Catherine de Médicis (1519-1589)

Part 24

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[Note 506: Brantôme place l'algarade trois mois et demi avant la prise d'armes des protestants (éd. Lalanne, t. IV, p. 344-345) mais il devrait dire deux mois et demi. Guyon, serviteur de M. de Gordes, lui écrit de Saint-Germain, où était la Cour, que Condé est parti «ce matin» (11 juillet). Une dépêche de Norris, ambassadeur d'Angleterre, dit le 9: Duc d'Aumale, _Histoires des princes de Condé_, t. I, p. 288, note 1, et app., p. 502.]

[Note 507: Norris à la reine Élisabeth, 29 août 1567: Duc d'Aumale t. I, p. 561.]

[Note 508: _Lettres_, III, p. 58 note.]

Catherine se réjouissait que tout fût «maintenant, Dyeu mercy, autant paisible» en France «que nous sçaurions souhaiter»[509]. Elle avait été informée d'un rassemblement de 1200 à 1500 chevaux près de Châtillon-sur-Loing, la résidence de l'Amiral, mais elle n'y attacha pas d'importance. Le 18 septembre, elle écrivait à Fourquevaux qu'après l'emprisonnement d'Egmont et de Horn, il avait «couru quelque bruit sans propos que ceulx de la religion vouloient faire quelques remuemens, mais c'estoit un peu de peur qu'ils avoient, se dict-on, et aussi tost cella est esvanuï»[510].

[Note 509: A Gordes, 19 septembre, _Lettres_, III, p. 59.]

[Note 510: _Lettres_, III, p. 58.]

Elle se trompait. Les chefs du parti, assemblés à Valery chez le prince de Condé, avaient décidé de mobiliser quelques milliers de gentilshommes et de pousser droit au château de Monceaux, où la Cour était en villégiature pour s'emparer, comme avaient fait autrefois les triumvirs, du Roi et de sa mère. A la première nouvelle, qui fut apportée par Castelnau-Mauvissière, de la marche des huguenots, le Connétable lui remontra que «cent chevaux ny cent hommes de pied ne se pouvoient mettre ensemble, dont il n'eust incontinent advis». Le chancelier de L'Hôpital «dit au Roy et à la Reine sa mère que c'estoit un crime capital de donner un faux advertissement à son prince souverain, mesmement (surtout) pour le mettre en défiance de ses sujets et qu'ils préparassent une armée pour lui mal faire». Les princes, les seigneurs et les dames, qui ne parlaient que de «passer le temps et d'aller à la chasse», «vouloient mal» aussi à ce trouble-fête «d'avoir donné ceste allarme»[511]. Mais les avis se multiplièrent et se précisèrent. La Cour n'eut que le temps de se réfugier dans la place forte de Meaux et d'appeler à l'aide les Suisses, qui étaient cantonnés à Château-Thierry. Sous la protection de cette grosse infanterie, dont les cavaliers huguenots n'osèrent affronter les piques, Charles IX gagna Lagny et de là il fila sur Paris (26-28 septembre), où il fut bientôt bloqué.

[Note 511: _Mémoires_, liv. VI, ch. IV, éd. Le Laboureur, 1659, p. 198-200.]

La surprise de Catherine fut grande. Comme elle l'écrivait le 27, de Meaux, à Matignon, lieutenant général du roi en Normandie: «Nous sommes assez esbahis» de l'événement «pour n'en congnoistre ne savoir aucune occasion»[512]. Il y a dans sa lettre à Fourquevaux de la colère contre cette «infame entreprise» et quelque tristesse aussi: «... vous laissant à penser l'ennuy auquel je suis de voir ce royaume revenu aux troubles et malheurs dont par sa grace (la grâce de Dieu), j'avois mis peine de le délivrer»[513]. C'était la ruine de ses illusions. «Je n'eusse peu penser, écrit-elle au duc de Savoie, que si grandz et si malheureux desseings feussent entrez ès cueurs des subjects à l'endroict de leur roy»[514]. Ce soulèvement «sans nulle aucasion», c'est une «méchanseté»--le mot était alors plus fort qu'aujourd'hui--, «la plus grande méchanseté du monde», «eune peure treyson» (une pure trahison). Il y allait, estimait-elle, de la «subversion de tout ung Estat et du danger de nos propres vyes».

