste soit envoié aux gallères»[532]. On voit à quel degré de passion elle est montée. Ce n'est plus la même femme.
Condé et Coligny, inquiets, s'étaient mis à l'abri dans Noyers-sur-Serain, à l'entrée du Morvan, une petite place assez forte qui appartenait à la princesse de Condé[533]. L'idée vint à Catherine de se saisir d'eux, et peut-être même de les traiter, à la façon du duc d'Albe, comme les comtes d'Egmont et de Horn. Mais elle cachait soigneusement ses intentions.
[Note 530: _Id._, p. 36 (12 juillet 1568).]
[Note 531: _Id._, p. 44.]
[Note 532: 5 août 1568. _Lettres_, t. III, p. 166-167.]
[Note 533: S. C. Gigon, _La troisième guerre de religion_, Paris, s. d. (1909), p. 35.]
Le Roi en son Conseil examinait les griefs des chefs protestants et y répondait. Il ordonnait des enquêtes sur les crimes et les massacres, dont ils se plaignaient, envoyait à Auxerre un maître des requêtes, déléguait à même fin le premier président du parlement de Dijon. Il prononçait la dissolution des confréries du Saint-Esprit, dont le voisinage inquiétait les gens de Noyers[534]; il arrêtait la marche des compagnies de Brissac, qu'il avait décidé de cantonner dans l'Auxois; il remontrait à Tavannes, son lieutenant général en Bourgogne, que Condé l'accusait de vouloir attenter sur sa personne. Mais Catherine délibérait à part avec le cardinal de Lorraine et le nouveau garde des sceaux, Birague. Un certain Lescale fut pris mesurant la hauteur des murs de Noyers. Elle envoya Gonthery, secrétaire de Birague, et, en recharge, un capitaine, le sieur du Pasquier, donner l'ordre--probablement un ordre verbal--à Tavannes d'investir la ville de Noyers. Mais le gouverneur aurait, comme le raconte son fils, fait répondre «que la Royne estoit conseillée plus de passion que de raison et que l'entreprise estoit dangereuse, proposée par gens passionnés et inexperts, que luy n'estoit propre pour telles surprises.... que quand il voudroit exécuter ce commandement», le Prince et l'Amiral «ayant de bons chevaux se pourroient sauver et luy demeurer en croupe avec le blasme d'avoir rompu la paix»[535]. Dans une lettre officielle au Roi où il se défendait de tout mauvais dessein contre un Bourbon, Tavannes ajoutait: «Il est vray, quant il sera question des commandemantz de Vostre Majesté, de vostre Estat et du faict de ma charge, je vouldrois non seulement entreprendre contre luy, mais contre mon père s'il vivoit»[536]. Tavannes, prêt à marcher sur un ordre du roi, refusait de se commettre dans une tentative «dressée de quenouille et de plume».
Cependant comme il craignait que la Reine-mère n'insistât, et, sur un nouveau refus, n'envoyât quelque autre capitaine en son gouvernement pour exécuter ce coup de main, il résolut de donner l'alarme au prince de Condé. Il fit passer «des messagers proche Noyers avec lettres qui contenoient: Le cerf est aux toiles, la chasse est préparée». Les porteurs de dépêches furent, comme il l'espérait, arrêtés, et Condé, interprétant l'obscurité des textes à la lumière de ses soupçons, partit secrètement de Noyers avec Coligny, le 23 août. Il laissait pour adieu au Roi un mémoire où il énumérait les griefs du parti et n'en rendait responsable que le cardinal de Lorraine, «la racine et la semance de toutes les divisions et partialitez qui ont cours en ce royaume»[537].
[Note 534: Abord, _Histoire de la Réforme et de la Ligue dans la ville d'Autun_, t. I, p. 392.]
[Note 535: _Mémoires de Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes_, éd. Buchon, p. 335.]
[Note 536: Lettre du 20 août 1568, publiée par Gigon, p. 385. De cette lettre M. G. croit pouvoir conclure que Catherine n'a jamais songé (Cf. p. 37) à investir Noyers et que c'est une invention du fils de Tavannes, le rédacteur des Mémoires. Mais le récit du fils et la lettre du père ne se contredisent pas: ils se complètent.]
[Note 537: Delaborde, III, p. 509.]
