Catherine de Médicis (1519-1589)

Part 23

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[Note 480: Lettre de D. Francès de Alava au Secrétaire d'État espagnol Eraso, citée par Combes, _Lectures historiques_, II, 259: «Temola por la confusion que en ella siento ay algunas vezes y lo que anteveo que an de martillar estos eresiarcas y otros que aunque no tienen nombre d'ello, lo son». Combes prenant «eresiarcas y otros», qui est le sujet, pour un complément traduit: «J'éprouve des craintes par le trouble que je sens qu'il y a parfois chez elle et parce que je prévois qu'on doit marteler les hérésiarques et d'autres qui le sont, sans en avoir le nom.» C'est un contre-sens, d'où Combes a tiré la preuve que le massacre de la Saint-Barthélémy fut décidé à Bayonne. D'ailleurs «marteler» (frapper à coups de marteau) se dit martelar, et non amartillar ou martillar, qui signifie: mettre martel en tête.]

[Note 481: Ch. Weiss, _Papiers d'Etat du cardinal de Granville_, t. IX, p. 481 (Coll. Doc. inédits).]

Mais les protestants s'inquiétèrent avec raison de cette rencontre où ils pensaient bien que les affaires religieuses avaient été examinées; et plus tard, après la Saint-Barthélemy, ils s'imaginèrent sans raison que le massacre y avait été décidé. Il est vrai que des paroles de sang ont été prononcées à Bayonne; mais les propos qu'on peut croire authentiques ont été tenus par quelques catholiques français. C'est le confesseur du duc de Montpensier qui dit au duc d'Albe: «Le moyen le plus expéditif serait de trancher la tête à Condé, à l'Amiral, à d'Andelot, à La Rochefoucauld.» Et quand même le représentant de Philippe aurait, lui qui s'en défend, conseillé à Catherine «que l'on usât.... de la rigueur des armes pour exterminer»[482] ceux de l'autre religion, où est la preuve que Catherine ait donné son acquiescement? Il est probable que si Philippe II avait consenti aux mariages, elle eût interprété plus rigoureusement l'Édit de pacification, mais peut-être aussi se serait-elle dispensée, sous un prétexte ou sous un autre, de tenir sa parole.

[Note 482: Lettres de Catherine, t. II, introd. LXXXIX. Déclaration du duc d'Albe à Saint-Sulpice ambassadeur de France en Espagne.]

Après cette prétendue entente de Bayonne, les rapports entre les deux Cours ne cessèrent d'empirer[483]. Les Espagnols entravèrent le projet de mariage entre Charles IX et l'aînée des archiduchesses d'Autriche, et Catherine différa un an encore de rentrer à Paris, où elle avait promis d'être en novembre 1565 «pour arranger les choses de la religion». Dans une lettre écrite de Cognac à la duchesse de Guise, elle lui parlait d'un bal «où tout dense, huguenots et papistes ensemble, si bien» que «set (si) Dieu volet que l'on feust ausi sage alleur, (ailleurs, c'est-à-dire dans le reste du royaume) nous serions en repos»[484].

[Note 483: Ils n'étaient pas bons auparavant. Quelques mois avant l'entrevue (22 Janvier 1565) Catherine écrivait à Saint-Sulpice, son ambassadeur à Madrid, qu'en Flandre les Espagnols «nous font sant (cent) alarmes, qui me fayt quelquefois douter qu'il (Philippe) aye anvye de comenser la guerre et non pas de me voyr». _Lettres_, X, p. 150. Elle se plaignait dans une lettre à la Reine d'Espagne, sa fille, des «yndinité» (indignités) qu'on faisait au Roi, son fils.]

[Note 484: _Lettres_, II, p. 315, 30 août 1565.]