[Note 512: _Lettres_, III, p. 60.]

[Note 513: _Lettres_, III, p. 61.]

[Note 514: _Ibid._, p. 62-63; au Roi catholique, _ibid._, p. 62.]

Au Conseil privé, elle interrompit L'Hôpital qui, prévoyant que la guerre civile serait la fin de l'essai de tolérance, proposait d'arrêter les troubles par quelques concessions. «C'est vous, lui aurait-elle dit, qui par vos conseils nous avez conduits où nous sommes.» Pourtant elle n'empêcha pas les modérés de faire une tentative de conciliation. Le Chancelier, le maréchal de Vieilleville et Jean de Morvillier allèrent trouver Condé et lui promirent, s'il mettait bas les armes, une amnistie pleine et entière.

Les chefs protestants, ayant conscience que leurs craintes n'étaient pas la preuve d'un projet d'extermination, imaginèrent, pour intéresser le pays à leur cause, de se poser en redresseurs de torts. Ils réclamèrent, outre l'Édit d'Amboise sans réserves ni limites, la tenue des États généraux et la diminution des impots. «Le pauvre peuple, disaient-ils dans leur requête, se lamente et deult (_dolet_, se plaint) grièvement d'estre oppressé et accablé de charges, surcharges, nouvelles impositions, subsides et tributs insupportables, qui se lèvent et augmentent de jour à autre, sans aucune nécessité de guerre et affaires ni occasion raisonnable de despense, ains par l'invention et avanie d'aucuns estrangers et mesmes des Italiens....» Rien n'était plus maladroit que de reprocher à la Reine la magnificence coûteuse de sa Cour et de ses fêtes et sa clientèle de banquiers et de traitants italiens.

A cette nouvelle Ligue du Bien public, Charles IX répondit avec le cérémonial des vieux temps. Un héraut d'armes, précédé de trompettes, se présenta au quartier général des rebelles, à Saint-Denis, et somma nominativement le prince de Condé, d'Andelot, Coligny et les autres chefs et conducteurs du parti de se rendre auprès du Roi sans armes, sous peine d'être convaincus de rébellion (7 octobre). Cet appareil inusité les troubla. Ils craignirent d'avoir dépassé leur droit en touchant au fait des taxes et du gouvernement, et, comme dit d'Aubigné, se coiffant de «leur chemise»[515], ils n'exigèrent plus que le rétablissement pur et simple, à toujours, de l'Édit d'Amboise. Mais le Connétable revendiqua pour le Roi le droit de modifier les Édits et même de les révoquer, s'il le jugeait nécessaire. Les négociations furent rompues.

[Note 515: La Popelinière, _La Vraye et entière Histoire des troubles_, La Rochelle, 1573, liv. II, p. 45.--Lavisse _Histoire de France_, t. VI. 1, p. 97.]