Les fugitifs arrivèrent à La Rochelle, le 14 (ou le 18) septembre, et ils y furent rejoints par Jeanne d'Albret et son fils Henri de Navarre, qui leur amenaient les contingents gascons. D'heureux coups de main leur livrèrent Saint-Jean d'Angély, Saintes et Cognac. Forcés par la nécessité de prendre leur point d'appui loin de Paris, ils se cantonnèrent dans l'Ouest, où les grandes familles aristocratiques, les La Rochefoucauld, les La Trémoille, les Soubise et presque toute la noblesse avaient passé à la Réforme. En arrière des places fortes conquises et en avant de ses boulevards insulaires de Ré et d'Oléron, La Rochelle formait comme un réduit central, accessible par mer aux Anglais protestants, mais presque inexpugnable par terre aux Français catholiques.
Catherine était encore une fois surprise par les événements. Elle voulut négocier, car elle était d'avis de négocier toujours, de négocier quand même Condé refusa d'écouter un gouvernement qui, par deux édits publiés le 28 septembre, accordait la liberté de conscience, mais défendait sans acception de personnes tout exercice d'autre religion que de la catholique et romaine, commandait aux ministres réformés de sortir du royaume dans les quinze jours, démettait de leurs charges, avec promesse toutefois de les indemniser, les officiers du roi qui seraient de la nouvelle Église[538].
[Note 538: L'un de ces édits est de septembre sans précision du jour, l'autre du 25; tous deux ont été publiés le 28 septembre. Fontanon, t. IV, p. 292-295.]
La Reine-mère avait encore fait nommer son fils, le duc d'Anjou, lieutenant général du royaume (29 août) avec la direction particulière des forces de l'Ouest. Elle lui adjoignit, pour suppléer à son inexpérience, deux capitaines qui avaient fait leurs preuves dans les guerres du Piémont, Tavannes et Sansac. Ce partage du commandement, inspiré par les mêmes causes, eut les mêmes résultats qu'en 1567; la guerre traîna. Sansac dut enfin se retirer. Tavannes, libre de ses mouvements, franchit la Charente en mars 1569 et surprit à Bassac--près de Jarnac--Coligny, qui se gardait mal. Condé, accouru à l'aide, chargea avec trois cents chevaux la masse des escadrons catholiques et y pénétra d'un élan furieux, mais il fut accablé par le nombre, jeté à bas de cheval et tué de sang-froid par les gardes du duc d'Anjou (13 mars). Coligny couvrit la retraite et sauva l'armée protestante.
Catherine reçut à Metz la nouvelle de la victoire de Bassac. Depuis deux mois, elle avait quitté Paris, et, malgré les fatigues et la maladie, elle travaillait à fermer l'entrée de la Champagne et des Trois-Évêchés aux auxiliaires étrangers qui se préparaient à rejoindre la huguenots. L'habitude s'établissait entre gens de même croyance de s'entr'aider sans distinction de pays. Guillaume de Nassau en révolte contre le Roi catholique, et Condé et Coligny en révolte contre le Roi très chrétien, s'étaient promis par traité (août 1568) de s'«aider, favoriser et secourir l'ung à l'aultre» de tout ce qui dépendrait de leurs «puissances et forces». «Et fault que ceste alliance demeure tellement ferme que, quant il plairoit à Dieu favoriser l'ung ou l'autre pais en luy donnant entière liberté de conscience que pour ceste occasion ceulx qui seront si heureulx ne laisseront de secourir l'aultre partye comme si ils estoient en la mesme peine...»[539].
[Note 539: Groen van Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau_, 1re série, III, p. 285.]
Guillaume de Nassau, au lieu d'attaquer le duc d'Albe, était entré en France le 19 novembre 1568, et l'on pouvait se demander s'il reculait devant les Espagnols ou projetait de se rapprocher de ses coreligionnaires français. Le gros de l'armée royale étant engagé dans l'Ouest, Charles IX n'avait que quelques milliers de soldats en Champagne, et le duc d'Albe ne se pressait pas de lui expédier les renforts qu'il lui avait promis. Catherine fit offrir à cet intrus équivoque de lui accorder libre passage vers l'Allemagne, et «pour la pitié» que le Roi avait de sa troupe de faire dresser «estappes» pour la «jecter... hors de nécessité»[540]. Malgré les protestations de l'ambassadeur d'Espagne, elle fournit au sujet rebelle de Philippe II l'argent et les vivres dont il avait le plus grand besoin. Mais, de peur qu'il ne fût tenté de s'en servir contre elle, comme on avait lieu de le craindre, elle fit si bien travailler ses mercenaires allemands qu'ils s'ameutèrent et le contraignirent à repasser la Moselle (13 janvier 1569).