Mais les deux partis restaient sur le qui-vive. Le chancelier de L'Hôpital, dans ce large esprit de tolérance qui l'inclinait toujours plus vers la minorité dissidente, avait, sans consulter le Conseil, envoyé au parlement de Dijon, pour y être enregistré, un Édit qui permettait aux réformés, dans les villes où l'exercice de leur culte n'était pas autorisé, d'«appeler toutes et quantes fois que bon leur sembleroit les ministres de ladite religion pour estre par eulx consolez en ladicte religion et endoctrinez et pareillement endoctriner et instruire leurs enfans.» Le Parlement avait protesté, mais aucun des maîtres de requêtes du Conseil n'avait voulu rapporter cette protestation qui visait le Chancelier. Le cardinal de Lorraine s'en chargea et dénonça cette interprétation de l'Édit de pacification qui aboutissait à autoriser les réunions secrètes, contrairement à ce même Édit. Le cardinal de Bourbon s'écria que puisqu'on faisait des Édits sans consulter le Conseil, «il ne falloit plus de Conseil et que de luy (quant à lui) il n'y assisterait jamais». Le Chancelier s'échappa jusqu'à dire au cardinal de Lorraine: «Mr, vous estes desja venu pour nous troubler». L'autre riposta: «Je ne suis venu pour troubler, mais pour empescher que ne troubliez comme avez faict par le passé, belistre que vous estes». Et les deux Cardinaux, se levant, allèrent trouver la Reine, alors malade, en sa chambre. Elle les apaisa du mieux qu'elle put et envoya son fils, le duc d'Anjou, présider la séance du Conseil qui avait été interrompue par cette dispute. L'édit du Chancelier fut cassé et annulé.

Mais à la même heure survint un autre incident. Catherine ayant fait ouvrir le paquet de dépêches qui venait d'arriver d'Espagne, il s'y trouva des lettres où Philippe II lui reprochait de continuer, malgré ses promesses, à ménager les hérétiques et l'accusait de faire «les plus grandes indignitez à la maison de Lorraine». C'était probablement une allusion à l'agression de la rue Saint-Denis et à la faveur de L'Hôpital, ancienne créature des Guise et qui apparaissait comme leur adversaire déclaré. La Reine reprit le Cardinal d'avoir adressé ses plaintes à Madrid, mais il s'en défendit et l'ambassadeur d'Espagne, qui était présent, certifia son dire. Il fut d'ailleurs pleinement justifié par d'autres lettres du même paquet et à lui destinées où Philippe II le blâmait d'avoir «comporté» ces indignités. Le Cardinal protesta qu'il les avait souffertes par le commandement du Roi et de la Reine «auxquels pour mourir il ne voudroit en rien désobéyr», mais sous condition toutefois de maintenir la religion catholique et abolir la nouvelle, «laquelle chose ne se faisant il criera si hault que tous les princes de la terre en oyront parler»[485]. Il s'en alla si en colère que Catherine jugea bon d'employer la duchesse de Guise, sa belle-soeur, à le calmer. On voit dans quelles difficultés elle se débattait.

Il faudrait lui savoir gré de ses bonnes intentions. Pendant le séjour très long qu'elle fit à Moulins[486], elle apaisa la querelle du maréchal de Montmorency et du cardinal de Lorraine, et même tâcha de réconcilier les Guise avec Coligny, qu'ils détestaient comme le complice de Poltrot. Le Conseil ayant prononcé l'innocence de l'Amiral (29 janvier 1566), elle força les Lorrains et les Châtillon à s'embrasser. N'aurait-elle pas eu intérêt à perpétuer les ressentiments si elle avait médité, avec d'autres catholiques ardents, comme l'insinue l'auteur des Mémoires de Soubise de faire mettre à mort à Moulins même tous les chefs protestants[487]. Le chancelier de L'Hôpital était alors si influent qu'un jour (mais ne serait-ce pas une seconde version de l'altercation rapportée ci-dessus) le cardinal de Lorraine lui reprocha de ravaler les conseillers au Conseil privé à n'être là «que pour luy servir de tesmoings» et pour «l'ouyr régenter». Le Roi satisfit le Cardinal, mais il garda le Chancelier. L'Amiral était aussi en grande faveur.

[Note 485: Lettre anonyme datée de Moulins, 16 mars 1566, dans _Mémoires de Condé_, t. V, p. 50-52 ou _Bulletin de la Société du protestantisme français_, t. XXIV, 1875, p. 412-413. Bordier, dans le _Bulletin_, dit à tort que la pièce recueillie par L'Estoile indique Melun comme le lieu de l'altercation, et non Moulins. Voir _Mémoires-Journaux_, éd. Michaud et Poujoulat, p. 19-20.]