L'armée royale livra bataille à Saint-Denis (10 novembre 1567) et réussit à dégager Paris, mais elle perdit son chef, le Connétable, qui fut blessé mortellement dans une charge. Les vaincus allèrent jusqu'en Lorraine à la rencontre des secours que leur envoyaient les princes protestants d'Allemagne. Catherine, laissant tomber la dignité de connétable, fit nommer à la lieutenance générale le plus cher de ses fils, Henri d'Anjou, qui avait seize ans et n'était pas en âge de commander. Obligée par la révolte des protestants de s'appuyer sur le parti catholique, elle remit la conduite des opérations militaires au duc de Nemours, qui avait épousé avec la duchesse de Guise les intérêts des Lorrains, mais de peur d'accroître en cas de succès décisif la popularité déjà si grande de cette maison, elle lui adjoignit, comme collègues, un prince du sang, le duc de Montpensier, d'ailleurs catholique ardent, et un politique allié des Montmorency, Artus de Cosse, surintendant des finances, qu'elle avait créé maréchal de France. Nemours était d'avis de poursuivre les rebelles et de les écraser avant l'arrivée des renforts. Cossé, par haine des Guise, ou par incapacité, entrava tous les mouvements. Il accusait même Catherine de vouloir une bataille pour économiser l'entretien d'une armée. Il fut malade si à propos le 21 novembre qu'il laissa échapper Condé et Coligny. Nemours, furieux, n'était pas loin de croire que Cossé temporisait par ordre. Catherine leur donna raison à tous deux. Elle expliquait à Cossé qu'elle ne voudrait pas pour une question d'argent hasarder la vie de tant de braves gens et celle de son fils[516]; elle remerciait Nemours d'avoir fait de son mieux, à ce qu'on lui avait mandé, pour empêcher la jonction des huguenots et des reitres. «Je panse, ajoutait-elle, que Dieu ne pardonnera jeamès à ceulx qui nous ont fayst cet domage»[517].

[Note 516: 4 décembre 1567, _Lettres_, III, p. 84.]

[Note 517: _Lettres_, III, p. 103 (lettre écrite entre le 15 et le 20 janvier 1568).]

Au fond, elle avait hâte d'en finir avec la guerre et l'autorité des hommes de guerre. Aussitôt qu'elle l'avait pu, elle s'était remise à négocier. Elle alla trouver à Châlons le cardinal de Châtillon (janvier 1568) et lui donna rendez-vous à Paris pour continuer les pourparlers. Mais elle n'osa pas l'y recevoir de jour, craignant qu'il ne fût assassiné, et elle le logea au château de Vincennes. Châtillon, bien convaincu de la haine des masses, ne fut que plus ardent à réclamer un édit perpétuel et irrévocable. Catherine le laissa partir.

La lassitude et le manque d'argent arrêtèrent les hostilités. La royauté n'avait pas de réserves disponibles pour des entreprises à long terme. Condé, qui assiégeait Chartres, était encore plus embarrassé de payer ses mercenaires. Il accepta la paix, à des conditions qui lui parurent avantageuses (Longjumeau, 23 mars 1568). Le Roi confirmait l'Édit d'Amboise sans restriction ni limitation et prenait à sa charge la solde des auxiliaires allemands. Mais le «petit Prince», avec son étourderie habituelle, consentit à licencier ses troupes, tandis que Charles IX se réservait le droit de garder les siennes quelque temps encore. Il fit ce «pas de clerc» de livrer son parti désarmé à Catherine de Médicis, dont il avait trompé la confiance, et à ce roi de dix-sept ans qu'il avait contraint de reculer devant lui «plus vite que le pas». C'était une grave imprudence.

Quoi que les réformés pussent dire pour leur défense, cet attentat contre un roi majeur, sur des soupçons imaginaires, était un crime ou, si l'on aime mieux, une faute. Ceux d'entre eux qui siégeaient au Conseil savaient que depuis l'entrevue de Bayonne les rapports entre les Cours de France et d'Espagne étaient très froids. Vouloir que dans la question des Pays-Bas le gouvernement réglât sa politique sur leurs convenances religieuses était une prétention inadmissible. Les Suisses, dont ils incriminaient la présence, avaient été levés de leur consentement et même sur leur demande. Catherine ne méditait contre eux aucun guet-apens; elle était à la campagne dans un château ouvert, tout occupée de plaisirs et de chasse, sans soupçon, parce que sans mauvais dessein. Elle ne pouvait croire à une agression, tant elle était sûre de son innocence.