Ce premier péril écarté, elle tâcha de barrer la route à l'armée que le duc des Deux-Ponts, Wolfgang de Bavière, amenait d'Allemagne au secours des huguenots. Mais elle partagea encore la défense des frontières de l'Est entre le duc d'Aumale et le duc de Nemours, qui ne s'entendirent pas. Wolfgang, que Guillaume de Nassau avait rejoint avec 1 200 cavaliers, profita de ces divisions et, gagnant de vitesse ses adversaires (mars 1569), il traversa la Bourgogne, franchit la Loire et arriva dans la Marche. Le duc d'Anjou, menacé d'être pris entre ces étrangers et les huguenots, appela sa mère à l'aide. Il se plaignait du duc d'Aumale, qui avait laissé passer l'invasion, et du cardinal de Lorraine, qui ne lui envoyait pas l'argent de la solde. Catherine, qui se reposait à Monceaux, accourut au camp et massa toutes les forces royales contre le duc des Deux-Ponts. Mais elle n'eut pas la joie d'assister à une victoire de ce fils si cher, les reîtres catholiques, qu'on ne payait pas, ayant refusé de se battre. «Cet (si) les reystres, écrivait-elle à Charles IX, euset voleu (eussent voulu) marcher jeudi le jour de la Feste-Dyeu (10 juin), je me pouvés dyre la plus heureuse femme du monde et vostre frère le plus glorieulx»[541].
[Note 540: _Id._ p. 315-316.]
[Note 541: 12 juin 1569, _Lettres_, t. III, p. 245.]
C'était pour elle une grande déception; mais quelques mois après, Tavannes battit Coligny à Moncontour (3 octobre 1569), et elle crut que la partie était gagnée. Le hasard, comme dans la première guerre civile, l'avait bien servie. Condé avait péri (13 mars); Wolfgang était mort de maladie la veille de sa jonction avec les huguenots (11 juin). Mort aussi d'Andelot, le meilleur lieutenant de Coligny (7 mai 1569). «Monsieur mon fils, vous voyés come Dieu nous ayde car y lé (il le ou les) vous fayst mourir (votre ennemi ou vos ennemis) sans coups frapper»[542].
Elle espérait d'autres marques de la protection divine. «M. de Fourquevauls, écrivait-elle à son ambassadeur à Madrid, la nouvelle de la mort d'Andelot nous a fort resjouys, depuis celle du feu conte de Brissac[543] que j'ay tant regretté; j'espère que Dieu fera aux aultres à la fin recevoir le traictement qu'ils méritent. L'on tient aussy que Baudiné[544] est mort et que la peste est parmy eulx à Xainctes où ils sont encores.» Et, sans transition, elle conclut: «Je vous prie au reste, Monsieur de Fourquevauls m'envoyer par la première commodité deux douzaines d'éventails....»[545]. (19 mai 1569).
[Note 542: 14 juin 1569, _Lettres_, III, p. 251.]
[Note 543: Timoléon de Cossé-Brissac, qui avait été nommé colonel général de l'infanterie française, après la révocation d'Andelot, avait été tué au siège de Mussidan (28 avril 1569).]
[Note 544: Galliot de Crussol, seigneur de Beaudiné, capitaine protestant, frère du duc d'Uzès et de Jacques d'Acier.]
[Note 545: _Lettres_, III, p. 241.]
Elle laissa trop voir sa joie pour son honneur. Le cardinal de Châtillon, alors réfugié en Angleterre, écrivait à l'Électeur Palatin, Frédéric III (10 juin), que son frère avait été empoisonné, et il en donnait pour preuve tant «l'anatomye (autopsie) qui a été faite de son corps» que les propos d'un Italien qui s'était vanté, «devant (avant) ladite mort, à plusieurs tant à Paris qu'à la Cour, d'avoir donné la poison» et qui, depuis, sachant son coup réussi, demandait «récompense d'un si généreux acte»[546]; mais la douleur fraternelle ne le rendait-elle pas trop crédule? L'ambassadeur d'Angleterre en France, Norris, dans une dépêche à Cecil, du 27 mai 1569, annonçait aussi qu'un Italien se flattait d'avoir empoisonné d'Andelot et fait boire à la même coupe l'Amiral et son frère[547]. Il rappelait au secrétaire d'État d'Élisabeth que depuis longtemps il lui avait signalé que quelques Italiens étaient partis de Paris bien payés, pour exécuter le même dessein. Il est vrai que, le 14 juin, il rapportait que Coligny avait fait tirer à quatre chevaux l'empoisonneur, «un gentilhomme du camp du duc d'Anjou», et que M. de Martigues, lieutenant général du roi en Bretagne, était l'instigateur du crime[548]. Comme ces détails sont faux, on peut se demander si Norris était mieux renseigné sur la cause de la mort.
[Note 546: Kluckhohn, _Briefe Friedrich des Frommen, Kurfürsten von der Pfalz_, t. II, 1re partie, p. 334-338, Brunswick, 1870.]