[Note 486: Là aussi fut arrêtée la fameuse ordonnance de février 1566, qui, comme les autres grandes ordonnances du XVIe siècle, touche en ses 86 articles à beaucoup de parties du gouvernement: justice, police, administration, hôpitaux, bénéfices, corps de métiers et confréries, etc. Elle est particulièrement intéressante par la préoccupation de fortifier et d'étendre le pouvoir royal. Elle défendit aux parlements de réitérer les remontrances sur un acte royal soumis à sa vérification quand le roi, après les avoir entendues une fois, ordonnait de procéder à l'enregistrement. Elle maintenait aux villes la juridiction criminelle, lorsqu'elles la possédaient, et créait une juridiction de simple police dans toutes celles qui n'en avaient pas, mais elle leur ôtait, pour la remettre aux officiers du roi, la juridiction civile, nonobstant tous privilèges antérieurs. Ce fut, dit un historien, «une sorte de coup d'État contre les magistrats municipaux». Elle interdit aux gouverneurs, qui s'étaient beaucoup émancipés pendant les derniers troubles, de donner lettres de grâce, de rémission, de pardon, de légitimation, d'autoriser les foires et marchés, de lever des deniers de leur propre autorité, d'évoquer les affaires pendantes devant les juges ordinaires, et de s'entremettre des affaires de justice, sauf pour prêter main-forte aux juges et tenir en sûreté le pays à eux commis, le garder des pilleries, visiter les places fortes. Ces injonctions et ces interdictions, qui répètent les dispositions d'anciennes ordonnances, prouvent le mal fait par la guerre civile et les précautions que le gouvernement se croyait obligé de prendre contre la désobéissance des villes et la désobéissance des grands, contre le réveil de l'esprit communal et de l'esprit féodal.]

[Note 487: _Mémoires de la vie de Jehan L'Archevesque, sieur de Soubise_, éditée par J. Bonnet, et qui ont paru d'abord dans le _Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français_. Je renvoie au _Bulletin_, t. XXIV 1875, p. 22.]

Avant même de passer à la Réforme, sous le règne d'Henri II, il avait entrepris de fonder au Brésil une colonie, qui servirait au besoin d'asile aux protestants français persécutés. Ce premier établissement en territoire portugais n'eut pas de durée. L'Amiral reprit son projet en 1562, et il crut mieux réussir dans l'Amérique du Nord où les pêcheurs bretons exploitaient depuis longtemps les bancs de morues de Terre-Neuve[488]. Entre le Saint-Laurent, découvert par Jacques Cartier, et la Floride que revendiquait l'Espagne, s'étendaient d'immenses territoires sans maîtres; il y envoya successivement Jean Ribaut (1562-1563) et, après la paix d'Amboise, Laudonnière, qui bâtit au nord de la Floride le fort de la Caroline et commença le «peuplement». Mais Philippe ne voulait pas souffrir, comme le disait sa femme à l'ambassadeur de France, Saint-Sulpice, «que les François nichent si près de ses conquestes, mesme que ses flottes en allant et venant à la Neusve Espaigne, sont contraintes de passer devant eux». Catherine, que D. Francès de Alava questionnait sur cette expédition, répondit que Charles IX ne prétendait rien «en cest endroit que conserver une terre qui pieça a été descouverte et possédée par les François, comme le nom de la _Terre aux Bretons_ le témoigne encore assez» (novembre 1565)[489]. Le 18 janvier 1566, il revint à la charge, la sommant de dire si le Roi son fils avait «commandez à ceux qui sont allez à la Floride faire ceste entreprise et aussi commerce et trafic par delà», elle riposta «que le commerce est libre entre les subjects des amis et que la mer n'est fermée à personne qui va et trafique de bonne foy» et que quant à «la Terre aux Bretons» nous l'«estimons nostre». «Qu'il se sousvint aussi, lui dit-elle, que les roys de France n'ont pas accostumé de se laisser menacer; que le mien (le Roi son fils) estoit bien jeune, mais non pas si peu connoissant ce qu'il est qu'il n'y ait tousjour plus affaire à le retenir qu'à le provoquer»[490]. Mais les Espagnols, avant que la Cour de France en sût rien, s'étaient fait raison. Philippe II avait envoyé 2 000 hommes commandés par Pedro Menéndez de Avilés, qui assaillirent traîtreusement et massacrèrent les soldats et les colons (octobre 1565). Catherine fit demander à Madrid justice ou réparation (mars 1566). Et comme la reine d'Espagne se plaignait du crédit de Coligny, Fourquevaux, l'ambassadeur de France, répliqua: «que la suffizance (capacité) dud. sr est telle, soit en Conseil et ailleurs, que s'il seroit ung Juyf ou un Turc, encore mériteroit-il estre estimé et favorizé: car mesme oultre le lieu qu'il tient d'admiral, qui est un des plus grandz estatz» du royaume, «il n'y a prince aujourd'uy ny seigneur plus digne de toute grande charge qu'il est»[491].