Leur seul grief vraiment fondé, c'était l'interprétation des clauses de l'Édit d'Amboise. Ces précisions, toujours restrictives, s'expliquaient en partie par des raisons d'ordre ou de politique, mais comme ils en étaient les victimes, ils devaient être tentés d'y voir une menace. Il est possible que la Reine-mère--tant l'idée de la coexistence de deux religions dans un même État répugnait aux esprits de ce temps--ait pensé que l'unité de foi se referait un jour, et même qu'elle l'ait désirée. Le culte réformé relégué dans une ville par bailliage et dans quelques châteaux de seigneurs hauts justiciers était, pour ainsi dire, éparpillé en autant de petits centres, qui n'avaient qu'une médiocre force de propagande. Que Catherine ait voulu les empêcher de s'étendre et de se rejoindre, c'est un calcul qui de sa part n'est pas invraisemblable; les protestants, par même souci, comprimaient le catholicisme dans les pays où ils étaient les maîtres. Mais elle écartait résolument l'idée d'employer la violence et, toutes les fois qu'elle en avait l'occasion, proclamait sa volonté de faire observer l'Édit de pacification. Et en somme, elle a réussi pendant quatre ans, jusqu'à la révolte de la minorité, à maintenir, non sans peine, la paix religieuse contre tous les efforts de la majorité.

Le tort des réformés fut de méconnaître les difficultés de sa tâche et la sincérité de ses intentions. Ils la traitèrent en ennemie dès qu'ils cessèrent de l'avoir pour alliée. Elle ne leur pardonna pas cette erreur où elle trouvait de l'ingratitude. Elle s'éloigna de L'Hôpital, qui continuait à les défendre, et, dégoûtée de la tolérance, elle résolut de détruire ces ennemis de l'Église, qui étaient les ennemis du Roi.

CHAPITRE VI

L'EXTERMINATION DU PARTI PROTESTANT

Du changement produit dans les dispositions de la Reine-mère par la surprise de Meaux, il y a des témoignages caractéristiques. Immédiatement avant l'agression (24 septembre), elle recommandait à M. de Gordes, lieutenant général en Dauphiné, «de faire toujours vivre les subjects de delà en toute doulceur et tranquillité à l'observation des édits et ordonnances»[518]. Mais une dizaine de jours après, elle faisait écrire par le Roi au même M. de Gordes: «Là où vous en sentiriès aulcungs qui branlent seulement pour venir secourir et ayder à ceux-ci de la nouvelle religion, vous les empescherés de bouger par tous moïens possibles, et si vous connoissés qu'ils soyent opiniastres et voulloir venir et partir, vous les taillerés et ferés mettre en pièces sans en espargner ung seul, _car tant plus de morts moings d'ennemis_»[519]. Elle était convaincue que les protestants avaient pris les armes, non, comme ils le déclaraient, pour prévenir la persécution, mais pour s'emparer du Roi et du gouvernement. Elle se tint pour avertie, et, naturellement rancunière, elle prépara sa revanche.

[Note 518: _Lettres_, III, p. 59.]

[Note 519: _Ibid._, p. 65, note 1. Cette lettre du Roi ne peut pas être du 13 octobre, puisque Catherine s'y réfère dans une lettre du 8. Voir d'Aumale, _Histoire des Princes de Condé_, p. 564, qui semble croire que la lettre est du 28 septembre. Elle est probablement du même jour que la lettre de Catherine, c'est-à-dire du 8 octobre, conformément à l'habitude de la Reine-mère de faire suivre les lettres du Roi d'une lettre d'elle.]