[Note 547: _Calendar of State papers, Foreign series, of the reign of Elizabeth_, 1569-1571, p. 79. La Cour d'Angleterre avait reçu un premier avis anonyme du 10 mai signalant la mort d'Andelot et les soupçons d'empoisonnement, _ibid._, p. 70.]
[Note 548: _Ibid._, p. 88.]
Mais à l'arrivée à Londres de sa première lettre, le 1er juin[549], la Cour d'Angleterre prit ostensiblement des mesures pour protéger Élisabeth, à qui Charles IX disait en vouloir d'aider ses sujets rebelles. «Despuys cella, écrivait le 10 juin l'ambassadeur de France à Catherine, l'on a ordonné je ne sçay quoy de plus exprès en l'essay accoustumé de son boyre et de son manger et l'on a osté aulcuns Italiens de son service, et est sorty du discours d'aulcuns des plus grandz qu'encor qu'il ne faille _dire ny croire que telle chose_ (l'empoisonnement de d'Andelot) _ayt été faicte du vouloir ny du commandement de Voz majestez ny que mesmes vous le veuillez meintennant_ (maintenant) _approuver après estre faict_, que neantmoins touz princes debvoient dorsenavant avoir pour fort suspect tout ce qui viendra du lieu d'où de telz actes procèdent ou qui y sont tolérez, et s'esforce l'on par ce moyen de taxer et rendre, icy, odieuses les actions de la France; et [je] croy qu'on en faict aultant ailleurs»[550]. Il est étrange que La Mothe-Fénelon ait attendu des instructions pour protester contre ces soupçons infamants. Il annonce à la Reine ce 10 juin qu'il va le faire, ayant appris par une lettre du Roi du 14 mai--une dépêche officielle qui avait voyagé bien lentement[551]--que M. d'Andelot dans un combat avait été frappé d'un coup d'arquebuse «dont il n'est depuis sceu guérir (dont on n'a pas su depuis qu'il se fût guéri)». Sur cette «asseurance» dit-il, «j'asseureray fort que ce qu'on dict du poyson est une calomnie et que Voz Majestez ne serchent ceste façon de mort, mais bien l'obeyssance de voz subjects et de donner ung juste chastiement à ceulx qui présument de la vous denyer»[552]. Il n'a pas l'air bien convaincu, et pour cause. Personne n'avait entendu parler d'une blessure de d'Andelot[553]. Aussi la Reine-mère, dans une lettre du 9 juillet 1569, où elle relevait les inexactitudes de Norris, disait que d'Andelot était mort d'une «grosse fiebvre à l'occasion de beaucoup de travail qu'il auroit pris»[554]. Et en effet il est possible qu'une «fièvre pestilentielle», qui fit beaucoup de victimes dans le camp huguenot ait achevé de ruiner un organisme affaibli par les fatigues et les soucis de la campagne. L'historien protestant, La Popelinière, sans écarter l'hypothèse du poison, semble croire plutôt à un accès pernicieux de fièvre chaude[555]. Mais il est regrettable pour le Roi que, sept jours après la mort de d'Andelot, il en ait donné une explication imaginaire, et que sa mère ait été obligée d'en découvrir ou d'en inventer une meilleure.
[Note 549: Teulet, _Corespondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Mothe-Fénelon, ambasadeur de France en Angleterre, de 1568 à 1575_, Paris, 1840, t. II, p. 8, 3 juin 1569.]
[Note 550: 10 juin 1569, _Corresp. diplomatique de la Mothe-Fénelon_, t. II, p. 16-17.]
[Note 551: La dépêche de Charles IX est dans le _Supplément à la Correspondance diplomatique_, t. VII, p. 21-22.]
[Note 552: _Corresp. diplomatique_, t. II, p. 17.]
[Note 553: D'Andelot, lorsqu'il cherchait à rejoindre Condé et Coligny à La Rochelle avec les contingents bretons, avait eu un engagement assez vif avec Martigues, qui voulait lui barrer le passage de la Loire. De ce combat sur les digues, La Popelinière, l'historien protestant, dit seulement, liv. IV, fo 129a, septembre 1568: «Andelot avec peu de gens y survint lequel _importuné_ à coups de pistoles par L'Ourche, lieutenant de Martigues, de se rendre, fut secouru par son escuyer Sainct-Bonet, qui d'une pistolade renversa mort ce lieutenant.» Il ne dit pas que d'Andelot ait été blessé. [La Popelinière], _La Vraye et entière Histoire des troubles et choses mémorables avenues tant en France qu'en Flandres et pays circonvoisins depuis l'an 1562_... A La Rochelle, MDLXXIII.]