[Note 488: La carte, dite d'Henri II, appelle mer de France la partie de l'Atlantique qui avoisine Terre-Neuve. Voir Jonnard, _Les Monuments de la géographie ou Recueil d'anciennes cartes européennes et orientales_, Paris, s. d.]

[Note 489: Lettre du 30 décembre 1565 où elle rapporte ce qui s'est passé à Tours en novembre 1565, _Lettres_, II, p. 337-338. Les références sur l'affaire de Floride dans _Lettres_, t. II, p. 337, note 1, et surtout p. 341, note 1, et ajouter l'ouvrage plus récent et plus exact de D. Eugenio Ruidiaz y Caravia, _La Florida y su conquista por Pedro Menéndez de Avilés_, Madrid, 1893, 2 vol.]

[Note 490: Lettre du 10 janvier 1566, _Lettres_, II, p. 342-343.]

[Note 491: Fourquevaux à la Reine mère, 9 avril 1566, _Dépêches de M. de Fourquevaux, ambassadeur du roi Charles IX en Espagne_ (1565-1572), publiées par M. l'abbé Douais, depuis évêque de Beauvais. Ernest Leroux et Plon-Nourrit, 3 vol., 1896-1904, t. 1, p. 75.]

Malgré l'évidence, les protestants s'obstinaient à croire que Catherine s'entendait contre eux avec la Cour d'Espagne. Ils s'apercevaient que l'Édit, en parquant l'exercice du culte, brisait leur force de propagande, et ils en voulaient au gouvernement de l'appliquer à la rigueur. Les masses catholiques les détestaient et le leur montraient à l'occasion. Coligny estimait plus tard que, de la première à la seconde guerre civile, cinq cents de ses coreligionnaires avaient été assassinés. Il y eut aussi quelques meurtres de catholiques. A Pamiers, où les gens des deux religions étaient ennemis déclarés, les réformés, perdant patience, attaquèrent les couvents, tuèrent des moines, expulsèrent des catholiques de la ville (5 juin 1566)[492].

C'était depuis la paix d'Amboise la première grande sédition, et celle-ci sanglante. Catherine écrivait au maréchal de Montmorency que jamais les Goths ni les Turcs n'avaient commis tant de cruautés[493]. Elle voulut faire un exemple afin de bien prouver à Rome et à l'Espagne que la politique de tolérance n'était pas une politique de faiblesse. Le mestre de camp Sarlabous occupa militairement la ville[494], d'où la peur avait chassé les émeutiers. Vingt-quatre des plus compromis furent arrêtés par l'ordre du parlement de Toulouse. Ils parvinrent à s'enfuir de prison et se réfugièrent dans les montagnes avec leur ministre Tachard; mais ils furent pris l'année suivante et exécutés (mai 1567). Les protestants célébrèrent ce Tachard comme un martyr.

[Note 492: D. Vaissète, _Histoire générale du Languedoc_, éd. Privat. Toulouse, 1889, t. XI, p. 474-478.]

[Note 493: Lettre du 15 juin 1566, _Lettres_, t. II, p. 366.]

[Note 494: D Vaissète, _Histoire générale du Languedoc_, éd. Privat. Toulouse, 1889, t. XII, col. 794.]