Elle n'avait en attendant qu'à lâcher la main aux masses catholiques. L'Église avait regagné presque tout le terrain qu'elle avait perdu de 1559 à 1562 par le scandale de ses abus, la violence des Guise, le zèle et la science des ministres réformés. Prêtres et moines étaient allés «par les villes, villages et maisons des particuliers admonester un chacun de la doctrine des protestants». Ils s'étaient remis à instruire le peuple, qui n'avait le plus souvent couru au prêche que par manque de bons prônes. Un de leurs arguments, le plus simple, faisait impression. Était-il possible que pendant quinze ou seize siècles, jusqu'à l'apparition de ces novateurs, Dieu eût laissé dans l'erreur et privé de sa «grâce» «et du sang de Jésus-Christ» «tant de roys, princes et grands personnages»? Le supposer «seroit blasphémer contre sa bonté et l'accuser d'injustice»[520]. L'ordre nouveau des jésuites, que le péril de la foi avait décidé l'Église gallicane à reconnaître, apporta au catholicisme français le secours de son savoir, de sa parole, de son prosélytisme et de son habileté. Il s'attacha plus particulièrement à reconquérir, par la prédication, l'enseignement et la direction de conscience, les classes dirigeantes de l'État, haute bourgeoisie, noblesse et princes[521].

[Note 520: _Mémoires de Castelnau_, liv. III, ch. VI, p. 137.]

[Note 521: P. Henri Fouqueray, _Histoire de la Compagnie de Jésus en France; des origines à la suppression_, t. I (1528-1575), Paris, 1910 et _passim_, liv. II et liv. III.]

En même temps, le parti catholique s'organisait pour le combat. L'expérience avait prouvé que le Roi, avec les quelques milliers d'hommes qu'il entretenait en temps de paix, était, au début des hostilités, incapable de faire front aux forces protestantes volontaires, dont la mobilisation était préparée de longue main[522]. L'idée était venue à Monluc en 1563, et elle fut reprise par Tavannes et d'autres chefs catholiques, d'opposer confraternité catholique à confraternité protestante, intelligence à intelligence. En Bourgogne, où Tavannes était gouverneur, des ecclésiastiques, des nobles et des bourgeois se groupèrent en ligues ou associations, qui, «au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ et par la communion de son précieux sang», signaient le serment de soutenir de tout leur pouvoir «l'Église de Dieu, maintenir nostre foy ancienne et le roy nostre sire, souverain naturel et très chrestien seigneur, et sa couronne». Ces confréries du Saint-Esprit, comme on les appelait généralement en Bourgogne, devaient avoir un fonds commun, des troupes prêtes à marcher et des émissaires chargés de surprendre et de signaler les pratiques des huguenots. La province seule pouvait mettre sur pied 1 500 cavaliers et 4 500 fantassins[523].

[Note 522: Voir à ce sujet une page intéressante, sinon tout à fait impartiale, de Jean de Tavannes dans les _Mémoires de Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes_; Règne de Charles IX, anno 1567, éd. Buchon, p. 318, et surtout p. 320.]

[Note 523: _Ibid._, Tavannes et Hippolyte Abord, _Histoire de la Réforme et de la Ligue dans la ville d'Autun_, t. I., 1855, p. 384, 392.]

Les Lorrains, favorisés par la réaction catholique, reparaissaient à la Cour et aux armées. Le jeune duc de Guise, Henri, alors âgé de dix-huit ans, annonçait une valeur brillante et digne de sa race. Mais il se gardait bien de se poser, comme Condé l'avait fait, en concurrent d'Henri d'Anjou. L'esprit dirigeant de la famille, le cardinal de Lorraine, affectait le plus grand dévouement pour ce fils si aimé de la Reine.