[Note 554: _Supplément à la Correspondance_, t. VII, p. 30.]
[Note 555: La Popelinière, liv. V, fo 176b, mai 1569.]
Encore plus inquiétante que ces contradictions est la conversation que Catherine eut à Metz avec Francès de Alava et que l'ambassadeur d'Espagne rapporta immédiatement à son maître, le 7 avril, juste un mois avant l'événement. Elle se lamentait de l'impuissance des forces royales contre les rebelles et demandait ce qu'elle devait faire. Le conseil de l'Espagnol fut de sonner le «_glas_, comme on dit en Italie, à l'Amiral, d'Andelot et La Rochefoucauld».... La Reine répliqua «qu'il n'y avait pas trois jours qu'elle avait réglé l'affaire du glas, en promettant de donner 50 000 écus à qui tuerait l'Amiral et 20 000 ou 30 000 à qui tuerait les deux autres»[556].
Elle attendait de trouver l'homme d'exécution. Mais entre l'aveu de ses intentions et la date de la mort, la coïncidence est troublante[557].
Et malheureusement ce n'est pas la seule fois où on puisse la suspecter d'avoir voulu se défaire des chefs rebelles autrement que par voie de justice. Le 18 juillet 1569, Norris écrivait encore à Cecil: «Je suis informé que le capitaine Haijz, un Allemand (an Almain), est expédié d'ici pour chercher à tuer l'Amiral par le poison et qu'il reçoit le même salaire que d'autres auparavant ont eu pour une entreprise semblable»[558].
L'emploi d'autres émissaires que les Italiens trop suspects n'est pas douteux. Dans une dépêche du 8 août, Francès de Alava raconte à Philippe II qu'ayant en son hôtel un Allemand qui revenait du camp de l'Amiral et qui paraissait bien instruit de ce qui s'y passait, il avait proposé au Roi et à la Reine de le leur envoyer, s'ils désiraient lui parler. Mais comme il ajouta que ce transfuge savait qu'on tramait la mort de l'Amiral, la mère et le fils, le prenant par le bras, le «poussèrent dans un cabinet, ou il n'y avait personne» et «ensemble lui dirent que, pour Dieu, il ne fût pas question de cette affaire, car ils en attendaient à tout moment une bonne nouvelle; et ceci fut dit avec une joie qui trahissait, sans le moindre doute, qu'ils avaient machiné cette mort». La Reine ajouta que pour rien au monde cet Allemand ne devait venir leur parler et elle pria l'ambassadeur de l'engager, comme de lui-même, à se taire, et même, s'il le jugeait à propos, de lui faire quelque bon présent, pour qu'il se tût. Alava voulut savoir si c'étaient des Allemands qui devaient tuer l'Amiral: «Chut! pour le moment», fut la réponse; «ne nous demandez rien; vous saurez tout sans tarder. Et ils parlaient avec tant de précaution qu'ils ne quittaient pas des yeux les murs de la pièce comme pour scruter s'il n'y avait pas quelque fenêtre ou autre ouverture» par où on pût les entendre[559].
[Note 556: Lettre citée par Pierre de Vaissière, _De quelques assassins_, Paris, 1912, p. 99.]
[Note 557: Il n'y a pas à faire état dans cette conversation, _ibid._, p. 99, de ce propos que sept ans auparavant elle aurait eu même dessein. Elle n'a pas montré dans la première guerre civile de passion contre les protestants, mais elle avait intérêt à le persuader à l'ambassadeur de Philippe II. C'était une façon d'effacer la tare de ses cinq ans de politique modérée. Il ne faut pas toujours la croire sur parole. Elle donne souvent, par calcul, aux inspirations du moment la consécration du passé.]
[Note 558: _Calendar of state papers, Foreign series, of the reign of Elizabeth_, 1569-1571, p. 96.]
[Note 559: Francès de Alava à Philippe II, 8 août 1569, _Archives nationales_, K. 1512, no 43. Voir Pierre de Vaissière, _De quelques assassins_, 2e éd., Paris, 1912, p. 100-101, dont j'emprunte la traduction élégante et fidèle. Cette dépêche est du 8 août. Alava dit que dans la dépêche précédente, celle du 6 août, _Arch. nat._, no 40, il a oublié de rapporter cette conversation à Philippe II. L'oubli est un peu étrange, étant donné l'importance du fait. Aussi ne suis-je pas surpris qu'à quelques jours de distance, son imagination aidant, il ait donné à ce récit, très exact au fond, une forme, si j'ose dire, dramatique.]