Ils étaient très inquiets des événements du dehors. L'Église réformée des Pays-Bas était, comme l'Église française, la fille de Genève, et c'était par les frontières de France ou même par des pasteurs de langue française que la doctrine calviniste avait pénétré dans ces États de Philippe II. Soudain, les haines accumulées par les persécutions religieuses avaient fait explosion; la populace avait couru aux églises catholiques, renversé les autels, brisé les images (août 1566). Les huguenots, qui tremblaient pour leurs frères en Dieu, auraient voulu que la France se mêlât à cette révolte. Mais Catherine n'y voyait que matière à réflexion. Dès les premières nouvelles des troubles, elle écrivait que son gendre devrait «prendre exemple sur nous, qui avons à noz dépenz assez monstré aux autres comme se doivent gouverner»[495]. Quand le bruit survint que les Espagnols allaient se relâcher de leur intolérance, elle s'applaudit de sa modération. «Suis merveilleusement aise, déclarait-elle à son ambassadeur à Madrid, que maintenant ils louent et approuvent en leur fait ce que autresfois l'on a tant voulu blasmer au nostre, quand l'on voulait que pour la cause qui se présentoit nous achevissions de ruiner ce royaume. Ils esprouveront combien sont empeschez ceulx qui s'y trouvent (aux troubles religieux). Quant à moy, je loue Dieu de quoy nous en sommes dehors et le prie de très bon coeur de ne nous y laisser jamais retomber.» Et Charles IX appuyait: «Tant y a que pour qui que ce soit ni pour quelque cause qui puisse subvenir, je me garderay, tant que je pourray, d'y revenir»[496].

[Note 495: 13 mai 1566. _Lettres_, II, p. 363.]

[Note 496: 29 février 1567, _Lettres_, III, p. 12, et la note, p. 13.]

Comme Philippe, loin de faire des concessions, expédiait contre les rebelles le duc d'Albe et une armée, la Reine prit ses précautions. Elle fortifia les places de Picardie, défendit au capitaine Argosse, qui commandait à Calais, d'y laisser séjourner «Italien ny autre étranger de quelque nation qu'ilz soyent»[497]. Mais, d'autre part, elle ménageait soigneusement les susceptibilités espagnoles. Condé, las de vivre avec Isabelle de Limeuil, «en Sardanapale», avait, sur le conseil des Châtillon, épousé Mlle de Longueville (novembre 1565), et, dans l'austérité du mariage, il s'était repris de passion pour la Réforme. Par deux fois, Catherine lui écrivit pour s'excuser de ne pas l'envoyer en son gouvernement de Picardie, jugeant sans doute dangereux--et qui pourrait l'en blâmer?--d'exposer le chef des huguenots à la tentation de franchir la frontière des Pays-Bas[498]. Elle démentit le bruit que Charles IX appelait l'escadre turque et projetait la conquête de la Corse. «... Si le Roy, mon fils, répondait-elle à l'ambassadeur de France à Madrid, avoit autre que bonne intention à l'endroict dudict Sr. Roy Catholique, il la feroist connoistre comme il appartient à prince d'honneur»[499]. Les deux Cours de France et d'Espagne s'observaient avec méfiance.

[Note 497: 21 mars 1567, _Lettres_, III, p. 19.]

[Note 498: 31 janvier 1567, _Lettres_, III, p. 7 et 8.]

[Note 499: 30 mars 1567, _Lettres_, III, p. 24.]