Il lui avait promis, écrivait l'ambassadeur anglais Norris, «deux cent mille francs par an du clergé de France pour soutenir la religion romaine; sur quoi le pape, le roi d'Espagne et les autres princes papistes ont promis aide et secours en tout ce que Monsieur tenterait pour la ruine de ceux de la religion»[524]. C'était flatter Catherine en sa faiblesse maternelle et en même temps la rassurer sur la fidélité du parti catholique que d'en reconnaître le duc d'Anjou pour chef. Aussi le Cardinal était-il grand favori. «Seul», prétendait l'ambassadeur anglais, il «fait tout en toute chose.» Le chancelier de L'Hôpital avait rendu les sceaux le 24 mai 1568, jugeant plus opportun de céder «à la nécessité de la République et aux nouveaux gouverneurs que de desbattre avec eux»[525]. «Je m'esbahis, madame, écrivait Jeanne d'Albret à Catherine, vu que de tant de pareilles menées qu'il (le Cardinal) a faictes vous n'avez jamais vu une bonne fin, comme il vous peult, sans changer de main, ainsi souvent tromper»[526]. C'est au cardinal de Lorraine naturellement que Condé, Coligny imputent les dénis de justice et les attentats dont leurs coreligionnaires avaient été victimes pendant les troubles et depuis la signature de la paix. Mais la Reine n'agissait pas par suggestion; elle s'aidait du Cardinal comme elle s'était aidée de L'Hôpital. Ayant changé de politique, elle changeait de serviteurs[527].

[Note 524: Lettre du 7 Juin 1568: Duc d'Aumale, _Histoire des princes de Condé_, t. II, p. 364.]

[Note 525: Duféy, _Oeuvres complètes de L'Hospital_, II, p. 252.]

[Note 526: _Lettres_, III, p. 349.]

[Note 527: L'ambassadeur vénitien, Jean Correro, dans sa Relation de 1569, explique bien les raisons qui ont déterminé la Reine-mère à se servir des Guise et du cardinal de Lorraine Tommaseo, _Relations_, etc., t. II, p. 150-152.]

Cependant les catholiques prolongeaient la guerre par l'assassinat. Le protestant Rapin, que le Roi envoie porter l'ordre au parlement de Toulouse d'enregistrer la paix de Longjumeau, est saisi, jugé, exécuté par ce même parlement pour une condamnation antérieure que deux ou trois amnisties avaient annulée. La garnison d'Auxerre pille les cinquante mille écus que Coligny expédiait aux reîtres pour hâter leur départ de France. Le sieur d'Amanzé, qu'il charge d'aller réclamer cet argent, est assassiné par six hommes masqués. Un grand seigneur, René de Savoie, seigneur de Cipierre, est massacré à Fréjus, avec trente-six des siens, par le baron des Arcs. La populace s'en mêle et fait rage. En trois mois, raconte d'Aubigné, qui toujours exagère, les peuples, soutenus de gens notables, mirent sur le carreau plus de dix mille personnes[528]. Le gouvernement laissait faire. C'était sa vengeance contre un parti qu'il ne trouvait pas assez résigné. Les huguenots ne se pressaient pas de restituer au Roi les villes qu'ils avaient occupées pendant la guerre; Montauban, Sancerre, Albi, Millau, Castres faisaient «compter les clous de leurs portes» aux garnisons royales qu'on leur envoyait. La Rochelle, qui s'était déclarée dans la dernière guerre pour le prince de Condé (9 janvier 1568), consentait à recevoir son gouverneur, Guy Chabot de Jarnac, mais non les soldats qui l'accompagnaient. Aussi, quand Coligny s'indignait que les assassins et les factieux eussent sinon «exprès commandement de faire ce qu'ilz font», à tout le moins «ung tacite consentement», la Reine ripostait que le Roi son fils avait donné l'ordre de faire bonne justice à tous ses sujets sans distinction et que «desjà l'effect se verroit de sa volunté si n'eust esté que les armes sont encore plus entre les mains de ceux qui ne les debvroient point avoir que entre les siennes»[529].

[Note 528: Les crimes et les assassinats commis par les catholiques sont énumérés dans un Mémoire adressé au Roi par Coligny et Condé, et daté du jour même de leur fuite (23 août 1568). On les compte par centaines, et c'est trop; mais on est loin de dix mille. D'Aubigné, historien, ne laisse pas de parler en poète. Ce Mémoire a été publié en appendice par M. le comte Delaborde dans son _Coligny_, t. III, p. 496 sqq., 515.]

[Note 529: Delaborde, III, p. 33.--_Lettres_, III, p. 164 (août 1568).]