Cependant le duc d'Albe marchait de Milan à Bruxelles par la Savoie, la Franche-Comté, la Lorraine avec dix mille hommes de vieilles troupes, si braves et si renommées qu'à leur approche les États catholiques mêmes prenaient peur. En France, Coligny, d'Andelot furent les plus ardents à demander une levée de six mille Suisses et de dix mille hommes de pied français pour couvrir la frontière. La Reine-mère, toujours prudente, informa officiellement le Roi d'Espagne de l'arrivée de ces renforts[500]. Philippe II s'étonna de cet armement qu'il prit pour une menace. Catherine faisait son ambassadeur à Madrid juge «s'il estoit raisonnable parmi ceste turbulence d'armes, qui est partout, que nous fussions à la mercy de celluy qui nous voudrait commander quelque chose», les rois de France étant «en possession de bailler la loy aux autres».[501] Elle eut une explication très vive (3 juillet 1567) avec l'ambassadeur d'Espagne, D. Francès de Alava, qui depuis six mois boudait et ne paraissait plus à la Cour. Il s'ébahit, raconte-t-elle à Fourquevaulx, «que nous soyons en soubson des forces qu'il (Philippe II) faict passer» pour remettre ses sujets en son obéissance, et il conclut que Charles IX n'avait pas «grand besoing» de faire cette levée de Suisses. Il s'était plaint aussi que le résident de France dans les Cantons, pour empêcher les agents espagnols d'en tirer quelques soldats, eût dit en «pleine diette que ce seroit mettre Suysse contre Suysse», comme s'il prévoyait une guerre entre la France et l'Espagne[502]. Quand le duc d'Albe fut arrivé à Luxembourg, les appréhensions cessèrent. Cependant le Roi et Catherine visitaient les places de Picardie, et en faisaient réparer les fortifications[503]. Mais à quoi employer ces Suisses nouvellement levés et bien payés? Catherine écrivit de Péronne au Connétable de faire avancer ces belles bandes afin que le Roi pût les voir «et que pour le moings il ayt ce passe temps là pour son argent»[504].

[Note 500: 27 mai 1567, _Lettres_, III, p. 37.]

[Note 501: Lettre des 2 et 3 juillet, _Lettres_, III, p. 42.]

[Note 502: _Lettres_, III, p. 43.]

[Note 503: _Ibid._, III, p. 51 et 57.]

[Note 504: Péronne 21 août, _Lettres_, III, p. 51.]

Les chefs protestants avaient pressé Catherine d'armer, dans l'espoir de l'entraîner à secourir leurs coreligionnaires étrangers. Mais elle gardait la neutralité, et même elle avait aidé à ravitailler l'armée catholique en sa marche, faisant passer en Savoie, Bresse et Franche-Comté six mille charges de blé[505]. Elle estimait que, dans l'état de division du royaume, ce serait folie d'affronter la monarchie espagnole, dont Henri II avec toutes ses forces unies n'avait pu triompher. Les huguenots voulaient la guerre contre Philippe II pour sauver les Églises voisines de même foi et fortifier d'autant la cause commune. Elle était pacifique par raison; ils étaient belliqueux par prosélytisme. Mais ces gens soupçonneux, la voyant prompte à réunir des troupes et paresseuse à les employer, se persuadèrent que si elle n'attaquait pas les Espagnols, c'est qu'elle était d'accord avec eux pour exterminer les protestants de France et des Pays-Bas. Coligny et Condé réclamèrent le renvoi des Suisses.

[Note 505: 30 mars 1567, _Lettres_, III, p. 27.]

A ces craintes s'ajoutaient les griefs personnels. Le colonel général de l'infanterie française, d'Andelot, était en conflit d'attributions avec le maréchal de Cossé. Condé, qui aspirait en cas de guerre au commandement des armées avec le titre de lieutenant général, s'était entendu signifier par Henri d'Anjou, le fils préféré de Catherine, qu'il était bien osé de rechercher une charge qui revenait de droit au frère puîné du Roi. Cet adolescent--il avait seize ans à peine--brava le Prince de paroles et de gestes, le menaçant, s'il persistait, «qu'il l'en feroit repentir et le rendroit aussi petit compagnon comme il vouloit faire du grand»[506]. Brantôme croit que Catherine de Médicis avait conseillé cette algarade, mais en vérité elle n'avait aucun goût pour les provocations. Condé ayant quitté la Cour très mécontent (11 juillet), elle s'efforça de l'apaiser. Comme il lui avait écrit les bruits qui couraient que le Roi voulait employer les Suisses pour abolir la liberté religieuse, elle jura sa foi «de princesse» et de «femme de bien» qu'aussi longtemps que ses conseils prévaudraient auprès de son fils, l'Édit de pacification serait inviolablement gardé[507]. Charles IX ignorait si bien les desseins de Philippe II qu'il fut «grandement esbahy» de l'arrestation des comtes d'Egmont et de Horn (8 septembre) «d'autant que j'estimois, écrit-il à Favelles, son agent à Bruxelles, que les choses de delà, veu les commencements dont avoit usé le duc d'Alve, feussent pour prendre autre et plus gratieulx acheminement»[508]. Mais les protestants s'obstinaient à croire à une entente des deux Cours.